La chronique Syrienne de Interstices-Fajawat, 26 décembre 2024

La chronique Syrienne de Interstices-Fajawat, 26 décembre 2024

CHRONIQUE REDIGEE EN COLLABORATION AVEC LE COLLECTIF/MEDIA « CONTRE ATTAQUE« 

Depuis que le régime d’Assad est tombé, tout va très vite.

Ahmed al-Shara’a (aka Al-Julani), le leader des rebelles de Hay’at Tahrir al-Shams (HTS) a nommé immédiatement un gouvernement transitoire formé à partir du Gouvernement de Salut Syrien qui préexistait à Idleb depuis 2017. Les ministres ne sont pas des militaires, mais des professionnels dans le domaine qui leur a été confié. Il ne s’agit clairement pas de progressistes, mais plutôt d’islamistes conservateurs. Pour autant, aucun changement constitutionnel ni aucune décision impliquant de grands changements de société sans la consultation et l’accord des Syriens n’a été prise à l’heure actuelle. A la fin de son mandat transitoire, le gouvernement intérimaire est en effet censé laisser la place à une conférence nationale représentative de toutes les factions et minorités Syriennes, pour la formation du futur nouvel Etat Syrien.

Shara’a a également nommé plusieurs chefs de guerre comme gouverneurs de province, ce qui n’est pas pour rassurer tout le monde, mais toutes les nominations ne sont pas faites et des réajustements sont en cours. A Suwayda, province du Sud habitée à plus de 90% par les Druzes, une minorité qu’on ne peut soupçonner de sympathies islamistes, un conseil régional représentant l’ensemble des factions locales a proposé l’investiture d’une femme au poste de gouverneur, ce qui est une première dans l’histoire du pays. Par ailleurs, une grande réunion des chefs de différentes factions armée s’est tenue à Damas en vue de s’accorder sur le désarmement de tous les groupes armés et l’intégration de leurs effectifs dans la future armée nationale, sur la base du volontariat. Shara’a a en effet annoncé la fin de la conscription obligatoire.

Au cours des deux dernières semaines, les réseaux sociaux ont déversé des informations contradictoires évoquant des actes de violence à l’encontre des minorités et des exécutions sommaires sur la côte à majorité Alaouite, mais rien de tout ça n’a eu lieu dans les zones libérées de l’ancien régime par les rebelles de HTS. A Tartus et Latakia, les Alaouites ont au contraire accueilli la chute du régime avec le même enthousiasme que partout ailleurs. Néanmoins, de nombreux comptes se présentant comme bien informés véhiculent quotidiennement de fausses informations et des images non datées et non sourcées pour légitimer et inciter des tensions inter-communautaires, alors que les autorités transitoires ont tout mis en œuvre pour qu’il n’y ait ni représailles ni actes de violence dirigées contre les minorités.

Des incidents ont eu lieu, et notamment l’incendie d’un sapin de Noël à Suqaylabiyah, dans la périphérie de Hama, acte dont les auteurs ont été arrêtés par HTS, qui s’est engagé à réparer les dégâts et a déclaré Noël fête officielle en Syrie. Les combattants étrangers, et notamment Ouïghurs, Tchétchènes et Kazakhs sont pointés du doigt et des manifestations se sont déroulées (sans incidents) pour demander leur désarmement et leur expulsion du pays. Ces manifestations interviennent une semaine après une manifestation au cœur de Damas en faveur de la laïcité, qui a rencontré une vague de critiques du fait que ses principaux organisateurs étaient des défenseurs du régime Assad avant sa chute, mais aussi du fait de l’absence criante de drapeaux de la révolution syrienne. La lutte nécessaire pour un nouveau régime qui garantisse la laïcité et la protection des minorités, y compris les athéistes, a été ainsi discréditée par cette récupération lamentable par des personnalités cherchant à se racheter auprès des Syriens. D’ailleurs, les polémiques autour de cette manifestation ont occulté une autre manifestation appelée à Homs par des groupes de femmes en faveur de la laïcité et de la protection des libertés.

Sur le plan de la politique internationale, la chorégraphie des délégations étrangères qui viennent chaque jour s’entretenir avec le nouvel homme fort de Syrie donne le tournis. Chacun semble vouloir poser ses conditions, demander son dû ou obtenir des garanties, tandis que la Turquie apparaît comme la grande gagnante de ce changement de régime. Elle s’est d’ailleurs empressée d’investir dans l’économie Syrienne, annonçant la réouverture prochaine de la ligne aérienne entre les deux pays ou encore le rétablissement du chemin de fer abandonné depuis 2012. On ne doute pas que ce regain d’intérêt pour la Syrie des Etats étrangers est motivée par l’appât du gain, dans la mesure ou Shara’a a annoncé la reconnexion du pays avec l’économie de marché. L’Allemagne, en plus d’être clairement favorable au génocide des Palestiniens, a été parmi les premiers Etats à suspendre les demandes d’asile des Syriens et à accourir auprès d’Erdogan pour le congratuler et nous rappeler combien il a été un partenaire de premier plan en termes de gestion migratoire… Rapaces.

