Mustafa al-Bakour à Suwayda : un nettoyage ethnique qui ne dit pas son nom

Mustafa al-Bakour à Suwayda : un nettoyage ethnique qui ne dit pas son nom

Fajawat Collective

par Fajawat Collective | Août 9, 2026

Publié initialement en anglais sur AL-JUMHURIYA:

Quatre mois après la chute d’Assad, le Commandement des Opérations Militaires de Hayat Tahir al-Sham envoyait dans la province à majorité Druze de Suwayda l’un de ses émissaires dont personne ne connaît vraiment le passé. Mustafa al-Bakour, jusqu’alors un obscur fonctionnaire du « Gouvernement de Salut Syrien » dans le district de Harem (Idleb), débarquait le 6 janvier 2025 à Suwayda avec pour mandat de gouverner la province, sans l’assentiment de ses habitants bien entendu. A défaut d’avoir un parlement ou conseil de province démocratiquement élu, la fonction de gouverneur, comme celle de mutessarif dans l’Empire ottoman, consiste à coordonner absolument l’intégralité des affaires courantes du gouvernorat.

Avant la première attaque contre Suwayda

La nomination de al-Bakour allait en effet à l’encontre du choix de la communauté locale, qui avait proposé Muhsina al-Mahithawi, une économiste qualifiée s’étant illustrée par le passé pour sa dénonciation de la corruption, comme candidate au poste de gouverneure dès le mois de décembre. Si la volonté de la communauté avait été respectée, celle-ci aurait été la première femme à occuper un tel poste dans l’histoire de la Syrie. Al-Bakour allait d’abord feindre de partager sa fonction avec elle, avant que la compétition de misogynie entre lui et les hommes de la communauté ne réduise très rapidement à zéro la capacité d’agir de Al-Mahithawi et finalement l’incite à renoncer à sa fonction, ce qu’elle nous a confirmé lors d’un bref échange téléphonique le 26 avril 2025.

Une fois bien installé dans ce poste, al-Bakour allait passer les semaines suivantes à séduire l’ensemble des composantes de la société locale, s’imposant progressivement comme le seul interlocuteur et représentant légitime de l’autorité centrale dans la province. Dès février, il rendait visite aux leaders spirituels Druze (sheikhs aql) Hikmat al-Hajari, Youssef Jarboua et Hammoud al-Hennawi, ainsi qu’au prince Hassan al-Atrash, ainsi que des représentants des communautés Chrétiennes et Bédouines tout en recevant dans son bureau tout au long des mois de février et mars les acteurs économiques, sociaux et culturels de la province.

Les relations entre la communauté de Suwayda et l'Autorité centrale ont commencé à se détériorer progressivement pour plusieurs raisons : l’auto-proclamation de Al-Jolani comme président non-élu de la Syrie le 29 janvier, la farce de conférence du dialogue national les 24-25 février, les premières échauffourées dans la banlieue à majorité Druze de Jaramana le 28 février, le massacre de masse des populations civiles Alaouites sur la côte Syrienne du 6 au 17 mars, et enfin la nomination du nouveau gouvernement quasi-exclusivement masculin et composé à moitié de membres de HTS le 29 mars. En avril, cependant, ce fossé s'est creusé de manière plus marquée, et Mustafa al-Bakour, qui avait entre-temps quitté son petit bureau pour s'installer dans le bureau ovale aménagé pour lui dans le bâtiment du gouvernorat récemment rénové, allait bientôt se voir confier le rôle de courroi de transmission des ambitions sécuritaires de ses commanditaires à Damas.

Notons qu’entre temps, Leith al-Balous et Suleiman Abd al-Baqi, chefs de deux petites factions druzes insignifiantes mais bien connectées avec les proches alliés de HTS dans la région - notamment avec le vétéran de Jabhat al-Nusra et responsable du Département de la Sécurité de Deraa Shaher Jabr Omran et le Rassemblement des Tribus du Sud fondé par le businessman/trafiquant Rakan al-Khudeir et mené localement par le bandit Mufleh al-Sabra – n’ont cessé de faire des allers-retours à Damas pour planifier et coordonner avec les autorités centrales les opérations militaires à venir dans la région. Autour du 13 mars ils ont également participé à recruter des centaines de membres des tribus locales dans les forces de sécurité. Enfin, lorsque début avril une vingtaine d’activistes de la société civile de Suwayda ont été arrêtés près de Homs alors qu’ils revenaient d’une conférence organisée par l’administration autonome du Nord-Est Syrien (AANES), puis emmenés et torturés dans la prison de Harem - l’ancien fief de al-Bakour – les deux hommes liges ont coordonné leur libération.

Le premier moment emblématique de cette fracture fut l’entrevue entre Mustafa al-Bakour et le groupe de personnes arrêtées, à la suite de leur libération. La réunion dans le bureau ovale de al-Bakur, en présence du patibulaire et mutique Laith al-Balous et de son frère Fahd, fut un rarissime moment de confrontation médiatisée entre des membres de la société civile et un représentant de la nouvelle autorité centrale. Raja al-Damqasi, secrétaire général du Parti Syrien de l’Appartenance Démocratique, y retirait son tee-shirt pour exhiber les traces de coups lui ayant été infligés par les membres de la Sécurité Générale à Harem, puis deux hommes prenaient la parole à leur tour pour dénoncer les insultes sectaires et les violences subies, avant que l’ingénieure et activiste Ghada al-Shaarani ne prenne à parti al-Bakour avec virulence – et justesse - en pointant la responsabilité des Autorités dans l’arbitraire et la violence de ses hommes.

Cette dernière intervention allait générer une vive controverse au sein comme en dehors de la communauté, la misogynie ambiante l’incitant à considérer la colère d’une femme comme déplacée, tandis que le flegme de al-Bakour allait lui attirer la compassion de ceux qui croyaient encore qu’il « faisait de son mieux ». Tandis que ce dernier répétait encore une fois la promesse dépourvue de valeur selon laquelle « les auteurs seraient poursuivis », c’est Ghada al-Shaarani qui allait faire l’objet de poursuites pénales à la suite d’une série de plaintes déposées par le Syndicat des Avocats Syriens dans le but « d’agir contre ceux qu’il a qualifié de personnes s’opposant à l’État, au gouvernement ou à toute figure considérée comme symbolique pour les Syriens ». Dans la nouvelle république démocratique syrienne, on ne critique pas les hommes du président.

