
2025 : Le massacre délibéré des Druzes de Syrie
Cet article a été rédigé dans le cadre d’une enquête sur les crimes commis à Soueida en juillet 2025. Il ne reflète qu’une partie des conclusions et sera mis à jour ultérieurement. Pour plus d’informations, consultez la page consacrée à notre projet d’enquête : https://interstices-fajawat.org/our-projects/investigation-project/
Entre le 13 et le 21 juillet 2025, la province syrienne de Suwayda, dans le sud du pays, a été la cible d’une agression militaire menée par des groupes armés affiliés aux autorités de fait syriennes. Cette opération a fait plus de 930 civils et 550 combattants druzes et chrétiens victimes. Bien que l’on ait largement présenté cette campagne comme une intervention destinée à rétablir l’ordre après des affrontements intercommunautaires, une analyse approfondie des causes et du contexte révèle une réalité bien différente : elle met en lumière la responsabilité totale du gouvernement non élu d’Ahmad al‑Sharaa, qui doit être considéré comme ayant commis un crime de guerre.
Contexte
Dès le 9 décembre 2024, soit le lendemain de la fuite de Bashar al-Assad, Ahmed al-Sharaa (nom de guerre : Abu Mohammad al-Jolani) se proclame leader suprême de la Syrie, rejetant catégoriquement toute forme de partage du pouvoir, de décentralisation et de fédéralisme, tout en exigeant de tous les groupes armés qu’ils déposent les armes ou qu’ils intègrent la nouvelle armée nationale, placée sous les ordres de plusieurs dizaines de chefs de guerres islamistes nommés fin décembre aux plus hauts postes de l’armée, parmi lesquels plusieurs jihadistes étrangers.
Avec les Kurdes, les Druzes sont en Syrie les seules communautés bénéficiant à la fois d’une forme d’autonomie au sein d’un territoire spécifique, ainsi que d’importantes forces armées consacrées à l’autodéfense de leur communauté sur des bases ethno-confessionnelles ou politiques. Pour Al-Sharaa leur assujettissement constitue par conséquent un important enjeux de pouvoir, seule leur totale reddition pouvant asseoir son contrôle sur l’ensemble du territoire Syrien. Au cours du premier semestre 2025, le gouvernement de facto a procédé méthodiquement pour remplir cet objectif.
Au moment où nous publions ces lignes, les provinces de Deir ez-Zor et Raqqa ont été presque entièrement reprises par les forces gouvernementales et les groupes armés bédouins, tandis que le sort de la province de Hassaké reste en suspens dans l’attente du résultat des négociations entre le gouvernement et les forces kurdes. Des informations concordantes suggèrent également que la diplomatie américaine soutient le gouvernement syrien dans ses efforts pour reprendre le contrôle de la province de Suwayda. On ne peut donc exclure un nouveau déploiement de forces dans les semaines à venir.
Première phase : négociations et ferments de discorde (janvier -mars)
Le 1er janvier 2025, un premier convoi de la Sécurité Générale tente de pénétrer dans la province de Suwayda sans coordination préalable avec les autorités et factions locales, qui lui refusent l’accès. La position des Druzes est alors très claire : il ne peut y avoir de déploiement armé dans la province ni de désarmement des factions locales en l’absence d’un État, d’une constitution et d’un gouvernement, donc d’un minimum de garanties démocratiques et des engagements concrets pour la protection des minorités.
Cet événement amène l’un des trois principaux chefs spirituels (Sheikh Aql ou sheikhs de raison) Druzes de Syrie, le sheikh Hikmat al-Hajari, à préciser sa position dans deux entretiens à Syria TV et 963+ le 8 janvier. Il y a partagé sa vision de l’avenir, plaidant en faveur de l’unité nationale et d’une gouvernance inclusive et décentralisée dans le cadre d’un État civil. Il insiste notamment sur le fait que Suwayda s’est prononcé contre la séparation depuis le début du soulèvement de 2011. Sa position apparait alors relativement modérée et fait écho à celle de nombreux Syriens, bien que son leadership soit loin de faire consensus au sein de la communauté Druze de Suwayda, notamment en raison de son soutien envers Bashar al-Assad jusqu’en 2023. Notons également qu’il est en conflit ouvert depuis plus de douze ans avec les deux autres sheikhs de raison Youssef Jarbou’a et Hammoud al-Hennawi.
Au premier trimestre 2025, les rassemblements se poursuivent sur la place de la Dignité à Suwayda, où ils se tenaient régulièrement depuis l’automne 2023 en opposition au régime d’Assad. Désormais, ces manifestations sont l’occasion de saluer la chute du régime et de discuter vivement des perspectives futures. Si les avis sont divisés, notamment sur la confiance à accorder à Al-Jolani et ses forces armées, les participants manifestent majoritairement leur espoir et leur joie, chantant les chants de l’insurrection de 2011 et brandissant quasi exclusivement le drapeau de l’indépendance syrienne à trois étoiles rouges, redevenu le drapeau officiel de la Syrie.
La fracture au sein de la communauté de Suwayda s’accentue au cours du mois de février, alors que le gouvernement central mène des négociations directes avec certaines factions locales, et notamment avec les deux sheikhs druzes controversés Laith al-Balous et Suleiman Abdul Baqi, pour préparer l’activation des Ministères de l’Intérieur et de la Défense à Suwayda. Leaders des micro-factions Madhafeh al-Karameh (Guesthouse de la Dignité) et Ahrar Jabal al-Arab (Hommes Libres de la Montagnes Arabe), les deux hommes ont eu depuis dix ans un parcours chaotique à la lisière entre rébellion armée et banditisme. Le premier, fils du très populaire fondateur du mouvement Rijal al-Karameh (Hommes de la Dignité) Wahid al-Balous, a été exclu de celui-ci après la mort de son père (en 2016) en raison de son absence de probité (affaires de vol et recel)[1], avant de chercher sa place dans plusieurs factions pour finalement s’isoler et fonder la sienne. Le second a été condamné en 2009 pour avoir assassiné le jeune Chrétien Moses George Francis dans le cadre d’un crime d’honneur[2], avant d’avoir été membre des Forces de Défense Nationale, la principale milice pro-Assad, puis de se spécialiser dans la médiation des affaires d’enlèvement, son rôle d’intermédiaire lui permettant de prélever un pourcentage sur chaque rançon. Les deux se sont fait connaître lors de la guerre contre les gangs initiée en 2022, au cours de laquelle Laith al-Balous a été vu en train de faire exécuter sur une place publique (Dawar al-Mashnaqa) plusieurs membres du gang de Raji Falhout, un maffieux proche du Hezbollah et des renseignements militaires de Bashar al-Assad. Les images de cette exécution sommaire seront d’ailleurs manipulées pour légitimer les violences commises contre les Druzes en 2025.
