La Gauche radicale, la Guerre et l’Autodéfense

La Gauche radicale, la Guerre et l’Autodéfense

Cet article traite de la guerre et du rapport à la guerre des milieux de gauche radicale et anti autoritaires (GRAA) européens, ainsi que d’une partie des mouvements décoloniaux et indigénistes (DI). Son auteur s’inscrit dans une réflexion anti-autoritaire et internationaliste qui fait primer l’auto-défense populaire et les luttes pour l’auto-détermination sur les postulats théoriques souvent hors sol d’une classe moyenne radicalisée par la violence capitaliste, mais qui n’a le plus souvent aucune expérience empirique de la guerre et de ses enjeux.

Note introductive : derrière le sigle GRAA que j’ai choisi d’adopter se dessine une réalité plurielle complexe, faite de multiples mouvements dont la radicalité politique est très variable. Elle s’étend de la gauche des partis sociaux-démocrates et socialistes institutionnels jusqu’à l’extrême-gauche, voire au-delà de l’échiquier politique traditionnel calqué sur la représentation politique au sein des assemblées parlementaires classiques. Elle inclue donc les mouvements antiparlementaires et anarchistes qui situent leur réflexion et leur action en dehors de la politique politicienne et des enjeux de représentation. Précisons également que cette analyse inclue essentiellement les mouvements européens, dans lesquels ne sont pas inclus les mouvements balkaniques, caucasiens et plus généralement de l’ex-URSS, sauf si précisé expressément dans le texte.

Les guerres froides de la Gauche radicale

Depuis la fin du 19ème siècle, de vifs débats polarisent la GRAA européenne à chaque fois qu’une guerre éclate à moins de 1200 km de chez elle. Cela a été notamment le cas au moment de la première et de la seconde guerre mondiale, mais beaucoup moins lors des guerres des Balkans et de Tchétchénie dans les années 1990. Il semblerait que ces guerres-là n’étaient déjà plus considérées par la GRAA comme des luttes anticoloniales, et que la chute de l’URSS quelques mois plus tôt avait soudainement dépossédé les peuples en lutte pour leur auto-détermination du soutien de la gauche internationaliste. Par ailleurs, il semblerait que le logiciel idéologique de la GRAA n’a pas réussi à se mettre à jour pour appréhender la dimension religieuse et sectaire mobilisée depuis le milieu des années 1980 par les groupes armés en lutte contre la domination coloniale blanche et occidentale. En particulier, la GRAA ne semble pas avoir su analyser l’émergence du radicalisme islamiste comme le résultat combiné de la faillite du socialisme et du succès de la contre-insurrection au niveau global. Dès lors, on a vu cette GRAA progressivement sombrer dans la confusion politique et le campisme, soutenant ça et là des Etats et mouvements ultra-réactionnaires et autoritaires sous prétexte d’anti-impérialisme.  Précisions que l’impérialisme est généralement considéré par la GRAA – empêtrée dans le logiciel d’analyse binaire hérité de la guerre froide – comme unilatéral et exclusivement incarné par les Etats-Unis et ses « laquais » (Israël, membres de l’OTAN, etc.). Cette évolution s’est produite en parallèle de l’émergence de mouvements – intellectuels plus qu’activistes – décoloniaux portés par une gauche radicale issue de l’immigration et influencée à la fois par les sphères académiques étasuniennes et par l’humanitarisme post-colonial, qu’on qualifiera ici de « NGO’isme ». En France, ces derniers ajoutent à leur grille d’analyse les contradictions idéologiques spécifiques aux descendants de colonisés d’Algérie – pris entre nostalgie et fascination à l’égard du FLN de l’époque où Alger était encore la « Mecque des Révolutionnaires » (1960-1970) – et empêtrés dans les conflictualités identitaires propres à l’immigration post-coloniale. Leur idéologie se situe à la croisée de la gauche interventionniste et de ce que certains pourraient appeler le « socialisme islamique ».

Avant de poursuivre sur la question de la guerre, il convient de noter qu’au cours des trois dernières décennies la GRAA s’est nettement métamorphosée. En deçà même de la question de la guerre, elle s’est notamment beaucoup divisée sur les questions décoloniales, sur les identités de race et de genre, ainsi que sur l’attitude à adopter à l’égard de la religion en général et de l’islam en particulier. Sans essentialiser qui que ce soit en fonction de son affiliation politique, on peut néanmoins discerner les grandes tendances actuelles comme suit :

  • La Gauche radicale issue des partis socialistes et communistes traditionnels, ainsi que de la Nouvelle Gauche et de la Gauche Révolutionnaire, s’est en grande partie libéralisée et fait désormais davantage corps au sein de la gauche d’appareil, interventionniste, laïque et campiste par tradition ;
  • Les milieux antifascistes – globalement les héritiers de la gauche ouvriériste et maoïste – se sont répartis entre une tendance plus institutionnelle proche de la gauche interventionniste d’une part, et des réseaux décoloniaux et indigénistes d’autre part, les uns comme les autres ayant un intérêt assez limité pour les questions de genre et une vision de l’internationalisme particulièrement campiste. Si la première tendance peut adopter des positions laïques, la seconde fait preuve au contraire d’une certaine animosité à l’égard de la laïcité, perçue uniquement comme le paravent de l’islamophobie ;
  • Une partie conséquente des milieux anarchistes a pris le parti d’abandonner la critique de la religion et d’adopter une forme de neutralité vis-à-vis de l’islam politique, tout en se plongeant corps et âmes dans les controverses relatives aux identités de race et de genre, mais également aux enjeux liés à l’anti spécisme, à la psychophobie et au Sur les questions internationales et décoloniales, ces milieux sont le plus souvent déconnectés ou basiquement insurrectionistes; L’autre partie des Anarchistes, aujourd’hui minoritaire, a assimilé partiellement les enjeux liés aux questions de genre, mais est restée conservatrice sur les questions relatives à la race et à la religion, et également plus largement à la question décoloniale dans laquelle ses positions sont le plus souvent campistes et idéologiquement pacifistes, car ancrées dans un passé révolutionnaire révolu ;
  • Enfin, une dernière frange de la gauche radicale extra-parlementaire, que je qualifierai d’autonomes et internationalistes, issus d’une association entre anarchisme, communisme libertaire, situationnisme et maoïsme spontanéiste, semble être la seule à vraiment refuser le campisme et à embrasser les enjeux de race et de genre, tout en incluant pleinement des militants de gauche et anarchistes extra-européens dans ses mouvements ;

Revenons d’abord sur quelques-uns des conflits armés les plus impactants de ce dernier demi-siècle avant d’engager plus en avant la réflexion théorique sur la guerre en général, et l’auto-défense communautaire en particulier.

Liban et Syrie, années 1980

Contexte : À la suite du déclenchement de la guerre civile libanaise entre les chrétiens conservateurs et la gauche libanaise pro-Palestinienne en 1975, l’armée syrienne est entrée au Liban l’année suivante pour soutenir les phalangistes chrétiens et limiter la présence des combattants palestiniens de l’OLP. Le dictateur syrien Hafez al-Assad ne cachait pas son soutien au concept impérialiste de la « Grande Syrie », qui visait à unir la Syrie, le Liban et la Palestine. L’occupation syrienne du Liban a duré de 1976 à 2005.

Rappelons d’abord que les mouvement islamistes Islamic Jihad, Hezbollah et Hamas ont vu le jour entre 1982 et 1988 suite à la fin de la résistance armée de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), alors affaiblie politiquement et expulsée hors du Levant. Avant ces dates la lutte contre le colonialisme israélien – tête de pont de l’impérialisme occidental au Levant – était quasi exclusivement incarnée par les mouvements de gauche radicale réunis au sein de l’OLP, eux-mêmes soutenus par l’URSS depuis 1970. Pour la GRAA européenne, la grille de lecture était alors beaucoup plus simple, car suggérée par la vision binaire USA versus URSS et promue à travers le monde entier par des milliers de groupes armés révolutionnaires soutenus ou affiliés de près ou de loin à la Russie socialiste. Cette dernière était par ailleurs déjà bien implantée militairement en Syrie, où elle constituait depuis les années 1960 un partenaire privilégié du régime incarné par le parti Baas Arabe Socialiste de Salah Jedid puis Hafez al-Assad. C’est pourtant le régime de Hafez al-Assad – qu’on doit considérer comme un modèle abouti de national-socialisme arabe, donc de fascisme – qui a fini d’anéantir l’OLP avant de permettre à la République Islamique d’Iran de détourner la résistance à Israël de son objectif : la décolonisation de la Palestine. Rappelons que les deux objectifs du Hezbollah – qui n’est qu’une excroissance osseuse du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique – sont la « résistance contre l’occupation israélienne au Liban et l’instauration d’un État islamique ». On est donc très éloigné du programme de l’OLP. L’alliance entre la Syrie et l’Iran, scellée dans le marbre dès 1982 pour défaire leurs ennemis communs au Liban et en Iraq, a constitué à partir de là la clé de voûte d’un système de terreur politique qui a donné naissance aux premiers attentats-suicides islamistes – shiites – de l’histoire moderne et permettra exactement trente ans plus tard au fils Assad d’écraser l’insurrection populaire progressiste Syrienne de 2011. Cette alliance est incarnée parfaitement par l’association du Hezbollah et du Parti Social-Nationaliste Syrien, une milice d’extrême-droite Syrienne considérant la Palestine comme le « Sud occupé de la Grande Syrie » et dont l’une des membres Sana’a Mehaidli, 16 ans, est considérée comme la première femme à avoir commis un attentat-suicide (en 1985). Malgré cela la GRAA, à laquelle se sont ajoutés les Décoloniaux et Indigénistes (DI) à partir des années 2010, n’aura jamais cessé de considérer le régime d’Assad et les milices islamistes iraniennes – dans lesquelles il faut inclure le Hamas, qui n’existerait pas sans la Syrie et l’Iran – comme « l’axe de résistance » à l’impérialisme occidental. Cela démontre que la GRAA et les DI n’ont jamais compris que ce soi-disant « axe de résistance » a neutralisé politiquement l’OLP après avoir fait massacrer les réfugiés Palestiniens du camp de Tel al-Zaatar (1976) et assassiner des militants révolutionnaires proches de l’OLP tels que le socialiste druze Kamal Jumblatt (1977), avant de permettre à Israël de justifier continuellement le génocide des Palestiniens sous couvert de « lutte contre le terrorisme ». Le combat pour l’autodétermination du peuple Palestinien – cause éminemment de gauche – a en effet été indéfiniment compromise par le fascisme et la terreur Syro-iraniens.

Tchétchénie, années 1990

Contexte : À l’aube des années 1990, l’Empire russe a refusé d’être complètement démantelé en refusant le droit à l’autodétermination aux peuples du Caucase. En 1991, le leader indépendantiste tchétchène Dzhokhar Dudaev fut élu premier président de la République tchétchène d’Itchkérie, qu’il déclara immédiatement indépendante, provoquant une riposte militaire du Kremlin. Après l’échec d’une première opération de parachutage en 1991, le président russe Boris Eltsine lança une guerre à grande échelle en 1994.

Encore désorientée suite à la chute de l’URSS, la GRAA ne s’était pas mobilisée pour prendre fait et cause pour les indépendantistes Tchétchènes. Ces derniers – par leur caractère anti-impérialiste notamment – avaient pourtant beaucoup de traits en commun avec les républicains Irlandais de l’IRA ou les indépendantistes Basques de l’ETA, en faveur desquels la GRAA avait montré beaucoup plus d’engouement révolutionnaire au cours des deux décennies passées. Dans les deux premières années de la guerre de Tchétchénie, il y avait en effet un terreau favorable à une mobilisation anti-impérialiste à l’international, notamment lorsqu’on sait combien le système économique russe de l’époque incarnait le dépeçage capitaliste sous sa forme la plus agressive et la plus dérégulée. La moindre opportunité de lui infliger une défaite aurait dû être saisie par les forces de gauche, notamment quand on sait que l’un des principaux pipelines russes – baptisé cyniquement « Amitié » (Drujba) – traversait déjà la région pour venir alimenter l’Europe en pétrole. Hélas, dès 1995 l’indifférence internationale – excepté de la part des ONG de défense des droits humains, qu’on ne peut considérer comme des organisations politiques – a détourné les yeux de l’infiltration rapide des préceptes wahhabites qui, sous l’impulsion du jihadiste saoudien Ibn al-Khattab, a eu très rapidement raison de la cause indépendantiste Tchétchène. Comme évoqué plus haut, la GRAA se refusait alors purement et simplement – et se refuse encore trente ans plus tard – à considérer la Russie comme un Empire aux velléités expansionnistes (colonialistes). Au-delà, elle se refuse également à inclure la Russie dans la sphère d’influence du capitalisme mondialisé, alors même que Boris Eltsine avait libéralisé agressivement l’économie russe dès l’année suivant le démantèlement de l’URSS et que son successeur Vladimir Poutine a inscrit pleinement sa politique dans les logiques impérialistes de l’économie de marché, et cela dès sa prise de pouvoir en 1999.

