Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes – 2020

par Juin 8, 2020

« Jay alek el door ya doctor »

En 2011, tout avait commencé parce que des écoliers de Deraa (extrême Sud de la Syrie), inspirés par les révoltes des autres pays arabes, s’étaient pris à rêver au départ du tyran de Damas, Bachar El Assad. Sur les murs de la ville avaient fleuri des messages ironiques, dont celui qui avait suscité la fureur du président : « Jay alek el door ya doctor » (« Ton tour arrive docteur » – Bachar El Assad est ophtalmologiste).

Arrêtés et torturés par les sbires de Bachar, les enfants de Deraa avaient initié inconsciemment l’un des plus beaux moments de révolte que le pays ai connu. Dans tout les pays, des manifestations énormes avaient fleuri. On se souvient des magnifiques messages d’espoir adressés chaque semaine au monde entier par les habitant-es de Kafranbel, à une heure seulement d’Idlib, qui depuis est devenu le cœur du cyclone, bombardé chaque jour par des tonnes de bombes portant le tampon des marchands de morts russes et occidentaux.

On se souvient de ces milliers de personnes dansant dans la lumière des projecteurs pour braver le couvre-feu et on entend encore résonner dans nos oreilles les chants lancés par les deux oiseaux de la révolte, Ibrahim Qachouch et Abdel-Basset el-Sarout : « Yalla irhal ya Bachar » (« Allez dégage Bachar »)

Le destin des deux hommes illustre la suite des événements. Le premier fut arrêté et torturé dés 2011 par les mukhabarat et chabiha (miliciens) de Bachar, et ses cordes vocales arrachées. Le second est mort en juin 2019 des suites de ses blessures, après avoir combattu avec les rebelles dans la région de Hama. Les tortionnaires de Bachar ont aussi brisé les mains du caricaturiste Ali Ferzat, avant de le laisser pour mort au bord d’une route.

La révolte de 2011 a été anéantie dans la terreur et le sang. Des images, comme les 45 000 clichés du photographe César, emportées en Europe par cet ancien militaire du régime (déserteur) et diffusées au monde apportèrent la démonstration de la barbarie du régime. La révolte s’est tue et ceux qui ont choisi la lutte armée ne finissent pas d’être écrasés sous les bombes dans le nord du pays. Une grande partie d’entre eux a rejoint les islamistes, tandis que les moins confessionnels et les plus désintéressés, totalement isolés, n’intéressent plus personne.

Avec l’écrasement de l’Etat islamique (bataille remportée grâce à l’intervention armée des kurdes au nord, mais aussi des druzes au sud), puis l’offensive turque, la trêve et les patrouilles conjointes entre turcs et russes, les pions placés par les Etats-unis et l’Europe ça et là (par le truchement des ONG et des accords imposés aux kurdes), mais aussi l’invasion tranquille du territoire syrien par les forces russes et le hezbollah (avec l’accord de Bachar, qui croit peut-être assurer sa sécurité et son pouvoir de cette manière), Damas semble bien isolée au milieu d’un immense pays où le président, avec sa petite tête vide au bout d’un long cou, ne maîtrise plus grand chose…

Ce qui a fondamentalement changé, c’est que ce dernier n’a plus la même assise qu’autrefois. Depuis quelques semaines, un conflit fratricide l’oppose à son cousin, Rami Makhlouf, et partout les russes occupent le territoire, y compris en territoire kurde, comme s’ils préparaient doucement une reprise en main du pays. Et, obstinément, Bachar continue d’applatir le nord du pays sous les bombes, comme si son pouvoir en dépendait encore.

« Yalla irhal ya Bachar ! »

Mais en 2020, la combinaison entre les sanctions internationales et la pandémie ont mis un terme à plusieurs années de résignation et de peur : les syrien-nes meurent de faim !

Depuis le début de l’année, le cours de la livre syrienne subit une chute sans précédent : de 500 livres en janvier 2020, le dollard a passé le cap des 3000 livres ce 8 juin. En un an, la livre a été dévaluée de 130 %. Le prix des oignons a augmenté en deux mois de 97%, les lentilles de 64%, le pain de 54%, la farine de 46%, les pâtes de 44% et le riz de 33%. Le salaire moyen étant de 30000 livres et un repas de famille coûtant entre 3000 et 5000 livres pour une famille classique (deux ou trois enfants), un salaire sert tout juste à payer la nourriture pour une dizaine de jours à raison d’un repas par jour, certaines familles ne pouvant même plus se permettre d’acheter de l’huile d’olive et du thé. Les épiceries quant à elles, choisissent de n’ouvrir que quelques heures par jour, ne sachant pas à quel prix vendre leurs produit, le dollard augmentant de 200 livres syriennes par jour. Et les banques commencent à fermer leurs distributeurs…

Depuis vendredi, d’abord timidement, et avec de plus en plus de ferveur, la population brave à nouveau le pouvoir, manifestant dans la rue en scandant cette ritournelle qui avait tant irité l’idiot qui sert de président à la Syrie depuis trop longtemps : « Yalla irhal ya Bachar ! »

Celles et ceux qui, dans leur cynisme et leur indifférence, voudraient voir l’Etat islamique anéanti et les réfugié-es syrien-nes rentrer chez elleux par l’opération du saint esprit ou par la seule force brute, devraient comprendre que l’équilibre du monde dépend de la chute des régimes qui portent en eux l’autoritarisme viril et le goût de l’argent, où qu’ils se trouvent. Le menace ne vient pas des révoltes populaires et de l’exil, mais de ces élites qui croient qu’on peut disposer des humain-es comme on dispose de pions sur un échiquier noir et blanc.

Alors que le monde entre dans une période de bouleversement sans précédent, que le racisme systémique et l’autoritarisme sont sur toutes les lèvres, nous invitons le monde à reprendre le chant de la révolte syrienne, pour faire enfin tomber tous les idiots utiles du système qui nous servent de dirigeants !

La libération des peuples rime avec la fin du capitalisme (et de son impérialisme).

L’insurrection ne peut être que globale, portée par le peuple pour le peuple.

Nous exprimons notre entière solidarité avec le peuple syrien !

Les autres slogans :

اللي يجوع شعبه خاين

« Celui qui afame son peuple est un traître »

لشعب يريد إسقاط النظام

« Le peuple veut la fin du régime ! »

سوريا حرة حرة إيران تطلع برا

La Syrie est libre, l’Iran dehors !

سوريا حرة حرة بشار يطلع برا

La Syrie est libre, Bachar dégage !

تحيا سوريا ويسقط بشار الأسد

Longue vie à la Syrie et à bas Bachar El Assad !

ثورة حرية عدالة اجتماعية

Révolution, liberté, justice sociale !

ما بدنا نعيش بدنا نموت بكرامة

On ne veut pas vivre, on veut mourir avec dignité !

يا ادلب، السويدا معاكي للموت

Idleb, Suwayda est avec vous jusqu’à la mort !

يا درعا، السويدا معاكي للموت

Deraa, Suwayda est avec vous jusqu’à la mort !

ثورة

Révolution !