Mustafa al-Bakour à Suwayda : un nettoyage ethnique qui ne dit pas son nom

par Fajawat Collective | Août 9, 2026

Publié initialement en anglais sur AL-JUMHURIYA:

Quatre mois après la chute d’Assad, le Commandement des Opérations Militaires de Hayat Tahir al-Sham envoyait dans la province à majorité Druze de Suwayda l’un de ses émissaires dont personne ne connaît vraiment le passé. Mustafa al-Bakour, jusqu’alors un obscur fonctionnaire du « Gouvernement de Salut Syrien » dans le district de Harem (Idleb), débarquait le 6 janvier 2025 à Suwayda avec pour mandat de gouverner la province, sans l’assentiment de ses habitants bien entendu. A défaut d’avoir un parlement ou conseil de province démocratiquement élu, la fonction de gouverneur, comme celle de mutessarif dans l’Empire ottoman, consiste à coordonner absolument l’intégralité des affaires courantes du gouvernorat.

Avant la première attaque contre Suwayda

La nomination de al-Bakour allait en effet à l’encontre du choix de la communauté locale, qui avait proposé Muhsina al-Mahithawi, une économiste qualifiée s’étant illustrée par le passé pour sa dénonciation de la corruption, comme candidate au poste de gouverneure dès le mois de décembre. Si la volonté de la communauté avait été respectée, celle-ci aurait été la première femme à occuper un tel poste dans l’histoire de la Syrie. Al-Bakour allait d’abord feindre de partager sa fonction avec elle, avant que la compétition de misogynie entre lui et les hommes de la communauté ne réduise très rapidement à zéro la capacité d’agir de Al-Mahithawi et finalement l’incite à renoncer à sa fonction, ce qu’elle nous a confirmé lors d’un bref échange téléphonique le 26 avril 2025.

Une fois bien installé dans ce poste, al-Bakour allait passer les semaines suivantes à séduire l’ensemble des composantes de la société locale, s’imposant progressivement comme le seul interlocuteur et représentant légitime de l’autorité centrale dans la province. Dès février, il rendait visite aux leaders spirituels Druze (sheikhs aql) Hikmat al-Hajari, Youssef Jarboua et Hammoud al-Hennawi, ainsi qu’au prince Hassan al-Atrash, ainsi que des représentants des communautés Chrétiennes et Bédouines tout en recevant dans son bureau tout au long des mois de février et mars les acteurs économiques, sociaux et culturels de la province.

Les relations entre la communauté de Suwayda et l'Autorité centrale ont commencé à se détériorer progressivement pour plusieurs raisons : l’auto-proclamation de Al-Jolani comme président non-élu de la Syrie le 29 janvier, la farce de conférence du dialogue national les 24-25 février, les premières échauffourées dans la banlieue à majorité Druze de Jaramana le 28 février, le massacre de masse des populations civiles Alaouites sur la côte Syrienne du 6 au 17 mars, et enfin la nomination du nouveau gouvernement quasi-exclusivement masculin et composé à moitié de membres de HTS le 29 mars. En avril, cependant, ce fossé s'est creusé de manière plus marquée, et Mustafa al-Bakour, qui avait entre-temps quitté son petit bureau pour s'installer dans le bureau ovale aménagé pour lui dans le bâtiment du gouvernorat récemment rénové, allait bientôt se voir confier le rôle de courroi de transmission des ambitions sécuritaires de ses commanditaires à Damas.

Notons qu’entre temps, Leith al-Balous et Suleiman Abd al-Baqi, chefs de deux petites factions druzes insignifiantes mais bien connectées avec les proches alliés de HTS dans la région - notamment avec le vétéran de Jabhat al-Nusra et responsable du Département de la Sécurité de Deraa Shaher Jabr Omran et le Rassemblement des Tribus du Sud fondé par le businessman/trafiquant Rakan al-Khudeir et mené localement par le bandit Mufleh al-Sabra – n’ont cessé de faire des allers-retours à Damas pour planifier et coordonner avec les autorités centrales les opérations militaires à venir dans la région. Autour du 13 mars ils ont également participé à recruter des centaines de membres des tribus locales dans les forces de sécurité. Enfin, lorsque début avril une vingtaine d’activistes de la société civile de Suwayda ont été arrêtés près de Homs alors qu’ils revenaient d’une conférence organisée par l’administration autonome du Nord-Est Syrien (AANES), puis emmenés et torturés dans la prison de Harem - l’ancien fief de al-Bakour – les deux hommes liges ont coordonné leur libération.

