La chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 24 mars 2025

La chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 24 mars 2025

Au lendemain des massacres de la côte Syrienne

Lorsque nous avons publié notre dernière chronique, les massacres sur la côte Syrienne étaient en train de se produire et notre analyse était forcément encore partielle. Nous ne reviendrons pas en détails sur ces événements, dans la mesure où nous avons publié entre-temps sur notre page une analyse de ce qu’il s’est passé. En tout état de cause, ces massacres sont à la fois un choc et un tournant pour la Syrie post-Assad. Ils sont un choc par leur ampleur et leur violence, et un tournant parce qu’ils ont fini de convaincre un grand nombre de Syriens qu’on ne peut rien attendre de Al-Sharaa et de ses partisans et alliés. Au-delà des promesses de justice et de la constitution d’une commission d’enquête, Al-Sharaa ne fait rien pour désarmer et bannir les jihadistes de son armée, et notamment les combattants étrangers, malgré la demande expresse des populations de la côte dès début janvier.

Le bilan des massacres varie selon les sources: le Réseau Syrien des Droits de l’Homme donne le chiffre de 803 morts, incluant 420 civils, dont 211 tués par les loyalistes d’Assad, tandis que l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme communique le nombre 1454 victimes, incluant 973 civils, sans préciser combien d’entre eux auraient été tués par les loyalistes d’Assad. Entre guerre des chiffres, déni et accusations sectaires, la Syrie n’obtiendra sans doute pas toute la vérité dans l’immédiat, quand bien même le massacre a été admis par Al-Sharaa.

L’autonomie kurde remise en cause ?

Immédiatement au lendemain des massacres, Al-Sharaa a déployé un écran de fumée en annonçant la signature d’un accord historique avec les Forces Démocratiques Syriennes, mettant un terme à trois mois de négociations intenses pour l’intégration des FDS dans l’armée nationale. Les populations de Raqqa et Deir Ez-Zor ont accueilli la nouvelle avec joie, tandis que les défenseurs des droits humains de “Raqqa is being slaughtered silently” – une initiative lancée alors que l’Etat Islamique occupait la région – dénoncent jusqu’à aujourd’hui le harcèlement et les violences arbitraires commises par une milice kurde omniprésente dans la ville, la Jeunesse Révolutionnaire (Al-Shabiba Al-Thawriya). Au-delà du déni, il est essentiel de préciser que la présence kurde est controversée au sein de la population locale qui ne perçoit pas forcément les FDS et le mouvement socialiste/fédéraliste kurde comme une force émancipatrice.

Les pleins pouvoirs au Raïs

Le 13 mars Al-Sharaa a suscité une nouvelle vague de mécontentement dans le pays avec la signature d’une déclaration constitutionnelle qui, en plus d’inscrire dans le marbre la nécessité pour le président d’être musulman, concentre tous les pouvoirs exécutifs entre ses mains, dont celui de déclarer l’Etat d’Urgence. Al-Sharaa désignera également un tiers des membres de l’assemblée législative, tandis que les deux autres tiers seront désignés par un Comité dont les membres seront tous désignés par lui (sic). Enfin les juges constitutionnels seront désignés eux aussi par le président, qui bénéficie pour sa part d’une immunité judiciaire, ce qui est tout à fait cynique quand on connaît son passé. Par conséquent, Al-Sharaa détiendra le contrôle total sur les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires pendant cinq ans. Notons qu’il n’a jamais prononcé le mot “démocratie” depuis qu’il a débarrassé la Syrie d’Assad.

L’insubordination des Druzes

Tandis que les tensions sectaires s’exacerbent, renforcées par l’enthousiasme aveugle ou le désir de revanche de musulmans sunnites qui voient dans Al-Sharaa leur libérateur après des décennies de persécutions dirigées contre leurs communautés, des voix d’opposition – civile et laïque – commencent à se faire entendre. C’est notamment le cas du leader druze Hikmat Al-Hajari qui concentre toutes les foudres des partisans de Al-Sharaa depuis qu’il s’est opposé au désarmement des factions Druzes (entre 70 000 et 100 000 combattants) et a déclaré sa ferme opposition à la nouvelle constitution. Suite aux massacres de la côte, la position de défiance de Al-Hajari bénéficie d’un soutien massif des Druzes, mais également d’autres communautés Syriennes. L’Administration Autonome (Kurde) du Nord-Est Syrien s’est en effet elle aussi prononcée contre le nouvelle constitution.

Pourtant s’il y a chez les Druzes des défenseurs de l’option fédéraliste “à la kurde”, comme le “Conseil Militaire de Suwayda” qui s’est constitué pour poursuivre la révolution de 2011 au-delà de la chute d’Assad, la plupart plébiscitent davantage une forme de système national mais décentralisé. Parmi ceux-ci nombreux adhèrent à la position des trois principales factions armées de Suwayda, qui sont prêtes au compromis avec le gouvernement central en échange d’une gestion décentralisée de la sécurité. Des pourparlers entre ces factions et le gouvernement ont eu lieu, mais les tentatives des forces gouvernementales de s’introduire ou de recruter dans la région ont été contrées par un refus catégorique des partisans de Al-Hajari. On assiste donc à une division au sein même de la communauté Druze, qui subit aussi les pressions d’acteurs extérieurs qui voudraient instrumentaliser les peurs légitimes résultant des massacres de la côte, ainsi que des commentaires haineux et rumeurs sectaires qui circulent de plus en plus sur les réseaux sociaux depuis le début de l’année.