Quoi qu’il en soit, Al-Balous et Abdul Baqi apparaissent régulièrement en étroite compagnie des hauts responsables du gouvernement entre février et avril, et commencent à communiquer publiquement en faveur de l’intégration des factions dans l’armée nationale, en dépit de toute coordination avec l’ensemble des factions armées et composantes de la société civile locale. Notons que seules les factions Rijal al-Karameh et Liwa al-Jabal (Brigade de la Montagne) – représentant alors la position centrale majoritaire des résidents de Suwayda – se coordonnent avec les autres composantes civiles et armées de la communauté Druze. Dans la même période le commandant de la Division de l’Armée Syrienne regroupant les trois provinces du Sud de la Syrie (Suwayda, Deraa, Quneitra) le colonel Bunyan al-Hariri se rend auprès des groupes armés de la province voisine de Deraa pour organiser leur intégration dans l’armée nationale. Le 19 février il rend visite notamment aux tribus Bédouines de la région Al-Lajat située à cheval entre Suwayda et Deraa et connue pour être l’un des foyers de l’État Islamique dans la région. Cette zone et ses résidents joueront un rôle clef lors de l’offensive du mois de juillet.
Les jours suivants l’ancien officier Tareq al-Shoufi officialise l’existence du Conseil Militaire de Suwayda réunissant depuis décembre d’anciens militaires et membres de factions opposés au gouvernement d’Ahmad al-Sharaa et à l’intégration dans l’armée nationale. Affirmant vouloir établir une armée nationale indépendante de toute influence étrangère et inclusive pour tous les groupes ethno-confessionnels, le mouvement espère unir l’ensemble des factions Druzes derrière un même étendard prônant la laïcité et le fédéralisme sur le modèle des Forces Démocratiques Syriennes du Nord-Est Syrien. Un certain nombre de petites factions locales partisanes du sheikh Hikmat al-Hajari prêtent allégeance au Conseil Militaire dans les semaines suivantes, bien que le soutien du sheikh à ce dernier n’est pas avéré à ce stade. Notons que les interventions du Conseil Militaire lors des manifestations de la place de la Dignité apparaissent alors comme des provocations marginales portées par un groupuscule d’une quinzaine de jeunes hommes brandissant le portrait du sheikh al-Hajari et dépourvus de discours cohérent. Le Conseil Militaire est en effet plutôt mal perçu, accusé par nombre de personnes au sein même de la communauté à la fois d’agréger des anciens agents du régime de Bachar al-Assad (fulul) et de servir des intérêts étrangers. S’il est vrai que d’anciens loyalistes et gangsters trouvent refuge parmi ces nouvelles forces rebelles, cela ne suffit pourtant pas à accuser l’une ou l’autre faction d’incarner une force loyaliste en tant que telle, comme ce peut-être le cas de la brigade « Bouclier de la Côte » menée par d’anciens officiers Alaouites.
Le 1er mars 2025, les forces gouvernementales établissent arbitrairement un checkpoint à l’entrée du quartier à majorité Druze de Jaramana, situé à la périphérie Sud-Est de Damas, entraînant en réponse l’établissement d’un checkpoint des factions Druzes à proximité. Des individus armés affiliés au Ministère de la Défense tentent ensuite de passer le checkpoint et se voient exiger de remettre leurs armes, provoquant une altercation suivie d’un échange de tirs aboutissant sur la mort de l’un d’entre eux et la capture d’un second, blessé dans la fusillade. La situation s’envenime ensuite à l’occasion d’une altercation entre des officiers du poste de police de Jaramana-Salmiyah et des représentants de la communauté, aboutissant sur l’expulsion des officiers et la saisie des armes du poste de police. Laith al-Balous se pose finalement en médiateur pour apaiser le conflit, tandis que les responsables Israéliens jettent de l’huile sur le feu en menaçant le gouvernement Syrien d’une intervention militaire si les Druzes devaient être pris pour cible.
Immédiatement après ces incidents, un groupuscule de Suwayda prend l’initiative de hisser un drapeau israélien à l’entrée de la ville et de diffuser un communiqué vidéo appelant à l’intervention israélienne, avant que les factions locales ne brûlent le drapeau. La controverse locale sur les drapeaux – révélatrice d’une polarisation de plus en plus accentuée du débat au sein de la province quant à l’attitude à adopter vis-à-vis du gouvernement central – ne fera qu’augmenter au cours des semaines suivantes. Le 6 mars, le mouvement Rijal al-Karameh annonce dans un communiqué avoir conclu un accord avec le gouvernement par l’entremise de Laith al-Balous et Suleiman Abdul Baqi dans le but d’activer les Services de Sécurité dans la province de Suwayda. Huit véhicules de la Sécurité Générale sont livrés le jour-même, alimentant encore un peu plus les polémiques au sein de la communauté, certaines factions menaçant de brûler les véhicules s’ils étaient amenés à être déployés dans la province.
C’est notamment à ce moment qu’interviennent les massacres des populations Alaouites sur la côte Syrienne qui aboutissent sur la mort de plus de 1400 civils, événement qui ne peut être détaché de ce qu’il se passera par la suite à Suwayda. Notons à ce propos que les tribus Bédouines sont déjà instrumentalisées par le gouvernement pour opérer comme force supplétive et pallier la faiblesse de l’armée suite à la destruction par Israël de tout l’armement lourd laissé derrière lui par l’ancien régime. Les discours de haine sectaire, les images d’atrocités et la terreur se propagent sur les réseaux sociaux et prennent progressivement l’ascendant sur les analyses rationnelles de la situation. Des centaines d’étudiants de Suwayda sont rapatriés depuis les dortoirs universitaires de Latakieh et Tartous à la levée du couvre-feu imposée à la région. Cette opération d’évacuation est notamment organisée par l’entremise de Suleiman Abdul Baqi, révélant la volonté du gouvernement de l’imposer comme médiateur et garant légitime de la protection des Druzes, en dépit de sa réputation déplorable à Suwayda. Le 8 mars, il échappe d’ailleurs à une tentative d’assassinat lorsque sa maison est prise pour cible par un tir de roquette RPG.
Au cours de la seconde semaine de mars et alors que les massacres commis sur la côte Syrienne sont dans tous les esprits, le gouvernement communique sur la signature d’un accord avec l’officier kurde Mazlum Abdi pour l’intégration des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) dans l’armée nationale, tandis que l’envoyé du gouvernement à Suwayda Mustafa Bakour s’accorde avec le leadership druze pour l’activation des forces gouvernementales dans la province, à la condition que ses membres soient exclusivement recrutés au sein de la communauté locale. Le sheikh Hikmat al-Hajari donne d’abord son accord de principe – son neveu et porte-parole Oussama al-Hajari faisant partie des signataires d’un mémorandum adopté le 12 mars – avant de déclarer qu’il n’a pas lui-même signé le document et d’accuser le gouvernement d’être une entité terroriste dans une vidéo diffusée depuis sa guesthouse de Qanawat. Le soir-même ses partisans hissent le drapeau unitarien Druze sur plusieurs ronds-points de la ville de Suwayda et tirent des coups de feu en l’air pour manifester leur opposition à l’utilisation du drapeau de l’indépendance et à la soumission au gouvernement central.