Notons au passage que l’élimination des forces progressistes de l’intérieur du mouvement indépendantiste Tchétchène grâce à l’importation de militants salafistes – qu’il faut considérer pour ce qu’il est : un mouvement d’extrême-droite – ressemblait déjà fortement aux techniques contre-insurrectionnelles qu’on verrait se reproduire de nombreuses fois et dans plusieurs régions du globe au cours des décennies suivantes. Créée et/ou instrumentalisée par les puissances coloniales, cette radicalisation idéologique à droite ne présente que des avantages pour les Empires qui souhaitent avoir les mains libres pour écraser une région dont ils veulent obtenir ou garder le contrôle. Elle permet en effet de travestir la contre-insurrection en contre-terrorisme et de gagner ainsi en légitimité : il ne s’agit plus d’écraser une révolte populaire, mais d’éliminer des « fous dangereux » alliés à des « barbares fanatiques ».

Lors de la seconde offensive russe contre le peuple de Tchétchénie, orchestrée cette fois-ci par Poutine pour légitimer – sous couvert de lutte contre le terrorisme justement – sa prise de pouvoir, encore une fois la GRAA ne semblait toujours pas être radicalement opposée à l’impérialisme russe. Comme précisé plus haut, je n’inclue pas cette critique la GRAA des pays affectés directement par le totalitarisme poutinien, dont la gauche russe elle-même. Hélas le soutien de la GRAA russe envers les rebelles Tchétchènes, qui est venue seulement dans les années 2000 alors que ceux-ci s’étaient majoritairement radicalisés religieusement, n’était pas forcément beaucoup plus pertinent d’un point de vue anti-autoritaire : une partie des antifascistes de Russie par exemple – dans une dynamique hélas plus confuse que véritablement politique – exprimait alors son soutien envers la guérilla Tchétchène en posant sur des photos avec le doigt levé vers le ciel comme le font les moudjahidines. Notons qu’on peut y voir un avant-goût de ce qui se banalisera vingt ans plus tard avec le soutien d’une partie non négligeable de la GRAA envers des mouvements réactionnaires et islamistes levantins. On y reviendra plus tard. En tout état de cause, la critique du pouvoir autoritaire russe ne semblait toujours pas avoir fait son chemin dans la conscience de gauche européenne, tandis que la pensée décoloniale n’en était qu’à ses balbutiements de ce côté de l’Atlantique.

C’était il y a trente ans. On pourrait se dire que de l’eau a coulé sous les ponts, et qu’il fallait le temps de comprendre ce à quoi une société sous le joug de Poutine pouvait ressembler. Avançons donc un peu dans le temps pour voir ce qui a changé.

Ukraine, 2014

Contexte : En novembre 2013, un mouvement populaire de grande ampleur a vu le jour en Ukraine pour s’opposer à la corruption du gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch, ainsi qu’à sa décision de reporter la signature de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne au profit d’un accord commercial avec la Russie. L’occupation de la place de l’Indépendance à Kiev (Euromaïdan) par les manifestants s’est poursuivie jusqu’au 22 février 2014 et s’est terminée par une violente confrontation au cours de laquelle 120 personnes ont été tuées. Ianoukovitch a été contraint de démissionner, tandis que la Russie, qui soutenait la formation de groupes séparatistes armés dans l’est du pays, a lancé une intervention militaire à la suite de ce que Poutine avait qualifié de « coup d’État ».

Lorsque en 2014 la Russie a décidé d’annexer la Crimée puis une partie du Donbass, ce qui constituait un acte évident d’agression, nous n’avons pas lu beaucoup de textes enflammés de la part de la GRAA européenne pour dénoncer sa dimension éminemment coloniale. On ne se souvient pas par exemple que les activistes anti-autoritaires et désormais aussi décoloniaux – la notion de décolonialisme ayant finalement traversé l’océan en même temps que la Critical Race Theory et les identity politics – aient pris fait et cause pour les populations Tatares, Ukrainiennes, Biélorusses, Arméniennes, Juives et Karaïtes, quand bien-même celles-ci constituent des minorités dont l’assimilation forcée à la majorité ethnique russe n’allait pas de soi. Il est certain par ailleurs que la plupart de ceux qui publient leurs avis très tranchés sur la guerre en Ukraine depuis 2022 n’ont même pas connaissance de cette diversité ethnoculturelle et de la potentialité que celle-ci soit un terreau favorable à des luttes indigènes pour l’auto-détermination. Tout au plus, une partie des mouvements de GRAA ont été fascinés par le soulèvement du Maïdan qui a précédé l’invasion de la Crimée par les petits hommes verts de Poutine, celle-ci ayant coché toutes les cases de l’imaginaire insurrectionnel et révolutionnaire, tout en constituant un véritable laboratoire d’auto-organisation populaire de masse. Hélas, très rapidement la (re)prise en main patriotique du mouvement insurrectionnel d’une part et la déclaration de guerre russe de l’autre, ont eu raison de l’envoûtement de la GRAA. Quelques campagnes médiatiques bien orchestrées ont suffi à faire gagner la propagande de Poutine relative à la fascisation supposée de la société Ukrainienne : grâce à Russia Today – entre autres – l’Empereur de toutes les Russies devenait presque un leader de gauche, antifasciste et anti-impérialiste, tandis que l’ensemble du peuple Ukrainien était assimilé aux nationalistes des partis Pravyï sektor et Svoboda ou de l’unité paramilitaire Azov, qui a eux trois ne représentent pourtant guère plus de 30 000 membres et 892 élus sur les 43122 que comptait l’Ukraine en 2020, soit 2,07% des voix exprimées lors des élections régionales. La GRAA européenne, toujours aussi confuse et désorientée, cédait ainsi encore une fois au campisme pathologique qui la caractérise depuis la guerre froide. Depuis sa longue parade sur le tapis rouge du Hall Saint André au Kremlin en 1999, Poutine n’a jamais cessé d’avoir les mains libres. Pas que l’opposition de la gauche radicale européenne soit un facteur déterminant pour entraver l’expansionnisme des Empires, mais on a connu néanmoins une époque où elle savait mieux identifier – et soutenir – les luttes populaires de libération et les guérillas anti-impérialistes. Autrement dit, au moins dans le passé, le « campisme » de la gauche a profité aux mouvements populaires de gauche, progressistes et libérateurs, plutôt qu’aux tyrans oppressifs de droite.

Syrie, 2015

Contexte : Au pouvoir depuis 1970, le clan Assad dirigeait le pays d’une main de fer depuis 40 ans lorsque le peuple syrien, lassé de l’état d’urgence permanent et du manque de liberté, s’est soulevé en février 2011. Le soulèvement s’est déroulé en trois phases : la première (février-mars) réclamait principalement la levée de l’état d’urgence, la libération des prisonniers et des réformes politiques (revendications en faveur de la justice) ; la deuxième (mars-juin) a vu s’exprimer des revendications massives en faveur de la chute du régime et d’une transition démocratique ; la troisième (à la suite du massacre de Jisr al-Chougour le 12 juin), qui a conduit à la création de l’Armée syrienne libre et à la formation de groupes armés islamistes, a définitivement transformé la révolution démocratique en guerre civile.

Quand le régime national-socialiste Syrien a reçu le soutien militaire de l’Iran (2011) puis de la Russie (2015) pour atomiser la résistance du peuple syrien, la GRAA et les DI soit n’ont rien dit, soit ont applaudi cette alliance contre « l’impérialisme occidental », accusé d’être le seul responsable de l’islamisation de la rébellion et de l’expansion fulgurante de l’État Islamique. Encore une fois ce constat naïvement campiste a choisi d’ignorer ou de nier ce que tous les analystes avaient bien compris dès le mois de mai 2011 quand Assad a libéré des milliers d’islamistes de ses prisons : les grandes puissance ont toutes instrumentalisé les salafistes pour atomiser la résistance syrienne – dont celle du camp Palestinien de Yarmouk à Damas – de l’intérieur. La preuve en est qu’on a vu la Russie et les Etats-Unis se partager le ciel Syrien sous prétexte de « lutter contre le terrorisme » dés 2015, puis la Russie et Israël se mettre d’accord pour que la police militaire russe participe au « désarmement » du Sud de la Syrie en 2018 et enfin la Russie et la Turquie s’organiser pour établir un cordon sanitaire autour des islamistes de la poche d’Idleb après 2020. Et enfin et surtout, 2015 est l’année où les socialistes Kurdes du Nord-Est Syrien ont déclaré l’autonomie de la région tout en créant une armée au service des intérêts américains – les Forces Démocratiques Syriennes – sous prétexte de « lutter contre le terrorisme ». On a alors assisté à une subtile action américaine de soft power dissimulée derrière une action de hard power : le mouvement socialiste kurde a renoncé à incarner les aspirations révolutionnaires contre le régime d’Assad pour détourner ses moyens militaires contre le produit de l’impérialisme américain en Afghanistan et en Iraq, Al-Qaeda et son avatar l’État islamique. Ce compromis est particulièrement attristant quand on sait que l’insurrection syrienne contre Assad a commencé à Hasakeh. Il convient de noter que ce refus de s’enfoncer davantage dans la guerre civile et l’acceptation d’un compromis avec l’impérialisme occidental étaient principalement motivés par la nécessité pour toutes les communautés du nord-est de la Syrie d’assurer leur survie face à un ennemi génocidaire qui était alors pratiquement impossible à arrêter.

La GRAA n’a globalement pas su saisir les enjeux de la guerre civile syrienne et s’est généralement contentée de considérer le soulèvement de 2011 comme un complot de l’impérialisme occidental contre « l’axe de la résistance », tout en restant divisée sur la question du mouvement autonomiste kurde. Cela n’a pas empêché certains campistes de gauche – dans leur confusion totale – de soutenir à la fois le PYD socialiste et le Hezbollah islamiste, tout en justifiant les frappes aériennes russes en Syrie sous prétexte de lutter contre le « fascisme islamique soutenu par l’Occident » (sic). Contrairement à la GRAA, l’extrême droite ne s’est jamais trompée dans l’identification de ses amis et alliés : les régimes de Poutine et de Bachar al-Assad en font partie. De plus, aucun d’entre eux n’a jamais caché le fait qu’ils soutiennent l’extrême droite européenne, en particulier l’extrême-droite française. On connaît les liens entre Poutine et le Front National, mais on connaît beaucoup moins ceux établis par le même parti avec le régime des Assad depuis le milieu des années 1990. A l’époque celui qui devait devenir le financier occulte du Front National, Frédéric Châtillon, avait en effet commencé à instaurer des liens durables avec le ministre de la défense Syrien Mustafa Tlass, connu notamment pour avoir orchestré le massacre de 20 000 à 40 000 personnes à Hama en 1982. Ce crime de masse commis sous prétexte de mettre un coup d’arrêt à la rébellion des Frères Musulmans constitue un profond traumatisme dans la conscience collective Syrienne et explique en grande partie le soutien populaire massif des habitants de cette ville aux rebelles islamistes qui ont pris le pouvoir à Damas en 2024. Notons au passage que Mustafa Tlass, idéologiquement proche du Parti Social-Nationaliste Syrien évoqué plus haut, considère la Jordanie comme la « Syrie du Sud ». Quand on sait que près de la moitié de la population jordanienne est d’origine Palestinienne, ça en dit long sur la pensée colonialiste qui habite les partisans du clan Assad. Notons que le Groupe Union Défense (GUD) – l’un des groupuscules fascistes français les plus violents – fondé par le même Frédéric Châtillon évoqué juste avant n’a jamais cessé – par pur antisémitisme – de se prétendre soutien de la cause Palestinienne, tout en refusant aux Palestiniens toute liberté politique en dehors de la Palestine. Tout comme Assad et le Hezbollah.