Vers la seconde attaque contre Suwayda

A partir de là, les choses se sont accélérées. Le 28 avril les autorités centrales ont décidé d’engager la première phase du plan de désarmement des factions druzes, instrumentalisant les tribus dans une attaque traitre permettant de justifier l’intervention des forces de sécurité dans les quartiers Druzes de Jaramana, Sehnaya et Ashrafiyeh-Sehnaya. À la suite de cette attaque, 48 combattants druzes qui se rendaient à Ashrafiyeh-Sehnaya pour secourir des membres de leur communauté ont été pris en embuscade sur la route de Damas et exécutés en plein jour par les tribus voisines d'al-Lajat, avec le concours des services de la Sécurité générale qui contrôlaient la zone.

Loin de chercher à justifier ou à condamner ce crime de guerre brutal, celui-ci a tout simplement été effacé du récit officiel – et donc des déclarations publiques du gouverneur de Suwayda, Al-Bakour a communiqué assidument pendant une semaine sur le déploiement des forces gouvernementales autour et à l’intérieur de la province. Dans les heures qui ont suivi, le village d’As-Sawara al-Kubra, situé à 5 kilomètres au sud du lieu des massacres, a été ravagé par les tribus voisines de al-Lajat : 15 maisons ont été incendiées. Al-Bakour est apparu dans ce même village le 1er mai aux côtés du controversé Laith al-Balous et du général de la 40e division de l’armée syrienne, afin de coordonner la mise en place d’un siège informel de la région qui allait durer encore une semaine. Le même jour, les autorités de Damas avaient négocié un accord de cessez-le-feu avec les dirigeants druzes, convenant de déployer des forces du ministère de l’Intérieur dans la région et de sécuriser la route menant à Damas.

Une fois le siège imposé à la province levé, al-Bakour a repris le travail pendant deux semaines, avant d’être suspendu pendant un mois, du 21 mai au 24 juin, à la suite de sa démission, elle-même provoquée par l’irruption dans son bureau d’hommes armés exigeant la libération de leurs proches qui avaient été arrêtés à Damas. Cet incident sécuritaire, résolu grâce à l’intervention de factions druzes, a conduit al-Bakour à se réfugier temporairement à Damas, période durant laquelle il n’a pas eu à faire face aux incidents répétés causés par la mise en place d’un poste de contrôle tenu par les tribus al-Lajat à la sortie de Suwayda, à la suite de l’accord de cessez-le-feu du 1er mai. À son retour, al-Bakour a repris sa tournée auprès des dirigeants communautaires comme si de rien n’était, rendant une nouvelle visite aux Sheikhs al-’Aql ainsi qu’à d’éminentes familles druzes, et diffusant des photos de lui-même dans leurs salles de réception (ces mêmes salles de réception qui, exactement deux mois plus tard, seraient le théâtre des massacres les plus horribles que la région ait jamais connus).

Ce qui est marquant dans la communication officielle de al-Bakour durant cette période de tension qui a séparé les attaques de fin avril et de mi-juillet, c’est l’absence de mention des multiples incidents de sécurité sur la route entre Damas et Suwayda, ainsi qu’au sein des communautés les plus marginalisées de Suwayda – les tribus, et de la nécessité d’y remédier urgemment par le dialogue pour ne pas laisser la situation s’envenimer.  Il semblerait que Mustafa al-Bakour ait la capacité, à l'instar d'une éponge, d'absorber les griefs contre les autorités et de diluer leur responsabilité dans les disfonctionnements et abus occasionnés par leur approche impérialiste à l’égard de Suwayda.

Lorsque les autorités centrales ont lancé la seconde phase de leur stratégie pour désarmer les Druzes à la mi-juillet, instrumentalisant une nouvelle fois les tensions provoquées par des groupes criminels issus des tribus de al-Lajat et associés au Rassemblement des Tribus du Sud mentionné précédemment, Mustafa al-Bakour s'est fendu d’un communiqué appelant au calme dans l’après-midi du 13 juillet, avant de se contenter pendant 7 jours de reproduire les communiqués officiels du gouvernements et de reposter des informations partiales et partielles des médias SANA et Al-Ikhbaria, le tout ponctué d’images de propagande montrant des civils Druzes mis en sécurité par les forces armées, les protégeant des violences attribuées à ce qu’il qualifie indistinctement de « groupes hors-la-loi », sous-entendu les factions Druzes.

Nettoyage à grande échelle des scènes de crime

Au lendemain des massacres de masse commis conjointement par les forces de sécurité et les groupes tribaux hors-la-loi venus de toute la Syrie entre le 13 et le 20 juillet pour officiellement reprendre contrôle du gouvernorat - mais selon leurs termes pour « tuer les porcs Druzes » -, le gouverneur al-Bakour n’a pas mentionné une seule fois les atrocités subies par ses administrés. Pas un mot pour l’exécution sommaire des familles entières Radwan, Mezher et Naeem auxquelles il avait rendu visite un mois plus tôt. Il n'a pas non plus fourni d'explication concernant le siège imposé à l'ensemble de la province par les forces gouvernementales – dont il a par ailleurs nié purement et simplement l'existence – ni concernant leur occupation permanente de 34 villes et villages après leur pillage et leur destruction lors du nettoyage ethnique mené par l'Autorité de facto.

A la place, il a immédiatement mis en mouvement ce qui allait devenir sa mission principale pour les douze mois à venir : gérer la crise humanitaire générée par le déplacement de centaines de familles Bédouines et blanchir les crimes commis à l’occasion de ces dix jours de massacres. Plus que jamais, Mustafa al-Bakour allait incarner l’éponge chargée de nettoyer les agissements de ses donneurs d’ordres. Dans cette tâche, il allait pouvoir bénéficier de l’assistance – ou plutôt de la complicité – d’une poignée de personnes : Abbas Suleiman, responsable de la coopération internationale (ONG et investisseurs étrangers), Nawras al-Fadili et Jibran Hamza, responsables du secteur Ouest (basé à al-Mazraa), Tariq Adwan et Malik al-Zariq, responsables du secteur Nord (basé à al-Sawara al-Zughra), ainsi que Srour Qandil, ingénieur principal des travaux de construction et de réhabilitation des zones sinistrées. Quant aux questions de sécurité, Hussam al-Tahan et Nizar al-Hariri (sécurité intérieure), Radwan al-Salamat (police criminelle), Omar al-Hariri (district de Mazraa) et Muhamed Ali (district de Shahba) dirigent les opérations avec la collaboration du vassal Suleiman Abd al-Baqi, chargé de regarder passer les voitures au checkpoint de al-Mtuneh.