Le premier moment emblématique de cette fracture fut l’entrevue entre Mustafa al-Bakour et le groupe de personnes arrêtées, à la suite de leur libération. La réunion dans le bureau ovale de al-Bakur, en présence du patibulaire et mutique Laith al-Balous et de son frère Fahd, fut un rarissime moment de confrontation médiatisée entre des membres de la société civile et un représentant de la nouvelle autorité centrale. Raja al-Damqasi, secrétaire général du Parti Syrien de l’Appartenance Démocratique, y retirait son tee-shirt pour exhiber les traces de coups lui ayant été infligés par les membres de la Sécurité Générale à Harem, puis deux hommes prenaient la parole à leur tour pour dénoncer les insultes sectaires et les violences subies, avant que l’ingénieure et activiste Ghada al-Shaarani ne prenne à parti al-Bakour avec virulence – et justesse - en pointant la responsabilité des Autorités dans l’arbitraire et la violence de ses hommes.

Cette dernière intervention allait générer une vive controverse au sein comme en dehors de la communauté, la misogynie ambiante l’incitant à considérer la colère d’une femme comme déplacée, tandis que le flegme de al-Bakour allait lui attirer la compassion de ceux qui croyaient encore qu’il « faisait de son mieux ». Tandis que ce dernier répétait encore une fois la promesse dépourvue de valeur selon laquelle « les auteurs seraient poursuivis », c’est Ghada al-Shaarani qui allait faire l’objet de poursuites pénales à la suite d’une série de plaintes déposées par le Syndicat des Avocats Syriens dans le but « d’agir contre ceux qu’il a qualifié de personnes s’opposant à l’État, au gouvernement ou à toute figure considérée comme symbolique pour les Syriens ». Dans la nouvelle république démocratique syrienne, on ne critique pas les hommes du président.

Vers la seconde attaque contre Suwayda

A partir de là, les choses se sont accélérées. Le 28 avril les autorités centrales ont décidé d’engager la première phase du plan de désarmement des factions druzes, instrumentalisant les tribus dans une attaque traitre permettant de justifier l’intervention des forces de sécurité dans les quartiers Druzes de Jaramana, Sehnaya et Ashrafiyeh-Sehnaya. À la suite de cette attaque, 48 combattants druzes qui se rendaient à Ashrafiyeh-Sehnaya pour secourir des membres de leur communauté ont été pris en embuscade sur la route de Damas et exécutés en plein jour par les tribus voisines d'al-Lajat, avec le concours des services de la Sécurité générale qui contrôlaient la zone.

Loin de chercher à justifier ou à condamner ce crime de guerre brutal, celui-ci a tout simplement été effacé du récit officiel – et donc des déclarations publiques du gouverneur de Suwayda, Al-Bakour a communiqué assidument pendant une semaine sur le déploiement des forces gouvernementales autour et à l’intérieur de la province. Dans les heures qui ont suivi, le village d’As-Sawara al-Kubra, situé à 5 kilomètres au sud du lieu des massacres, a été ravagé par les tribus voisines de al-Lajat : 15 maisons ont été incendiées. Al-Bakour est apparu dans ce même village le 1er mai aux côtés du controversé Laith al-Balous et du général de la 40e division de l’armée syrienne, afin de coordonner la mise en place d’un siège informel de la région qui allait durer encore une semaine. Le même jour, les autorités de Damas avaient négocié un accord de cessez-le-feu avec les dirigeants druzes, convenant de déployer des forces du ministère de l’Intérieur dans la région et de sécuriser la route menant à Damas.