De son côté, Israël continue d’occuper militairement des villages dans les provinces de Dera’a, Quneitra et du Damas rural : actuellement, près d’une trentaine de localités ont été annexées, impactant près de 50 000 résidents Syriens. Les responsables Israéliens se réjouissent ainsi d’avoir pris possession du Mont Hermon, qui représente 30% des ressources en eau de la Syrie et 40% de celles de la Jordanie. Alors que Shara’a évite prudemment de critiquer Israel, la population n’a pas attendu pour manifester son hostilité envers l’armée Israélienne, qui a ouvert le feu et blessé plusieurs personnes avant de se retirer de la localité de Al-Suwaisa (Quneitra). Les résidents du village Druze de Hader ont également déclaré publiquement leur refus d’être annexé par Israel, répondant par-là aux rumeurs et fake news propagées de concert par des sionistes et des islamistes accusant à tort les Druzes d’être pro-Israel.

Enfin, la question Kurde sera également déterminante, dépendant des décisions américaines et de l’issue des négociations en cours entre Shara’a, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), soutenues par les Etats-Unis, et l’administration autonome du Rojava. Le 14 décembre, la trêve dans les régions de Kobane et Manbij décidée deux jours plus tôt a été immédiatement violée par la Turquie, engendrant la riposte des FDS contre les milices pro-Turques de l’Armée Nationale Syrienne (ANS). Rappelons que si la guerre n’est pas terminée, la faute en incombe largement aux aspirations coloniales et impérialistes de Erdogan, qui n’est ni le libérateur, ni l’ami des Syriens. Les FDS quant à elles, sont constituées à plus de 60% d’Arabes Syriens, ce qui n’en fait pas une force Kurde comme certains le prétendent. La simplification des rapports de pouvoir et des caractéristiques ethnoculturelles des régions situées à l’Est de l’Euphrate sont en partie responsables de l’indifférence de nombreux Syriens à l’égard de ce qui s’y déroule actuellement, et donc d’une forme de déni vis-à-vis des crimes commis par les forces pro-Turques.

La situation reste donc extrêmement incertaine, même si nous sommes globalement confiants sur les évolutions à venir, car nombre d’initiatives populaires progressistes, démocratiques et laïques ont déjà été lancées et démontrent que la société Syrienne ne se laissera pas imposer une nouvelle dictature militaire, ni religieuse. Quoi qu’il puisse arriver dans les prochaines semaines, ce qui se passe depuis deux semaines en Syrie constitue une démonstration de résilience collective sans précédent.

Appel à toutes les forces progressives Syriennes !

Appel à toutes les forces progressives Syriennes !

En dehors des complices du régime de Assad et des populations civiles toujours prises pour cible dans le Nord et à l’Est de la Syrie, l’unanimité des Syriens sont heureux de la libération de la Syrie grâce à l’offensive des rebelles Syriens et du soutien de nombreuses communautés Syriennes qui n’attendaient qu’un signal pour participer à la libération.

Après 58 années d’une des dictatures les plus féroces, et non 13 ou 24 années comme le suggèrent les médias occidentaux, les Syriens avaient besoin d’au moins 48 heures pour respirer et partager leur infini bonheur, leurs cris, leur joie, mais également leurs pleurs de soulagement et de peine trop longtemps contenus.

Beaucoup à l’étranger n’ont pas respecté ce besoin, continuant à infantiliser les Syriens et à mépriser leurs aspirations démocratiques et laïques, en ne cessant depuis le début de l’offensive des rebelles (que nous refusons de réduire à Hayat Tahrir al-Sham, parce que des centaines d’autres factions se sont jointes à l’opération) de brandir devant nos visages la menace islamiste.

Nous n’avions pas besoin qu’on nous le dise. Nous avons été parmi les premiers à subir cette menace, qui était présente en nous durant des années, mais nous savons aussi que les groupes criminels jihadistes ne sont pas nés tous seuls. Ils sont nés du chaos produit par des décennies de colonisation, d’invasions armées et de bombardements aveugles.

Après avoir fait la fête, les forces progressistes Syriennes doivent désormais agir vite et ne pas se détendre trop tôt. Les menaces d’un retour de bâton réactionnaire et fondamentaliste sont réelles.

C’est pourquoi nous voulons partager quelques revendications essentielles avec vous, à diffuser largement au sein de TOUTES les communautés syriennes et à transmettre à ceux qui vont assurer la transition politique en Syrie.