Le compte facebook du gouvernorat permet depuis le mois d’août de suivre jour après jour les arrivées de convois humanitaires et commerciaux vers Suwayda, sans jamais que celui-ci ne fournisse d’images ou d’informations précises sur les modalités de leur distribution aux 180 000 Druzes déplacés hors de leurs 34 villages toujours occupés par les autorités centrales. A l’analyse des centaines de publications illustrées de photos, on constate en effet que près d’une cinquantaine d’ONG se sont mobilisées au bénéfice quasi exclusif des populations bédouines déplacées par les autorités vers la province voisine de Deraa, tandis que Mustafa al-Bakour et Abbas Suleiman recevaient systématiquement les représentants de ces organisations dans leur bureau en amont de leur déploiement. On constate également que le siège de cette autorité d’occupation se trouvait d’abord dans la ville de al-Mazraa, avant de se déplacer le 13 novembre dans l’ancien Centre Culturel Arabe situé entre les villages martyrs de Rdemet al-Liwa et Al-Sawara al-Zughra et rénové dans le courant du mois d’octobre.

Mais ce que le compte facebook du gouverneur al-Bakour démontre surtout avec une particulière clarté, c’est à la fois que la totalité des 34 villages occupés a bel et bien fait l’objet d’un pillage méthodique et d’une destruction systématique par le feu alors que les forces gouvernementales en avaient le contrôle, mais également que al-Bakour a pris en charge la « rénovation » entre novembre 2025 et mai 2026 de centaines de maisons en l’absence et sans le consentement de leurs propriétaires. Plus de 1000 photos montrent en effet des ouvriers procéder au nettoyage et à la restauration des maisons intégralement vidées de leur mobilier, et cela jusqu’au moindre petit objet, dans des villes absolument désertes. Cette rénovation consiste essentiellement dans le nettoyage partiel et la dissimulation des traces d’incendie sous plusieurs couches grossières de peinture blanche, ainsi que le remplacement de la totalité des portes, fenêtres, lavabos, cuvettes de toilettes, installations électriques, citernes d’eau, etc.

Le 21 juillet 2025, juste avant la fin des hostilités, le secteur occupé était jonché de corps calcinés ; deux mois après les massacres, le Croissant-Rouge syrien continuait de découvrir des corps en décomposition et des squelettes de civils dans les rues des villages occupés ; et, début mars 2026, des membres de la Sécurité générale ont pris des selfies avec un crâne humain dans le village de Taara. Il n’est donc pas exagéré de penser que certains des corps des plus de 125 personnes (selon les chiffres locaux) portées disparues à ce jour aient pu rester sur les lieux ou avoir été enterrés en secret et sans sépulture digne de ce nom, que ce soit à l’intérieur du gouvernorat ou à Deraa. C’est ce que suggèrent fortement plus de trente publications, portant sur plus de 40 corps, émanant du Centre d’identification des personnes disparues entre le 31 juillet 2025 et le 5 mars 2026. Néanmoins, les circonstances dans lesquelles des centaines de personnes ont été maltraitées ou tuées dans le nord et l’ouest de la province sont désormais impossibles à établir en raison de l’inaccessibilité et du « nettoyage » complet de la zone.

Ce blanchiment des crimes, sanctionné par les conventions internationales, notamment par les Principes de Pinheiro sur la Restitution des Logements et Propriétés des Réfugié-es et Personnes Déplacées, et qui a vaguement été critiqué dans les paragraphes 54, 142 et 187 du rapport de la Commission d'enquête indépendante de l'ONU, a été rendu possible grâce à la campagne « Suwayda : à nous et partie de nous » qui a récolté 14,6 millions de dollars lors d’une partie de charité organisée au milieu des ruines du village martyr de As-Sawara al-Kubra le 12 octobre 2025. Comble du cynisme, al-Bakour a ainsi mis en scène le financement de son projet d’altération des scènes de crimes en présence de tous les principaux acteurs des massacres du mois de juillet, y compris des responsables des tribus impliquées, et alors même que le comité d’enquête international sur les événements de juillet avait à peine commencé son travail dix jours plus tôt. La vidéo promotionnelle de l’événement annonçait la réhabilitation de pas moins de 20 000 maisons, 50 écoles, 40 centres municipaux et culturels. Huit jours plus tard, il accueillait dans son bureau l’architecte de son méga chantier, Srour Qandil, aimablement proposé par l’un des donateurs de sa campagne, Khaled Mahameed. Notons que le ministre de l’Energie, la Défense Civile (Casques Blancs) et le Croissant Rouge Syrien ont à eux trois fait don de plus de 5 millions de dollars, c’est dire s’ils avaient un intérêt dans ce projet.

Il apparait clairement sur les photos du service communication de al-Bakour que la Défense Civile, ainsi que des organisations comme Al-Raqi Company (Alep), E-Clean (Idleb), Fetih Vakfi (Istanbul) et St. Ephrem Patriarchal Development Committee (Damas) ont pris une part active dans cette action de nettoyage, cette dernière organisation intervenant dans le cadre du projet JERA financé par le Département d’Etat US. Les organisations Première Urgence et Rahma, ainsi que les agence onusiennes OCHA et UNICEF, ont quant à elles participé à la réhabilitation de bâtiments publics et d’infrastructures en zone occupée, c’est-à-dire sans le consentement éclairé des communautés locales, ce qui constitue pourtant une entorse aux principes fondateurs de l’action humanitaire. Quoi qu’il en soit, au mois de décembre 2025, al-Bakur publiait déjà plusieurs cartes des villages de As-Sawara al-Zughra, at-Tireh, Sami’, al-Mazraa et Umm Hartein, proclamant la réhabilitation de 291 maisons, auxquelles s'ajoutaient 421 maisons en travaux. En janvier, il annonçait que la construction des 170 maisons du village d'Umm Hartein était achevée, invitant les habitants à revenir à partir du 20 janvier.Cinq mois plus tard, le 31 mai 2025, il annonçait cette fois que 2558 maisons sur un total de 7144 maisons étaient entièrement réhabilitées, tandis que les 4586 restantes l’était à 40%. Ces chiffres improbables laissent entendre que les équipes de « rénovation » du gouverneur al-Bakour ont réhabilité plus de 13 maisons par jour. Il n’en faut certainement pas plus pour établir qu’il s’agit davantage d’une opération cosmétique que d’un projet sincère s’inscrivant dans un processus de justice réparatrice.

Au service de qui sont les nouvelles autorités ?