Une fois le siège imposé à la province levé, al-Bakour a repris le travail pendant deux semaines, avant d’être suspendu pendant un mois, du 21 mai au 24 juin, à la suite de sa démission, elle-même provoquée par l’irruption dans son bureau d’hommes armés exigeant la libération de leurs proches qui avaient été arrêtés à Damas. Cet incident sécuritaire, résolu grâce à l’intervention de factions druzes, a conduit al-Bakour à se réfugier temporairement à Damas, période durant laquelle il n’a pas eu à faire face aux incidents répétés causés par la mise en place d’un poste de contrôle tenu par les tribus al-Lajat à la sortie de Suwayda, à la suite de l’accord de cessez-le-feu du 1er mai. À son retour, al-Bakour a repris sa tournée auprès des dirigeants communautaires comme si de rien n’était, rendant une nouvelle visite aux Sheikhs al-’Aql ainsi qu’à d’éminentes familles druzes, et diffusant des photos de lui-même dans leurs salles de réception (ces mêmes salles de réception qui, exactement deux mois plus tard, seraient le théâtre des massacres les plus horribles que la région ait jamais connus).

Ce qui est marquant dans la communication officielle de al-Bakour durant cette période de tension qui a séparé les attaques de fin avril et de mi-juillet, c’est l’absence de mention des multiples incidents de sécurité sur la route entre Damas et Suwayda, ainsi qu’au sein des communautés les plus marginalisées de Suwayda – les tribus, et de la nécessité d’y remédier urgemment par le dialogue pour ne pas laisser la situation s’envenimer.  Il semblerait que Mustafa al-Bakour ait la capacité, à l'instar d'une éponge, d'absorber les griefs contre les autorités et de diluer leur responsabilité dans les disfonctionnements et abus occasionnés par leur approche impérialiste à l’égard de Suwayda.

Lorsque les autorités centrales ont lancé la seconde phase de leur stratégie pour désarmer les Druzes à la mi-juillet, instrumentalisant une nouvelle fois les tensions provoquées par des groupes criminels issus des tribus de al-Lajat et associés au Rassemblement des Tribus du Sud mentionné précédemment, Mustafa al-Bakour s'est fendu d’un communiqué appelant au calme dans l’après-midi du 13 juillet, avant de se contenter pendant 7 jours de reproduire les communiqués officiels du gouvernements et de reposter des informations partiales et partielles des médias SANA et Al-Ikhbaria, le tout ponctué d’images de propagande montrant des civils Druzes mis en sécurité par les forces armées, les protégeant des violences attribuées à ce qu’il qualifie indistinctement de « groupes hors-la-loi », sous-entendu les factions Druzes.

Nettoyage à grande échelle des scènes de crime

Au lendemain des massacres de masse commis conjointement par les forces de sécurité et les groupes tribaux hors-la-loi venus de toute la Syrie entre le 13 et le 20 juillet pour officiellement reprendre contrôle du gouvernorat - mais selon leurs termes pour « tuer les porcs Druzes » -, le gouverneur al-Bakour n’a pas mentionné une seule fois les atrocités subies par ses administrés. Pas un mot pour l’exécution sommaire des familles entières Radwan, Mezher et Naeem auxquelles il avait rendu visite un mois plus tôt. Il n'a pas non plus fourni d'explication concernant le siège imposé à l'ensemble de la province par les forces gouvernementales – dont il a par ailleurs nié purement et simplement l'existence – ni concernant leur occupation permanente de 34 villes et villages après leur pillage et leur destruction lors du nettoyage ethnique mené par l'Autorité de facto.

A la place, il a immédiatement mis en mouvement ce qui allait devenir sa mission principale pour les douze mois à venir : gérer la crise humanitaire générée par le déplacement de centaines de familles Bédouines et blanchir les crimes commis à l’occasion de ces dix jours de massacres. Plus que jamais, Mustafa al-Bakour allait incarner l’éponge chargée de nettoyer les agissements de ses donneurs d’ordres. Dans cette tâche, il allait pouvoir bénéficier de l’assistance – ou plutôt de la complicité – d’une poignée de personnes : Abbas Suleiman, responsable de la coopération internationale (ONG et investisseurs étrangers), Nawras al-Fadili et Jibran Hamza, responsables du secteur Ouest (basé à al-Mazraa), Tariq Adwan et Malik al-Zariq, responsables du secteur Nord (basé à al-Sawara al-Zughra), ainsi que Srour Qandil, ingénieur principal des travaux de construction et de réhabilitation des zones sinistrées. Quant aux questions de sécurité, Hussam al-Tahan et Nizar al-Hariri (sécurité intérieure), Radwan al-Salamat (police criminelle), Omar al-Hariri (district de Mazraa) et Muhamed Ali (district de Shahba) dirigent les opérations avec la collaboration du vassal Suleiman Abd al-Baqi, chargé de regarder passer les voitures au checkpoint de al-Mtuneh.