Nous devons:

ARRET DES VIOLENCES

  • Mettre fin immédiatement à toute intervention militaire dans les zones d’Idleb, Alep, Raqqa, Deir Ez-Zor et Hasakeh et mettre en place des accords de cessez-le-feu entre les forces rebelles et les forces armées des YPG/SDF ;
  • Condamner et mettre fin définitivement aux bombardements d’Etats étrangers sur le sol Syrien;
  • Exiger la libération des territoires et des communautés civiles Syriennes otages des Etats voisins et de groupes armés servant leurs intérêts, et notamment d’Israel et de la Turquie dans les régions du Golan, de Quneitra, de l’Ouest de Damas, d’Idleb, d’Alep, de Raqqa et d’Hasakeh ;
  • Désarmer les combattants armés non-Syriens et leur demander de quitter le pays, de rentrer chez eux ou de faire une demande d’asile en Syrie, qui sera étudiée au regard d’enquêtes sérieuses réalisées sur les crimes commis par les groupes armés auxquels ils ont appartenu ;
  • Garantir l’accès au territoire Syrien aux ONG humanitaires et aux journalistes;

PROCESSUS DE JUSTICE REPARATRICE :

  • Archiver (et numériser) et analyser les archives des services de sécurité du régime Assad, puis les rendre consultables par les personnes concernées, afin de permettre le deuil et la réparation des crimes, ainsi que les poursuites à l’égard des auteurs de ces crimes ;
  • Protéger et permettre un plein accès aux listes de détenus et victimes du régime Assad aux familles de victimes à la recherche de personnes disparues ;
  • Lister les personnes complices de dénonciations calomnieuses et protéger leur identité afin d’empêcher la vengeance personnelle et garantir la mise en place de procédures judiciaires équitables, qui peuvent impliquer des modes de justice transformatrice et réparatrice, plutôt que punitive ;
  • Procéder à l’arrestation et au placement en détention dans des conditions humanitaires de tous les personnels de l’armée, de services de sécurité ou de milices armées soupçonnés d’avoir été impliqués directement dans la commission de crimes à l’égard de civils et de crimes de guerre ;
  • Empêcher toute humiliation ou exécution publique et engager des processus de justice qui respectent les conventions internationales contre la peine de mort ;
  • Permettre l’établissement de systèmes de règlement des conflits et de justice alternatifs, laissant le choix aux personnes justiciables de choisir sous quel système de justice ils souhaitent être jugés, tout en interdisant le recours à des peines impliquant des sévices corporels ou la peine de mort ;
  • Souscrire aux traités et conventions permettant la collaboration avec la Cour Internationale de Justice et le respect de ses décisions ;

TRANSITION POLITIQUE :

  • Empêcher la mise en place d’un régime politique fondé sur les appartenances religieuses ou ethniques, pour empêcher une division sectaire de la Syrie ;
  • Empêcher l’utilisation des symboles de groupes armés, ainsi que les drapeaux associés à Al-Qaeda et à l’Etat Islamique, ainsi que des autres groupes islamistes, dans les institutions publiques du nouveau régime politique ;
  • Organiser une transition politique vers un régime fédéral permettant la représentation égalitaire et non ségrégative des différentes communautés ethno-religieuses de la société Syrienne qui représentent au moins 1% de la société Syrienne : Arabes Sunnites, Arabes Chiites, Arabes Chrétiens, Druzes, Alaouites, Kurdes et Assyriens. Les communautés ethniques représentant moins de 1% de la population Syrienne doivent quant à elles bénéficier d’une représentation proportionnelle afin de faire respecter leurs identités spécifiques et les droits qui s’y rapportent : Turkmènes, Tcherkesses, Bédouins, Arméniens, Juifs Mizrahim, Yézides, Palestiniens, Romani, Araméens/Syriaques ;
  • Geler toute coopération avec un Etat voisin qui ne garantit pas la liberté totale aux populations appartenant à au moins l’une des communautés Syriennes citées précédemment ;
  • Rétablir pleinement et sans restriction les libertés politiques et religieuses, ainsi que la liberté d’association, la liberté de réunion, la liberté d’expression et la liberté de la presse ;
  • Garantir la liberté et la protection des droits des femmes et des minorités sexuelles ;

Sans l’application de toutes ces revendications, l’auto-détermination des Syriens n’est pas garantie et la résurgence de pouvoirs autoritaires est à craindre. Nous devons massivement nous mobiliser pour empêcher l’histoire de se répéter et les ambitions autocratiques ou réactionnaires de compromettre la révolution démocratique et laïque syrienne.

Aussi, nous devons annoncer haut et fort notre solidarité avec les peuples Palestiniens, Libanais et Kurdes face à l’oppression et aux violences injustifiées qu’ils subissent. Il ne s’agit pas de soutenir les groupes armés qui portent leur parole, mais d’envoyer un message clairs à nos peuples frères et aux civils qui ne méritent pas de subir les répercussions des guerres coloniales.

Nous ne voulons que la paix et la démocratie en Syrie et dans toute la région qui l’entoure.

Initiative Interstices-Fajawat