Al-Bakour a publié des centaines de messages – plusieurs par jour – sur les comptes de réseaux sociaux officiels, mais il semble avoir eu du mal à trouver des Druzes ayant survécu dans la zone occupée pour lui fournir des images destinées à sa campagne de communication. En effet, au cours des dix mois couverts par notre enquête, moins de dix publications montrent des Druzes bénéficiant de son aide, dont trois mettent en scène les deux mêmes familles – comprenant cinq personnes âgées – les 24 septembre, 2 février et 6 juin. Dans une vidéo, on voit que l’un d’entre eux, visiblement handicapé, a du mal à retenir ses larmes. Gêné, al-Bakour s’éloigne immédiatement avec son équipe, en lui tapotant la tête. D’autre part – et c’est là un autre fait intéressant qui ressort tant des communications d’al-Bakour que des images satellites de la région –, les autorités ont pris grand soin de répondre aux préoccupations des tribus de Suwayda et de réparer les torts causés par le déplacement forcé de milliers de leurs membres. En effet, on les voit constamment lors des distributions d’aide, ainsi que lors de nombreuses réunions avec al-Bakour lui-même dans son bureau. On constate qu’après avoir réinstallé les tribus dans des zones agricoles situées à la frontière entre les provinces de Deraa et de Suwayda, les autorités – avec l’aide de leurs sponsors qataris, saoudiens, turcs et jordaniens, ainsi que grâce à l’action caritative désintéressée d’une multitude d’ONG internationales (dont certaines affiliées aux gouvernements des États susmentionnés) – ont assuré la distribution quotidienne de colis alimentaires et d’articles non alimentaires, tout en veillant à l’installation de centrales solaires et de puits à proximité de leurs campements.

Il convient de noter qu’al-Bakour a alloué une partie des 14 millions de dollars à la réhabilitation d’environ 17 hameaux Bédouins situés dans la partie orientale de Suwayda et représentant officiellement quelque 50 000 personnes sur les 80 000 membres que comptent au total les tribus déplacées, le nombre total réel de résidents tribaux dans la province avant la chute du régime s’élevant à environ 33 000 personnes. Ces villages et leurs habitants, qui n’ont pas été directement touchés par les affrontements de juillet, avaient été détruits par Assad il y a dix ans après avoir servi de refuge et de tremplin pour les raids de l’État islamique entre septembre 2014 et mars 2015 : il s’agit des localités d’Al-Mqas al-Ash’ari, Abu Harat, Al-Fadiyin, Al-Asfar, Shanwan, Al-Mafatra, Ash’ab al-Janubi, Ash’ab al-Shamali, Al-Qasr, Marta al-Fares, Sabra ‘Alya, Rajm ad-Dawla, Tell Sa’ad, Bir al-Awra, Wadi al-Mbaashi, Al-Habbariya et Qaa al-Banaat. À titre d’exemple des efforts déployés en faveur de ces tribus, on peut citer le village d’al-Qasr, situé à l’est, où 150 familles ont été réinstallées dès le 17 septembre 2025.

Pour citer un autre exemple illustrant son engagement fort envers les tribus, le geste symbolique qui incarne le mieux l’approche d’al-Bakour en la matière est sans aucun doute sa participation à l’événement organisé le 16 décembre 2025 par le gangster Rakan al-Khudeir pour marquer le premier anniversaire de la chute d’Assad. Au cours de ces célébrations qui se sont déroulées à al-Mtalleh, le fief d’al-Khudeir – le même endroit d’où sont lancées toutes ses attaques contre les voyageurs sur la route reliant Suwayda à Damas –, al-Bakour a fièrement posé aux côtés des principaux artisans du massacre de juillet, devant un public composé en grande majorité de membres des tribus. Il est absolument essentiel de souligner ici que la solidarité avec la population civile bédouine est tout à fait légitime et louable, mais la présence d’al-Bakour à ce rassemblement révèle en réalité tout autre chose : sous prétexte d’aider les tribus à améliorer leurs conditions de vie, l’émissaire de Damas réaffirme en fait les alliances de longue date avec les chefs de groupes armés tribaux criminels – tels que l’Armée des tribus libres ou certaines factions des clans al-Shammar, al-Qahtan, Bani Hashem et al-Marsoumi – dont les crimes à Suwayda sont bien documentés et dont le désarmement aurait dû être exigé au même titre que celui des Druzes ou des Kurdes. Ces cheikhs bédouins sont tout aussi peu représentatifs des tribus de Suwayda que Mustafa al-Bakour est légitime pour organiser les affaires des Druzes.

Néanmoins, après le saccage et la destruction brutale de milliers de maisons, ainsi que le massacre perpétré contre les Druzes et les Chrétiens de Suwayda – dont beaucoup ont été sommairement exécutés, massacrés et immôlés à l’intérieur de ces mêmes maisons –, leur réhabilitation en l’absence de leurs propriétaires constitue en soi un acte de profanation. Face à une telle obscénité, la seule chose que l’on puisse encore légitimement attendre des druzes de Souwayda à l’égard d’al-Bakour est une répulsion semblable à celle que ressentent les survivants envers leurs bourreaux. Alors que le gouverneur affirme à plusieurs reprises, sous chaque publication montrant ses peintres à l’œuvre, que l’initiative « vise à permettre aux habitants de retourner chez eux en toute sécurité et dans la dignité », il convient de rappeler que lors d’une des rares occasions où des habitants ont demandé l’autorisation d’accéder à leurs terres pour sauver leurs récoltes – le 7 février 2026, à al-Mtuneh –, quatre agriculteurs ont été tués et deux autres blessés par des agents de la Sécurité générale postés dans le village. Même s’il est en tout état de cause possible que certains habitants reviennent une fois qu’il l’aura autorisé, le gouverneur de Suwayda ne doit pas croire qu’il regagnera la sympathie ou le pardon de ses administrés.

À Suwayda, la dignité n’est pas négociable.

La chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 24 mars 2025

La chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 24 mars 2025

La chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 24 mars 2025

Au lendemain des massacres de la côte Syrienne

Lorsque nous avons publié notre dernière chronique, les massacres sur la côte Syrienne étaient en train de se produire et notre analyse était forcément encore partielle. Nous ne reviendrons pas en détails sur ces événements, dans la mesure où nous avons publié entre-temps sur notre page une analyse de ce qu’il s’est passé. En tout état de cause, ces massacres sont à la fois un choc et un tournant pour la Syrie post-Assad. Ils sont un choc par leur ampleur et leur violence, et un tournant parce qu’ils ont fini de convaincre un grand nombre de Syriens qu’on ne peut rien attendre de Al-Sharaa et de ses partisans et alliés. Au-delà des promesses de justice et de la constitution d’une commission d’enquête, Al-Sharaa ne fait rien pour désarmer et bannir les jihadistes de son armée, et notamment les combattants étrangers, malgré la demande expresse des populations de la côte dès début janvier.

