« A l’ombre des Montagnes Syriennes »

في ظلال الجبال السورية

Film documentaire.

Réalisé par: Khuzama Aldebs & Cédric Domenjoud

Descriptif court

Le film « L’Ombre des montagnes syriennes » aborde le sujet complexe et souvent controversé des minorités syriennes dans un pays où les appartenances ethniques et religieuses ont fréquemment, voire constamment, été utilisées comme armes politiques.

À une époque où un régime incarné par les membres d’une minorité — les Alaouites — s’effondre pour laisser place à une nouvelle puissance prétendant représenter la majorité — les sunnites — il semblait essentiel d’explorer comment les communautés exclues des luttes de pouvoir perçoivent la situation et comment elles parviennent à survivre.

Ce film porte donc sur la résistance, l’autodéfense et l’insoumission.

Khuzama est Syrienne. Elle n’est pas religieuse, mais appartient à la communauté druze, installée sur la « Montagne arabe » (sud de la Syrie) au XVIIIᵉ siècle. La ville de Suwayda y a été fondée, et, un siècle et demi plus tard, Khuzama a grandi dans un village voisin.

En ce sens, elle est une fille des montagnes.

Jusqu’en 2020, Khuzama ne connaissait que la dictature d’Assad ; puis, pendant les cinq années qui ont précédé la chute du régime, elle s’est installée en France, où elle vit avec son compagnon, Cédric. C’est là que débute l’histoire de « nous », qui donnera vie à ce film.

Lorsque les protestations ont repris à Suwayda en 2023, nous avons décidé de sensibiliser le public, nourris d’un mince espoir que le régime d’Assad finirait par tomber. Imprégnés de l’histoire et du présent de la montagne druze, nous voulions trouver un moyen de raconter la lutte inébranlable de cette communauté pour la liberté et l’autodétermination, pour sa terre et sa dignité.

Puis le régime s’est effondré de façon inattendue ; plus rien ne nous retenait et nous sommes repartis en Syrie en février 2025. Nous sommes restés à Suwayda pendant cinq mois, période durant laquelle le gouvernement transitoire a repris le contrôle du régime dictatorial.

Nous étions donc sur le terrain lorsque les forces gouvernementales et leurs alliés islamistes ont attaqué la province, avant d’accomplir le pire massacre de son histoire. Dans les heures qui ont précédé notre évacuation du siège imposé par le régime à la fin juillet, nous avons été témoins de la fureur meurtrière qui s’est abattue sur eux… et sur nous.

Une fois de plus, les Druzes n’ont pas été conquis, mais une partie de leur monde a été détruite, et il devient maintenant indispensable de relater les aspirations trahies de cette communauté, qui s’est imaginée syrienne jusqu’au bout.

Nous avons décidé que Khuzama nous présenterait à sa communauté, nous permettrait de rencontrer ses membres et ses représentants, et partagerait son analyse et ses ressentis sur les six mois qui ont rompu les liens entre la Syrie et sa communauté druze, mais aussi entre Khuzama et le reste de son univers.

Durant notre séjour, nous avons enregistré plus de 50 heures d’images. Nous avons rencontré des membres de la communauté, des chefs de faction et des dirigeants spirituels, que nous avons interrogés sur leur relation à l’autorité centrale ainsi que sur les principes et valeurs qui les animent.

Nous avons recueilli les témoignages de combattants druzes mobilisés à leurs milliers pour défendre leurs familles et leurs terres. Nous avons ensuite documenté les conséquences du massacre qui s’est déroulé du 13 au 20 juillet 2025. Bien que la mort ait mis un terme à notre périple, elle ne marquera pas la fin du film, car c’est la bataille pour la vie qui nous intéresse ici.

Nous avons été acceptés avec notre caméra dans une région où aucun documentaire abouti n’avait encore été réalisé ; nombre de nos images et témoignages sont donc uniques. Certains des personnes que nous avons interviewées ont été tuées, d’autres exclues de la communauté, tandis que beaucoup des lieux que nous avons visités ont désormais été détruits et occupés militairement.