Après la fête, retour à la réalité

Malgré les célébrations joyeuses et enthousiastes de l’anniversaire de la Révolution Syrienne et du nouvel an kurde (Newroz), l’atmosphère de liesse populaire qui a suivi la chute d’Assad est retombée et beaucoup de personnes croisées dans la rue se disent déçus et pessimistes.

Le jour même de l’anniversaire de la Révolution, le 17 mars, Israël a volontairement frappé pour la première fois le centre de Deraa, sachant pertinemment combien la ville constitue un symbole pour tous ceux qui se souviennent d’où est partie la révolte en mars 2011. Deux civils sont morts et 19 ont été blessés dans l’attaque, mais Al-Sharaa ne semble pas très pressé de défendre le berceau de la révolution. Il ne s’est même pas déplacé sur place, ce qui en dit long de son centralisme et de ses préoccupations visiblement plus grandes que le sort des Syriens.

Il est bon de rappeler que quand la Révolution a démarré à Deraa – avant et après son séjour en détention – Al-Sharaa faisait son jihad en Iraq dans les rangs d’Al-Qaeda. Ce n’est pas la fin de la dictature qui motivait ses choix de l’époque, mais la guerre sainte sous les ordres de Ayman al-Zawahiri. Ce qu’on comprend doucement depuis le 8 décembre 2024, c’est que libération ne signifie pas forcément révolution…

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 mars 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 mars 2025

Pour introduire cette nouvelle chronique, nous voulons vous annoncer que nous sommes rentrés en Syrie depuis le 27 février et que nous avons commencé à réaliser un film documentaire qui doit se poursuivre sur plusieurs mois. Au cours des derniers jours, nous avons visité plusieurs anciennes bases des services de sécurités et de renseignement de l’ancien régime, où nous sommes descendu dans les cellules lugubres où tant de gens ont disparu et avons pu confirmer l’ampleur de la surveillance et de l’horreur que ce régime représentait. Nous avons également commencé à rencontrer les leaders de factions Druzes et nous sommes entretenus avec la population sur des sujets aussi ardents et actuels que le pouvoir central de Damas, l’autonomie et le fédéralisme, la menace potentielle représentée à la fois par les islamistes et par Israël…

Nous allons partager enfin nos découvertes et réflexions sur nos réseaux sociaux et à travers notre podcast « No Side but the People’s Side ». Soutenez-nous, abonnez-vous !

L’impotence du nouveau pouvoir central

On nous a parlé pendant deux mois de transition démocratique et de la préparation de la conférence nationale pour le dialogue qui s’annonçait historique, invitant des centaines de représentants de la société Syrienne dans le respect de leur diversité à initier le processus de réforme des institutions. Au final les invitations ont été reçues deux jours avant l’ouverture de la conférence et celle-ci n’a pas duré plus de 48 heures. Elle n’a donc pas pu aboutir sur quoi que ce soit de palpable : les Syriens ne savent pas vraiment qui y a participé, ce qu’il s’y est dit et sur quoi ça a abouti. On a juste appris par voie de presse au lendemain de cette mascarade que sept juristes (dont deux femmes, l’une d’elles étant Kurde) avaient été désignés pour rédiger une nouvelle constitution, qui évoque déjà la nécessité d’être musulman pour assumer la fonction de président.

Depuis sa prise de pouvoir, qui semble devoir se maintenir bien au-delà de la transition, Sharaa a passé beaucoup plus de temps à régler les relations extérieures de la Syrie que de répondre aux besoins et attentes essentielles des Syriens. Il a pris des décisions arbitraires concernant la composition et les formes du pouvoir, tout en rejetant le fédéralisme et la décentralisation de façon épidermique, alors qu’une part conséquente de la société y voit la seule solution pour garantir l’égalité entre tous les Syriens et la représentation de toutes les composantes de la société Syrienne.

Face à la stagnation de la situation, incluant la crise économique et la perpétuation de crimes (meurtres, kidnappings, vols massifs de matériaux…) par des groupes armés non identifiés à travers tout le pays, la grogne monte ça et là.

Les sursauts désespérés des valets d’Assad

En l’absence de tout cadre pour l’application d’une justice transitionnelle, les actes de vengeance se poursuivent. Les « restes du régime » d’Assad sont retournés au travail, comme ces policiers rencontrés à Suwayda cette semaine qui officient dans les mêmes locaux où ils torturaient et faisaient disparaitre des prisonniers il y a moins de six mois et qui exigent désormais de recevoir leur paie, accusant le nouveau régime de « ne rien faire ». Ils ne se cachent pas accablés par la honte comme on pourrait le croire.

Bien au contraire, ces dernières heures des groupes d’anciens tortionnaires et assassins du régime jusque-là cachés dans leur communauté ont repris du poil de la bête, menés par d’anciens officiers loyaux à Assad qui communiquent leur volonté de résister au nouveau régime par la force, possiblement soutenus par la Russie. Depuis plus de 48 heures d’intenses affrontements ont en effet repris dans la région de Latakia, entraînant l’adoption d’un couvre-feu, un déploiement massif des forces du nouveau régime et la mort d’au moins 70 personnes.