Le compte facebook du gouvernorat permet depuis le mois d’août de suivre jour après jour les arrivées de convois humanitaires et commerciaux vers Suwayda, sans jamais que celui-ci ne fournisse d’images ou d’informations précises sur les modalités de leur distribution aux 180 000 Druzes déplacés hors de leurs 34 villages toujours occupés par les autorités centrales. A l’analyse des centaines de publications illustrées de photos, on constate en effet que près d’une cinquantaine d’ONG se sont mobilisées au bénéfice quasi exclusif des populations bédouines déplacées par les autorités vers la province voisine de Deraa, tandis que Mustafa al-Bakour et Abbas Suleiman recevaient systématiquement les représentants de ces organisations dans leur bureau en amont de leur déploiement. On constate également que le siège de cette autorité d’occupation se trouvait d’abord dans la ville de al-Mazraa, avant de se déplacer le 13 novembre dans l’ancien Centre Culturel Arabe situé entre les villages martyrs de Rdemet al-Liwa et Al-Sawara al-Zughra et rénové dans le courant du mois d’octobre.

Mais ce que le compte facebook du gouverneur al-Bakour démontre surtout avec une particulière clarté, c’est à la fois que la totalité des 34 villages occupés a bel et bien fait l’objet d’un pillage méthodique et d’une destruction systématique par le feu alors que les forces gouvernementales en avaient le contrôle, mais également que al-Bakour a pris en charge la « rénovation » entre novembre 2025 et mai 2026 de centaines de maisons en l’absence et sans le consentement de leurs propriétaires. Plus de 1000 photos montrent en effet des ouvriers procéder au nettoyage et à la restauration des maisons intégralement vidées de leur mobilier, et cela jusqu’au moindre petit objet, dans des villes absolument désertes. Cette rénovation consiste essentiellement dans le nettoyage partiel et la dissimulation des traces d’incendie sous plusieurs couches grossières de peinture blanche, ainsi que le remplacement de la totalité des portes, fenêtres, lavabos, cuvettes de toilettes, installations électriques, citernes d’eau, etc.

Le 21 juillet 2025, juste avant la fin des hostilités, le secteur occupé était jonché de corps calcinés ; deux mois après les massacres, le Croissant-Rouge syrien continuait de découvrir des corps en décomposition et des squelettes de civils dans les rues des villages occupés ; et, début mars 2026, des membres de la Sécurité générale ont pris des selfies avec un crâne humain dans le village de Taara. Il n’est donc pas exagéré de penser que certains des corps des plus de 125 personnes (selon les chiffres locaux) portées disparues à ce jour aient pu rester sur les lieux ou avoir été enterrés en secret et sans sépulture digne de ce nom, que ce soit à l’intérieur du gouvernorat ou à Deraa. C’est ce que suggèrent fortement plus de trente publications, portant sur plus de 40 corps, émanant du Centre d’identification des personnes disparues entre le 31 juillet 2025 et le 5 mars 2026. Néanmoins, les circonstances dans lesquelles des centaines de personnes ont été maltraitées ou tuées dans le nord et l’ouest de la province sont désormais impossibles à établir en raison de l’inaccessibilité et du « nettoyage » complet de la zone.

Ce blanchiment des crimes, sanctionné par les conventions internationales, notamment par les Principes de Pinheiro sur la Restitution des Logements et Propriétés des Réfugié-es et Personnes Déplacées, et qui a vaguement été critiqué dans les paragraphes 54, 142 et 187 du rapport de la Commission d'enquête indépendante de l'ONU, a été rendu possible grâce à la campagne « Suwayda : à nous et partie de nous » qui a récolté 14,6 millions de dollars lors d’une partie de charité organisée au milieu des ruines du village martyr de As-Sawara al-Kubra le 12 octobre 2025. Comble du cynisme, al-Bakour a ainsi mis en scène le financement de son projet d’altération des scènes de crimes en présence de tous les principaux acteurs des massacres du mois de juillet, y compris des responsables des tribus impliquées, et alors même que le comité d’enquête international sur les événements de juillet avait à peine commencé son travail dix jours plus tôt. La vidéo promotionnelle de l’événement annonçait la réhabilitation de pas moins de 20 000 maisons, 50 écoles, 40 centres municipaux et culturels. Huit jours plus tard, il accueillait dans son bureau l’architecte de son méga chantier, Srour Qandil, aimablement proposé par l’un des donateurs de sa campagne, Khaled Mahameed. Notons que le ministre de l’Energie, la Défense Civile (Casques Blancs) et le Croissant Rouge Syrien ont à eux trois fait don de plus de 5 millions de dollars, c’est dire s’ils avaient un intérêt dans ce projet.