Le bilan des massacres varie selon les sources: le Réseau Syrien des Droits de l’Homme donne le chiffre de 803 morts, incluant 420 civils, dont 211 tués par les loyalistes d’Assad, tandis que l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme communique le nombre 1454 victimes, incluant 973 civils, sans préciser combien d’entre eux auraient été tués par les loyalistes d’Assad. Entre guerre des chiffres, déni et accusations sectaires, la Syrie n’obtiendra sans doute pas toute la vérité dans l’immédiat, quand bien même le massacre a été admis par Al-Sharaa.

L’autonomie kurde remise en cause ?

Immédiatement au lendemain des massacres, Al-Sharaa a déployé un écran de fumée en annonçant la signature d’un accord historique avec les Forces Démocratiques Syriennes, mettant un terme à trois mois de négociations intenses pour l’intégration des FDS dans l’armée nationale. Les populations de Raqqa et Deir Ez-Zor ont accueilli la nouvelle avec joie, tandis que les défenseurs des droits humains de “Raqqa is being slaughtered silently” - une initiative lancée alors que l’Etat Islamique occupait la région - dénoncent jusqu’à aujourd’hui le harcèlement et les violences arbitraires commises par une milice kurde omniprésente dans la ville, la Jeunesse Révolutionnaire (Al-Shabiba Al-Thawriya). Au-delà du déni, il est essentiel de préciser que la présence kurde est controversée au sein de la population locale qui ne perçoit pas forcément les FDS et le mouvement socialiste/fédéraliste kurde comme une force émancipatrice.

Les pleins pouvoirs au Raïs

Le 13 mars Al-Sharaa a suscité une nouvelle vague de mécontentement dans le pays avec la signature d’une déclaration constitutionnelle qui, en plus d’inscrire dans le marbre la nécessité pour le président d’être musulman, concentre tous les pouvoirs exécutifs entre ses mains, dont celui de déclarer l’Etat d’Urgence. Al-Sharaa désignera également un tiers des membres de l’assemblée législative, tandis que les deux autres tiers seront désignés par un Comité dont les membres seront tous désignés par lui (sic). Enfin les juges constitutionnels seront désignés eux aussi par le président, qui bénéficie pour sa part d’une immunité judiciaire, ce qui est tout à fait cynique quand on connaît son passé. Par conséquent, Al-Sharaa détiendra le contrôle total sur les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires pendant cinq ans. Notons qu’il n’a jamais prononcé le mot “démocratie” depuis qu’il a débarrassé la Syrie d’Assad.

L’insubordination des Druzes

Tandis que les tensions sectaires s’exacerbent, renforcées par l’enthousiasme aveugle ou le désir de revanche de musulmans sunnites qui voient dans Al-Sharaa leur libérateur après des décennies de persécutions dirigées contre leurs communautés, des voix d’opposition – civile et laïque - commencent à se faire entendre. C’est notamment le cas du leader druze Hikmat Al-Hajari qui concentre toutes les foudres des partisans de Al-Sharaa depuis qu’il s’est opposé au désarmement des factions Druzes (entre 70 000 et 100 000 combattants) et a déclaré sa ferme opposition à la nouvelle constitution. Suite aux massacres de la côte, la position de défiance de Al-Hajari bénéficie d’un soutien massif des Druzes, mais également d’autres communautés Syriennes. L’Administration Autonome (Kurde) du Nord-Est Syrien s’est en effet elle aussi prononcée contre le nouvelle constitution.

Pourtant s’il y a chez les Druzes des défenseurs de l’option fédéraliste “à la kurde”, comme le “Conseil Militaire de Suwayda” qui s’est constitué pour poursuivre la révolution de 2011 au-delà de la chute d’Assad, la plupart plébiscitent davantage une forme de système national mais décentralisé. Parmi ceux-ci nombreux adhèrent à la position des trois principales factions armées de Suwayda, qui sont prêtes au compromis avec le gouvernement central en échange d’une gestion décentralisée de la sécurité. Des pourparlers entre ces factions et le gouvernement ont eu lieu, mais les tentatives des forces gouvernementales de s’introduire ou de recruter dans la région ont été contrées par un refus catégorique des partisans de Al-Hajari. On assiste donc à une division au sein même de la communauté Druze, qui subit aussi les pressions d’acteurs extérieurs qui voudraient instrumentaliser les peurs légitimes résultant des massacres de la côte, ainsi que des commentaires haineux et rumeurs sectaires qui circulent de plus en plus sur les réseaux sociaux depuis le début de l’année.

Après la fête, retour à la réalité

Malgré les célébrations joyeuses et enthousiastes de l’anniversaire de la Révolution Syrienne et du nouvel an kurde (Newroz), l’atmosphère de liesse populaire qui a suivi la chute d’Assad est retombée et beaucoup de personnes croisées dans la rue se disent déçus et pessimistes.

Le jour même de l’anniversaire de la Révolution, le 17 mars, Israël a volontairement frappé pour la première fois le centre de Deraa, sachant pertinemment combien la ville constitue un symbole pour tous ceux qui se souviennent d’où est partie la révolte en mars 2011. Deux civils sont morts et 19 ont été blessés dans l’attaque, mais Al-Sharaa ne semble pas très pressé de défendre le berceau de la révolution. Il ne s’est même pas déplacé sur place, ce qui en dit long de son centralisme et de ses préoccupations visiblement plus grandes que le sort des Syriens.

Il est bon de rappeler que quand la Révolution a démarré à Deraa - avant et après son séjour en détention - Al-Sharaa faisait son jihad en Iraq dans les rangs d’Al-Qaeda. Ce n’est pas la fin de la dictature qui motivait ses choix de l’époque, mais la guerre sainte sous les ordres de Ayman al-Zawahiri. Ce qu’on comprend doucement depuis le 8 décembre 2024, c’est que libération ne signifie pas forcément révolution...

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 mars 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 mars 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 mars 2025

Pour introduire cette nouvelle chronique, nous voulons vous annoncer que nous sommes rentrés en Syrie depuis le 27 février et que nous avons commencé à réaliser un film documentaire qui doit se poursuivre sur plusieurs mois. Au cours des derniers jours, nous avons visité plusieurs anciennes bases des services de sécurités et de renseignement de l’ancien régime, où nous sommes descendu dans les cellules lugubres où tant de gens ont disparu et avons pu confirmer l’ampleur de la surveillance et de l’horreur que ce régime représentait. Nous avons également commencé à rencontrer les leaders de factions Druzes et nous sommes entretenus avec la population sur des sujets aussi ardents et actuels que le pouvoir central de Damas, l’autonomie et le fédéralisme, la menace potentielle représentée à la fois par les islamistes et par Israël…

Nous allons partager enfin nos découvertes et réflexions sur nos réseaux sociaux et à travers notre podcast « No Side but the People’s Side ». Soutenez-nous, abonnez-vous !