Quoi qu’il en soit, en niant sans cesse la violence contre-insurrectionnelle du régime syrien, ainsi que celle des régimes russe et iranien, la gauche radicale et le DI — je n’inclus pas ici la plupart des anarchistes et des anti-autoritaires — se sont ainsi objectivement rangés du même côté que l’extrême droite qu’ils prétendent combattre.

Ukraine, 2022

Quand finalement Poutine a relancé l’invasion de l’Ukraine en mars 2022 – qui n’était pas le début de la guerre, rappelons-le, puisque celle-ci avait commencé huit ans plus tôt – il devenait soudainement plus difficile pour la GRAA de nier le caractère colonial et autoritaire de l’entreprise russe. Il est d’ailleurs révélateur que cette agression militaire mobilise plus de 12 000 mercenaires Tchétchènes inféodés au laquais de Poutine Ramzan Kadyrov – au sein des unités « Ahkmat » – tandis que l’Ukraine recrute de son côté de nombreux volontaires – et mercenaires – étrangers motivés par leur volonté de régler leurs comptes avec l’impérialisme russe. Parmi ces derniers, on retrouve d’ailleurs également un certain nombre de Tchétchènes, engagés notamment dans les unités Sheikh Mansour, Djokhar Doudayev et Khamzat Gelayev, incluant des combattants de Ajnad al-Kavkaz, un bataillon de jihadistes Tchétchènes connu pour sa participation à de nombreux crimes de guerre en Syrie. Dans les deux camps on retrouve également des Arabes Syriens ainsi que des Africains Arabes et Noirs, volontaires ou mercenaires pour les uns, recrues forcées pour les autres (notamment du côté russe). Ce que cet « internationalisme » révèle, c’est justement le continuum impérialiste qui amène les guerres coloniales à remobiliser systématiquement les fantômes et survivants des conflits antérieurs : il suffit alors de distinguer quel camp mobilise les victimes d’hier et lequel mobilise les anciens bourreaux pour savoir estimer sans trop risquer de se tromper lequel est l’agressé et lequel est l’agresseur. Précisons cependant que cette règle n’est pas mathématique d’une part, et que les victimes ne sont pas forcément des gens bien d’autre part. En tout état de cause, c’est faire preuve de beaucoup de mauvaise foi d’affirmer qu’en Ukraine la Russie ne serait pas en position d’agresseur, comme elle l’a été en Tchétchénie et en Syrie. L’extrémisme islamiste quant à lui n’est que l’une des conséquences de ces interventions et non la cause ; c’est ce que beaucoup de personnes à l’Ouest ont encore du mal à comprendre. Notons par ailleurs que l’une des toutes premières insurrections jihadistes – les mujahideen Afghans affiliés au parti Hezb-i-Islami – était le résultat de la guerre coloniale menée par la Russie en Afghanistan entre 1979 et 1989, avant que son alter-égo étasunien ne lui permette d’essaimer partout ailleurs dans le monde : Les djihadistes ont toujours été à la fois le produit et les « idiots utiles » de l’impérialisme. Il convient également de souligner que, depuis l’effondrement du socialisme, le djihadisme est le mouvement politique et religieux qui a le plus profité de la mondialisation.

Ce qui m’intéresse ici, c’est le fait que la guerre en Ukraine a attiré des milliers de combattants étrangers issus de régions touchées par l’impérialisme russe. Au-delà de cela, elle a suscité une mobilisation massive parmi ceux qui s’opposent au colonialisme et se solidarisent avec les peuples colonisés. Elle a ainsi mobilisé les réseaux de la GRAA locaux et étrangers plus que tout autre conflit au cours des trois dernières décennies. En effet, de nombreux militants politiques de gauche sont recrutés dans l’armée ukrainienne, s’engagent comme volontaires ou contribuent à aider et à soutenir tant les civils que les combattants sur les lignes de front. L’organisation de GRAA autochtone dont on entend le plus parler est Solidarity Collectives (SolCol), une initiative basée à Kiev qui coordonne les efforts de solidarité aux niveaux local et international depuis le début du conflit. Leur décision de participer pleinement à l’autodéfense communautaire de l’Ukraine – compte tenu de leur réalité et de leur véritable absence de choix en tant que peuples autochtones directement menacés par l’occupation et la colonisation russes – est politiquement courageuse dans un contexte où la guerre abolit toute liberté politique et suspend les droits démocratiques. De plus, leur choix de maintenir une position critique envers l’ordre établi et de ne pas se limiter à l’action humanitaire par souci de neutralité découle d’une force collective rendue possible par le soutien efficace qu’ils ont reçu de leurs camarades ukrainiens, biélorusses et russes exilés en Europe. Cette solidarité inébranlable contraste avec les attaques répétées de plusieurs factions de la GRAA en Europe qui, outre la production de textes verbeux visant à discréditer les actions de SolCol, sont allées jusqu’à exclure le collectif de rassemblements et d’événements prétendument internationalistes. Le collectif se voit ainsi empêché d’expliquer sa position et n’a même pas la possibilité de convaincre les autres du bien-fondé de ses actions. Ce qui frappe dans ce recours à la pratique du « call out » pour des raisons politiques, c’est qu’il suit la même logique que la lutte antiterroriste, annulant tout conflit et tout débat en ostracisant des individus ou des collectifs et en les qualifiant d’ennemis intérieurs ou d’agresseurs contre lesquels la communauté doit être protégée. Mais protégée de quoi ? De sa propre empathie ? Ce que cela révèle, c’est l’incapacité d’une grande partie de la GRAA contemporaine à affronter les contradictions politiques et à s’engager dans un conflit qui pourrait la forcer à sortir de sa zone de confort. Il convient d’ailleurs de noter que les hommes ukrainiens en âge de combattre n’ont pas le droit de quitter le territoire ukrainien ; l’exclusion de SolCol des forums politiques européens s’applique donc particulièrement aux femmes, qui souffrent déjà d’être colonisées parmi les colonisé-es. Tout cela pour quoi ? Parce que SolCol ne juge ni ne condamne ses camarades envoyés au front comme des traîtres à leur cause, et pire encore, leur fournit un équipement qui augmente légèrement leurs chances de survie. La GRAA préférerait que tous les hommes ukrainiens se cachent dans les forêts de Transcarpatie tandis que les femmes leur apportent des provisions à la tombée de la nuit et que leurs proches sont écrasés sous les bombes chez eux. Quelle belle image du maquis ! Quoi qu’il en soit, la GRAA semble n’avoir absolument aucune idée de ce que cela signifie de voir sa région natale frappée par 600 drones kamikazes par jour. Inutile de préciser que dans cette situation, on n’a pas vraiment le luxe d’écrire des textes remettant en cause la complicité présumée de SolCol avec l’OTAN. Mon cynisme s’arrête ici.

Inutile de multiplier les exemples pour affirmer que les milieux européens de la GRAA se trompent systématiquement lorsqu’il s’agit de soutenir les communautés autochtones qui luttent pour leur indépendance ou leur autonomie, ou simplement pour leur survie, surtout si leur combat ne respecte pas strictement les codes de la guérilla marxiste ou post-marxiste du XXe siècle — sans parler de l’anti-autoritarisme. Pire encore, cette gauche n’a cessé d’offrir à Poutine le même genre d’excuses qui ont permis à des dirigeants autoritaires et réactionnaires tels qu’Ali Khamenei, Hugo Chávez, Bachar al-Assad, Hassan Nasrallah, Ismaël Haniyeh ou, plus récemment, Ibrahim Traoré – ainsi qu’à d’autres despotes avant eux – de se faire passer pour des champions de l’anti-impérialisme sous prétexte qu’ils se déclarent ouvertement ennemis des États-Unis et du sionisme. Il convient de noter ici que ce raisonnement syllogistique – les ennemis de mes ennemis sont mes amis – est l’un des aspects de ce qu’on appelle le « campisme ». Ce raisonnement n’est ni de gauche ni de droite ; il est soit rouge-brun, soit simplement politiquement confus.

La Guerre: une définition

Je vous avais promis de parler de guerre et d’autodéfense communautaire après avoir fait un tour d’horizon des zones de guerre qui intéressent généralement la GRAA européenne, donc nous y voilà.

Comme disait l’autre « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cette définition ne peut être plus exacte, car elle dit toute l’incapacité de la part des États-Nations à résoudre les conflits sociaux par la médiation et la consultation populaire. La guerre, c’est cette violence armée qui émerge quand le dialogue a été rendu impossible. C’est donc au-delà même du conflit, c’est au contraire la négation ou l’abolition du conflit par ceux qui ne savent pas communiquer autrement que par la violence. Il faut noter que cela commence rarement par la mise à mort ciblée d’un dirigeant politique, mais plutôt par l’ouverture du feu sur des civils ou des militaires sans capacité décisionnaire. Et cette déclaration de guerre s’accompagne souvent d’un mouvement brusque voire inattendu de troupes à travers une ligne de démarcation séparant deux territoires en conflit ou à l’encontre d’une population refusant d’être oppressée. Donc une occupation par la force. Si l’opération militaire vise un territoire étranger, c’est une guerre. Si elle vise une population indigène, c’est soit un massacre soit de la contre-insurrection, le massacre pouvant accompagner une opération de contre-insurrection. Si la population ciblée résiste par les armes, c’est de l’autodéfense ou de la résistance. Et si cette résistance s’organise dans la durée et se militarise, cela devient une guerre civile. Enfin, si les groupes rebelles ainsi constitués reçoivent le soutien humain ou matériel d’un État étranger, ils deviennent des proxys ou des mercenaires, et leur combat perd sa légitimité. Si au contraire ils reçoivent le soutien de volontaires « civils » étrangers, ça reste de la solidarité internationale, cela y compris si les motivations et analyses de ces combattants étrangers sont confuses ou erronées.   

S’il s’agit à présent de distinguer un acte d’agression d’une riposte défensive, il n’est certainement pas nécessaire de tergiverser longuement pour déterminer si l’armée régulière d’un État est intervenue de sa propre initiative sur le territoire d’un autre État ou contre une communauté autochtone sur son propre territoire. Il s’agit alors d’une guerre d’agression. Si, en revanche, cette armée est intervenue pour protéger une communauté gravement menacée par des groupes armés ou par l’armée régulière de son pays de résidence, et ce à la demande de cette communauté — et donc non de sa propre initiative —, il est alors difficile de parler d’agression, mais on peut parler d’ingérence. Enfin, si l’armée régulière d’un État défend son territoire contre l’intervention de l’armée d’un autre État — et sans envahir le territoire de cet État en question —, cela constitue alors une riposte qui peut être considérée comme légitime. La question n’est pas de savoir qui a raison ou tort, ni de distinguer le bien du mal, car aucune guerre n’est juste ; il s’agit simplement d’établir qui est l’agresseur et qui est la victime. Et il ne s’agit certainement pas de déterminer si la victime a provoqué l’agresseur, car cela reviendrait à donner du crédit à la rhétorique de ce dernier. Enfin, une intervention armée ne peut se justifier au seul motif d’une « provocation » si cette « provocation » ne prend pas la forme d’un acte préalable d’agression armée violente. Le cas ukrainien aide à illustrer ce point : le soulèvement de Maïdan contre les élites pro-russes d’Ukraine, ou même le désir de séparatisme parmi les Russophones de l’est de l’Ukraine, ne constituent en aucun cas des motifs légitimes pour justifier l’intervention militaire russe en Ukraine. Si ces communautés avaient été la cible de violences ethniques dirigées contre elles par d’autres communautés en Ukraine ou par l’État ukrainien, la question se poserait différemment. Mais ce n’est pas le cas.

Quoi qu’il en soit, du point de vue de la GRAA – qui est animée par un ethos pacifiste et antimilitariste –, il est toujours nécessaire de condamner la guerre, quelles que soient ses motivations. En revanche, il semble tout à fait inapproprié de porter un jugement sur les actes d’autodéfense des populations directement touchées par ces guerres, en particulier si le territoire où elles vivent a été la cible d’une agression extérieure. On peut mépriser les nations et les frontières, mais cela ne change rien au fait que les peuples qu’elles renferment sont liés à leur territoire par des liens d’interdépendance qui transcendent la simple question de l’État-nation.

Participation à l’effort de guerre ou autodéfense communautaire ?