Dans le même temps, le mouvement Rijal al-Karameh ouvre un bureau de recrutement à Mazraa en collaboration avec Laith Al-Balous, enrôlant près de 800 membres des tribus Bédouines. En parallèle, près de 4000 anciens membres des forces de sécurité d’Assad bénéficient de la régularisation de leur situation. Tout au long des mois de mars et avril, de nombreuses concertations et réunions ont lieu entre les leaders civils, religieux et militaires de Suwayda, ainsi qu’avec le gouverneur Mustafa Bakour, au cours desquelles il est réaffirmé à la fois le refus de désarmer les factions locales sans sérieuses garanties de sécurité pour les minorités, ainsi que l’accord pour le déploiement de forces de sécurité affiliées au gouvernement central, encore une fois à la seule condition que ses membres soient exclusivement originaires de la province.
Le 20 avril, le ministre de la Culture Mohammed Yassin Saleh, Jamal, frère d’Ahmad al-Sharaa, et Sayf ad-Din Bulad, commandant de la 76e division militaire, rencontrent plusieurs chefs bédouins anciennement affiliés au régime d’Assad, dont Ibrahim al-Hafel (tribu Uqaydat) et Farhan al-Marsoumi (tribu Marsama) au domicile de ce dernier, dans la banlieue de Damas (Al-Moadamiyeh). Cette visite controversée s’inscrit dans le cadre d’une série de négociations et de pots-de-vin impliquant les tribus bédouines dans le but de s’assurer leur allégeance. Ces tribus joueront un rôle décisif dans les événements qui suivront.
Seconde phase : première sommation et intimidations (avril-juin)
Le 27 avril, un faux enregistrement circule sur les réseaux sociaux dans lequel on entend une voix non identifiée insulter le prophète Mahomet, provoquant une émeute des islamistes de l’université de Homs, dirigés par l’étudiant en génie pétrolier Abbas Al-Khaswani. Cet agitateur islamiste, identifié comme l’un des auteurs armés des attaques sur la côte syrienne deux mois plus tôt, prononce un discours incendiaire dans lequel il appelle à la violence contre les communautés Druzes, Alaouites et Kurdes. À la suite de ce discours, des dizaines de personnes scandant des slogans sectaires et haineux déferlent dans l’enceinte de l’université et agressent des étudiants non musulmans. Le vieux cheikh druze Marwan Kiwan, accusé d’être l’auteur de l’enregistrement, dément rapidement cette accusation, tandis que l’autorité non élue de Damas publie un communiqué de presse peu convaincant dans lequel elle remercie les émeutiers pour leurs efforts en vue de défendre leur prophète, au lieu de les tenir pour responsables des troubles dangereux qu’ils ont provoqués. Abbas Al-Khaswani n’est pas arrêté et retournera le lendemain à l’université où lui et ses collègues continueront de menacer la sécurité d’autres étudiants.
Deux jours plus tard, l’authenticité de l’enregistrement est finalement démentie à son tour par le gouvernement, mais celui-ci n’entreprend rien pour empêcher le déroulement des événements ultérieurs. Par conséquent, des groupes armés non identifiés attaquent le quartier de Jaramana le jour-même, prenant pour cible ses habitants et les factions d’autodéfense locales druzes. La Sûreté Générale intervient au côté des groupes ayant attaqué le quartier précédemment, eux-mêmes identifiés comme des Bédouins de la tribu Al-Uqaydat, originaire de Deir Ez-Zor, si bien que rien ne permet de les distinguer les uns des autres. 17 assaillants sont tués, avant d’être présentés comme des membres de la Sûreté générale tandis que les factions locales sont désignés comme les principaux responsables des affrontements.
Le 30 avril, des groupes armés d’islamistes de Dera’a, Deir Ez Zor et de la Ghouta attaquent à leur tour les villes de Sahnaya et Ashrafiyeh-Sahnaya suivant un scénario similaire à celui de Jaramana[1], prenant pour cible leurs résidents et les factions locales d’autodéfense druzes. Cette fois ce sont 45 personnes qui sont tuées, la plupart appartenant à la communauté druze. Parmi celles-ci, 10 civils sont exécutés sommairement, dont le maire de la ville Hussam Warwar et son fils Haider. Il avait pourtant été vu en train d’accueillir les forces de la Sûreté générale quelques heures avant son exécution. Parallèlement, des factions druzes de Suwayda tentent de quitter le gouvernorat pour secourir leur communauté attaquée à Sahnaya-Ashrafiyeh, mais tombent dans une embuscade près de Braq, sur la route de Damas, tendue par des groupes mixtes de tribus locales et d’islamistes de Dera’a et de Deir Ez Zor, mais aussi d’éléments de la Sûreté générale. Une vidéo les montre clairement en train d’ouvrir le feu alors qu’ils se tiennent côte-à-côte. En conséquence, ce sont 42 combattants Druzes qui sont tués, la communauté de Salkhad étant particulièrement touchée, avec 11 martyrs appartenant aux factions d’autodéfense Quwaat Sheikh al-Karami et Quwaat Alya’, dont le leader de cette dernière Amjad Baali.
Le 1er mai l’autorité centrale de Damas réitère ses pressions sur les dirigeants de la communauté druze pour qu’ils acceptent le désarmement des factions locales, injustement accusées d’être à l’origine des troubles. Israël profite de la situation pour menacer la Syrie et bombarde à proximité du palais présidentiel de Damas, prétendument pour « lancer un avertissement » aux autorités syriennes en cas de menaces à l’encontre des Druzes. A l’issue des négociations entre le gouvernement et le leadership druze un accord en cinq points est finalement adopté, prévoyant l’activation de la police et de la Sécurité Générale dans le gouvernorat de Suwayda, à condition que ses membres soient tous originaires de la région, ainsi que la sécurisation de la route de Damas et un cessez-le-feu dans toutes les zones touchées par les affrontements des derniers jours. Notons que dans la journée, Laith al-Balous échappe à une tentative d’assassinat alors qu’il est en déplacement à Shahba, avant d’être chahuté dans sa ville de Mazraa pour avoir ouvert l’accès de celle-ci à plusieurs véhicules de la Sécurité Générale. Ces derniers sont renvoyés hors de la province.
Dans la nuit du 1er mai, des mortiers sont tirés sur les villes de As-Sawara al-Kbira, Al-Thaala, Ad-Dour, ‘Ira, Kanaker et Rsas, dans la province de Suwayda. Toutes les factions de Suwayda, composées de plus de 30 000 combattants, sont mises en état d’alerte et se déploient dans tous les points stratégiques du gouvernorat, tandis que la Sûreté générale encercle le gouvernorat le soir-même, prétendument pour prévenir toute nouvelle attaque en provenance de Dera’a. Cela n’empêche pas des groupes armés d’attaquer les villages de Labin, Harran, Ad-Dour et Jreen, situés à la limite Ouest de la province, où ils se heurtent à une forte résistance entraînant la mort de la plupart des assaillants. Le nombre de victimes n’est pas connu, mais les assaillants sont identifiés comme appartenant aux tribus Bédouines locales.