L’impotence du nouveau pouvoir central

On nous a parlé pendant deux mois de transition démocratique et de la préparation de la conférence nationale pour le dialogue qui s’annonçait historique, invitant des centaines de représentants de la société Syrienne dans le respect de leur diversité à initier le processus de réforme des institutions. Au final les invitations ont été reçues deux jours avant l’ouverture de la conférence et celle-ci n’a pas duré plus de 48 heures. Elle n’a donc pas pu aboutir sur quoi que ce soit de palpable : les Syriens ne savent pas vraiment qui y a participé, ce qu’il s’y est dit et sur quoi ça a abouti. On a juste appris par voie de presse au lendemain de cette mascarade que sept juristes (dont deux femmes, l’une d’elles étant Kurde) avaient été désignés pour rédiger une nouvelle constitution, qui évoque déjà la nécessité d’être musulman pour assumer la fonction de président.

Depuis sa prise de pouvoir, qui semble devoir se maintenir bien au-delà de la transition, Sharaa a passé beaucoup plus de temps à régler les relations extérieures de la Syrie que de répondre aux besoins et attentes essentielles des Syriens. Il a pris des décisions arbitraires concernant la composition et les formes du pouvoir, tout en rejetant le fédéralisme et la décentralisation de façon épidermique, alors qu’une part conséquente de la société y voit la seule solution pour garantir l’égalité entre tous les Syriens et la représentation de toutes les composantes de la société Syrienne.

Face à la stagnation de la situation, incluant la crise économique et la perpétuation de crimes (meurtres, kidnappings, vols massifs de matériaux…) par des groupes armés non identifiés à travers tout le pays, la grogne monte ça et là.

Les sursauts désespérés des valets d’Assad

En l’absence de tout cadre pour l’application d’une justice transitionnelle, les actes de vengeance se poursuivent. Les « restes du régime » d’Assad sont retournés au travail, comme ces policiers rencontrés à Suwayda cette semaine qui officient dans les mêmes locaux où ils torturaient et faisaient disparaitre des prisonniers il y a moins de six mois et qui exigent désormais de recevoir leur paie, accusant le nouveau régime de « ne rien faire ». Ils ne se cachent pas accablés par la honte comme on pourrait le croire.

Bien au contraire, ces dernières heures des groupes d’anciens tortionnaires et assassins du régime jusque-là cachés dans leur communauté ont repris du poil de la bête, menés par d’anciens officiers loyaux à Assad qui communiquent leur volonté de résister au nouveau régime par la force, possiblement soutenus par la Russie. Depuis plus de 48 heures d’intenses affrontements ont en effet repris dans la région de Latakia, entraînant l’adoption d’un couvre-feu, un déploiement massif des forces du nouveau régime et la mort d’au moins 70 personnes.

La reddition de l’autonomie Kurde

La nouvelle fracassante pour la gauche internationaliste est l’appel à déposer les armes lancé par Abdullah Öcalan à ses partisans du PKK et des PYD/YPG depuis sa prison d’Imrali. Depuis un certain temps les forces socialistes kurdes étaient pressurées et attaquées de toutes parts par les proxis Turcs d’un côté et l’Etat islamique de l’autre, tout en faisant face à l’ultimatum du nouveau pouvoir à Damas exigeant leur désarmement et leur intégration dans la nouvelle armée nationale. Il n’est pas impossible que les frasques récentes de Trump, déterminé à déstabiliser les rapports de force à l’échelle mondiale, ont fini d’achever les capacités de résistance et de résilience des Kurdes de Syrie.

On peut supposer que cette reddition des forces armées kurdes va entraîner une impossibilité de défendre le projet autonomiste et féministe du Rojava, malgré les déclarations rassurantes du leadership kurde. En effet, face à la férocité réactionnaire de l’Etat Turc et de ses supplétifs jihadistes, mais aussi face au conservatisme du nouveau pouvoir à Damas, on peut douter de la capacité de la gauche Kurde à défendre un projet socialiste sans l’appui de forces armées.

Les Druzes, victimes des manigances racistes et coloniales d’Israël

Enfin, et c’est ce qui agite particulièrement la société syrienne depuis deux semaines, la colonie Israélienne a décidé de tout entreprendre pour déstabiliser la Syrie, en faisant ce qu’elle sait faire le mieux, à savoir mettre dos-à-dos les communautés religieuses de la région. Depuis la chute d’Assad, Israël n’a cessé de répandre la rumeur selon laquelle les Druzes de Syrie appelaient de leur vœux son annexion du Sud Syrien.

Le 1er mars, une bagarre déclenchée entre les membres d’une faction Druze et des agents du nouveau régime a eu un effet boule de neige, alimentant une série de rumeurs amenant la communauté Druze de la périphérie de Damas à se barricader dans le quartier de Jaramana et à s’affronter avec les forces de sécurité. Avant que les leaders Druzes n’interviennent pour négocier le règlement du conflit et le retour au calme, le gouvernement pyromane d’Israël a déclaré vouloir « protéger les Druzes » et être prêt à intervenir militairement.

Depuis, les conspirations de toutes sortes, renforcées par les liens et sympathies avérées de certains leaders communautaires avec les Druzes de Palestine, et notamment avec le controversé Sheikh pro-sionniste Muwafaq Tarif, n’ont cessé d’alimenter des tensions au sein de la communauté Druze de Syrie, ainsi qu’entre les Druzes et les partisans d’un Etat centralisé dirigé par la majorité musulmane. A l’heure où on écrit ces lignes la tension et les craintes sont palpables, et il est très clair que plusieurs Etats étrangers tentent d’empêcher toute unité nationale en Syrie. Le fédéralisme pourrait constituer une solution, mais Israël a malheureusement décidé de s’en faire le promoteur, afin de bien s’assurer que cette option soit rejetée par les Syriens…

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 21 février 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 21 février 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 21 février 2025

CHRONIQUE ECRITE EN COLLABORATION AVEC LE COLLECTIF/MEDIA “CONTRE ATTAQUE

Une transition à durée indéterminée

Le gouvernement de transition a formé un comité préparatoire pour organiser la Conférence Nationale du Dialogue, constitué de 7 personnes, dont 2 femmes. On ne connaît toujours pas la date de cette conférence que tout le monde attend et appelle de ses vœux. Chacun espère y voir une parfaite représentation de la société syrienne, alors qu’aucune information sur sa composition n’a été évoquée, si ce n’est que l’Administration Autonome du Nord-Est Syrien n’y sera pas conviée.