Une fois qu’on s’est accordé sur ces définitions somme toute élémentaires, on peut aborder la question de l’autodéfense communautaire et de l’autodétermination, mais aussi du pacifisme. Les exemples Ukrainien et Syrien détaillés ci-dessus seront utiles pour illustrer mon propos. Les deux peuples sont unis par le sort similaire qu’ils ont subi, d’abord du fait qu’ils se sont insurgés au début des années 2010 contre la corruption et le totalitarisme du système politique qui régissait leur vie quotidienne depuis des décennies, ensuite parce que le conflit social a été aboli par le déclenchement d’opérations militaires dont ils ont été les principales cibles. Brutalement, les Ukrainiens et les Syriens se sont réveillé un matin avec le bombardement puis l’invasion armée de zones résidentielles civiles. Enfin, les uns comme les autres ont été tués grâce à l’utilisation de moyens militaires russes, la Russie intervenant exclusivement pour défendre ses intérêts géostratégiques et économiques. A ce stade, l’analyse est simple du point de vue des populations ciblées : leur communauté est prise pour cible, leur monde risque d’être rayé de la carte et tout ce qui fait leur vie peut être anéanti du jour au lendemain. Face à ce « danger de mort » les notions même de choix ou de consentement sont immédiatement abolies par l’intervention des armes.

Est-ce réellement le pacifisme qui anime les détracteurs des « anarchistes en guerre », ou plutôt leur refus de soutenir la résistance armée et l’autodéfense communautaire si celles-ci n’entrent pas strictement dans les cadres fantasmés de la guérilla révolutionnaire ? Auraient-ils harcelé de la même manière les combattants de la colonne Durutti et du POUM durant la guerre d’Espagne contre les fascistes espagnols ? Osent-ils s’en prendre au mouvement socialiste-libertaire kurde engagé sur plusieurs fronts contre les fascistes turcs et les islamistes Syriens et Iraqiens ? Si la critique de ces mouvements est légitime – et salutaire pour casser les mythes et fantasmes propagandistes qui les façonnent – on doit reconnaître que celle-ci ne se fonde pas tant sur des points politiques ou tactiques précis que sur des considérations très générales et simplistes : le fait de prendre les armes reviendrait à faire preuve de militarisme, tandis que le fait de rejoindre l’armée reviendrait automatiquement à soutenir un camp, voire la guerre elle-même. On peut certes penser ce qu’on veut de la révolution sociale espagnole de 1936 ou du projet révolutionnaire du Rojava, comme on peut penser ce que l’on veut des positions politiques de SolCol, il n’en est pas moins que les uns comme les autres étaient ou sont indistinctement menacés d’extinction par l’expansion du fascisme. Dans ce cas, il n’est plus question d’être pour ou contre la guerre, mais de se battre ou de mourir en tant que communauté humaine d’une part, et en tant que collectif politique de l’autre. Ce point est extrêmement important, parce qu’il met le doigt sur le problème fondamental qui divise la GRAA au-delà même des clivages entre violence et non-violence ou entre liberté et autorité : le clivage entre individualisme/libertarisme et communisme/collectivisme. La posture individualiste ne défend que le déserteur, tandis que la position collectiviste défend aussi le combattant. La seconde conçoit l’action individuelle comme dépendante de son impact sur le collectif, tandis que la première est par essence libertarienne : elle ne prend en considération que la préservation d’un soi déconnecté de l’autre et ne conçoit l’action collective que comme une addition de décisions égoïstes. L’abstention/désertion peut fonctionner face à un opposant qui veut l’emporter sur vous par les urnes, mais pas face à un ennemi dont la victoire signifie votre écrasement ou votre élimination physique par la force. L’abstention/désertion est une option dans l’empire du choix et de la démocratie, pas dans l’empire de la coercition et de la tyrannie. Prenons un exemple plus familier pour ces faux pacifistes de la GRAA européenne : les manifestations. Tant que la police n’attaque pas la manifestation, on peut bien défendre la posture non-violente de son choix, mais dès qu’elle fait usage de la force sur les militants radicaux de la première ligne, quelle est la réaction la plus appropriée ou la plus attendue de la part de ces derniers ? La fuite ou la défense collective ? Il est certain que la quasi unanimité de ceux qui font des diatribes enflammées contre le soi-disant militarisme de SolCol font aussi l’éloge de l’autodéfense populaire en manifestation. Par conséquent cela démontre bien que la posture pacifiste et non-violente, favorisant la soumission ou la fuite par rapport à la résistance, tient du privilège de ceux qui ne subissent pas la violence.

Ce texte n’a pas pour objectif de légitimer ou de délégitimer l’une ou l’autre lutte indigène, mais de pointer les contradictions et les incohérences dans le discours de ceux qui, parmi la GRAA et les DI, croient pouvoir juger et condamner les uns ou les autres depuis le canapé de leur centre social situé au cœur de l’Italie de Meloni, la France de Macron ou l’Allemagne de Merz. Avant toute considération théorique, il faut d’abord être en capacité d’analyser les rapports de force en jeux, mais aussi quelles parties au conflit – ici je parle des peuples, pas des Etats – sont en position d’agresseurs ou en position de victimes. Et si l’on n’a jamais connu la guerre, il vaut mieux sans doute se taire et exprimer sa solidarité envers les populations victimes et colonisées, plutôt que de perdre du temps à écrire des pamphlets pour les affaiblir. Vous avez le choix de vous taire, les indigènes n’ont pas le choix que de trouver les moyens de se défendre et de survivre qui sont à leur disposition. On peut soutenir à la fois les déserteurs et les résistants quand on est à 1200 kilomètres de là, mais on ne peut pas choisir d’être pris ou non dans la guerre quand on est au kilomètre zéro.

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Séjour exploratoire dans une Ukraine en guerre

Séjour exploratoire dans une Ukraine en guerre

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Je me suis rendu en Ukraine en avril 2024. L’objectif de ce premier séjour était de rencontrer des acteurs locaux issus des communautés concernées afin de mieux comprendre le contexte général de l’invasion russe de l’Ukraine, ainsi que l’état d’esprit de la population locale, mais aussi de voir ce qu’il se fait en termes d’initiatives populaires de solidarité et d’analyser leurs besoins. 

J’étais déjà allé en Ukraine, mais il y a bien longtemps, sur ma route pour la Russie où je me rendais presque chaque année pendant douze ans. C’était avant Maïdan et avant la guerre. Je parle russe et j’avais des liens depuis plusieurs années avec des militants politiques libertaires originaires de Belarus et de Russie, qui luttent contre le totalitarisme de l’Etat russe et son impérialisme sur ses frontières extérieures. Depuis le déclenchement de l’offensive de 2022, j’obtenais des bribes d’information critique par mes contacts de la région, mais pour être tout à fait sincère la compréhension des enjeux échappait et échappe toujours largement aux sociétés européennes, militants politiques compris. Bien que je connaisse très bien la réalité sociale et la géopolitique de la région, ayant également travaillé pendant des années auprès de la communauté des réfugiés Tchétchènes, ce que cette guerre implique restait néanmoins une devinette. Comprendre, c’est se rendre sur place.

Avril 2024, je prends le bus pour Varsovie, puis le train pour Kyiv. Deux contacts sur place m’avaient écrit que j’étais le bienvenu.

Kyiv, projet « BeSt »

D’abord, je retrouve Petro*, Slava*, Kira* et Matviy* (* noms d’emprunt). dans un atelier situé derrière un bâtiment délabré du district Shevchenko de Kyiv. Beaucoup d’autres visages défileront dans le petit local au cours de mon court séjour, mais mes échanges seront essentiellement avec ce quatuor-là.

Ce ne sont pas des militants. Pour eux l’organisation politique semble être un jeu de représentations sectaire et une perte d’énergie, qu’ils laissent simplement à d’autres. Au commencement de l’invasion russe, Petro était menuisier et artiste vidéo, Kira avait ouvert un salon de beauté, Slava était coiffeur et musicien, Matviy était designer graphique. L’impérialisme russe a interrompu brutalement leurs projets et ils se sont retrouvés à Kyiv par la nécessité et le hasard des rencontres, et parce que leur volonté de résister au colonialisme russe et d’être solidaires de leurs amis partis se battre les a amené à se greffer à un projet commun. Petro travaille sur l’élaboration d’appareils et de systèmes électroniques qui aideront les combattants à résister et survivre sur le front. Matviy prête la main sur les travaux manuels nécessaires au fonctionnement du projet, tandis que Slava contribue au travail d’ingénierie informatique. D’autres personnes prêtent leur aide sur des menus travaux ou de l’apport logistique.

Seul Matviy a vécu l’expérience de Maïdan (soulèvement populaire de 2014), et pour lui le récit commence à ce moment-là. Pour les autres, ça ne joue pas un rôle crucial dans ce qu’il se passe aujourd’hui. Le « problème russe » est beaucoup plus ancien, quelque part il a toujours existé. Slava semble le plus attaché à son identité ukrainienne, qu’il sépare strictement de l’identité russe : pour lui, ce sont deux mondes qui ont peu en commun. Il légitime le nationalisme ukrainien, qu’il oppose aux formes européennes du nationalisme qu’il qualifie de fascistes. Pour lui le nationalisme ukrainien n’a pas pour intention ou pour objectif d’opprimer les minorités de race et de genre, tandis que le nazisme serait un mal européen qui ne peut pas être transposé en Ukraine. Comme le reste du groupe, il a des amis migrants et des amis queer, fréquente les scènes musicales alternatives et ne ressent pas de mépris pour les militants antifascistes qu’il évoque à plusieurs reprises comme une composante de la société parmi d’autres toutes aussi légitimes. Quand on l’écoute, son nationalisme semble compatible avec la démocratie, ainsi que l’ouverture sur le monde et sur l’Europe. L’identité ukrainienne se définirait simplement par un attachement à la culture propre au peuple ukrainien et par sa très forte volonté d’autodétermination. Slava explique que cette spécificité se résume par le mot ukrainien « VOLYA », qui est un mélange des notions de liberté, de volonté et de désir.

Pour l’ensemble du groupe la résistance est une évidence, et ceux qui s’y soustraient mettent en danger la liberté de tous. A défaut d’être sur le front à se battre, ils s’organisent pour apporter un soutien logistique aux combattants et une aide humanitaire aux laissés-pour-compte des régions impactées directement par les bombardements russes. C’est leur contribution en attendant d’être appelés au front. Le jour où ça arrivera, ils disent qu’ils iront sans rechigner et malgré la peur qui les habite. Matviy est le plus hésitant, il est moins zélé et ne croit pas que son implication individuelle en tant que soldat changerait le cours de la guerre, qui dépend plutôt des technologies et de la puissance des moyens non-humains employés, donc de décisions politiques qui nous dépassent. Il pense être plus utile sans arme, dans des tâches logistiques ou de construction d’infrastructures. Slava l’encourage à se former au pilotage des drones, pour rester à distance des combats directs et parce que leur usage s’est largement banalisé dans le cadre de cette guerre. Puisque les alliés de l’Ukraine ne leur livrent pas les armes nécessaires à une riposte déterminante, les drones tueurs viennent remplacer les roquettes et missiles. Du front reviennent des images sur fond musical montrant comment ces petits engins téléguidés larguent des obus et grenades directement sur la tête des soldats ennemis. C’est le nouveau paradigme de la guerre moderne : des centaines de drones sont ainsi fabriqués quotidiennement par des civils et envoyés aux soldats sur le front. Et comme ces derniers sont encore trop peu formés à leur emploi, la contribution de pilotes expérimentés est appréciée.

Pour autant, depuis que les volontaires doivent intégrer l’armée régulière ukrainienne, leur spécialisation n’est pas prise en compte lors de leur arrivée sur le front, et mes interlocuteurs critiquent cet amateurisme de la part d’un état-major militaire arriéré. Ils m’expliquent que c’est différent avec le bataillon Azov, qui offre plus de marge de manœuvre. Néanmoins, Slava déplore un déficit d’engagement de la jeunesse ukrainienne, qui s’est habituée déjà à cette guerre de position loin à l’Est du pays et continue de vivre une vie normale. Il n’est pas très optimiste et dit qu’il n’y pas d’autre choix que de libérer toute l’Ukraine et d’apporter la guerre à Moscou, sinon quoi la Russie ne cessera jamais d’écraser ses voisins. Le colonialisme russe est une constante à laquelle il faut définitivement mettre un terme : pour Slava et les Ukrainiens, c’est donc la liberté ou la mort. Et dans les propos de Slava, on sent de la rancœur envers la société russe, qu’il accuse de ne pas se donner les moyens nécessaires pour mettre fin à la dictature de Poutine et à la guerre. S’ils étaient véritablement horrifiés par cette guerre fratricide, ils se soulèveraient et prendraient les armes contre le gouvernement. Il ne veut pas savoir ce qu’il se passe dans la tête des Russes, qu’il considère comme une masse aliénée qui accepte son sort et envoie des milliers de ses hommes se faire massacrer sans rien faire pour l’empêcher. Le gouvernement ukrainien affirme qu’environ 180 000 soldats russes auraient été tués depuis le 24 février 2022, tandis que le nombre de soldats ukrainiens tués serait de 31 000.