Le 2 mai, un drone israélien survolant Suwayda prend pour cible une ferme à Kanaker, tuant 4 de ses habitants druzes. L’un d’entre eux, Issam Azam, était connu pour soutenir activement les manifestations de la place de la Dignité contre le régime d’Assad. Dans la nuit, des avions israéliens lancent une série de frappes sur des sites militaires à Dera’a, Damas et Hama. Le 3 mai, Khaldun Sayah Al-Mahithawi, un avocat druze impliqué dans la négociation de la libération d’un autre avocat kidnappé au nord de Suwayda, est assassiné à Aqraba, près de Jaramana. Le même jour, les 11 martyrs de Salkhad sont enterrés à l’issue d’une cérémonie rassemblant des milliers de personnes dans leur ville natale.
Dans la journée du 5 mai des affrontements entre des tribus bédouines et des factions druzes se poursuivent dans les environs d’al-Thala et d’Harran à Suwayda, tandis que des rumeurs circulent selon lesquelles les factions druzes menaceraient les mosquées. Plusieurs imams de la région et des représentants de tribus bédouines locales démentent ces rumeurs de menaces sectaires des Druzes envers les musulmans, réaffirmant la coexistence pacifique au sein du gouvernorat et la nécessité de lutter contre les « fake news » et l’incitation sectaire sur les réseaux sociaux. Les factions druzes se sont en effet déployées afin de protéger les sites religieux musulmans de toute initiative sectaire individuelle. Après le retrait de la Sûreté générale de la ville d’As-Sawara al-Kbira, la police de Suwayda entre dans la ville en compagnie du gouverneur Mustafa Bakur et trouve plusieurs maisons brûlées et pillées, ainsi que le sanctuaire druze. Notons que la seule ville où des maisons ont été pillées et vandalisées à Suwayda est aussi la seule où les forces de la sécurité générale ont été déployées.
Dans le cadre de l’accord signé le 1er mai le gouvernement établit plusieurs checkpoints sur la route entre Suwayda et Damas, tandis que des policiers Druzes sont déployés à l’entrée de As-Sawara al-Kbira, premier village de la province. A 11 kilomètres plus au Nord, à la jonction des routes reliant Damas, Suwayda et Deraa, un checkpoint est confié à des hommes armés membres des tribus Bédouines de la région (tribu Al-Na’im du village de Al-Mtalleh et de la région de Al-Lajat), dont l’affiliation aux forces gouvernementales est incertaine : ils ne portent pas les uniformes règlementaires et plusieurs d’entre eux arborent des masques et des insignes de l’État islamique. Dans le même temps, on apprend la nomination de trois membres de la tribu Uqaydat de Shuhayl (Deir Ez-Zor) a des postes de haute responsabilité : Hussein al-Salama à la tête des services de renseignements, en remplacement d’Anas Khattab, Amer Names al-‘Ali à la présidence de l’Autorité centrale de contrôle et d’inspection (lutte contre la corruption) et le cheikh Rami Shahir al-Saleh al-Dosh à la tête du Conseil Suprême des Tribus et des Clans, une entité inféodée à HTS. Ces nominations interviennent alors même que leur tribu est l’une des plus impliquées dans les attaques meurtrières des derniers jours contre la communauté Druze.
Entre les mois de mai et juillet, de nombreuses plaintes visent le checkpoint de Braq-Masmiyeh dont les gardes sont accusés de brimades, de vols et de rackets à l’encontre des usagers de la route en provenance ou à destination de Suwayda. À plusieurs reprises également, dans la continuité de pratiques criminelles datant d’avant la chute du régime d’Assad, des usagers de la route sont kidnappés ou pris pour cibles par des tirs effectués par des groupes armés Bédouins résidents à Al-Mtalleh et Al-Lajat. Par conséquent l’engagement à sécuriser la route entre Damas et Suwayda pris par le gouvernement le 1er mai n’est pas respecté et sa violation est commise par les membres des forces gouvernementales eux-mêmes. Dans la même période, les violences motivées par le sectarisme se multiplient, des membres des minorités religieuses étant assassinées chaque semaine dans différentes régions du pays, culminant avec l’attentat contre l’Église chrétienne orthodoxe de Mar Elias à Damas, quartier de Dweila, le 22 juin 2025. Cinq personnes issues de la communauté chrétienne de Kharaba, village situé à l’Ouest de Suwayda, sont tuées dans l’explosion. L’un des attaquants est identifié comme un membre du Ministère de la Défense.
[1] Informations fournies par un survivant et témoin direct des événements – Interview réalisé à Ashrafiyeh-Sehnaya le 13 juin 2025.
Troisième phase : l’invasion et les massacres (juillet)
Début juillet, sous prétexte de régler un différend avec les groupes Bédouins en charge du checkpoint, les forces gouvernementales interrompent le trafic pour plusieurs heures, au cours desquelles les responsables de la sécurité pour Suwayda et Deraa Ahmed al-Dalati et Shaher Jabr Omran (nom de guerre : Abu al-Baraa) se rendent dans les hameaux Bédouins de la région Al-Lajat pour réconcilier deux clans qui se disputent la gestion du checkpoint de Braq-Masmiyeh et leur proposer d’intégrer plusieurs dizaines de leurs membres dans les forces du ministère de l’Intérieur.
Le 11 juillet, le négociant Druze Fadlallah Dwara est kidnappé à proximité du checkpoint, avant d’être battu, dépossédé de son véhicule, sa cargaison, son téléphone et son argent, puis jeté sur le bord de la route. La réponse ne se fait pas attendre, dès le lendemain une faction druze de Ariqa enlevant à son tour des Bédouins – qui ne sont pas reliés aux ravisseurs de Fadlallah Dwara – provoquant la riposte des clans bédouins de Suwayda, et notamment ceux du quartier de Al-Maqwas, situé à l’entrée Est de la ville de Suwayda : vers 9 heures du matin le 13 juillet, ils bloquent la route vers la montagne et enlèvent à leur tour cinq civils Druzes.