La reddition de l’autonomie Kurde

La nouvelle fracassante pour la gauche internationaliste est l’appel à déposer les armes lancé par Abdullah Öcalan à ses partisans du PKK et des PYD/YPG depuis sa prison d’Imrali. Depuis un certain temps les forces socialistes kurdes étaient pressurées et attaquées de toutes parts par les proxis Turcs d’un côté et l’Etat islamique de l’autre, tout en faisant face à l’ultimatum du nouveau pouvoir à Damas exigeant leur désarmement et leur intégration dans la nouvelle armée nationale. Il n’est pas impossible que les frasques récentes de Trump, déterminé à déstabiliser les rapports de force à l’échelle mondiale, ont fini d’achever les capacités de résistance et de résilience des Kurdes de Syrie.

On peut supposer que cette reddition des forces armées kurdes va entraîner une impossibilité de défendre le projet autonomiste et féministe du Rojava, malgré les déclarations rassurantes du leadership kurde. En effet, face à la férocité réactionnaire de l’Etat Turc et de ses supplétifs jihadistes, mais aussi face au conservatisme du nouveau pouvoir à Damas, on peut douter de la capacité de la gauche Kurde à défendre un projet socialiste sans l’appui de forces armées.

Les Druzes, victimes des manigances racistes et coloniales d’Israël

Enfin, et c’est ce qui agite particulièrement la société syrienne depuis deux semaines, la colonie Israélienne a décidé de tout entreprendre pour déstabiliser la Syrie, en faisant ce qu’elle sait faire le mieux, à savoir mettre dos-à-dos les communautés religieuses de la région. Depuis la chute d’Assad, Israël n’a cessé de répandre la rumeur selon laquelle les Druzes de Syrie appelaient de leur vœux son annexion du Sud Syrien.

Le 1er mars, une bagarre déclenchée entre les membres d’une faction Druze et des agents du nouveau régime a eu un effet boule de neige, alimentant une série de rumeurs amenant la communauté Druze de la périphérie de Damas à se barricader dans le quartier de Jaramana et à s’affronter avec les forces de sécurité. Avant que les leaders Druzes n’interviennent pour négocier le règlement du conflit et le retour au calme, le gouvernement pyromane d’Israël a déclaré vouloir « protéger les Druzes » et être prêt à intervenir militairement.

Depuis, les conspirations de toutes sortes, renforcées par les liens et sympathies avérées de certains leaders communautaires avec les Druzes de Palestine, et notamment avec le controversé Sheikh pro-sionniste Muwafaq Tarif, n’ont cessé d’alimenter des tensions au sein de la communauté Druze de Syrie, ainsi qu’entre les Druzes et les partisans d’un Etat centralisé dirigé par la majorité musulmane. A l’heure où on écrit ces lignes la tension et les craintes sont palpables, et il est très clair que plusieurs Etats étrangers tentent d’empêcher toute unité nationale en Syrie. Le fédéralisme pourrait constituer une solution, mais Israël a malheureusement décidé de s’en faire le promoteur, afin de bien s’assurer que cette option soit rejetée par les Syriens…

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 21 février 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 21 février 2025

CHRONIQUE ECRITE EN COLLABORATION AVEC LE COLLECTIF/MEDIA “CONTRE ATTAQUE

Une transition à durée indéterminée

Le gouvernement de transition a formé un comité préparatoire pour organiser la Conférence Nationale du Dialogue, constitué de 7 personnes, dont 2 femmes. On ne connaît toujours pas la date de cette conférence que tout le monde attend et appelle de ses vœux. Chacun espère y voir une parfaite représentation de la société syrienne, alors qu’aucune information sur sa composition n’a été évoquée, si ce n’est que l’Administration Autonome du Nord-Est Syrien n’y sera pas conviée.

Une première réunion du comité préparatoire s’est tenue à Homs et à réunit 400 participants autour de six axes majeurs : la justice transitionnelle, la rédaction de la nouvelle constitution, les réformes institutionnelles, les libertés publiques et politiques, le rôle de la société civile et l’organisation économique. Notons que le pouvoir de ce comité est purement consultatif et se contentera de transmettre ses recommandations au gouvernement.

Une justice transitionnelle aux contours flous

Au cours de ce mois de février, le massacre commis à Tadamon en avril 2013 a refait surface. Tadamon est un quartier de Damas où près de 500 civils, dont un certain nombre de Palestiniens, avaient été froidement poussés les yeux bandés dans une fosse avant d’être exécutés par balle, le tout filmé par les auteurs du crime. Le 8 février une visite controversée sur les lieux du crime de trois commanditaires du massacre – amnistiés en échange de leur collaboration – en compagnie de deux responsables de la Sécurité Générale, a provoqué une manifestation de plusieurs centaines de résidents du quartier révoltés par la présence de leurs bourreaux. Puis, 10 jours plus tard trois exécutants ont été arrêtés. Le sort du principal auteur des exécutions, qui avait reconnu les faits à une journaliste, reste inconnu.