Là où Matviy et Slava expriment chacun à leur manière une aspiration morale et une forme de blessure intérieure faite de colère ou de désillusion légitimes, Petro semble plus pragmatique, attaché à faire ce qui doit être fait, sans forcément se laisser trop affecter. C’est en tout cas ce que son flegme renvoie. Le fait qu’il a grandi dans une famille de militaires contribue peut-être à cette rationalité. Pendant les quelques jours où je suis dans leur atelier, il est toujours actif, fait fonctionner des imprimantes 3D, soude et fixe ensemble des pièces aux formes improbables. Quand je commence mon entretien avec lui, il peine à décrire son activité et préfère lancer la discussion sur l’absence de soutien militaire étranger : « Où sont les F16 ? ». Il décrit ensuite le sentiment d’abandon et d’impuissance collective de tout un peuple qui regarde tomber les missiles sans rien pouvoir y faire, puisqu’il n’y a aucun armement en mesure d’empêcher ces bombes d’atterrir sur les villes ukrainiennes. Ce constat rejoint celui de beaucoup d’Ukrainiens qui se décrivent comme des « zhduny », en référence à la célèbre sculpture réalisée pour l’hôpital de Leiden (Pays-Bas) par l’artiste Margriet van Breevoort, c’est-à-dire comme des « patients ordinaires qui attendent calmement le diagnostic dans la salle d’attente de leur médecin en espérant que tout ira pour le mieux ». Et pendant ce temps, l’armée ukrainienne perd du terrain.

A quelques pas de là, Kira a monté son projet artistique et humanitaire : elle crée toutes sortes de pièces d’art à partir d’objets trouvés dans les ruines ou ramassés çà et là, et qui aident à financer les efforts du collectif ainsi que des actions d’aide aux populations situées juste derrière la ligne de front. Elle se rend également en Europe pour des expositions et des événements informatifs, en lien avec un collectif de réalisateurs indépendants, « Free Filmers », et un fond de soutien pour l’Ukraine, « Medychka Fundraiser ». Je rencontre d’ailleurs brièvement Sashko, réalisateur du collectif Free Filmers originaire de Mariupol. Il m’accorde un entretien au cours duquel il me décrit leurs différentes actions : la diffusion de leurs films et la sensibilisation à l’Ouest, le soutien aux communautés rroms déplacées en Zaporizhia, la réhabilitation de maisons derrière la ligne de front et l’envoi de matériel médical aux combattants. Il me dresse très pragmatiquement et efficacement la liste des besoins humanitaires, expliquant au passage que les ONG internationales sont souvent hors-sol et inadaptées par rapport à la réalité de ces besoins. L’entretien est bref, Sashko éludant mes questions par rapport à son analyse personnelle, qu’il considère trop abstraites. Je le comprends : dans ce contexte on n’a pas forcément envie de se perdre dans des circonvolutions théoriques. Malheureusement, on n’aura pas le temps non plus de discuter davantage avec Kira de sa vision des choses, mais c’est grâce à elle que j’entre en lien avec des habitants de Kherson. Slava me convainc d’y aller pour « comprendre vraiment », mais aussi parce qu’il pense que je dois expérimenter cette peur pour savoir comment je me situe dans le contexte de la guerre. Il dit que c’est comme une « pilule de dégrisement ».

KYIV, « SOLIDARITY COLLECTIVES »

Avant de quitter Kyiv, je rencontre aussi des membres d’un autre réseau actif dans la résistance à l’impérialisme russe, Collectifs Solidarité. Hébergés dans les locaux d’une fondation situés dans le district de Solomyansk, le collectif affiche une identité politique clairement située à la gauche radicale, donc anarchiste, communiste libertaire et antifasciste. Ils fournissent de l’équipement, des véhicules et du matériel médical aux combattants libertaires sur le front, ainsi que des drones d’attaque commandés en pièces détachées et assemblées sur place.  Bien connectés avec des réseaux de soutiens politiques de gauche européens et internationaux, leur organisation logistique a été mise en place dès le début de l’invasion russe, avant de changer d’appellation en juillet 2022. Ils sont en liens avec nombre de combattants libertaires répartis dans différents bataillons de la ligne de front, mais organisent également des missions humanitaires dans différentes localités situées dans les zones désoccupées.

Le 19 avril, je retrouve une trentaine de militants sur la colline de Shekavitsya pour planter des chênes en mémoire de trois combattants internationalistes tués le 19 avril 2023 lors de la bataille de Bakhmut, Dmitry Petrov, Finbar Cafferkey et Cooper Andrew. Parmi les personnes présentes se trouvent d’autres combattants libertaires temporairement rentrés du front. Le père de Dmitry partage son ressenti et sa reconnaissance par téléphone, le moment est humble et convivial.

Finbar Cafferkey
Dmitry Petrov
Cooper Andrew

L’un des membres actifs de Collectifs Solidarité, Serguey, m’accorde un entretien quelques heures avant mon train pour Kherson. Il me décrit l’énorme travail de solidarité mis sur pieds depuis deux ans, ainsi que son analyse de la situation actuelle. Avant la guerre, il animait un média politique antifasciste et sait combien la vie et la liberté de militants comme lui, mais également d’une frange conséquente de la population ukrainienne, seraient gravement menacées dans le cadre d’une occupation de l’Ukraine par l’armée russe. Il estime avoir peu de chance de survivre à une occupation militaire russe. Internationaliste, égalitaire et pacifiste, Serguey n’a pas renoncé à ses principes, mais admet volontiers avoir changé l’ordre de ses priorités : les luttes sociales et divisions politiques d’hier ont été partiellement mises entre parenthèses à cause de l’agression russe. Lui et son entourage n’ont pas eu d’autres choix en effet que de concilier leurs valeurs et la réalité de la guerre, en participant à la résistance armée d’une part, et en soutenant l’armée régulière d’autre part, quitte à se résigner à la militarisation des esprits que cela implique.

Pour autant, le choix de soutenir en priorité les camarades libertaires transcrit une volonté de ne pas céder aux logiques nationalistes et à participer à « l’effort de guerre » sans renoncer à son antifascisme. Il admet la prédominance d’une pensée réactionnaire dans la société ukrainienne, mais estime qu’une capitulation de l’Ukraine, que Poutine présenterait comme une victoire, entraînerait une droitisation nettement plus accrue, ainsi qu’un effondrement complet du tissu social et un mise en péril des milieux progressistes. A ce stade la lassitude face à la guerre a déjà gagné la société ukrainienne et si Serguey reste optimiste néanmoins, c’est parce qu’il n’exclue pas un revirement de situation, qui ne dépend malheureusement que de décisions politiques qui le dépassent, et notamment de la livraison d’armements en mesure de faire reculer l’agresseur russe.

En remontant les grandes arcades de Kyiv jusqu’à la gare, je continue de regarder avec une certaine perplexité les affiches publicitaires qui, tout le long des trottoirs, font la promotion de régiments et de matériels militaires : « Gloire aux forces armées de l’Ukraine (ЗСУ) », « La mort de l’ennemi commence avec nous : fais partie de la grande histoire », « Service de Sécurité (СБУ) : Ensemble pour la victoire ! », « Protégez les vôtres, rejoignez les forces armées de l’Ukraine », « Une Kyiv inébranlable pour un peuple invaincu ». Mourir pour le pays où on est né n’a jamais fait sens pour moi. Mourir pour ses idées, peut-être, mais la Nation n’est pas une idée. La liberté et la justice sociale le sont bien davantage. Mais au fond de moi je crois que si on peut et on doit absolument être pacifiste pour empêcher toute guerre de commencer, il est bien insensé (et tardif) de maintenir cette position une fois que la guerre est arrivée sur le seuil de ta porte. Les pacifistes et les campistes qui, depuis leurs fauteuils en Europe, émettent des jugements sur les libertaires qui résistent à l’invasion russe, semblent avoir oublié que l’auto-défense est au fondement des principes de l’autonomie politique. Et quand bien-même les puissances occidentales soutiennent le gouvernement Ukrainien, cela ne signifie en rien que l’autodéfense populaire devient complice de leurs impérialismes : les combattants côté ukrainien ne participent pas à une guerre de conquête au nom de l’Etat ukrainien, mais à une guerre de libération au nom du peuple. La lutte contre l’impérialisme commence par le fait d’empêcher la colonisation là où elle s’exerce par la force des armes. Ensuite, une fois la menace militaire écartée, on aura tout le loisir de se concentrer sur la lutte contre le capitalisme, contre la corruption et contre l’autoritarisme de l’Etat. Et là non plus, hélas, ce n’est pas certain qu’on puisse réussir sans armes…

KHERSON, VILLE DERRIERE LE FRONT

Dans le train qui m’amène à Kherson, toutes ces réflexions tournent dans mon esprit : nationalisme, militarisation, drones… Je suis venu parce que j’avais besoin d’entendre de la bouche des concernés ce qu’ils en pensent, saisir mieux les enjeux, préciser mon positionnement. Pendant ce trajet de nuit (9 heures), je partage ma cabine avec une vieille dame et un officier des forces spéciales. Il me donne son numéro et me dit de le contacter si j’ai un problème à Kherson. Je l’accepte par politesse, sans intention de donner suite à sa proposition d’aide, d’autant plus qu’il a spontanément et sans me demander scanné mon numéro dans une application pour vérifier si je n’étais pas signalé par les autorités. Après une escale de quatre heures à Mykolaiv, je reprends le train pour une heure trente de plus. A Kherson, la descente du train se fait entre deux épais murs de sables et sous le regard de plusieurs militaires lourdement armés. Immédiatement, la sirène d’alerte aériennese déclenche et deux fortes explosions retentissent. Sur la place de la gare, puis tout au long du chemin vers l’hôtel où je retrouve mon contact, les immeubles sont mutilés, éventrés, leurs fenêtres éclatées ou recouvertes de planches de bois, et les rues sont parsemées de trous d’obus comblés avec du sables et des gravats. Régulièrement, une détonation secoue la ville sans qu’on ne puisse estimer à quelle distance le missile est tombé. Je ressens immédiatement cette terrible sensation dans mon épine dorsale, comme si une menace persistante était suspendue juste derrière moi et me poussait à quitter au plus vite l’espace public.

Je suis hébergé dans ce qui semble être le dernier hôtel de la ville. Il a bien pris un drone et une roquette, mais il est debout près du marché central. J’y retrouve un autre Serguey, qui gère à la fois l’hôtel hébergeant essentiellement des déplacés internes (IDPs) et apporte une aide humanitaire ici ou là, où il y a des besoins. Après m’avoir demandé ce que je suis venu concrètement faire ici, il me trimbale dans sa camionnette au cours de ses missions d’approvisionnement en haut potable. Il va chercher de l’eau dans le nord de la ville, auprès d’une énorme église investie par l’ONG chrétienne américaine « The Samaritan Purse » dans le quartier Tavrichesk, puis l’amène à l’Est de la ville, dans le quartier de Sklotarne, où un bâtiment héberge des distributions alimentaires sous l’égide du « Programme Alimentaire Mondial » (WFP). Sur la route, il me décrit les différents missiles et roquettes qui tombent sur la ville : bombes téléguidées « KAB » de 500 kg, bombes larguées « FAB » de 500 kg, roquettes sol-sol « GRAD » de 122 mm. Chaque jour l’armée russe envoie également des drones kamikazes, les Shahed-136 brevetés en Iran puis produits en Russie sous le nom Gueran-2, s’écraser sur des civils ou des véhicules en mouvement. Serguey me montre un cratère laissé par une roquette dans le bitume : « Tu vois ça, c’est tombé il y a trois jours. Si on était passé à ce moment-là, on serait deux corps morts ».