1. Le Rassemblement des Tribus du Sud initie les hostilités
Al-Maqwas est un quartier divisé par les conflits entre clans bédouins eux-mêmes depuis de longues années. Les clans Al-Badah et Al-Kaniher, impliquées dans le trafic de drogues, y règnent en maître depuis qu’ils en ont expulsé le clan rival Al-Anizan au mois de mai. Ils sont associés au Rassemblement des Tribus du Sud, une confédération tribale locale mise sur pieds par un trafiquant de drogues notoire, le sheikh Rakan Khalid al-Khudair, qui réside hors de Suwayda à Al-Mtaleh après s’être exilé en Jordanie entre 2019 et 2024. C’est cette dernière organisation, proche de Suleiman Abdul Baqi et loyale envers le gouvernement, qui lance le signal de l’ouverture des hostilités armées, provoquant la riposte des factions druzes. Ces dernières assiègent Al-Maqwas, piégeant ses résidents à l’intérieur et empêchant les blessés d’être évacués vers l’hôpital. C’est cette erreur qui va permettre au Rassemblement des Tribus du Sud d’élaborer le récit catastrophiste et partiellement mensonger qui va justifier l’intervention des forces gouvernementales et la mobilisation des tribus bédouines à travers toute la Syrie dans les heures suivantes, et notamment celui invoquant le nettoyage ethnique des Bédouins par les factions armées associées indistinctement au Conseil Militaire de Suwayda et au sheikh Hikmat al-Hajari. Pourtant, à ce stade les principaux éléments à charge contre les factions druzes sont d’avoir engagé la confrontation au cœur des habitations et d’avoir ainsi permis à des civils d’être pris au piège.
Les affrontements s’étendent dans un premier temps aux quartiers Bédouins périphériques de Suwayda city (Rajem al-Zeytun, Al-Hrubi, Al-Mansoura et Al-Shaqrawiyeh), où plusieurs groupes armés ont commencé à attaquer les factions Druzes. Toute la journée des blessés affluent à l’hôpital national, qui annonce 54 blessés et 13 morts en début de soirée, dont des enfants et des vieillards visés à la tête par des tirs de snipers, tandis que les tribus déclarent 50 blessés et 10 morts de leur côté, dont trois femmes. Peu après 16 heures, une première attaque provenant de l’extérieure de la province de Suwayda vise le checkpoint de As-Sawara al-Kbira (Nord de la province), tenu par les membres Druzes de la nouvelle police locale. Une heure plus tard, les attaques visent le village limitrophe de Hazm, puis des attaques coordonnées sont lancées peu avant 19 heures contre plusieurs villages de l’Ouest de la province depuis la zone de Housh al-Hammad à Deraa: Harran, Jreen, Lubeyn, Sami’ et At-Tireh. C’est le signe que les tribus Bédouines du Hauran et du Lajat (majoritairement affiliées à la tribu Al-Na’im) sont à l’initiative de l’offensive.
Alerte émise par le Southern Tribes Gathering le 13 juillet à 16 h 18.
2. Les forces gouvernementales envahissent Suwayda
À ce stade, des négociations sont déjà entamées sous l’égide du sheikh Youssef Jarbou’a pour tenter de résoudre le conflit et faire libérer les otages de chaque côté. Elles aboutissent au milieu de la nuit sur un engagement des deux partis pour leur remise en liberté, mais cela n’arrête pas les combats. Au contraire, le 14 juillet vers 1h30 du matin les forces gouvernementales occupent As-Sawara al-Kbira, tandis qu’à 7h30 celles-ci entrent dans la province depuis l’Ouest en suivant les axes Bosra al-Harir – Mazraa et Umm Walad – Kanaker. Les villages nommés plus haut sont très rapidement occupés par l’armée après avoir été pris par les tribus Bédouines, suivis de Ta’ara, Ad-Dour aux alentours de 12h, puis Qarasa, Najran, at-Tireh et Kanaker l’heure suivante. Les villes de Mazraa et Al-Thaala sont prises entre 15h et 16h, tandis que ‘Ira et Mjemer décident d’ouvrir leurs portes aux forces gouvernementales. Partout, les habitations sont pillées, vandalisées et incendiées, tandis que leurs occupants subissent des violences indiscriminées de la part des tribus comme des forces gouvernementales.
Selon les premiers rapports, les unités de l’armée engagées dans l’offensive contre Suwayda appartiennent aux divisions suivantes :
- la 40ᵉ, basée à Deraa et commandée par Banyan Ahmad Al‑Hariri (Abou Fares) ;
- la 42ᵉ, basée à Palmyre et dirigée par Mohammed Saeed Abdullah ;
- la 52ᵉ, basée à Homs et sous les ordres de Haitham al‑Ali (Abou Muslim Afs, Abou Muslim al‑Shami) ;
- la 54ᵉ, également à Homs, commandée par Hussein Abdullah Al‑Obeid (Abou Souheïb) ;
- la 62ᵉ, stationnée à Hama et dirigée par Muhammad al‑Jassem (Abou Amsha) ;
- la 70ᵉ, basée à Damas, sous la responsabilité du adjoint d’Essam al‑Buwaydhani (Abou Hammam) ;
- la 72ᵉ, implantée à Alep et commandée par Doghan Suleiman ;
- la 82ᵉ, à nouveau à Hama, sous les ordres de Khaled Mohammed al‑Halabi (Abou Khattab).
Le chef des opérations militaires, Hasan Abd al-Ghani, annonce le lancement de l’intervention, Bosra al-Harir, 14 juillet, 18 h 30.
Au moins cinq de ces divisions sont dirigées par d’anciens djihadistes, tandis que la 82ᵉ division comporte des éléments susceptibles d’éprouver une sympathie pour l’État islamique. Plusieurs membres de ces unités ont été aperçus dans des vidéos tournées à Suwayda arborant l’emblème de l’organisation. D’autres facteurs confirment également la présence de deux unités des forces spéciales réputées pour leur brutalité : la brigade Ali Bin Abi Talib, commandée par Abd al‑Mun’im al‑Dhaher (Abou Suleiman al‑‘Iss), qui aurait été blessée au cours des combats ; et l’unité dite « Red Bands », dont le commandement reste encore aujourd’hui obscur. Cette dernière est formée par des sociétés militaires privées créées par des djihadistes étrangers, notamment Malhama Tactical, groupe fondé par le Tchétchène Abdullah Tac. Il convient de souligner qu’un combattant tchétchène a été capturé par des factions druzes, qui l’ont interrogé devant la caméra.
En milieu d’après-midi l’Hôpital National de Suwayda annonçait avoir enregistré 53 morts et plus de 200 blessés. Alors que d’autres villes de la province comme Walgha, ‘Atil, Rima Hazem et Rsas font déjà l’objet de bombardements et d’affrontements, l’avancée des forces gouvernementales est finalement stoppée peu avant 18h lorsque l’aviation israélienne effectue une première frappe entre Mazraa et Walgha, au niveau de l’entrée de l’université d’études agricoles et vétérinaires, avant d’enchainer avec d’autres frappes sur les autres axes menant à Suwayda.