Une première réunion du comité préparatoire s’est tenue à Homs et à réunit 400 participants autour de six axes majeurs : la justice transitionnelle, la rédaction de la nouvelle constitution, les réformes institutionnelles, les libertés publiques et politiques, le rôle de la société civile et l’organisation économique. Notons que le pouvoir de ce comité est purement consultatif et se contentera de transmettre ses recommandations au gouvernement.

Une justice transitionnelle aux contours flous

Au cours de ce mois de février, le massacre commis à Tadamon en avril 2013 a refait surface. Tadamon est un quartier de Damas où près de 500 civils, dont un certain nombre de Palestiniens, avaient été froidement poussés les yeux bandés dans une fosse avant d’être exécutés par balle, le tout filmé par les auteurs du crime. Le 8 février une visite controversée sur les lieux du crime de trois commanditaires du massacre - amnistiés en échange de leur collaboration - en compagnie de deux responsables de la Sécurité Générale, a provoqué une manifestation de plusieurs centaines de résidents du quartier révoltés par la présence de leurs bourreaux. Puis, 10 jours plus tard trois exécutants ont été arrêtés. Le sort du principal auteur des exécutions, qui avait reconnu les faits à une journaliste, reste inconnu.

Par ailleurs l’ambassade de Palestine à Damas, qui a longtemps été critiquée pour sa complicité avec le régime d’Assad, vient de rendre publique une liste de 1794 noms de Palestiniens de Syrie, de Gaza, de Jordanie et du Liban qui ont disparus sous la dictature. Le but de cette publication serait d’aider les nouvelles autorités à recueillir des informations sur leur sort, sans qu’on sache comment l’ambassade a obtenu ces noms.

La question des prisonniers et combattants étrangers, révélatrice des enjeux de la guerre de proxy

L’Algérie est entrée dans la danse des négociations diplomatiques avec Al Sharaa, après avoir été réticente à féliciter le nouvel homme fort de Damas pour sa nomination. Longtemps soutien du régime d’Assad, elle vient demander aujourd’hui la libération de 500 miliciens du Front Polisario capturés à Alep lors de la libération de la Syrie début décembre. Le Front Polisario est la faction armée soutenue par l’Algérie dans le cadre de son conflit avec le Maroc au Sahara Occidental. La présence de ses combattants en Syrie s’explique par le fait qu’ils y étaient entraînés par les forces iraniennes…

Du côté du Liban ce sont plusieurs centaines de prisonniers Syriens qui font l’objet de tractations entre les deux pays. Plus de 2000 Syriens sont emprisonnés au Liban, dont une majorité arrêtés dans le cadre de la « loi antiterroriste » en raison de leur affiliation réelle ou supposée avec l’Armée Syrienne Libre. Une centaine d’entre eux s’est mise en grève de la fin pour exiger son extradition vers la Syrie.

Enfin, et c’est là un enjeu majeur pour la situation sécuritaire de la Syrie et de son voisin Iraqien, des milliers de combattants de l’Etat islamique et leurs familles détenus dans les camps de Al-Hol et Al-Roj, sont en train d’être rapatriés au compte-goutte vers l’Iraq, dont ils sont originaires. Ils s’ajoutent aux milliers de combattants chiites Afghans et Pakistanais des milices pro-iraniennes Fatemiyoun et Zaynabiyoun qui, libres, se sont réfugiés en Iraq depuis la chute du régime, et dont la présence sur place pourrait devenir la justification de nouvelles violences ou frappes aériennes étrangères sur le territoire iraqien.

Les Kurdes sous pression de toutes parts

Alors que le contrôle et la résorption des camps de prisonniers dans l’Est Syrien reste à la charge unique des milices kurdes, cette question est au cœur d’intenses négociations avec le nouveau régime de Damas depuis deux mois. Le risque de déflagration sous la forme de révoltes ou d’évasions massives des prisonniers de l’Etat Islamique est imminent, notamment après que Trump ait stupidement suspendu toute l’aide humanitaire américaine (460 millions de dollars en 2024).

Cette semaine les deux parties se sont rapprochées d’un accord pour l’intégration à la Nouvelle armée Syrienne des combattants des Forces Démocratiques Syriennes (SDF) et des Unités de Protection du Peuple (YPG), ainsi que pour la sortie du territoire de leurs combattants étrangers. Rien n’est clair par ailleurs concernant le sort des Unités de Protection des Femmes (YPJ), ainsi que du projet démocratique et féministe du Rojava à l’issue de ces accords, qui semblent induire un renoncement contraint au fédéralisme, à l’autonomie et à l’auto-défense populaire face à l’impérialisme turc, au nationalisme et à l’islamisme conservateur.

Le leader des Kurdes iraqiens Barzani, ainsi que la France et l’Allemagne, ont plaidé auprès de al-Sharaa en faveur de la protection des populations Kurdes, mais on sait combien les compromis diplomatiques et économiques leur importent davantage que le projet d’émancipation populaire porté par la gauche kurde. Beaucoup parmi ces derniers attendent les conseils et directives du leader kurde Öcalan, qui semble être désormais autorisé à transmettre des messages à ses partisans et fidèles depuis sa prison d’Imrali.

Et la colonie sioniste qui ne cesse de se répandre…

Chaque semaine Israël avance en territoire Syrien, cherchant visiblement à s’emparer de toutes les ressources en eau de la région (Mont Hermon, Bassin de Yarmouk, Réservoir de Al-Mantara). Sept nouveaux villages ont été occupés et l’armée d’occupation a installé six postes militaires supplémentaires. En parallèle l’aviation a bombardé l’aéroport militaire Syrien de Khalkhala et un dépôt de munitions au Sud de Damas, prétendument utilisé par le Hamas. Cette allégation grotesque fait abstraction totale de la situation syrienne et des relations complexes entre le Hamas et les nouvelles autorités Syriennes : plus c’est gros, mieux ça passe, d’autant plus face à une communauté internationale désormais habituée à laisser les pyromanes Netanyahu et Trump faire ce qu’ils veulent.

C’est d’ailleurs dans la perspective d’une stratégie conjointe des Pays Arabes face à l’expansionnisme et au nettoyage ethnique mis en place par les Etats-Unis et Israël que doit se tenir une rencontre de la Ligue Arabe au Caire le 27 février prochain…

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 février 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 février 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 février 2025

CHRONIQUE ECRITE EN COLLABORATION AVEC LE COLLECTIF/MEDIA “CONTRE ATTAQUE

Depuis notre dernière chronique beaucoup de choses ont évolué et il n’est pas évident de sélectionner ce qui est le plus pertinent et le plus utile à la compréhension du contexte général de la Syrie post-Assad à deux mois de sa chute.