Par ailleurs l’ambassade de Palestine à Damas, qui a longtemps été critiquée pour sa complicité avec le régime d’Assad, vient de rendre publique une liste de 1794 noms de Palestiniens de Syrie, de Gaza, de Jordanie et du Liban qui ont disparus sous la dictature. Le but de cette publication serait d’aider les nouvelles autorités à recueillir des informations sur leur sort, sans qu’on sache comment l’ambassade a obtenu ces noms.

La question des prisonniers et combattants étrangers, révélatrice des enjeux de la guerre de proxy

L’Algérie est entrée dans la danse des négociations diplomatiques avec Al Sharaa, après avoir été réticente à féliciter le nouvel homme fort de Damas pour sa nomination. Longtemps soutien du régime d’Assad, elle vient demander aujourd’hui la libération de 500 miliciens du Front Polisario capturés à Alep lors de la libération de la Syrie début décembre. Le Front Polisario est la faction armée soutenue par l’Algérie dans le cadre de son conflit avec le Maroc au Sahara Occidental. La présence de ses combattants en Syrie s’explique par le fait qu’ils y étaient entraînés par les forces iraniennes…

Du côté du Liban ce sont plusieurs centaines de prisonniers Syriens qui font l’objet de tractations entre les deux pays. Plus de 2000 Syriens sont emprisonnés au Liban, dont une majorité arrêtés dans le cadre de la « loi antiterroriste » en raison de leur affiliation réelle ou supposée avec l’Armée Syrienne Libre. Une centaine d’entre eux s’est mise en grève de la fin pour exiger son extradition vers la Syrie.

Enfin, et c’est là un enjeu majeur pour la situation sécuritaire de la Syrie et de son voisin Iraqien, des milliers de combattants de l’Etat islamique et leurs familles détenus dans les camps de Al-Hol et Al-Roj, sont en train d’être rapatriés au compte-goutte vers l’Iraq, dont ils sont originaires. Ils s’ajoutent aux milliers de combattants chiites Afghans et Pakistanais des milices pro-iraniennes Fatemiyoun et Zaynabiyoun qui, libres, se sont réfugiés en Iraq depuis la chute du régime, et dont la présence sur place pourrait devenir la justification de nouvelles violences ou frappes aériennes étrangères sur le territoire iraqien.

Les Kurdes sous pression de toutes parts

Alors que le contrôle et la résorption des camps de prisonniers dans l’Est Syrien reste à la charge unique des milices kurdes, cette question est au cœur d’intenses négociations avec le nouveau régime de Damas depuis deux mois. Le risque de déflagration sous la forme de révoltes ou d’évasions massives des prisonniers de l’Etat Islamique est imminent, notamment après que Trump ait stupidement suspendu toute l’aide humanitaire américaine (460 millions de dollars en 2024).

Cette semaine les deux parties se sont rapprochées d’un accord pour l’intégration à la Nouvelle armée Syrienne des combattants des Forces Démocratiques Syriennes (SDF) et des Unités de Protection du Peuple (YPG), ainsi que pour la sortie du territoire de leurs combattants étrangers. Rien n’est clair par ailleurs concernant le sort des Unités de Protection des Femmes (YPJ), ainsi que du projet démocratique et féministe du Rojava à l’issue de ces accords, qui semblent induire un renoncement contraint au fédéralisme, à l’autonomie et à l’auto-défense populaire face à l’impérialisme turc, au nationalisme et à l’islamisme conservateur.

Le leader des Kurdes iraqiens Barzani, ainsi que la France et l’Allemagne, ont plaidé auprès de al-Sharaa en faveur de la protection des populations Kurdes, mais on sait combien les compromis diplomatiques et économiques leur importent davantage que le projet d’émancipation populaire porté par la gauche kurde. Beaucoup parmi ces derniers attendent les conseils et directives du leader kurde Öcalan, qui semble être désormais autorisé à transmettre des messages à ses partisans et fidèles depuis sa prison d’Imrali.

Et la colonie sioniste qui ne cesse de se répandre…

Chaque semaine Israël avance en territoire Syrien, cherchant visiblement à s’emparer de toutes les ressources en eau de la région (Mont Hermon, Bassin de Yarmouk, Réservoir de Al-Mantara). Sept nouveaux villages ont été occupés et l’armée d’occupation a installé six postes militaires supplémentaires. En parallèle l’aviation a bombardé l’aéroport militaire Syrien de Khalkhala et un dépôt de munitions au Sud de Damas, prétendument utilisé par le Hamas. Cette allégation grotesque fait abstraction totale de la situation syrienne et des relations complexes entre le Hamas et les nouvelles autorités Syriennes : plus c’est gros, mieux ça passe, d’autant plus face à une communauté internationale désormais habituée à laisser les pyromanes Netanyahu et Trump faire ce qu’ils veulent.

C’est d’ailleurs dans la perspective d’une stratégie conjointe des Pays Arabes face à l’expansionnisme et au nettoyage ethnique mis en place par les Etats-Unis et Israël que doit se tenir une rencontre de la Ligue Arabe au Caire le 27 février prochain…

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 février 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 7 février 2025

CHRONIQUE ECRITE EN COLLABORATION AVEC LE COLLECTIF/MEDIA “CONTRE ATTAQUE

Depuis notre dernière chronique beaucoup de choses ont évolué et il n’est pas évident de sélectionner ce qui est le plus pertinent et le plus utile à la compréhension du contexte général de la Syrie post-Assad à deux mois de sa chute.