À l’aube du 15 juillet, l’intense pression militaire ajoutée à la pression diplomatique internationale contraint le sheikh Al-Hajari à accepter le déploiement des forces gouvernementales dans la province et la ville de Suwayda et à appeler les factions à ne pas résister et à coopérer avec elles en leur remettant leurs armes. A 8 heures, le colonel des forces du Ministère de l’Intérieur Ahmed al-Dalati annonce l’entrée des forces gouvernementales dans Suwayda et l’imposition d’un couvre-feu, invitant les factions à déposer leurs armes. A 8h15 les forces gouvernementales pénètrent dans la périphérie de Suwayda depuis Kanaker au Sud-Ouest, et trente minutes plus tard elles atteignent le rond-point Omran au Nord-Ouest. Des affrontements éclatent immédiatement après et s’accompagnent très rapidement d’exactions alors que des groupes armés sans affiliations claires se déploient dans tous les quartiers de la ville et procèdent à la destruction et au pillage systématique des magasins et des habitations, ainsi qu’à l’exécution sommaire de nombreux civils. A 10h50, un premier rapport fait déjà état de 24 exécutions de civils, tandis qu’à 12h20 la nouvelle circule du massacre de plus d’une dizaine de membres de la famille Al-Radwan dans la guesthouse de leur maison, alors même que Ahmed al-Dalati vient de décréter un cessez-le-feu dans le but de ramener le leadership druze à la table des négociations. Ahmad al-Dalati et Shaher Jabr Omran se réunissent ainsi vers midi avec les représentants des différents cultes et factions locales, dans le sanctuaire druze de Ain al-Zaman situé au cœur de la ville, alors mêmes que les combats et crimes continuent de se dérouler dans les quartiers environnants.
Une heure plus tard, les premières images des atrocités sont rendues publiques, tandis que les assaillants diffusent en temps réel les vidéos de leurs propres crimes sur les réseaux sociaux. De nombreuses vidéos montrent notamment des membres des forces gouvernementales comme des tribus Bédouines se mettre en scène en train de frapper des civils, de leur raser la moustache de force, voire de les exécuter sommairement, avant de profaner leurs cadavres, les qualifiant de façon répétée « ya khanazir ! », ce qui signifie « espèce de porcs ! » . Des familles entières sont exécutées dans leur maison ou dans l’espace public, tandis que de nombreuses personnes meurent criblés de balles dans leur voiture ou ciblées par des tirs de sniper alors qu’elles tentent de fuir la ville. Parmi les victimes on compte beaucoup de personnes âgées, ainsi que des enfants. La plus jeune victime a 3 mois. Ils laissent également de nombreuses inscriptions sur les murs, n’hésitant pas à signer et revendiquer leurs crimes. Ces très nombreuses exactions sont commises dans la plupart des quartiers occupés de la ville, alors même qu’une dizaine de journalistes affiliés au ministère de la communication sont présents à proximité, ainsi que le responsable de la Sécurité Ahmad Dalati, qui apparait vers 14h20 sur le toit d’un véhicule au milieu du quartier Bédouin de Al-Maqwas pour annoncer sa « libération ».
Jusqu’au 17 juillet à l’aube, les forces gouvernementales et leurs forces supplétives bédouines se disputent le contrôle des quartiers de la ville avec les factions Druzes, tandis que l’aviation israélienne effectue des frappes ciblées dans et autour de Suwayda. Le quartier de l’Hôpital National de la ville fait l’objet d’intenses combats à plusieurs reprises au cours des deux jours : les forces gouvernementales ciblent l’hôpital une première fois le 15 juillet vers 17 heures, puis le 16 dans la matinée et enfin s’en emparent le même jour vers 15 heures. Des membres de l’armée et de la Sécurité Générale y tuent les policiers en charge de la sécurité des locaux, puis exécutent des patients blessés ainsi que des soignants : les images de vidéosurveillance enregistrent notamment l’exécution de l’infirmier Mohammad Buhsas dans le hall de l’hôpital. Lorsque les forces gouvernementales amorcent leur retrait à l’aube du 17, des groupes armés Bédouins se maintiennent dans la ville et sont repoussés ou éliminés par les factions Druzes au cours de la journée. Dans plusieurs quartiers où ils se sont maintenus au cours des dernières 24 heures, de nombreux corps de civils exécutés sont découverts.
Plusieurs sources confirment qu’à l’aube du 17 juillet, alors que les factions druzes reprenaient le contrôle de la situation, des crimes ont été perpétrés contre les populations bédouines dans plusieurs localités : expulsions forcées, violences physiques et même exécutions, ainsi que l’incendie de nombreuses habitations. Des indices indiquent également que la mosquée Al‑Hrubi a été vandalisée, tandis que des images satellites attestent de destructions à Shahba et à Breiki. Malheureusement, ces zones restent inaccessibles aux enquêteurs indépendants, et les reportages de presse sur les persécutions des Bédouins sont truffés d’estimations approximatives et de témoignages erronés, rendant difficile toute distinction entre vérité et fiction.
3. Le Conseil Syrien des Tribus et des Clans vient en renfort
Le 17 juillet vers 15h30, le Rassemblement des Tribus du Sud lance une opération de communication agressive, ajoutant à l’appel aux tribus bédouines un appel à la communauté sunnite dans son ensemble, affirmant que les factions Druzes seraient en train de se livrer à l’épuration ethnique des tribus sunnites de Suwayda et s’en prendraient directement aux mosquées. Le mouvement accuse notamment les factions Druze de séquestrer des centaines de Bédouins et de commettre des atrocités à leur encontre. Des photographies des familles Druzes et Chrétiennes exécutées les jours précédentes sont manipulées pour laisser penser que les victimes sont Bédouines, tandis que des images montrant des combattants Druzes profaner des corps de combattants des tribus viennent conforter l’idée que des exactions à large échelle seraient commises contre les civils Bédouins. Dans la foulée de ces incitations, le Conseil Syrien des Tribus et des Clans avec à sa tête Abdul Moneim al-Naseef et l’Armée des Tribus avec à son commandement Sami Al-Abdulaziz Al-Hafel regroupent plus d’une quarantaine de tribus et clans de toutes la Syrie pour se joindre à l’appel et converger vers Suwayda, tandis que celles restées sur place reprennent le contrôle des villages dont les forces gouvernementales s’étaient retirées les heures précédentes : Al-Mazraa, As-Sawara al-Kbira, Hazem, Ad-Dour, Al-Thaala. Les 18 et 19 juillet, les tribus Bédouines entrent librement dans la province de Suwayda et reprennent progressivement le contrôle d’une quinzaine de villages au Nord de Shahba, où elles procèdent au pillage et à la destruction systématique des habitations, tandis que la plupart des résidents encore présents sur place sont exécutés, notamment des personnes âgées. De nombreuses femmes et enfants sont kidnappés après que leurs proches aient été assassinés devant eux, tandis qu’au moins trois cas de décapitations sont documentées, ainsi que plusieurs cas d’immolations de personnes de leur vivant. Des atrocités sont commises également dans la périphérie de Suwayda où des poches de résistance des groupes Bédouins présents depuis plusieurs jours persistent jusqu’au 20 juillet : Ces crimes sont commis en dépit de l’accord de cessez-le-feu discuté en l’absence des représentants Druzes et rendu public par l’envoyé de la Maison Blanche Tom Barrack dans la nuit du 18 au 19.