Prise de fonction officielle et promesses de Al-Sharaa

Ahmed al-Sharaa a été officiellement confirmé dans son rôle de président par intérim le 29 janvier à l’issue de la première visite d’un chef d’Etat étranger dans la nouvelle Syrie, en la personne de l’Emir du Qatar Sheikh Tamim bin Hamad Al-Thani. Cette nomination sans consultation extérieure a été décidée à l’occasion d’une conférence composée de dizaines de militaires et lui octroie le pouvoir de constituer un conseil législatif « temporaire » dans la durée de la transition. A cette occasion il a livré son premier discours à la nation. La prise de parole a duré cinq minutes, mais a été salué pour sa simplicité et également pour son choix de rendre hommage aux luttes des Syriens et Syriennes, qu’il a pris soin de nommer en usant d’un vocabulaire inclusif.

Deux jours après que Sharaa ait rendu hommage au martyr Hamza al-Khatib, l’enfant de Deraa dont l’enlèvement, la torture et l’assassinat par les sbires du régime d’Assad avait été l’une des étincelles de la révolte de 2011, son tortionnaire Atef Najib, cousin de Bachar al-Assad, a été arrêté à Latakia. Quatre jours plus tard c’est l’ancien ministre de l’intérieur de Assad entre 2011 et 2018, Mohammad al-Shaar, qui s’est rendu aux nouvelles autorités.

Le 5 février, Al-Sharaa et son premier ministre ont enfin pris le temps de rencontrer les associations de familles de disparus, avant de réaffirmer leur volonté de créer un département spécifique pour enquêter sur ces disparitions, de protéger les lieux et preuves des crimes et de poursuivre tous les criminels de l’ancien régime dans une perspective de justice transitionnelle.

L’une des actualités hautement symboliques de ce début février est le coming-out de « CESAR », l’ancien agent de la police militaire d’Assad qui avait fait sortir au péril de sa vie près de 55 000 clichés photographiques de Syrie, apportant la preuve des tortures et exécutions de masse perpétrées par le régime. Ses révélations avaient donné lieu à la mise en place d’une « loi César » en 2020. Dans une première interview à visage découvert donnée hier à Al-Jazeera, Farid Al-Madhan demande la levée des sanctions contre la Syrie qui portent son nom de code.

Traque des sbires d’Assad et meurtres quotidiens

L’armée du gouvernement de transition continue de mener des opérations militaires pour traquer les anciens sbires du régime d’Assad, et notamment dans la région de Homs où au cours des semaines passées des groupes armés aux affiliations incertaines ont procédé à de nombreuses exécutions sommaires. Sept nouvelles « campagnes de sécurisation » ont ainsi été lancées par les forces armées gouvernementales dans différentes régions, tandis que de nombreux meurtres et règlements de compte continuent d’être recensés quotidiennement et sur tout le territoire par les organisations de défense des Droits Humains. Un groupe non identifié a notamment assassiné une quinzaine de civils dans un village à majorité Alaouite au Nord de Hama le 31 janvier, tandis que les forces gouvernementales et le Hezbollah s’affrontent depuis deux jours près de la frontière libanaise à l’Est de Qusayr, qui a été longtemps le principal point de passage logistique et humain des milices pro-Iraniennes.

A l’Est de l’Euphrate, les forces de la coalition et les Forces Démocratiques Syriennes ont mené elles aussi cinq campagnes de sécurisation pour procéder à l’arrestation de plusieurs dizaines de membres de l’ancien régime et combattants de l’Etat islamique.

Premières visites officielles de Al-Sharaa et tractations diplomatiques

Al-Sharaa a fait ses premières visites à l’étranger, à commencer par l’Arabie Saoudite où il s’est rendu à la Mecque pour le pèlerinage de l’Umrah en compagnie de son épouse, Latifa al-Daroubi, dont le monde découvre pour la première fois l’identité. Il s’est rendu ensuite en Turquie et pourrait visiter la France la semaine prochaine, dans le cadre de la conférence internationale pour la Syrie qui doit s’y tenir le 13 février. Les principaux sujets de discussions sont la levée des sanctions, le combat contre l’Etat Islamique ainsi que le sort du Nord-Est Syrien et l’intégration des Forces Démocratiques Syriennes dans l’Armée Nationale.

De leur côté les chefs d’Etat Egyptien et Tunisien, Sisi et Saied, font partie des plus fébriles à soutenir ou féliciter le nouveau gouvernement. L’un comme l’autre semble craindre que la chute d’Assad suscite de nouveaux élans révolutionnaires dans leur pays respectifs, qui ont fourni par ailleurs les plus gros contingents de combattants islamistes étrangers à la Syrie au cours de la dernière décennie – 6000 pour la Tunisie, 3000 pour l’Egypte. L’un des ex-membres égyptiens de HTS a d’ailleurs été arrêté en Syrie le 15 janvier après avoir appelé sur les réseaux sociaux les Egyptiens à renverser Sisi.

Du côté des impérialismes occidentaux…

Les négociations avec la Russie continuent sans relâche et sans qu’on sache ce que la Syrie exige de la Russie, ni ce que cette dernière propose de son côté pour pouvoir maintenir sur le territoire Syrien sa base aérienne de Hmeimim (Latakia) et sa base navale de Tartus. Pour la première fois, il a été question de livrer Assad à la Syrie, mais également de compensations financières pour la reconstruction du pays, dont la ruine est largement imputable à l’intervention russe depuis 2015. A ce jour, les pourparlers semblent au point mort.

Pas de grande nouvelle du côté des Etats-Unis. Donald Trump, occupé à donner des coups de tronçonneuse tout autour de lui, semble relativement désintéressé par la question syrienne. D’une semaine à l’autre, ses déclarations sur le retrait potentiel des 2000 militaires américains de Syrie changent du tout au tout. On ne peut qu’attendre de savoir ce que sera la prochaine lubie de Trump…

Enfin, alors que la Turquie fait tout pour sauver sa guerre contre les Kurdes au Nord du pays, Israël poursuit irrémédiablement son expansion au Sud, affirmant vouloir se maintenir de façon indéterminée ou illimitée selon les traductions des déclarations du ministère israélien de la Défense. Déjà, les résidents témoignent de l’impact considérable que l’occupation militaire a sur l’agriculture et l’écosystème de la région, incluant les principales réserves d’eau du Sud de la Syrie, des milliers d’hectares de champs, potagers et cultures de fruits, sans compter plus de 10 000 ruches d’apiculteurs déjà menacées par le changement climatique… Israël est une calamité à tous points de vue.

Mais désormais, des manifestations s’organisent à Damas et dans la province envahie de Quneitra. Le 1er février, pour la première fois un groupe armé se faisant appeler « Résistance Populaire Syrienne » a tiré sur l’armée israélienne dans le village de Turnejeh.