Synopsis

Au cours des trois siècles passés, les montagnes druzes du sud de la Syrie ont résisté à tous ceux qui ont tenté de les soumettre : les Ottomans, les Français, puis le gouvernement central syrien depuis soixante‑dix ans. Nombreux ont essayé de les asservir, mais la plupart ont échoué. À Suwayda, l’admiration revient à ceux qui se sont dressés contre les colonisateurs et les tyrans : le sultan Bacha al‑Atrash, Kamal Jumblatt, Khaldoun Zein ed‑Din et Wahid al‑Balous…

Sous le règne d’Assad père et fils, les Druzes ont oscillé entre neutralité et rébellion, et la région a toujours été punie, marginalisée, négligée, et donc autonome contre son gré. En conséquence, Suwayda ressemble encore aujourd’hui à un grand village, connu pour son paysage parsemé de rochers volcaniques, mais aussi pour l’esprit d’indépendance et l’hospitalité inconditionnelle de ses habitants.

La dignité et la générosité sont des valeurs pour lesquelles les Druzes sont prêts à donner leur vie.

Khuzama, née à Suwayda au début des années 1990, revient dans son pays après cinq années en Europe, juste au moment où le régime de Bachar al‑Assad a été renversé. Elle nous guide à travers sa communauté et ses représentants, recueillant leurs témoignages sur le passé de la Syrie, leurs aspirations pour l’avenir du pays, et leurs ressentis face au nouveau gouvernement central à Damas.

En suivant la chronologie des cinq mois passés sur place, le film confronte les paroles de ces hommes et femmes à l’œil sensible et critique de Khuzama, ainsi qu’aux événements actuels. Durant cette courte période de six mois de tournage, la violence armée du gouvernement central et de ses milices islamistes frappe d’abord la province en avril, puis l’envahit complètement à la fin juillet. Les déclarations des dirigeants communautaires, prononcées dans le confort paisible de leurs salons, sont alors brutalement matérialisées, offrant à la « fille du pays » l’opportunité d’évaluer la justesse de leurs analyses et la sincérité de leurs intentions.

Il s’agit d’un documentaire intime et politique qui alterne entre les récits personnels des habitants et défenseurs de la montagne et les réflexions de Khuzama, qui explore sa communauté avec un mélange d’affection et de lucidité.

Les lieux

Le film se déroule dans le gouvernorat de Suwayda, situé entre 50 et 150 kilomètres de Damas vers le Sud. Pendant cinq mois, nous avons tourné d’Est en Ouest dans près d’une vingtaine de localités de la province, où nous avons mené des entretiens formels avec près d’une dizaine de leaders communautaires et réalisé des entretiens informels avec de nombreux‧ses habitant‧es de la région.

Les Druzes ont pour tradition de laisser leur maison ouverte et d’accueillir les visiteurs dans un salon public, la Madhafeh (مضافة), où on vous offre le café avant même de s’enquérir des motifs de votre visite.

Beaucoup de nos rencontres ont donc lieu dans la sérénité de ces lieux qui incarnent l’hospitalité druze, mais également dans le brouhaha des rues qui trahit la vitalité d’une région trop longtemps étranglée et qui a plus que jamais soif de vie et de liberté.

Le reste du temps, notre caméra donne à contempler les paysages et scènes de la vie courante…
Jusqu’à ce que la violence vienne tout remettre en question…

Les protagonistes

UNE COMMUNAUTE – Les principaux protagonistes sont les hommes et femmes qui font la communauté druze.  Ils‧elles nous disent combien leur relation avec le pouvoir central et le reste de la Syrie est douloureuse et combien la liberté ici ne peut se concevoir sans garanties de sécurité.  Les Druzes sont en effet une minorité confessionnelle qui ne doit sa survie qu’au fait d’être éminemment armée.  Beaucoup des personnes apparaissant dans le film portent donc des armes sans que ce soit leur métier.

UNE FILLE DU PAYS – Si Khuzama apparaît relativement peu dans les images tournées sur place, c’est parce qu’elle n’est pas le sujet, mais plutôt notre guide, notre interprète, qui retranscrira pour nous sa réalité dans des images tournées a posteriori. Ces images se voudront intimes, au plus proche de ses émotions, entre réflexions à voix hautes et silences qui traduisent parfois mieux ses ressentis que des mots trop difficiles à trouver.

UNE MONTAGNE – Des rochers noirs, des sommets blancs, des pommiers avec des cornes rouges et ses amandes qu’on mange crues avec du sel. La montagne est diverse, alors elle porte plusieurs noms – Jebel al-Arab, Jebel al-Duruz, Jebel Hauran – mais elle est humble et discrète, alors on ne la remarque pas forcément. Pourtant elle est là, partout, dans le cœur des humains qui l’habitent. S’ils y tiennent tant, c’est qu’elle fait partie de la famille, et à ce titre elle est un personnage important.