Pendant mon court séjour sur place, je vis avec une angoisse permanente, et surtout je comprends que les immeubles ne me protègent pas. Ici rien ni personne n’est protégé, et l’armée russe pilonne sans viser spécifiquement des infrastructures militaires. Une vingtaine de villages de la rive droite sont la cible quotidienne des missiles russes, mais aussi régulièrement la périphérie et le centre de Kherson. Chaque jour, des habitations sont détruites et des civils blessés ou tués. Le 26 avril, ce sont deux écoles qui sont pulvérisées. Je suis l’actualité locale sur plusieurs canaux Telegram : @suspilnekherson, @kherson_monitoring, @kherson_non_fake et @hueviyherson. Chaque déclenchement de sirène et chaque bombardement est signalé sur ces fils d’information, et régulièrement des images provenant des deux rives du fleuve y sont diffusées. De l’autre côté, les soldats des deux camps s’affrontent dans une guerre de tranchée qui n’a rien laissé des villages qui s’y trouvaient. Durant mon séjour, l’armée ukrainienne reprend Krinky, mais les images de là-bas ne montrent qu’une langue de terre brûlée et parsemée de trous d’obus et de ruines.

Je ne m’approche pas à moins de 350 mètres du Dniepr, ce qui est déjà trop près. Les troupes russes sont en face, à 5 kilomètres de là, au niveau du village d’Olechky. Plus on se rapproche du fleuve, plus les rues prennent des airs de ville fantôme : j’ai la sensation d’être dans le jeu vidéo postapocalyptique Fallout, ou alors à Tchernobyl. Le calme est terrifiant, et les rues sont désertes. Néanmoins, dans ce no mans land régulièrement un vieillard descend en direction du fleuve avec un sac de courses ou désherbe les pelouses et trottoirs de la ville morte. Quand les détonations des combats et des bombardements ne se font pas entendre les oiseaux et les chiens semblent s’accorder pour combler le silence. La nuit surtout, alors que les bombardements s’intensifient, c’est comme si des centaines de chiens aboyaient entre deux détonations. Mais les humains, eux, sont silencieux. Kherson, c’était 360 000 habitants avant la guerre. Aujourd’hui, plus des deux tiers sont partis.

Par l’entremise de Serguey je rencontre Igor, qui a monté une ONG locale appelée « Forts parce que libres » (@strong_because_free). Leurs locaux occupent le rez-de-chaussée de deux immeubles dans le quartier de Korabelnyi. Igor travaillait dans le bâtiment en Pologne avant la guerre. En juillet 2023, il a mis sur pieds son association qui aujourd’hui fait un travail considérable : évacuation des zones bombardées, assistance aux familles dont les maisons ont été endommagées par des explosions, assistance aux personnes âgées et invalides, assistance aux animaux victimes de guerre, assistance aux familles dont les maisons ont été inondées à la suite de l’explosion de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, distribution de déjeuners quotidiens et de pain, distribution de médicaments, vêtements, produits d’hygiène, activités et classes pour les enfants… En collaboration avec le « Centre chrétien de Saint-Martin » et « Save Ukraine », ils bénéficient d’un minibus et d’un 4×4 aux vitres blindées, avec lesquels ils foncent régulièrement sur les zones directement impactées par les bombardements pour évacuer des habitants, et notamment des vieillards, qui sont restés piégés sous le feu ennemi. Le 4×4 a déjà souffert plusieurs impacts, et notamment la perforation de la vitre côté conducteur.

Malgré le rythme effréné de ses journées et les sollicitations permanentes par téléphone, Igor prend le temps de me montrer leurs locaux. J’y ai un aperçu de l’ampleur du travail réalisé en un an et du dynamisme de leur équipe, qui est en train de trier des dizaines de sacs de vêtements à mon arrivée. Il m’amène ensuite à un petit café que sa compagne vient d’ouvrir sur l’avenue à proximité des locaux de l’association. Malgré le contexte, malgré la pression, je suis accueilli cordialement. Mais Igor me confie qu’il est épuisé, et qu’ils auraient besoin de beaucoup plus de volontaires pour réaliser tout ce qu’ils voudraient. Il m’explique aussi qu’il a du vivre caché sous l’occupation russe, et que la perspective de leur retour est une angoisse pour tout le monde.

Je suis raccompagné à l’hôtel dans le 4×4 aux vitres blindées. Après une nouvelle nuit au son des explosions, Serguey me raccompagne à la gare routière. Avant mon départ, des policiers et des militaires vérifient mon identité et le contenu de mon téléphone. L’un des officiers m’explique longuement que ce serait plus pertinent de me signaler aux autorités locales et de proposer mon aide comme volontaire humanitaire par leur biais. Deux jours plus tôt, les mêmes autorités m’avaient pourtant répondu qu’elles préféraient ne pas recourir à des volontaires étrangers, pour des questions de sécurité et de responsabilité en cas d’incident.

Après une escale à Odessa, où les sirènes retentissent aussi à mon arrivée, je repars dans la nuit pour Bucharest. Fin de l’expédition. Maintenant, il me faudra redescendre et traiter toutes ces informations, et réfléchir à la suite.

Quelques notes historiques sur deux figures souvent mentionnées de l’indépendance ukrainienne.

Le panthéon national ukrainien est constitué de deux figures contradictoires : Stepan Bandera (1909-1959) et Nestor Makhno (1888-1934).

La rhétorique propagandiste poutinienne utilise l’histoire complexe de l’Ukraine pour essentialiser les Ukrainiens, notamment en les accusant d’être globalement sympathisants du nazisme. Au delà du fait que ce raccourci est totalement diffamatoire et grotesque, il s’appuie sur le fait que les nationalistes se sont nettement imposés face aux progressistes et libertaires au lendemain de la répression violente de la révolte démocratique de 2014. C’était notamment le cas des mouvements « Svoboda » et « Secteur Droit », dont l’implication dans le soulèvement du Maïdan a été globalement saluée par les forces antigouvernementales. Les deux partis ultra-nationalistes se réclament fièrement de l’héritage de Stepan Bandera. Pour nombre de patriotes Ukrainiens, si Bandera a été amené à collaborer avec les nazis entre 1934 et 1943, on ne peut que le comprendre dans le contexte de la lutte d’émancipation face à l’impérialisme russe (soviétique), responsable de la mort de millions d’ukrainiens entre 1929 et 1933 (dékoulakisation et holodomor). Cette analyse, si elle explique les motivations antisoviétiques de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens de Bandera (OUN-B), nie néanmoins l’implication de ses combattants dans le massacre de milliers de civils polonais et juifs à Lviv en 1941 (environ 8000 morts). Les versions sur cette participation de l’OUN aux pogroms divergent, Bandera ayant été arrêté par les Allemands à la veille des massacres et assigné à résidence à Berlin, avant d’être envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen en janvier 1942. Deux de ses frères sont tués à Auschwitz en septembre de la même année, alors que les nationalistes ukrainiens ouvrent un nouveau front contre l’occupant Allemand, en plus de celui contre l’occupant soviétique. Malgré le négationnisme des nationalistes ukrainiens, un certain nombre de documents attestent de la responsabilité de Bandera dans la planification et l’approbation des massacres anti-juifs et anti-polonais. Il n’est donc pas question de réhabiliter Bandera sous prétexte d’opposer la propagande russe. Quoi qu’il en soit, l’influence des ultranationalistes sur le paysage politique ukrainien actuel doit être précisée : au-delà des factions ultranationalistes « Svoboda » et « Secteur droit » souvent mentionnées (elles revendiquent environ 25 000 membres et ont remporté environ 6 % des voix lors des élections de 2014 et 2019), le nationalisme, le conservatisme, le traditionalisme, le fondamentalisme religieux et l’anticommunisme restent forts au sein de la plupart des autres partis politiques, ainsi que dans la société ukrainienne. Cela ne signifie pas pour autant que l’Ukraine soit plus nationaliste ou conservatrice que la Pologne, la Hongrie, l’Italie ou la Russie…

S’il fallait se choisir un héros populaire, ce serait certainement beaucoup plus intéressant de creuser l’héritage de Nestor Makhno. Entre 1917 et 1921, Nestor Makhno, mais aussi Maria Nikiforova (qui est moins connues sans doute parce qu’elle était une femme) ont mené des milliers de paysans ukrainiens dans leur insurrection armée contre l’impérialisme russe (monarchiste, puis bolchévique). Dans les zones libérées par l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, libertaire et anarchiste, près de 7 millions d’Ukrainiens ont connu temporairement un système politique communaliste sans Etat. Les « armées vertes » et noires ont regroupé jusqu’à 100 000 combattants dans une lutte acharnée contre les réquisitions et le pillages des ressources agraires ukrainiennes par les armées d’occupation autro-allemandes, « blanches » et russes, puis contre la dictature bolchévique. Accusées à tort d’antisémitisme, ce qui a été récusé par un certain nombre d’historiens et n’est attesté par aucun document historique, le mouvement Makhnoviste a finalement été écrasé dans le sang par les bolchéviques, qui ont ensuite appliqué une répression implacable envers l’ensemble de la population et de la paysannerie ukrainienne. Aujourd’hui la ville qui était le centre névralgique de la Makhnovchina, Houliaïpole, est situé derrière la ligne de front après avoir été occupé par l’armée russe pendant moins d’une semaine en mars 2022 et avant de subir les bombardements constants depuis.

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

L’opposition très opportuniste du libéral-nationaliste Navalny

L’opposition très opportuniste du libéral-nationaliste Navalny

Nota Bene : cet article a été rédigé en 2021, soit avant la mort en détention d’Alexey Navalny (2024)

À partir de 2009, une nouvelle figure de l’opposition a émergé en Russie, attirant l’attention par sa position ferme contre la corruption : Alexeï Navalny. Voici un bref aperçu de la carrière d’un homme ambitieux dont la réputation de libéral ne correspond pas tout à fait à la substance de son idéologie.

S’il est une chose qui unit les russes, c’est bien leur aversion chronique pour la corruption. La culture populaire, les humoristes, le cinéma et la chanson, moquent et critiquent ouvertement la corruption de la part de la police, comme de la part des oligarques et des hauts fonctionnaires (tchinovniki), mais également à tous les niveaux de la société russe : leurs manifestations les plus répandues sont le paiement de pots-de-vin (vzyatki) aux policiers de la route pour des infractions souvent fictives ou encore ceux payés – souvent en nature – aux enseignants et formateurs pour obtenir son diplôme. Les humoristes accrédités par le Kremlin eux-mêmes ne se privent pas de moquer Vladimir Poutine lui-même, devant un public souvent constitué des plus gros complices et bénéficiaires de son système de corruption. Ils sont les nouveaux « fous du roi ».

La vie sociale russe est en effet gangrenée par la corruption, et les promesses d’y mettre un terme sont le cheval de bataille de tout opposant au pouvoir, y compris les opposants de papier tels que Jirinovskiy, célèbre leader populiste ultra conservateur qui ne manque pas de défrayer régulièrement la chronique en moquant les inconsistances du pouvoir en place, mais n’a jamais été physiquement inquiété pour ses prises de positions publiques, qui participent de cette illusion de pluralité que Poutine a veillé à préserver depuis qu’il a été couronné tsar de toutes les Russies.

A partir de 2009, l’opposition russe voit apparaître un nouvel opposant, qui se fait connaître par ses positions farouchement opposées à la corruption : Alexeï Navalny, qui est alors conseiller du gouverneur de Kyrov. Au cours de la décennie suivante il va incarner la seule opposition crédible à Poutine et se présenter successivement aux élections municipales à Moscou et aux élections présidentielles, tout en répondant à de multiples convocations judiciaires visant à briser sa détermination.

Si l’on devait comparer Navalny à d’autres leaders politiques farouchement opposés à la corruption (tant qu’ils sont dans l’opposition), on pourrait se référer aux voisins ukrainiens Petro Porochenko, Ioulia Timochenko ou Vitaly Klitschko. Tous trois ont brigué le pouvoir en promettant de mettre fin à la corruption endémique, entourés de cette aura de probité qui entoure les tribuns populistes s’opposant à la dictature, puis se sont à leur tour perdu dans les méandres de l’ambition et de l’affairisme.