Prise de fonction officielle et promesses de Al-Sharaa

Ahmed al-Sharaa a été officiellement confirmé dans son rôle de président par intérim le 29 janvier à l’issue de la première visite d’un chef d’Etat étranger dans la nouvelle Syrie, en la personne de l’Emir du Qatar Sheikh Tamim bin Hamad Al-Thani. Cette nomination sans consultation extérieure a été décidée à l’occasion d’une conférence composée de dizaines de militaires et lui octroie le pouvoir de constituer un conseil législatif « temporaire » dans la durée de la transition. A cette occasion il a livré son premier discours à la nation. La prise de parole a duré cinq minutes, mais a été salué pour sa simplicité et également pour son choix de rendre hommage aux luttes des Syriens et Syriennes, qu’il a pris soin de nommer en usant d’un vocabulaire inclusif.

Deux jours après que Sharaa ait rendu hommage au martyr Hamza al-Khatib, l’enfant de Deraa dont l’enlèvement, la torture et l’assassinat par les sbires du régime d’Assad avait été l’une des étincelles de la révolte de 2011, son tortionnaire Atef Najib, cousin de Bachar al-Assad, a été arrêté à Latakia. Quatre jours plus tard c’est l’ancien ministre de l’intérieur de Assad entre 2011 et 2018, Mohammad al-Shaar, qui s’est rendu aux nouvelles autorités.

Le 5 février, Al-Sharaa et son premier ministre ont enfin pris le temps de rencontrer les associations de familles de disparus, avant de réaffirmer leur volonté de créer un département spécifique pour enquêter sur ces disparitions, de protéger les lieux et preuves des crimes et de poursuivre tous les criminels de l’ancien régime dans une perspective de justice transitionnelle.

L’une des actualités hautement symboliques de ce début février est le coming-out de « CESAR », l’ancien agent de la police militaire d’Assad qui avait fait sortir au péril de sa vie près de 55 000 clichés photographiques de Syrie, apportant la preuve des tortures et exécutions de masse perpétrées par le régime. Ses révélations avaient donné lieu à la mise en place d’une « loi César » en 2020. Dans une première interview à visage découvert donnée hier à Al-Jazeera, Farid Al-Madhan demande la levée des sanctions contre la Syrie qui portent son nom de code.

Traque des sbires d’Assad et meurtres quotidiens

L’armée du gouvernement de transition continue de mener des opérations militaires pour traquer les anciens sbires du régime d’Assad, et notamment dans la région de Homs où au cours des semaines passées des groupes armés aux affiliations incertaines ont procédé à de nombreuses exécutions sommaires. Sept nouvelles « campagnes de sécurisation » ont ainsi été lancées par les forces armées gouvernementales dans différentes régions, tandis que de nombreux meurtres et règlements de compte continuent d’être recensés quotidiennement et sur tout le territoire par les organisations de défense des Droits Humains. Un groupe non identifié a notamment assassiné une quinzaine de civils dans un village à majorité Alaouite au Nord de Hama le 31 janvier, tandis que les forces gouvernementales et le Hezbollah s’affrontent depuis deux jours près de la frontière libanaise à l’Est de Qusayr, qui a été longtemps le principal point de passage logistique et humain des milices pro-Iraniennes.

A l’Est de l’Euphrate, les forces de la coalition et les Forces Démocratiques Syriennes ont mené elles aussi cinq campagnes de sécurisation pour procéder à l’arrestation de plusieurs dizaines de membres de l’ancien régime et combattants de l’Etat islamique.

Premières visites officielles de Al-Sharaa et tractations diplomatiques

Al-Sharaa a fait ses premières visites à l’étranger, à commencer par l’Arabie Saoudite où il s’est rendu à la Mecque pour le pèlerinage de l’Umrah en compagnie de son épouse, Latifa al-Daroubi, dont le monde découvre pour la première fois l’identité. Il s’est rendu ensuite en Turquie et pourrait visiter la France la semaine prochaine, dans le cadre de la conférence internationale pour la Syrie qui doit s’y tenir le 13 février. Les principaux sujets de discussions sont la levée des sanctions, le combat contre l’Etat Islamique ainsi que le sort du Nord-Est Syrien et l’intégration des Forces Démocratiques Syriennes dans l’Armée Nationale.

De leur côté les chefs d’Etat Egyptien et Tunisien, Sisi et Saied, font partie des plus fébriles à soutenir ou féliciter le nouveau gouvernement. L’un comme l’autre semble craindre que la chute d’Assad suscite de nouveaux élans révolutionnaires dans leur pays respectifs, qui ont fourni par ailleurs les plus gros contingents de combattants islamistes étrangers à la Syrie au cours de la dernière décennie – 6000 pour la Tunisie, 3000 pour l’Egypte. L’un des ex-membres égyptiens de HTS a d’ailleurs été arrêté en Syrie le 15 janvier après avoir appelé sur les réseaux sociaux les Egyptiens à renverser Sisi.