Il apparait clairement sur les photos du service communication de al-Bakour que la Défense Civile, ainsi que des organisations comme Al-Raqi Company (Alep), E-Clean (Idleb), Fetih Vakfi (Istanbul) et St. Ephrem Patriarchal Development Committee (Damas) ont pris une part active dans cette action de nettoyage, cette dernière organisation intervenant dans le cadre du projet JERA financé par le Département d’Etat US. Les organisations Première Urgence et Rahma, ainsi que les agence onusiennes OCHA et UNICEF, ont quant à elles participé à la réhabilitation de bâtiments publics et d’infrastructures en zone occupée, c’est-à-dire sans le consentement éclairé des communautés locales, ce qui constitue pourtant une entorse aux principes fondateurs de l’action humanitaire. Quoi qu’il en soit, au mois de décembre 2025, al-Bakur publiait déjà plusieurs cartes des villages de As-Sawara al-Zughra, at-Tireh, Sami’, al-Mazraa et Umm Hartein, proclamant la réhabilitation de 291 maisons, auxquelles s'ajoutaient 421 maisons en travaux. En janvier, il annonçait que la construction des 170 maisons du village d'Umm Hartein était achevée, invitant les habitants à revenir à partir du 20 janvier.Cinq mois plus tard, le 31 mai 2025, il annonçait cette fois que 2558 maisons sur un total de 7144 maisons étaient entièrement réhabilitées, tandis que les 4586 restantes l’était à 40%. Ces chiffres improbables laissent entendre que les équipes de « rénovation » du gouverneur al-Bakour ont réhabilité plus de 13 maisons par jour. Il n’en faut certainement pas plus pour établir qu’il s’agit davantage d’une opération cosmétique que d’un projet sincère s’inscrivant dans un processus de justice réparatrice.

Au service de qui sont les nouvelles autorités ?

Al-Bakour a publié des centaines de messages – plusieurs par jour – sur les comptes de réseaux sociaux officiels, mais il semble avoir eu du mal à trouver des Druzes ayant survécu dans la zone occupée pour lui fournir des images destinées à sa campagne de communication. En effet, au cours des dix mois couverts par notre enquête, moins de dix publications montrent des Druzes bénéficiant de son aide, dont trois mettent en scène les deux mêmes familles – comprenant cinq personnes âgées – les 24 septembre, 2 février et 6 juin. Dans une vidéo, on voit que l’un d’entre eux, visiblement handicapé, a du mal à retenir ses larmes. Gêné, al-Bakour s’éloigne immédiatement avec son équipe, en lui tapotant la tête. D’autre part – et c’est là un autre fait intéressant qui ressort tant des communications d’al-Bakour que des images satellites de la région –, les autorités ont pris grand soin de répondre aux préoccupations des tribus de Suwayda et de réparer les torts causés par le déplacement forcé de milliers de leurs membres. En effet, on les voit constamment lors des distributions d’aide, ainsi que lors de nombreuses réunions avec al-Bakour lui-même dans son bureau. On constate qu’après avoir réinstallé les tribus dans des zones agricoles situées à la frontière entre les provinces de Deraa et de Suwayda, les autorités – avec l’aide de leurs sponsors qataris, saoudiens, turcs et jordaniens, ainsi que grâce à l’action caritative désintéressée d’une multitude d’ONG internationales (dont certaines affiliées aux gouvernements des États susmentionnés) – ont assuré la distribution quotidienne de colis alimentaires et d’articles non alimentaires, tout en veillant à l’installation de centrales solaires et de puits à proximité de leurs campements.