Un fond politique conservateur

Un bref coup d’oeil sur le programme de Navalny suffit à comprendre que sa politique s’inspire des doctrines ultralibérales qui depuis les années 1970 promeuvent l’individualisme et la concurrence en démolissant la protection sociale et les services publics partout où elles s’imposent par la force. Navalny s’inscrit ainsi dans la droite ligne de Thatcher, Reagan ou Sarkozy, et son programme politique est exactement le même que Macron : promesse de croissance, privatisations, généralisation de l’auto-entreprise et exonérations fiscales pour les petites entreprises, pari technologique, libéralisation des transports, augmentation des budgets et effectifs militaires, régionalisation et décentralisation de l’administration…

Il n’y a rien de novateur ni de progressiste dans l’approche de Navalny, qui ne fait que reproduire les préceptes qui n’ont cessé de mettre à genoux les populations soumises aux drastiques  préconisations de l’économie de marché (via l’Organisation Mondiale du Commerce, la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International) partout ailleurs dans le monde. Au delà de ses aspirations néolibérales, Navalny est aussi un nationaliste. Le réalisme russe ne manquera pas de nous dire qu’il faut être nationaliste (ou juste patriote, comme on préfère) pour emporter le cœur des russes. Ce n’est pas entièrement faux. Mais c’est aussi ce qui condamne la société russe à être indéfiniment rattrapée par ses démons réactionnaires (ou racisme, homophobie, islamophobie et antisémitisme ont pignon sur rue). Navalny ne se cache d’ailleurs pas d’avoir cofondé en 2007 le mouvement « Narod » (trad. : Le peuple), dont les principes et valeurs sont profondément ancrées à l’extrême-droite. Son programme politique intègre la lutte contre l’immigration et il n’hésite pas dans ses discours à assimiler les étrangers au crime. Régulièrement, il relativise le danger de l’extrême-droite et du nationalisme en Russie, affirmant les mêmes positions que Vladimir Poutine à l’égard de la Crimée ou du Caucase, régions à majorité musulmane. Ayant tissé des alliances multiples avec des ultranationalistes et participant fièrement à la « marche russe » annuelle, il défend le concept de « renouveau national », parle de « trahison nationale », « d’unité organique du passé » et de « civilisation russe », plébiscite l’expulsion des étrangers « qui ne respectent pas nos lois et traditions » et l’obligation de visa pour les ressortissants de l’ex-URSS (uniquement les pays d’Asie Centrale, dont les ressortissants sont les principales victimes du racisme en Russie). A ce titre, dans un article paru sur son blog en 2008, il qualifie de métèques (tchutchmeki) les travailleurs immigrés, estimant qu’on pouvait comprendre les violences de skinheads à leur égard lorsqu’on les « entend au petit matin frapper avec des masses sur du métal avec un rugissement infernal ». Navalny n’hésite pas non plus à publier sur son journal des articles insultant les juifs et les ressortissants des pays d’Asie Centrale et du Caucase. Enfin, dans son programme Navalny prône également la dépénalisation de l’Article 282 du code pénal punissant « l’incitation à la haine ou à la discrimination, ainsi que l’atteinte à la dignité humaine », se prononce pour l’amnistie des soldats russes impliqués dans la guerre en Tchétchénie et défend le port d’arme généralisé au nom de la « légitime défense ».

Une popularité dans la diaspora de « russes blancs »

Navalny a quitté le parti social-libéral Yabloko en 2007 en raison de ses accointances avec la droite nationaliste. Pourtant, celles et ceux qui descendent dans la rue aujourd’hui hors de Russie pour sa libération et contre le pouvoir de Poutine, étaient majoritairement des électeurs de Yabloko au cours des élections de la dernière décennie. Aujourd’hui, le ras-le-bol vis-à-vis du statu quo autoritaire instauré par Poutine au détriment de la majorité du peuple russe – et des intérêts d’une petite bourgeoisie sans opportunités -, ainsi que l’efficacité de la communication de Navalny, ont contribué à ce que les libéraux russes se rangent derrière ce nouveau « héraut de la démocratie ». Depuis plusieurs années maintenant, la chaîne youtube de Navalny diffuse à tours de bras de brillants reportages sur le « système Poutine », fustigeant la corruption et la violence du régime en se fondant sur des investigations rigoureuses et difficilement contestables : les faits sont les faits. Navalny fait ce que personne n’a osé faire, parce que la vérité en Russie coûte la vie de celles et ceux qui la verbalisent. De nombreux opposants ont ainsi été assassinés au cours des vingt dernières années : Anna Politkovskaya, Natalya Estemirova, Stanislas Markelov, Anastasia Babourova, Boris Nemtsov, Alexandre Litvinenko, Paul Klebnikov, Sergueï Magnitski, Sergueï Iouchenko, Mikhaïl Beket, etc. D’autres, tels que Sergueï Oudaltsov ou les militants anarchistes condamnés dans le cadre de l’affaire « Réseau » et du démantèlement du réseau social « Narodnaya Samooborona » (tr. autodéfense populaire), ont été torturés et/ou sont détenus en camps de travail pour avoir supposément voulu porter atteinte à la sûreté de l’Etat. Navalny lui-même a été empoisonné, comme Vladimir Kara-Murza, Viktor Iouchtchenko, Alexandre Litvinenko ou Sergueï Skripal avant lui…

En Europe, et notamment en France, une partie importante de la diaspora russe est issue d’une certaine classe bourgeoise voire aristocratique – les « russes blancs » – qui se sont réfugiés en France pour fuir la Révolution russe puis le stalinisme à partir de 1917 (estimés alors à 400 000 en France, dont 150 000 en région parisienne). Sur l’une des pages Facebook de cette diaspora, « Russkie v Parizhe » (tr. russes à Paris), constituée de 40 000 membres, on peut ainsi trouver toutes sortes de publications sur la « belle-vie parisienne », faite de luxe et de standing, de bons plans resto et sorties culturelles, des annonces de location et de jobs, mais aussi des échanges et commentaires assez parlants sur la manière dont cette diaspora se perçoit dans la société française, et à fortiori dans la société contemporaine. On y critique notamment l’insécurité et la saleté, on y fustige l’immigration et les mouvements sociaux, les problèmes de transports ou la bureaucratie française (et russe), tout ce qui fait finalement le terreau des idées d’un Navalny…

Autant dire que dans les cercles familiaux et les cercles mondains de cette élite en exil, la révolution n’est pas très considérée, et encore moins les idées révolutionnaires de gauche. On leur préfère souvent des entrepreneurs libéraux au look de jeune premier, comme Nemtsov ou Navalny justement, voire des escrocs romantiques et gentlemen cambrioleurs libertariens comme Piotr Pavlenski (plutôt prédateur sexuel que romantique pour sa part) ou Edouard Limonov, ancien fondateur du mouvement rouge-brun « National Bolchévique », qui tient plus de la performance artistique, provocatrice et iconoclaste, que du projet politique. L’impudence populiste de ces « provocateurs » suscite naturellement l’admiration et l’adhésion de cette diaspora qui méprise de manière épidermique le pouvoir austère et la vulgarité de Poutine, qui s’est construit dans le sillage de l’ex-URSS en recyclant les hauts fonctionnaires du régime soviétique. L’esprit libéral, voire libertarien, est celui qui anime ces dissidents de papier, essentiellement séduits par le mirage esthétique de la libre-entreprise, qui permettrait à plus ou moins brève échéance de se construire et d’investir les acquis obtenus en Europe dans leur pays d’origine, sans être confrontés à la mafia et l’intraitable bureaucratie policière de Poutine.

Une intelligence du monde binaire

Cette mentalité toute acquise à un changement de pouvoir initié depuis les réseaux sociaux, naïvement réformiste et profondément hostile à toute forme de violence révolutionnaire, s’est prise à rêver à un monde où le Bien l’emporterait naturellement sur le Mal. Si l’on adhère à cette représentation binaire et candide du monde, qui ne remet jamais en question le capitalisme en tant que système d’oppression, il n’est pas surprenant qu’on se retrouve à soutenir un Navalny ou un Porochenko du seul fait qu’ils incarnent la seule opposition – visible car démonstrative – à Poutine, et qu’on en arrive à ignorer les conséquences possibles de ce choix « par défaut » : la perpétuation du système qui les a produit et promu. Navalny est évidemment soutenu par toutes les grandes démocraties occidentales, celle d’Emmanuel Macron en tête. De fait, ils sont alliés. Macron ou Poutine, est-ce réellement un choix ?

Et le peuple russe, dont une partie conséquente pense que Poutine n’est pas responsable des problèmes sociaux qui gangrènent le pays – et vote pour lui, au delà du trucage réel des élections visant à gonfler le « taux de consentement » -, rêve néanmoins de changement, rejetant la faute sur une oligarchie de businessmen et de hauts fonctionnaires que personne ne prendra le risque de désigner nommément, alors même que celui qui y regarde de près se rendra compte assez aisément qu’il s’agit pour la plupart de proches du président ou de leurs hommes de paille. Pas besoin des vidéos autopromotionnelles de Navalny pour s’en apercevoir.

Le ras-le-bol et le chaos social endémique envoie de plus en plus de russes dans la rue lorsque des appels à manifester se diffusent sur les réseaux sociaux, entraînant une répression policières massive (3500 arrestations ce samedi 23 janvier 2021, dont une majorité à Moscou et Saint-Pétersbourg) et des condamnations judiciaires extrêmement lourdes. Pourtant, on reste loin du renversement espéré, et tant que ces mouvements de révolte resterons épidermiques, le pouvoir de Poutine ne chancellera pas. Il se fonde sur l’expérience d’un appareil répressif vieux de 100 ans maintenant. Navalny au pouvoir ne ferait que changer les toitures et repeindre les façades, mais les fondements et piliers resteraient les mêmes…

Des dissident russes en exil, réfugiés politiques – et non des étudiants biens sous tous rapports de la diaspora -, ont tenté avec humour de rendre visible ce jeu de dupes lors du rassemblement pour Navalny à Bruxelles. Les jeunes libéraux leur ont crié “Honte à vous !” : https://mobile.twitter.com/pepel_klaasa/status/1353004265489498112?s=09

Pour la pluralité et la critique politique sous le régime de Navalny, c’est mal parti…

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Les Tchétchènes, entre extermination, exil et antiterrorisme (à traduire)

Les Tchétchènes, entre extermination, exil et antiterrorisme (à traduire)

Since the beginning of April and the publication by the Russian opposition newspaper Novaya Gazeta of an article mentioning dozens of arrests of people for their actual or supposed homosexuality, we are (finally) hearing once again about what is happening in Chechnya.

Satellite images have proven that Chechen strongman Ramzan Kadyrov has imprisoned, tortured, and even disappeared numerous individuals in his secret prisons in Argun and Tsotsi-Yurt. The international press is quick to refer to these as “concentration camps” for homosexuals, adding horror to horror, while the original article in Russian merely reveals what has already existed for decades: secret bases where Kadyrov’s militias have always been active.

This massive attack on homosexuals accompanied attempts by LGBT activists to organize several gay pride events in four cities in the Caucasus. Requests to this effect were made on March 9, 2017 (see Novaya Gazeta article) to local authorities by Nikolai Alekseev and Vladimir Klimov, announcing the participation of several hundred people. A new wave of persecution immediately followed the announcement, which was merely a new pretext for attacks already initiated earlier by the government militias against homosexuals.

Some information from the mainstream media is available here and there in French.

This “cleansing” campaign is part of a long history of arbitrariness and violence.

The Chechen context

Since the official end of the second Chechen conflict, the inauguration of Ramzan Kadyrov, and the definitive withdrawal of Russian troops from the Chechen Republic in 2006, Kadyrov’s militias have been waging a systematic policy of terror that leaves little choice but to flee or suffer for those who survived Russia’s unspeakable 10-year war on the small republic. Kadyrov’s arbitrary power means random violence against anyone who does not publicly pledge allegiance to the tyrant.

After conscientiously eliminating all opposition, assassinating human rights defenders (Anna Politkovskaya, Natalya Estemirova, Stanislas Markelov, Anastasia Baburova, etc.) and closing their offices in Grozny (Memorial Association), Kadyrov launched a sinister vendetta against all the families of those who fled abroad or who, directly or indirectly, certainly or allegedly, helped or participated in the armed rebellion against the pro-Russian government. Torturing and murdering people in his secret prisons, burning down the houses (sources: 1, 2, and 3) of the parents of suspected combatants, he even went so far as to have the only person who dared to file a complaint against him directly with the European Court of Human Rights, Umar Israilov, assassinated in the heart of Europe, in Vienna, in January 2009. the only person who dared to file a complaint directly against him with the European Court of Human Rights, Umar Israilov. His assassin, Lechi Bogatyrev, is now police commander of the Pobedinskoe district of Grozny. For several months now, Kadyrov has also been staging weekly public humiliation sessions on local television, in which he and his lieutenants lecture people who bow down to them, accusing them of everything and anything (see 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7…). Many of those lectured in this way subsequently disappear without trace. Finally, since 2014, Kadyrov has been sending his own men, willingly or by force, to fight in eastern Ukraine alongside Russian forces (see Euronews report).