DES ENNEMIS – Ils passent par le désert pour contourner la montagne, et ils attaquent à l’aube. C’est d’eux que la Montagne a le plus à craindre. On ne les verra pas, mais le film parlera aussi d’eux, et on entendra leurs cris de guerre. S’ils n’existaient pas, Suwayda n’aurait pas d’armes.

Auditoire visé

Notre film s’adresse à un public international qui a peut‑être entendu parler de la Syrie, mais qui connaît peu ou rien de Suwayda et de ses habitants. Il s’agit d’un documentaire intime, sensible et politique, conçu pour susciter l’émotion plutôt que le simple raisonnement. Il puise son essence dans la terre rouge et les rochers noirs de la montagne qui a servi de refuge aux cinéastes et à leurs proches, refuge aujourd’hui menacé. Le film veut inspirer l’amour pour l’écosystème druze sans recourir à la propagande, montrer à la fois les forces et les faiblesses d’une communauté humaine, tout en exposant la douloureuse réalité qui la frappe. La démarche reste modeste : faire vivre une communauté dans l’esprit de ceux qui n’en connaissaient pas l’existence et, peut‑être, inciter les spectateurs à contribuer à reconstruire les ponts brisés qui reliaient autrefois les plaines aux montagnes.

Approche artistique

« L’Ombre des montagnes syriennes » adopte une approche documentaire intime et immergée, ancrée dans la présence plutôt que dans l’explication. Le film est tourné à la main, souvent seul ou en petit groupe, embrassant l’instabilité et l’immédiateté de l’expérience vécue.

Inspiré par des œuvres syriennes telles que For Sama, Little Palestine, The War Show et Our Terrible Country, le langage visuel privilégie la proximité plutôt que le raffinement. La caméra n’observe pas à distance ; elle respire avec ceux qu’elle filme. L’imperfection devient une force, renforçant la confiance et la vérité émotionnelle.

La voix de Khuzama occupe le centre de la narration. Elle n’apparaît jamais en entier, mais l’on se sent proche d’elle, comme si nous étions à ses côtés, l’entendant murmurer doucement ce qu’elle ressent, comme si elle nous confiait ses pensées. La plupart des plans d’elle ont été réalisés hors du site de Suwayda, après coup, avec le recul nécessaire. Son voice‑over continue de nous parler lorsqu’elle n’est pas à l’écran. Ses réflexions structurent le film et créent un dialogue entre les faits et l’introspection. Elle est à la fois guide et sujet, initiée et observatrice, incarnant la tension entre attachement et désillusion.

Les plans des hommes qui dominent ce monde sont distants, et notre lien avec eux reste formel : c’est à Khuzama de les définir et de nous dire ce qu’elle pense d’eux et de ce qu’ils représentent. Ils apparaissent dans des entretiens directs, à l’intérieur (les dirigeants) ou dans la rue (citoyens ordinaires et combattants).

La montagne elle-même est filmée comme un personnage. Ses textures volcaniques, la lumière changeante et les horizons ouverts contrastent avec la claustrophobie du siège et de la violence. Le design sonore met en avant le vent, les pas, les coups de feu lointains et le silence, ancrant le spectateur dans l’espace physique. Des chants et musiques de la région ponctuent occasionnellement le récit.

Les scènes violentes sont diffusées dans le but de ne pas choquer visuellement le spectateur, tout en transmettant leur caractère traumatisant, notamment en focalisant sur la bande‑son plutôt que sur l’image, et en limitant autant que possible les effets sonores.

Le montage suit l’ordre chronologique, laissant la réalité se dérouler sans manipulation rétroactive. Les témoignages peuvent se contredire, reflétant la complexité d’une communauté sous pression.

Le film évite la propagande et la romantisation. Il cherche à montrer à la fois les forces et les limites de la communauté druze, honorant leurs valeurs tout en reconnaissant les tensions internes et les ambiguïtés politiques.

En définitive, l’ambition artistique est modeste mais urgente : rendre visible un lieu oublié, restituer la présence humaine aux récits abstraits des médias, et inviter le public non seulement à comprendre — mais à ressentir.