Du côté des impérialismes occidentaux…

Les négociations avec la Russie continuent sans relâche et sans qu’on sache ce que la Syrie exige de la Russie, ni ce que cette dernière propose de son côté pour pouvoir maintenir sur le territoire Syrien sa base aérienne de Hmeimim (Latakia) et sa base navale de Tartus. Pour la première fois, il a été question de livrer Assad à la Syrie, mais également de compensations financières pour la reconstruction du pays, dont la ruine est largement imputable à l’intervention russe depuis 2015. A ce jour, les pourparlers semblent au point mort.

Pas de grande nouvelle du côté des Etats-Unis. Donald Trump, occupé à donner des coups de tronçonneuse tout autour de lui, semble relativement désintéressé par la question syrienne. D’une semaine à l’autre, ses déclarations sur le retrait potentiel des 2000 militaires américains de Syrie changent du tout au tout. On ne peut qu’attendre de savoir ce que sera la prochaine lubie de Trump…

Enfin, alors que la Turquie fait tout pour sauver sa guerre contre les Kurdes au Nord du pays, Israël poursuit irrémédiablement son expansion au Sud, affirmant vouloir se maintenir de façon indéterminée ou illimitée selon les traductions des déclarations du ministère israélien de la Défense. Déjà, les résidents témoignent de l’impact considérable que l’occupation militaire a sur l’agriculture et l’écosystème de la région, incluant les principales réserves d’eau du Sud de la Syrie, des milliers d’hectares de champs, potagers et cultures de fruits, sans compter plus de 10 000 ruches d’apiculteurs déjà menacées par le changement climatique… Israël est une calamité à tous points de vue.

Mais désormais, des manifestations s’organisent à Damas et dans la province envahie de Quneitra. Le 1er février, pour la première fois un groupe armé se faisant appeler « Résistance Populaire Syrienne » a tiré sur l’armée israélienne dans le village de Turnejeh.

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 24 janvier 2025

La Chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 24 janvier 2025

CHRONIQUE ECRITE EN COLLABORATION AVEC LE COLLECTIF/MEDIA “CONTRE ATTAQUE

Situation sécuritaire sous l’Administration des Opérations Militaires (HTS)

 L’Observatoire Syrien des Droits Humains recense 147 meurtres depuis le début de l’année, ainsi que plusieurs enlèvements, dont l’écrivaine et opposante Rasha Nasser al-Ali.

L’Administration des Opérations Militaires de HTS poursuit ses campagnes de sécurisation dans les régions centrales et côtières de Syrie, et notamment à Homs où ses interventions se sont soldées par des exécutions sommaires, ainsi que des violences à l’encontre des résidents et des dizaines d’arrestations.

Des manifestations se sont tenues dans plusieurs villes pour exiger la libération d’une partie des 9000 personnes arrêtées par HTS depuis le 8 décembre, dénonçant l’absence de preuves justifiant leur maintien en détention et le fait certains d’entre eux soient détenus alors qu’ils avaient passé des accords de « réconciliation ».

De nombreuses démarches volontaires de réconciliation sont refusées par HTS sous prétexte que les candidats se présentent sans remettre d’arme. L’amende de 100 dollars imposée à ceux qui se présentent sans leur arme incite des candidats à acheter des armes pour pouvoir être admis aux centres de réconciliation.

Relations internationales et relance économique

Les principales actions du gouvernement transitoire portent sur les relations diplomatiques et le développement de l’économie, sa grande priorité étant l’obtention de la levée des sanctions qui continuent d’accabler le pays en échange d’une libéralisation à marche forcée de l’économie syrienne.

Le ministre de l’économie continue de rencontrer des hommes d’affaires Syriens qui se sont enrichis sous le régime d’Assad, affirmant que la « propriété privée étant sacrée » leur argent ne serait pas confisqué. En parallèle le ministre des affaires étrangères Al-Shaibani s’est rendu au Forum Economique Mondial de Davos pour plaider la conversion de la Syrie à l’économie de marché, affirmer les 5 axes majeurs de réforme (l’énergie, les télécoms, les transport, l’éducation et la santé) et annoncer la privatisation de la production de pétrole, de coton et de meubles.

Tandis que l’Allemagne appelle la Russie à se retirer de Syrie, le contrat de 49 ans signé en 2019 entre la Syrie et l’entreprise russe Stroytransgaz pour la gestion du port de Tartous a été rompu, permettant de réduire de 60% la plupart des taxes sur les marchandises entrantes. Dans le même temps les compagnies aériennes Syrienne, Turque, Qatari et Jordanienne organisent la reprise des vols entre Damas, la Turquie, la péninsule arabique et l’Europe. Cette dernière annonce l’envoi de 235 millions d’euros d’aide humanitaire.

Alors que 195 200 réfugiés sont déjà rentrés en Syrie, la pression sur l’économie augmente. Si globalement les prix alimentaires sont en légère baisse, celui du paquet de pain est passé de 400 à 4000 livres syriennes, le besoin en boulangeries supplémentaires pour le pays étant estimé à 160 en plus des 250 existantes. Ce sont actuellement 5000 tonnes de pain qui sont produites par jour.

Transition politique et sociale, Enquête sur les crimes d’Assad

Alors que Al-Sharaa a rencontré le procureur de la Cour Internationale de Justice Karim Khan et la famille du journaliste Américain Austin Tice, disparu depuis 2012, les familles des 130 000 autres disparus du régime d’Assad continuent d’être ignorées par le gouvernement transitoire. La Commission Internationale pour les Personnes Disparues basée à La Haye a recensé 66 fosses communes à travers le pays, dont la principale à Al-Qutayfah (ancienne base militaire russe) contiendrait près de 100 000 corps appartenant aux détenus exécutés dans la prison de Saydnaya.

Concernant ses efforts pour exposer les crimes d’Assad, HTS a préféré communiquer largement sur la découverte et la destruction de 100 millions de pilules de captagon et de 15 tonnes de hashish saisis sur plusieurs sites précédemment sous contrôle de la 4ème Division du frère de Bachar al-Assad, Maher.

Bachar al-Assad a par ailleurs été visé par un second mandat d’arrêt international de la Justice française pour le bombardement de Deraa en 2017, après celui délivré en 2023 pour les attaques chimiques de Adra, Douma et de la Ghouta orientale en 2013. La France va-t-elle demander à la Russie de lui livrer Bachar ?

Le conflit avec l’Administration Autonome du Nord-Est

La tension entre HTS et l’Administration Autonome du Nord-Est (AANES) est montée d’un cran malgré les pourparlers en cours. Après avoir rejeté la demande du commandant des SDF Mazloum Abdi de pouvoir constituer un « bloc » à part entière au sein de la nouvelle armée syrienne et de rendre l’accès à une partie des ressources pétrolières de la région, le ministre de la défense Abu Qasra a déclaré « on ne veut pas le pétrole, on veut [le contrôle sur] les institutions et les frontières » avant de se dire « prêt à utiliser la force ». HTS a d’ailleurs commencé à envoyer des troupes à Deir Ezzor, Raqqa et près du barrage de Tishrin où les combats entre les SDF et les milices pro-Turques se poursuivent. On dénombre 474 morts dans cette confrontation depuis le 12 décembre, dont 51 civils, 348 miliciens pro-Turcs et 75 membres des SDF et groupes affiliés.

Dans les discussions en cours, les principaux défis et points de litige concernent le maintien de la lutte contre les poches de l’Etat Islamique, qui a repris de la force, mais aussi la gestion et l’évacuation des camps de Al-Hol et Al-Roj où sont détenus encore 35 000 membres et familles de l’Etat islamique, dont près de 15 000 combattants. A l’issue de négociations avec le commandement US, la France et le gouvernement iraqien, l’AANES a libéré 150 familles de l’Etat Islamique détenues à Al-Hol et annonce le retour volontaire de 66 autres familles chez elles en Syrie, sans qu’on sache si HTS est partie prenante de cet accord. L’Iraq prévoit le rapatriement de 10 000 de ses citoyens dans le cadre de ces mêmes accords.

La colonisation Israélienne dans le Sud-Ouest

Au Sud du pays enfin, Israël continue d’avancer sur le territoire Syrien sans que rien ni personne ne l’en empêche, volant ainsi à la Syrie une zone s’étendant sur 235 kilomètres carrés. Après être entrée dans deux nouvelles localités, l’armée israélienne a établi 7 nouveaux checkpoints et baraquements militaires, persistant ainsi à accomplir son projet de « zone tampon » lui permettant d’exercer un contrôle militaire sur 15 à 60 kilomètres en aval de sa frontière antérieure.

La chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 17 janvier 2025

La chronique Syrienne d’Interstices-Fajawat, 17 janvier 2025

CHRONIQUE REDIGEE EN COLLABORATION AVEC LE COLLECTIF/MEDIA « CONTRE ATTAQUE« 

On ne peut parler de la Syrie sans parler de la Palestine. A l’heure où Israël accepte à reculons un cessez-le-feu à Gaza, après avoir violé à de nombreuses reprises celui en vigueur au Liban, il semble que ses ambitions coloniales ont juste déplacé la ligne de front vers Jenine en Cisjordanie et Quneitra en Syrie.

On évoquait dans nos dernières chroniques le silence complice du président intérimaire Syrien al-Sharaa, mais plutôt que de complicité, il semblerait plus juste de parler de « position non-hostile » : le gouvernement de transition et la société syrienne ne peuvent tout simplement pas assumer une nouvelle guerre avec Israël et ses alliés. Notamment après qu’Israël aie détruit 80% du matériel militaire syrien dans sa campagne de bombardement massif (plus de 600 roquettes) de sites militaires du pays dans les heures qui ont suivi la chute de Bachar al-Assad.

Mais Israël ne semble pas vouloir s’arrêter là. Depuis la semaine dernière les tanks israéliens ont envahi sept nouveaux villages Syriens et, après s’être vanté de voler du matériel militaire en Syrie, Israël a bombardé pour la première fois un convoi des nouvelles autorités Syriennes, tuant deux personnels de sécurité de HTS et le mukhtar (maire) du village de Deir al-Bustan où ceux-ci étaient venus collecter les armes en circulation dans le cadre des opérations de démilitarisation du pays. Pour la première fois, le ministre des affaires étrangères d’HTS a condamné les agressions israéliennes et appelé la communauté internationale à mettre un terme aux violations commises par Israël. Mais qui peut et qui va stopper Israël ?

Pendant ce temps, HTS a réuni les factions palestiniennes de Syrie (FPLP-CG, Fatah-Intifada, Al-Sa’iqa, Jerusalem Brigade, Free Palestine Movement et Palestine Democratic Movement), en présence du Hamas, pour négocier les conditions de leur reddition. HTS a procédé à l’arrestation de plusieurs de leurs membres accusés d’avoir commis des crimes aux côtés du régime d’Assad, tandis que leurs principaux leaders se sont enfuis au Liban. En parallèle, l’ambassade de Palestine à Damas, ainsi que la plupart des organisations civiles et caritatives palestiniennes en Syrie ont pu continuer ou reprendre leurs activités. A l’instant même où cette chronique est finalisée une grande manifestation populaire et spontanée contre l’invasion israélienne et en solidarité avec Gaza est en cours à Damas, ce qui n’a jamais eu lieu en cinquante ans sous le régime d’Assad. Pour suivre l’actualité des Palestiniens de Syrie, consulter le site https://www.actionpal.org.uk/

Concernant la situation sécuritaire de la Syrie sous contrôle de HTS, force est de constater que de nombreux crimes contre des civils sont commis, rendant impossible de faire la distinction entre les actes de vengeance individuels, l’épuration des anciens éléments du régime d’Assad et la criminalité ordinaire, qui continue de se développer sur fond de crise économique sévère. On a notamment vu reprendre le trafic de drogues vers la Jordanie, qui a bombardé plusieurs maisons au sud de Suwayda le 15 janvier sous prétexte de cibler des trafiquants.

Le Commandement militaire du gouvernement de transition a lancé une nouvelle campagne d’arrestations dans la région de Homs, où par ailleurs six civils alaouites ont été exécutés et leurs maisons incendiées le 14 janvier par des individus non identifiés. Les violences et manifestations se poursuivent également dans la région côtière de Latakia, où la population accuse HTS de commettre des crimes contre des civils et demande l’expulsion des combattants étrangers, notamment ceux du Parti Islamique du Turkistan. A Jableh le 14 janvier, un groupe armé pro-Assad a kidnappé sept membres de HTS et publié une vidéo menaçant de les exécuter, avant d’être intercepté et leurs otages libérés. HTS a également arrêté une figure locale, générant de nouvelles manifestations à Jableh ce vendredi. Enfin, HTS est accusé d’avoir perquisitionné avec violence les locaux de la « Maison du peuple » kurde de Zour Ava à Damas, mais sans qu’aucune arrestation ne soit déplorée.

Tandis que le conflit entre les forces pro-Turques de la SNA et l’alliance kurdo-arabe des SDF-YPG se poursuit sans évolution notable au niveau du barrage de Tishrin entre Manbij et Kobane, des nouvelles horrifiantes de crimes commis par les milices affiliées à la SNA, et notamment les groupes Suleiman Shah (« Al-Amshat ») et Hamza Division (« Al-Hamza »), continuent d’être transmises quotidiennement à l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (SOHR). Entre autres crimes et larcins, ces groupes sont accusés de vols et pillages, ainsi que de kidnappings avec demande de rançon dans les régions d’Afrin, Alep et Manbij, pour des sommes allant de 850 à 2000$ par otage. Le groupe Suleiman Shah est également responsable du recrutement de centaines de combattants envoyés au Niger, en Lybie et au Haut-Karabakh pour défendre les intérêts de la Turquie en échange d’une paie mensuelle misérable de 1500 livres turques.

Sur le plan politique le processus de transition se poursuit lentement, avec des signes toujours aussi contradictoires. Si la liberté d’expression et de réunion est bien réelle, de nombreuses manifestations publiques pouvant se faire sans entraves, tous les sens des Syriens restent en alerte. Des affiches prônant la ségrégation Hommes/Femmes et condamnant le blasphème ont par exemple été vues collées dans les transports à Homs et Damas tandis qu’un acteur célèbre, Abdel Men’am Amayri, a été accusé de blasphème et violemment frappé dans la rue par des hommes de HTS. Si ces éléments ne suffisent pas pour tirer des conclusions hâtives sur l’évolution à venir de la société syrienne, ce sont cependant des signaux que l’ensemble des Syriens devraient juger assez sérieux pour garder Al-Sharaa et HTS bien à l’œil au cours de la période cruciale de trois mois qui s’ouvre avant l’ouverture de la conférence nationale pour la transition.

Dans une interview, al-Sharaa a notamment prononcé des mots qui ne sont pas du meilleur augure, affirmant que pour HTS la révolution était accomplie et que « un état d’esprit révolutionnaire peut renverser un régime mais ne peut pas construire un État », trahissant sa volonté de garder la pleine maîtrise de la transformation politique du pays, sans forcément laisser le pluralisme gêner ses ambitions. La révolution syrienne de 2011 semble faire partie pour lui d’un passé frivole qu’il s’agit maintenant de laisser derrière soi, lui qui n’a jamais participé aux manifestations syriennes de l’époque, trop occupé à combattre pour l’Etat islamique en Iraq…