Il convient de noter qu’al-Bakour a alloué une partie des 14 millions de dollars à la réhabilitation d’environ 17 hameaux Bédouins situés dans la partie orientale de Suwayda et représentant officiellement quelque 50 000 personnes sur les 80 000 membres que comptent au total les tribus déplacées, le nombre total réel de résidents tribaux dans la province avant la chute du régime s’élevant à environ 33 000 personnes. Ces villages et leurs habitants, qui n’ont pas été directement touchés par les affrontements de juillet, avaient été détruits par Assad il y a dix ans après avoir servi de refuge et de tremplin pour les raids de l’État islamique entre septembre 2014 et mars 2015 : il s’agit des localités d’Al-Mqas al-Ash’ari, Abu Harat, Al-Fadiyin, Al-Asfar, Shanwan, Al-Mafatra, Ash’ab al-Janubi, Ash’ab al-Shamali, Al-Qasr, Marta al-Fares, Sabra ‘Alya, Rajm ad-Dawla, Tell Sa’ad, Bir al-Awra, Wadi al-Mbaashi, Al-Habbariya et Qaa al-Banaat. À titre d’exemple des efforts déployés en faveur de ces tribus, on peut citer le village d’al-Qasr, situé à l’est, où 150 familles ont été réinstallées dès le 17 septembre 2025.

Pour citer un autre exemple illustrant son engagement fort envers les tribus, le geste symbolique qui incarne le mieux l’approche d’al-Bakour en la matière est sans aucun doute sa participation à l’événement organisé le 16 décembre 2025 par le gangster Rakan al-Khudeir pour marquer le premier anniversaire de la chute d’Assad. Au cours de ces célébrations qui se sont déroulées à al-Mtalleh, le fief d’al-Khudeir – le même endroit d’où sont lancées toutes ses attaques contre les voyageurs sur la route reliant Suwayda à Damas –, al-Bakour a fièrement posé aux côtés des principaux artisans du massacre de juillet, devant un public composé en grande majorité de membres des tribus. Il est absolument essentiel de souligner ici que la solidarité avec la population civile bédouine est tout à fait légitime et louable, mais la présence d’al-Bakour à ce rassemblement révèle en réalité tout autre chose : sous prétexte d’aider les tribus à améliorer leurs conditions de vie, l’émissaire de Damas réaffirme en fait les alliances de longue date avec les chefs de groupes armés tribaux criminels – tels que l’Armée des tribus libres ou certaines factions des clans al-Shammar, al-Qahtan, Bani Hashem et al-Marsoumi – dont les crimes à Suwayda sont bien documentés et dont le désarmement aurait dû être exigé au même titre que celui des Druzes ou des Kurdes. Ces cheikhs bédouins sont tout aussi peu représentatifs des tribus de Suwayda que Mustafa al-Bakour est légitime pour organiser les affaires des Druzes.

Néanmoins, après le saccage et la destruction brutale de milliers de maisons, ainsi que le massacre perpétré contre les Druzes et les Chrétiens de Suwayda – dont beaucoup ont été sommairement exécutés, massacrés et immôlés à l’intérieur de ces mêmes maisons –, leur réhabilitation en l’absence de leurs propriétaires constitue en soi un acte de profanation. Face à une telle obscénité, la seule chose que l’on puisse encore légitimement attendre des druzes de Souwayda à l’égard d’al-Bakour est une répulsion semblable à celle que ressentent les survivants envers leurs bourreaux. Alors que le gouverneur affirme à plusieurs reprises, sous chaque publication montrant ses peintres à l’œuvre, que l’initiative « vise à permettre aux habitants de retourner chez eux en toute sécurité et dans la dignité », il convient de rappeler que lors d’une des rares occasions où des habitants ont demandé l’autorisation d’accéder à leurs terres pour sauver leurs récoltes – le 7 février 2026, à al-Mtuneh –, quatre agriculteurs ont été tués et deux autres blessés par des agents de la Sécurité générale postés dans le village. Même s’il est en tout état de cause possible que certains habitants reviennent une fois qu’il l’aura autorisé, le gouverneur de Suwayda ne doit pas croire qu’il regagnera la sympathie ou le pardon de ses administrés.

À Suwayda, la dignité n’est pas négociable.