Le 19 vers 13 heures, les forces gouvernementales prennent le relais des tribus Bédouines et commencent l’occupation des 34 villages qui n’ont pas pu être libérés par les factions Druzes. Il faut néanmoins attendre le soir du 21 juillet pour que les tribus Bédouines cessent leurs attaques contre Umm Zeytoun, Shahba, Ariqa et Majadel, au cours desquelles une grande quantité de drones Shaheen sont utilisés. A partir du 21 juillet, le gouvernement organise l’évacuation de 1500 civils Bédouins vers Deraa, ce qui représente moins de 5% de la population totale de Bédouins résidant dans la province de Suwayda. Dans le même temps, des convois d’aide humanitaire sont envoyés à Suwayda dans le cadre d’une opération de communication visant à préserver l’image du gouvernement, qui continue de se présenter en médiateur dans le cadre de conflits intercommunautaires et nient la commission de crimes par ses propres forces armées. Lors de la collecte des corps par la communauté Druze, il est constaté que de nombreux combattants Bédouins portent sur eux la carte de membres des Ministères de la Défense et de l’Intérieur, tandis que des vidéos diffusées par les factions Druzes allèguent de la présence de combattants étrangers.
Le chef du Conseil des tribus et clans syriens, Abdul Moneim al-Naseef, appelle toutes les tribus bédouines à se rassembler à Suwayda pour renforcer le rassemblement des tribus du sud, Deir Ez-Zor, 18 juillet, 00 h 50.
À ce stade de notre enquête, il a été confirmé que les tribus et clans bédouins suivants ont activement participé à l’attaque contre la communauté de Suwayda :
1. Anzah
2. Bakara
3. Bani Khalid
4. Bu Sha’ban
5. Fawa’ira
6. Jabur
7. Mawali
8. Na’im
9. Shammar
10. Tayy
11. Uqaydat
12. Abd al-Karim
13. Afadlah
14. Arida
15. Bani Sakhr
16. Breidij / Breij
17. Bu Issa
18. Bu Saraya
19. Damalkha
20. Dulaim
21. Fidaan
22. Hadadin
23. Hneidi
24. Hassoun
25. Huweidi
26. Haweitat
27. Ja’abara
28. Marsuma
29. Na’san
30. Omeirat
31. Rifa’ah
32. Ruwalah
33. Sakhani
34. Sarhan
35. Sardiya
36. Saba’ah
37. Sabeila
38. Shamur
39. Sharabin
40. Waldah
41. Zubayd
Cependant, il ne faut pas exclure que des membres d’autres tribus aient participé, individuellement ou collectivement, à l’assaut : nos sources, ainsi que les participants eux‑mêmes, citent au moins quarante noms de tribus et de clans supplémentaires. Le nombre de clans et de tribus impliqués s’élèverait alors à 81, sur les 211 clans et tribus syriennes recensés dans notre base de données, soit entre 38 % et 40 % de l’ensemble des entités tribales du pays.
Il convient également de rappeler, comme nous l’avons déjà souligné, que les forces gouvernementales ont recruté massivement des Bédouins. De plus, les groupes rebelles et djihadistes qui se sont intégrés à Hayat Tahrir al‑Sham en janvier 2025, sous l’autorité du ministère de la Défense, étaient déjà majoritairement composés de Bédouins.
Quatrième phase : siège et déni (juillet-actuel)
Dans les jours qui suivent le cessez-le-feu, les journalistes sont maintenus hors de la province où les forces gouvernementales ont érigé des checkpoints et affirment que les factions druzes empêchent qui que ce soit d’entrer, ce qui est infirmé par un certain nombre de résidents. La Défense Civile (‘Casques Blancs’) organisent un corridor humanitaire pour des personnes résidantes à l’étranger depuis le Sud de la province vers la ville voisine de Bosra al-Sham, jusqu’à ce que plusieurs incidents impliquant des tirs et des enlèvements de passagers ne viennent interrompre les opérations.
Le 31 juillet le Ministère de la Justice annonce la formation d’un Comité d’Enquête sur les événements de Suwayda, mais comme celui diligenté suite aux massacres sur la côte, il ne remplit pas les conditions d’impartialité et d’indépendance requises pour mener à bien ces investigations. Le représentant de la commission d’enquête relative aux crimes commis contre les Alaouites Yasser al-Farhan, qui rend ses conclusions au lendemain des massacres à Suwayda (22 juillet), avait remercié plus tôt les tribus Bédouines pour leur intervention sur la côte, tandis que Anas Ayrout, le responsable du Comité suprême pour la préservation de la paix civile en Syrie publie le 18 juillet une déclaration élogieuse à l’attention des tribus pour les féliciter de leur mobilisation. Un autre membre de ce Comité, le sheikh Ragheb al-Saifi, membre de la tribu Uqaydat, a été identifié comme l’un des coordinateurs de l’attaque contre Suwayda. Enfin, Al-Sharaa lui-même a remercié les tribus pour leur engagement héroïque dans son allocution publique du 19 juillet, sans jamais les considérer comme des « gangs hors-la-loi » devant être désarmés.
Le 12 octobre le gouvernement organise une campagne intitulée « Suwayda est à nous et nous sommes sienne », un événement caritatif indécent sensé récolter de l’argent pour la province. L’événement se tient dans le village martyr de As-Sawara al-Kbira, village Chrétien dont l’Église a été incendiée et nombre de ses résidents ont été assassinés, en présence de Mustafa Bakour, des représentants des Tribus impliquées dans les massacres et de Laith al-Balous et Suleiman Abdul Baqi. Ces derniers sont présentés par le gouvernement comme les représentants de la communauté Druzes et sont par la suite sollicités dans le cadre de négociations diplomatiques à l’étranger, quand bien-même ils ont joué une part active dans la commission des crimes à l’encontre de leur communauté. Suleiman Abdul Baqi, qui rappelons-le a lui-même assassiné un jeune Chrétien pour des motifs religieux, est promu « responsable de la Sécurité pour Suwayda » avant d’être invité à Washington par des membres du Congrès américain le 22 janvier 2026.
Le 17 décembre, le leader du Rassemblement des Tribus du Sud Rakan al-Khudeir organise dans son fief de Al-Mtalleh – village Bédouin d’où les violences ont démarré – son « Festival de la Victoire », célébrations pour l’anniversaire de la chute d’Assad dans lequel il déclare que le ralliement des Tribus du Sud derrière l’État est un devoir national. Mustafa Bakour, ainsi que plusieurs représentants du gouvernement sont présents, ainsi que ceux du Conseil des Tribus et des Clans.
La population de Soueida manifeste régulièrement depuis la fin des massacres, tentant d’alerter l’opinion internationale sur le siège qu’elle subit et la nature criminelle des politiques du gouvernement.
Plus de six mois après l’agression militaire, 34 villages restent occupés par les forces gouvernementales, qui ont fait de Mazraa le chef-lieu de la zone occupée. Le gouverneur Mustafa Bakour y organise la réhabilitation superficielle des centaines de maisons incendiées afin de dissimuler l’étendue des crimes commis et alors que près de 190 000 résidents restent déplacés hors de la zone. Des barrières de terre coupent un certain nombre de routes et les accès à la zone occupée restent entravés, tandis que des groupes armés continuent d’utiliser les villages de Mazraa, Walgha et Al-Mansoura comme tremplin pour mener des raids et frappes régulières contre les positions Druzes, et notamment contre les villages de Umm Zeytoun, Najran, Majdal, Remat Hazem et les quartiers périphériques de l’Ouest de Suwayda-city. Si la route de Damas est officiellement rouverte à la circulation, les déplacements y sont extrêmement limités et nombre d’hommes de la province sont de facto assignés à résidence comme ils l’étaient au cours des dix dernières années, de peur d’être associés à des combattants et arrêtés sur les checkpoints.
Tous ces éléments ne sont pas encourageants pour les semaines et mois à venir, les gouvernements étrangers semblant s’accorder pour donner un blanc-seing au président non-élu Ahmad al-Sharaa, qui pour nombre de Syriens n’a jamais cessé d’être le chef de guerre Abu Mohammad al-Jolani.
À gauche : carte de la province de Suwayda indiquant les zones attaquées et occupées | Ci-dessus : carte des quartiers de la ville de Suwayda.
Résumé des abus et des meurtres (liste non exhaustive)
- 15 juillet – Al‑Thaala (à 10 km à l’ouest de Suwayda) – Vers 9 h 45, neuf civils sont exécutés dans la cour de leur domicile par des hommes en uniformes militaires. Parmi les victimes figurent deux enfants de 13 et 15 ans. Les familles concernées sont : Akhwan, Dahouk et Aouj.
- 15 juillet – quartier Al‑Khudr, Suwayda – Quatre civils, dont un adolescent de 16 ans, sont abattus chez eux. Les victimes appartiennent aux familles Saleh et Mahasen.
- 15 juillet – Suwayda – Trois civils de la famille Hamidan, dont une personne handicapée, sont exécutés dans leur maison.
- 15 juillet – midi, Suwayda – Des hommes armés font irruption dans la résidence de la famille Radwan et exécutent treize membres de la même famille dans leur pavillon d’invités.
- 15 juillet – appartement de la famille Arnous, Suwayda – Les agresseurs forcent trois jeunes hommes à sauter du balcon tout en tirant sur eux. Les faits sont filmés. Auparavant, le père de famille avait déjà été exécuté dans le bâtiment. Les quatre victimes sont membres de la famille Arnous.
- 15 juillet – place Tishrin, centre de Suwayda – Vers 17 h 30, sept civils, dont un ressortissant américain, sont exécutés dans la rue après avoir été enlevés de leurs domiciles. Les meurtriers filment les exécutions. Les victimes sont issus de la famille Saraya.
- 15 juillet – quartier Nahda, Suwayda – Six membres de la famille Qarzab sont abattus dans leur voiture alors qu’ils tentaient de quitter la ville.
- 15 juillet – près du quartier Al‑Khudr, Suwayda – Huit membres de la famille Shuhayib sont exécutés sur la route menant à Al‑Thaala.
- 16 juillet – aube, quartier du Hôpital National, Suwayda – Douze civils sont arrachés de leur domicile et conduits au rez‑de‑chausée d’un chantier situé à 140 m au sud‑ouest de l’entrée de l’hôpital, où ils sont exécutés sommairement sur un tas de gravats. Les victimes proviennent des familles Dbeisi, Abu Maghdab, Shaarani, Zain, Hatem, Abu Faour, Qarqout, Abu Qaisar et Abu Fakhr.
- 16 juillet – 8 h 45, quartier Al‑Thawra, sud de Suwayda – Cinq civils sont exécutés près de leur véhicule alors qu’ils tentaient de fuir la ville. Trois enfants sont arrachés du véhicule avant que leurs proches ne soient abattus, puis kidnappés. La scène est enregistrée par une caméra de surveillance. Les victimes appartiennent aux familles Barbour, Musleh, Raef et Ghanem.
- 16 juillet – 10 h, quartier Al‑Jawlan, Suwayda – Des hommes armés s’introduisent dans la maison des familles Baeini – Abu Saadeh et exécutent quatre civils, dont un adolescent. Leurs corps sont retrouvés brûlés.
- 16 juillet – 12 h 30, quartier Al‑Jaala, Suwayda – Quatre membres de la famille Jarira, dont deux enfants de 12 ans, sont abattus dans leur voiture alors qu’ils cherchaient à quitter la ville. Une jeune fille survit en se cachant dans un fossé jusqu’à l’aube suivante.
- 16 juillet – matin, vieille ville de Suwayda – Un groupe d’hommes en uniforme militaire fait irruption dans la maison de la famille Badr, où plus de quarante personnes s’étaient réfugiées, après y avoir lancé des grenades. Vingt‑trois civils sont exécutés, certains après avoir été battus et poignardés. Les victimes sont issues des familles Badr, Los, Kamal, Taqi, Shtay et Melhem.
- 16 juillet – matin, quartier Al‑Koum, périphérie sud de Suwayda – Des hommes armés s’introduisent dans la maison de la famille Mezher et exécutent quatorze civils. Les victimes proviennent des familles Mezher, Halabi, Hamoud et Khatib.
- 16 juillet – intersection de l’avenue principale (Route 110) et de la rue Al‑Jandi al‑Majhul – Sept civils sont exécutés dans la rue après avoir été enlevés de leurs domiciles. Les victimes sont des membres des familles Mazhar, Ahmad, Ashqar, Hassoun et Abu Hamza.
- 16 juillet – toute la journée – De nombreux civils sont tués par des tirs de sniper alors qu’ils tentent de quitter la ville ou de se mettre à l’abri. Parmi les victimes figurent plusieurs enfants : Tala Al‑Shufi (14 ans), Amer Hilal et sa fille Ghena (14 ans), Qais Al‑Nabwani (13 ans), le Dr Taalat Amer, Salama Al‑Jaber, etc.
- 17 juillet – village de Sahwet Blata (à 6 km au sud‑est de Suwayda) – Onze membres de la famille Gharz Ad‑Din sont exécutés dans leur maison. Parmi les victimes, un bébé de trois mois retrouvé dans une boîte en carton.
- 18 juillet – village de Walgha (à 4 km au nord‑ouest de Suwayda) – Cinq membres de la famille Kfeiri sont exécutés dans leur domicile.
- 19 juillet – quartier Mazraa (Dawar Thaali), au nord‑ouest de Suwayda – Trois membres de la famille Sayyid, dont un homme de 80 ans handicapé, son épouse et leur fille, sont exécutés et leurs corps incendiés.