Consequently, the murderous frenzies of Chechen “Ubu the King” benefit from the complicity of the Kremlin, preventing any Chechens from seeking refuge elsewhere in the Russian Federation. Kadyrov is the Kremlin’s ruthless puppet, whose iron fist guarantees Russia’s continued domination over the Chechen Republic.

An unbearable exile

Fleeing the country in their hundreds, Chechens first cross Belarus, which has still not reestablished its borders with Russia, before being screened at the Polish border in Terespol. For the past year, Poland has decided to drastically restrict access to its territory, turning back the vast majority of Chechens at the border crossing, causing hundreds of people to become stranded in Brest, in western Belarus. This is at the request of the European authorities and Frontex, who care little about the fate of asylum seekers who are turned away at the gates of the Schengen area.

Those who make it to Poland, despite the fact that there seems to be enough space in shelters for asylum seekers, quickly realize that it is a dead end and that they will never be granted any status that would allow them to live decently in the country. Not to mention that in Poland, as in Austria, Kadyrov’s men are everywhere and regularly resort to pressure, threats, and aggression. As a result, Poland is often only the beginning of the road that leads Chechens to Germany, Scandinavia, the Benelux countries, or France.

Once they arrive in Paris, most Chechen asylum seekers are placed under the Dublin Convention and forced to hide for 6 to 18 months while France tries to send them back to Poland (or another country considered responsible for their asylum application). During this interminable period of hiding, the Paris Prefecture sends them summonses to the 8th office (N.B.: other prefectures also have their own “deportation offices”), which are nothing more than ambushes designed to try to put them on a plane before they can file their asylum application in France.

And even when their asylum applications are registered, the Code on Entry, Stay and Asylum Application (CESEDA) has become increasingly strict over the past four years, leading to an exponential increase in rejections by the French Office for Refugees and Stateless Persons (OFPRA) or the National Court of Asylum (CNDA) . The further away the official end of the war in Chechnya becomes, the less likely Chechens are to have the threats they face if they return to their country recognized. This is despite the fact that the huge Chechen diaspora, the international community, NGOs, and journalists are (almost) unanimous in saying that Chechnya is an open-air death trap. This does not matter to asylum judges, who insist without blushing that applicants must provide them with “new evidence” and “be more persuasive during hearings.”

An increase in deportations means an increase in refusals of residence permits and orders to leave French territory. We know what happens next: the plane. But after that, we don’t know: Europe cares little about the fate of those who have been handed over, bound hand and foot, to the Russian police.

Counterterrorism and racist stereotypes

Disdainful of the plight of thousands of Chechen refugees who have been struggling for more than a decade in the Schengen Area, European authorities have decided to impose a double punishment on the Chechen diaspora since the start of the war in Syria.

In France, following the attacks in January and November 2015, the Central Territorial Intelligence Service (SCRT) and the General Directorate for Internal Security (DGSI), both newly established in 2014, have further tightened surveillance of Muslims, particularly Chechens.

The paranoid and fabricated notes of the intelligence services, fueled by a striking ignorance of the Muslim religion and its practices, but also by indifference to the history and experiences of the Chechen community since the 2000s, serve to justify administrative measures that allow for the harassment and arbitrary deprivation of liberty:

On November 20, 2015, Lioma, a 41-year-old refugee since 2007, was placed under house arrest at his home in Ingré. His house arrest was finally overturned by the Orleans Administrative Court more than 10 months later, in October 2016.

On November 21, 2015, at around 2:30 a.m., RAID police officers raided the home of Magomed, a 32-year-old refugee since 2006 and father of nine children, in the Cité des Chaumes neighborhood of Montauban. He was immediately placed under house arrest. The order was finally revoked two months later.

At the same time, two other Chechens were placed under house arrest in Montauban, in the Beausoleil and Montplaisir neighborhoods. Their house arrest orders were also lifted after two months.

On November 26, 2015, at 7 a.m., around 20 GIGN police officers raided the home of Saïd Ahmed Itaev, a 33-year-old father of five who had been naturalized as a French citizen in 2007, in Sarreguemines. He was immediately put under house arrest.

On November 30, 2015, at 6 a.m., around 20 police officers from the SWAT team raided the Madiev family home in Rouen and conducted a search as part of the state of emergency. The search proved fruitless.

On January 25, 2016, at around 11 p.m., several dozen police officers from the SWAT team conducted simultaneous searches of the homes of Aslan, Ibragim, and Issa, three Chechens aged 32, 24, and 29 living in the Croix-du-Sud neighborhood of Reims, who had been refugees in France since 2010.

On September 9, 2016, Mansour Koudousov, 25, was deported to Russia after being placed under house arrest in Die (Drôme) since 2012, following the Merah case.

There are dozens of stories like these. Among the more than 3,000 home searches and 400 house arrests carried out during the state of emergency, many Chechens were affected. In almost all of these cases, there has been no legal follow-up, no solid evidence, but rather baseless speculation, referring to “alleged links” and “signs of radicalization,” “trips” to Turkey and Ukraine, or even visiting “Islamist websites.” In this case, Chechen news sites such as Checheninfo, Kavkaz Center, Chechen Press, Nohchicho, Chechen News, Golos Ichkerii, Ichkeria Info, and Waynakh.com, which are visited by the diaspora, are not Islamist websites, but community news sites, even though they have religious sections and give a voice to the Chechen rebellion (= opposition).

Extraditions to Russia

Disdainful of the plight of thousands of Chechen refugees who have been struggling for more than a decade in the Schengen Area, European authorities have decided to impose a double punishment on the Chechen diaspora since the start of the war in Syria.

In France, following the attacks in January and November 2015, the Central Territorial Intelligence Service (SCRT) and the General Directorate for Internal Security (DGSI), both newly established in 2014, have further tightened surveillance of Muslims, particularly Chechens.

The paranoid and fabricated notes of the intelligence services, fueled by a striking ignorance of the Muslim religion and its practices, but also by indifference to the history and experiences of the Chechen community since the 2000s, serve to justify administrative measures that allow for the harassment and arbitrary deprivation of liberty:

On November 20, 2015, Lioma, a 41-year-old refugee since 2007, was placed under house arrest at his home in Ingré. His house arrest was finally overturned by the Orleans Administrative Court more than 10 months later, in October 2016.

On November 21, 2015, at around 2:30 a.m., RAID police officers raided the home of Magomed, a 32-year-old refugee since 2006 and father of nine children, in the Cité des Chaumes neighborhood of Montauban. He was immediately placed under house arrest. The order was finally revoked two months later.

At the same time, two other Chechens were placed under house arrest in Montauban, in the Beausoleil and Montplaisir neighborhoods. Their house arrest orders were also lifted after two months.

On November 26, 2015, at 7 a.m., around 20 GIGN police officers raided the home of Saïd Ahmed Itaev, a 33-year-old father of five who had been naturalized as a French citizen in 2007, in Sarreguemines. He was immediately put under house arrest.

On November 30, 2015, at 6 a.m., around 20 police officers from the SWAT team raided the Madiev family home in Rouen and conducted a search as part of the state of emergency. The search proved fruitless.

On January 25, 2016, at around 11 p.m., several dozen police officers from the SWAT team conducted simultaneous searches of the homes of Aslan, Ibragim, and Issa, three Chechens aged 32, 24, and 29 living in the Croix-du-Sud neighborhood of Reims, who had been refugees in France since 2010.

On September 9, 2016, Mansour Koudousov, 25, was deported to Russia after being placed under house arrest in Die (Drôme) since 2012, following the Merah case.

There are dozens of stories like these. Among the more than 3,000 home searches and 400 house arrests carried out during the state of emergency, many Chechens were affected. In almost all of these cases, there has been no legal follow-up, no solid evidence, but rather baseless speculation, referring to “alleged links” and “signs of radicalization,” “trips” to Turkey and Ukraine, or even visiting “Islamist websites.” In this case, Chechen news sites such as Checheninfo, Kavkaz Center, Chechen Press, Nohchicho, Chechen News, Golos Ichkerii, Ichkeria Info, and Waynakh.com, which are visited by the diaspora, are not Islamist websites, but community news sites, even though they have religious sections and give a voice to the Chechen rebellion (= opposition).

On a regular basis, the DGSI submits memos to the Department of Public Freedoms and Legal Affairs (DLPAJ), recommending action against individuals for whom there are “serious reasons to believe” that they “pose a serious threat to public order or state security.” This is where Pascale Léglise enters the picture—a senior civil servant and longtime veteran of the Ministry of the Interior, whose daily work is devoted to building cases against individuals for whom there is little or no substantive evidence, beyond the reactionary beliefs of overzealous ministry officials.

This same Pascale Léglise was, on the evening of November 13, 2015, while the Bataclan attack was still unfolding, drafting the decrees implementing the state of emergency by the light of her desk lamp at 11 rue des Saussaies.

She later appeared before the Melun Administrative Court on December 2, 2015, to argue against C., one of the individuals placed under house arrest during COP21. Described as a “leader of the radical ultra-left political scene,” C. was presented as a threat to public order. The house arrest was upheld, including by the Conseil d’Etat, thereby entrenching the draconian security measures of the state of emergency at the highest legal level.

Pascale Léglise appeared once again before the Paris Administrative Court on February 6, 2017, this time to argue against Kamel Daoudi—described as “Bin Laden’s lieutenant”—who had been under house arrest for nine years on the basis of 16-year-old suspicions (read his blog). Daoudi had already served five years in prison between 2005 and 2008. Since then, despite a residence ban, he has been shuttled from town to town while the authorities attempt to find a country willing to accept his deportation.

The most recent illustration of the DLPAJ’s harmful practices came on April 12, 2017, with the action taken against Vakha Djamalkhanov. Vakha, a 25-year-old Chechen granted refugee status in France in 2010, was arrested at his home in Limeil-Brévannes by dozens of heavily armed, hooded SWAT officers—after which he simply disappeared.

The following day, members of the Chechen community mobilized: around 20 people gathered at Place de la République on the evening of April 13, followed by some 70 people at the same location on April 14.

On Friday afternoon, we learned—not from his lawyer, who had been stonewalled by various government agencies, but from another source—that Vakha had been subjected to a provision of the 2014 law “strengthening the fight against terrorism.” This provision allows the DLPAJ to expel, without trial and without the possibility of appeal, any individual for whom there are “serious reasons to believe” they pose a threat to public order or state security. Further investigation revealed that this practice is far from exceptional.

Vakha was thus secretly deported to Russia on Wednesday and handed over to the FSB, after his refugee status had been revoked in 2014. The justification for this relentless pursuit was a trip to Turkey in January 2014, made using a valid Russian passport he had purchased. The suspicion: that he had joined ISIS. In reality, he was traveling to Turkey to meet his future wife.

Whether this claim is true or not, it is certainly not for the FSB to decide—particularly given that all of Vakha’s relatives were systematically executed by Russian forces between 1994 and 2007, often under especially horrific circumstances.

Even as Angela Merkel and François Hollande publicly feign tension in their relationship with Vladimir Putin—suggesting that sanctions further impoverishing the Russian population are an effective means of resistance—European police forces continue to cooperate with Russian authorities under the pretext of combating terrorism and illegal immigration. As early as April, it was reported that Khizir B., another young Chechen, was awaiting extradition to Russia in the German prison of Büren. A rally was held on April 3, 2017, outside the German embassy in Paris. About fifteen people attended, voicing the same message repeated two weeks later: “Don’t help Russia kill us.”

This apparent contradiction does not seem to trouble the French authorities.

As of Monday, April 17, no news had been heard from Vakha for five days. One can only imagine the anguish of his mother, who was present at his arrest alongside her two nieces, aged seven and nine. As with other raids targeting Chechen families, these hooded operations inevitably revive the traumatic memories of the “cleansing campaigns” carried out in Chechnya.

Update: Vakha has since been located in a prison in Chechnya, where he has been convicted of “participation in an armed organization.” France has finally responded to a request from European authorities, tersely confirming that he was deported on the day of his arrest. Swift and efficient.

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat