La Gauche radicale, la Guerre et l’Autodéfense
La Gauche radicale, la Guerre et l’Autodéfense
Cet article traite de la guerre et du rapport à la guerre des milieux de gauche radicale et anti autoritaires (GRAA) européens, ainsi que d’une partie des mouvements décoloniaux et indigénistes (DI). Son auteur s’inscrit dans une réflexion anti-autoritaire et internationaliste qui fait primer l’auto-défense populaire et les luttes pour l’auto-détermination sur les postulats théoriques souvent hors sol d’une classe moyenne radicalisée par la violence capitaliste, mais qui n’a le plus souvent aucune expérience empirique de la guerre et de ses enjeux.
Note introductive : derrière le sigle GRAA que j’ai choisi d’adopter se dessine une réalité plurielle complexe, faite de multiples mouvements dont la radicalité politique est très variable. Elle s’étend de la gauche des partis sociaux-démocrates et socialistes institutionnels jusqu’à l’extrême-gauche, voire au-delà de l’échiquier politique traditionnel calqué sur la représentation politique au sein des assemblées parlementaires classiques. Elle inclue donc les mouvements antiparlementaires et anarchistes qui situent leur réflexion et leur action en dehors de la politique politicienne et des enjeux de représentation. Précisons également que cette analyse inclue essentiellement les mouvements européens, dans lesquels ne sont pas inclus les mouvements balkaniques, caucasiens et plus généralement de l’ex-URSS, sauf si précisé expressément dans le texte.
Les guerres froides de la Gauche radicale
Depuis la fin du 19ème siècle, de vifs débats polarisent la GRAA européenne à chaque fois qu’une guerre éclate à moins de 1200 km de chez elle. Cela a été notamment le cas au moment de la première et de la seconde guerre mondiale, mais beaucoup moins lors des guerres des Balkans et de Tchétchénie dans les années 1990. Il semblerait que ces guerres-là n’étaient déjà plus considérées par la GRAA comme des luttes anticoloniales, et que la chute de l’URSS quelques mois plus tôt avait soudainement dépossédé les peuples en lutte pour leur auto-détermination du soutien de la gauche internationaliste. Par ailleurs, il semblerait que le logiciel idéologique de la GRAA n’a pas réussi à se mettre à jour pour appréhender la dimension religieuse et sectaire mobilisée depuis le milieu des années 1980 par les groupes armés en lutte contre la domination coloniale blanche et occidentale. En particulier, la GRAA ne semble pas avoir su analyser l’émergence du radicalisme islamiste comme le résultat combiné de la faillite du socialisme et du succès de la contre-insurrection au niveau global. Dès lors, on a vu cette GRAA progressivement sombrer dans la confusion politique et le campisme, soutenant ça et là des Etats et mouvements ultra-réactionnaires et autoritaires sous prétexte d’anti-impérialisme. Précisions que l’impérialisme est généralement considéré par la GRAA – empêtrée dans le logiciel d’analyse binaire hérité de la guerre froide – comme unilatéral et exclusivement incarné par les Etats-Unis et ses « laquais » (Israël, membres de l’OTAN, etc.). Cette évolution s’est produite en parallèle de l’émergence de mouvements – intellectuels plus qu’activistes – décoloniaux portés par une gauche radicale issue de l’immigration et influencée à la fois par les sphères académiques étasuniennes et par l’humanitarisme post-colonial, qu’on qualifiera ici de « NGO’isme ». En France, ces derniers ajoutent à leur grille d’analyse les contradictions idéologiques spécifiques aux descendants de colonisés d’Algérie – pris entre nostalgie et fascination à l’égard du FLN de l’époque où Alger était encore la « Mecque des Révolutionnaires » (1960-1970) – et empêtrés dans les conflictualités identitaires propres à l’immigration post-coloniale. Leur idéologie se situe à la croisée de la gauche interventionniste et de ce que certains pourraient appeler le « socialisme islamique ».
Avant de poursuivre sur la question de la guerre, il convient de noter qu’au cours des trois dernières décennies la GRAA s’est nettement métamorphosée. En deçà même de la question de la guerre, elle s’est notamment beaucoup divisée sur les questions décoloniales, sur les identités de race et de genre, ainsi que sur l’attitude à adopter à l’égard de la religion en général et de l’islam en particulier. Sans essentialiser qui que ce soit en fonction de son affiliation politique, on peut néanmoins discerner les grandes tendances actuelles comme suit :
- La Gauche radicale issue des partis socialistes et communistes traditionnels, ainsi que de la Nouvelle Gauche et de la Gauche Révolutionnaire, s’est en grande partie libéralisée et fait désormais davantage corps au sein de la gauche d’appareil, interventionniste, laïque et campiste par tradition ;
- Les milieux antifascistes – globalement les héritiers de la gauche ouvriériste et maoïste – se sont répartis entre une tendance plus institutionnelle proche de la gauche interventionniste d’une part, et des réseaux décoloniaux et indigénistes d’autre part, les uns comme les autres ayant un intérêt assez limité pour les questions de genre et une vision de l’internationalisme particulièrement campiste. Si la première tendance peut adopter des positions laïques, la seconde fait preuve au contraire d’une certaine animosité à l’égard de la laïcité, perçue uniquement comme le paravent de l’islamophobie ;
- Une partie conséquente des milieux anarchistes a pris le parti d’abandonner la critique de la religion et d’adopter une forme de neutralité vis-à-vis de l’islam politique, tout en se plongeant corps et âmes dans les controverses relatives aux identités de race et de genre, mais également aux enjeux liés à l’anti spécisme, à la psychophobie et au Sur les questions internationales et décoloniales, ces milieux sont le plus souvent déconnectés ou basiquement insurrectionistes; L’autre partie des Anarchistes, aujourd’hui minoritaire, a assimilé partiellement les enjeux liés aux questions de genre, mais est restée conservatrice sur les questions relatives à la race et à la religion, et également plus largement à la question décoloniale dans laquelle ses positions sont le plus souvent campistes et idéologiquement pacifistes, car ancrées dans un passé révolutionnaire révolu ;
- Enfin, une dernière frange de la gauche radicale extra-parlementaire, que je qualifierai d’autonomes et internationalistes, issus d’une association entre anarchisme, communisme libertaire, situationnisme et maoïsme spontanéiste, semble être la seule à vraiment refuser le campisme et à embrasser les enjeux de race et de genre, tout en incluant pleinement des militants de gauche et anarchistes extra-européens dans ses mouvements ;
Revenons d’abord sur quelques-uns des conflits armés les plus impactants de ce dernier demi-siècle avant d’engager plus en avant la réflexion théorique sur la guerre en général, et l’auto-défense communautaire en particulier.
Liban et Syrie, années 1980
Contexte : À la suite du déclenchement de la guerre civile libanaise entre les chrétiens conservateurs et la gauche libanaise pro-Palestinienne en 1975, l’armée syrienne est entrée au Liban l’année suivante pour soutenir les phalangistes chrétiens et limiter la présence des combattants palestiniens de l’OLP. Le dictateur syrien Hafez al-Assad ne cachait pas son soutien au concept impérialiste de la « Grande Syrie », qui visait à unir la Syrie, le Liban et la Palestine. L’occupation syrienne du Liban a duré de 1976 à 2005.
Rappelons d’abord que les mouvement islamistes Islamic Jihad, Hezbollah et Hamas ont vu le jour entre 1982 et 1988 suite à la fin de la résistance armée de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), alors affaiblie politiquement et expulsée hors du Levant. Avant ces dates la lutte contre le colonialisme israélien – tête de pont de l’impérialisme occidental au Levant – était quasi exclusivement incarnée par les mouvements de gauche radicale réunis au sein de l’OLP, eux-mêmes soutenus par l’URSS depuis 1970. Pour la GRAA européenne, la grille de lecture était alors beaucoup plus simple, car suggérée par la vision binaire USA versus URSS et promue à travers le monde entier par des milliers de groupes armés révolutionnaires soutenus ou affiliés de près ou de loin à la Russie socialiste. Cette dernière était par ailleurs déjà bien implantée militairement en Syrie, où elle constituait depuis les années 1960 un partenaire privilégié du régime incarné par le parti Baas Arabe Socialiste de Salah Jedid puis Hafez al-Assad. C’est pourtant le régime de Hafez al-Assad – qu’on doit considérer comme un modèle abouti de national-socialisme arabe, donc de fascisme – qui a fini d’anéantir l’OLP avant de permettre à la République Islamique d’Iran de détourner la résistance à Israël de son objectif : la décolonisation de la Palestine. Rappelons que les deux objectifs du Hezbollah – qui n’est qu’une excroissance osseuse du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique – sont la « résistance contre l’occupation israélienne au Liban et l’instauration d’un État islamique ». On est donc très éloigné du programme de l’OLP. L’alliance entre la Syrie et l’Iran, scellée dans le marbre dès 1982 pour défaire leurs ennemis communs au Liban et en Iraq, a constitué à partir de là la clé de voûte d’un système de terreur politique qui a donné naissance aux premiers attentats-suicides islamistes – shiites – de l’histoire moderne et permettra exactement trente ans plus tard au fils Assad d’écraser l’insurrection populaire progressiste Syrienne de 2011. Cette alliance est incarnée parfaitement par l’association du Hezbollah et du Parti Social-Nationaliste Syrien, une milice d’extrême-droite Syrienne considérant la Palestine comme le « Sud occupé de la Grande Syrie » et dont l’une des membres Sana’a Mehaidli, 16 ans, est considérée comme la première femme à avoir commis un attentat-suicide (en 1985). Malgré cela la GRAA, à laquelle se sont ajoutés les Décoloniaux et Indigénistes (DI) à partir des années 2010, n’aura jamais cessé de considérer le régime d’Assad et les milices islamistes iraniennes – dans lesquelles il faut inclure le Hamas, qui n’existerait pas sans la Syrie et l’Iran – comme « l’axe de résistance » à l’impérialisme occidental. Cela démontre que la GRAA et les DI n’ont jamais compris que ce soi-disant « axe de résistance » a neutralisé politiquement l’OLP après avoir fait massacrer les réfugiés Palestiniens du camp de Tel al-Zaatar (1976) et assassiner des militants révolutionnaires proches de l’OLP tels que le socialiste druze Kamal Jumblatt (1977), avant de permettre à Israël de justifier continuellement le génocide des Palestiniens sous couvert de « lutte contre le terrorisme ». Le combat pour l’autodétermination du peuple Palestinien – cause éminemment de gauche – a en effet été indéfiniment compromise par le fascisme et la terreur Syro-iraniens.
Tchétchénie, années 1990
Contexte : À l’aube des années 1990, l’Empire russe a refusé d’être complètement démantelé en refusant le droit à l’autodétermination aux peuples du Caucase. En 1991, le leader indépendantiste tchétchène Dzhokhar Dudaev fut élu premier président de la République tchétchène d’Itchkérie, qu’il déclara immédiatement indépendante, provoquant une riposte militaire du Kremlin. Après l’échec d’une première opération de parachutage en 1991, le président russe Boris Eltsine lança une guerre à grande échelle en 1994.
Encore désorientée suite à la chute de l’URSS, la GRAA ne s’était pas mobilisée pour prendre fait et cause pour les indépendantistes Tchétchènes. Ces derniers – par leur caractère anti-impérialiste notamment – avaient pourtant beaucoup de traits en commun avec les républicains Irlandais de l’IRA ou les indépendantistes Basques de l’ETA, en faveur desquels la GRAA avait montré beaucoup plus d’engouement révolutionnaire au cours des deux décennies passées. Dans les deux premières années de la guerre de Tchétchénie, il y avait en effet un terreau favorable à une mobilisation anti-impérialiste à l’international, notamment lorsqu’on sait combien le système économique russe de l’époque incarnait le dépeçage capitaliste sous sa forme la plus agressive et la plus dérégulée. La moindre opportunité de lui infliger une défaite aurait dû être saisie par les forces de gauche, notamment quand on sait que l’un des principaux pipelines russes – baptisé cyniquement « Amitié » (Drujba) – traversait déjà la région pour venir alimenter l’Europe en pétrole. Hélas, dès 1995 l’indifférence internationale – excepté de la part des ONG de défense des droits humains, qu’on ne peut considérer comme des organisations politiques – a détourné les yeux de l’infiltration rapide des préceptes wahhabites qui, sous l’impulsion du jihadiste saoudien Ibn al-Khattab, a eu très rapidement raison de la cause indépendantiste Tchétchène. Comme évoqué plus haut, la GRAA se refusait alors purement et simplement – et se refuse encore trente ans plus tard – à considérer la Russie comme un Empire aux velléités expansionnistes (colonialistes). Au-delà, elle se refuse également à inclure la Russie dans la sphère d’influence du capitalisme mondialisé, alors même que Boris Eltsine avait libéralisé agressivement l’économie russe dès l’année suivant le démantèlement de l’URSS et que son successeur Vladimir Poutine a inscrit pleinement sa politique dans les logiques impérialistes de l’économie de marché, et cela dès sa prise de pouvoir en 1999.
Notons au passage que l’élimination des forces progressistes de l’intérieur du mouvement indépendantiste Tchétchène grâce à l’importation de militants salafistes – qu’il faut considérer pour ce qu’il est : un mouvement d’extrême-droite – ressemblait déjà fortement aux techniques contre-insurrectionnelles qu’on verrait se reproduire de nombreuses fois et dans plusieurs régions du globe au cours des décennies suivantes. Créée et/ou instrumentalisée par les puissances coloniales, cette radicalisation idéologique à droite ne présente que des avantages pour les Empires qui souhaitent avoir les mains libres pour écraser une région dont ils veulent obtenir ou garder le contrôle. Elle permet en effet de travestir la contre-insurrection en contre-terrorisme et de gagner ainsi en légitimité : il ne s’agit plus d’écraser une révolte populaire, mais d’éliminer des « fous dangereux » alliés à des « barbares fanatiques ».
Lors de la seconde offensive russe contre le peuple de Tchétchénie, orchestrée cette fois-ci par Poutine pour légitimer – sous couvert de lutte contre le terrorisme justement – sa prise de pouvoir, encore une fois la GRAA ne semblait toujours pas être radicalement opposée à l’impérialisme russe. Comme précisé plus haut, je n’inclue pas cette critique la GRAA des pays affectés directement par le totalitarisme poutinien, dont la gauche russe elle-même. Hélas le soutien de la GRAA russe envers les rebelles Tchétchènes, qui est venue seulement dans les années 2000 alors que ceux-ci s’étaient majoritairement radicalisés religieusement, n’était pas forcément beaucoup plus pertinent d’un point de vue anti-autoritaire : une partie des antifascistes de Russie par exemple – dans une dynamique hélas plus confuse que véritablement politique – exprimait alors son soutien envers la guérilla Tchétchène en posant sur des photos avec le doigt levé vers le ciel comme le font les moudjahidines. Notons qu’on peut y voir un avant-goût de ce qui se banalisera vingt ans plus tard avec le soutien d’une partie non négligeable de la GRAA envers des mouvements réactionnaires et islamistes levantins. On y reviendra plus tard. En tout état de cause, la critique du pouvoir autoritaire russe ne semblait toujours pas avoir fait son chemin dans la conscience de gauche européenne, tandis que la pensée décoloniale n’en était qu’à ses balbutiements de ce côté de l’Atlantique.
C’était il y a trente ans. On pourrait se dire que de l’eau a coulé sous les ponts, et qu’il fallait le temps de comprendre ce à quoi une société sous le joug de Poutine pouvait ressembler. Avançons donc un peu dans le temps pour voir ce qui a changé.
Ukraine, 2014
Contexte : En novembre 2013, un mouvement populaire de grande ampleur a vu le jour en Ukraine pour s’opposer à la corruption du gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch, ainsi qu’à sa décision de reporter la signature de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne au profit d’un accord commercial avec la Russie. L’occupation de la place de l’Indépendance à Kiev (Euromaïdan) par les manifestants s’est poursuivie jusqu’au 22 février 2014 et s’est terminée par une violente confrontation au cours de laquelle 120 personnes ont été tuées. Ianoukovitch a été contraint de démissionner, tandis que la Russie, qui soutenait la formation de groupes séparatistes armés dans l’est du pays, a lancé une intervention militaire à la suite de ce que Poutine avait qualifié de « coup d’État ».
Lorsque en 2014 la Russie a décidé d’annexer la Crimée puis une partie du Donbass, ce qui constituait un acte évident d’agression, nous n’avons pas lu beaucoup de textes enflammés de la part de la GRAA européenne pour dénoncer sa dimension éminemment coloniale. On ne se souvient pas par exemple que les activistes anti-autoritaires et désormais aussi décoloniaux – la notion de décolonialisme ayant finalement traversé l’océan en même temps que la Critical Race Theory et les identity politics – aient pris fait et cause pour les populations Tatares, Ukrainiennes, Biélorusses, Arméniennes, Juives et Karaïtes, quand bien-même celles-ci constituent des minorités dont l’assimilation forcée à la majorité ethnique russe n’allait pas de soi. Il est certain par ailleurs que la plupart de ceux qui publient leurs avis très tranchés sur la guerre en Ukraine depuis 2022 n’ont même pas connaissance de cette diversité ethnoculturelle et de la potentialité que celle-ci soit un terreau favorable à des luttes indigènes pour l’auto-détermination. Tout au plus, une partie des mouvements de GRAA ont été fascinés par le soulèvement du Maïdan qui a précédé l’invasion de la Crimée par les petits hommes verts de Poutine, celle-ci ayant coché toutes les cases de l’imaginaire insurrectionnel et révolutionnaire, tout en constituant un véritable laboratoire d’auto-organisation populaire de masse. Hélas, très rapidement la (re)prise en main patriotique du mouvement insurrectionnel d’une part et la déclaration de guerre russe de l’autre, ont eu raison de l’envoûtement de la GRAA. Quelques campagnes médiatiques bien orchestrées ont suffi à faire gagner la propagande de Poutine relative à la fascisation supposée de la société Ukrainienne : grâce à Russia Today – entre autres – l’Empereur de toutes les Russies devenait presque un leader de gauche, antifasciste et anti-impérialiste, tandis que l’ensemble du peuple Ukrainien était assimilé aux nationalistes des partis Pravyï sektor et Svoboda ou de l’unité paramilitaire Azov, qui a eux trois ne représentent pourtant guère plus de 30 000 membres et 892 élus sur les 43122 que comptait l’Ukraine en 2020, soit 2,07% des voix exprimées lors des élections régionales. La GRAA européenne, toujours aussi confuse et désorientée, cédait ainsi encore une fois au campisme pathologique qui la caractérise depuis la guerre froide. Depuis sa longue parade sur le tapis rouge du Hall Saint André au Kremlin en 1999, Poutine n’a jamais cessé d’avoir les mains libres. Pas que l’opposition de la gauche radicale européenne soit un facteur déterminant pour entraver l’expansionnisme des Empires, mais on a connu néanmoins une époque où elle savait mieux identifier – et soutenir – les luttes populaires de libération et les guérillas anti-impérialistes. Autrement dit, au moins dans le passé, le « campisme » de la gauche a profité aux mouvements populaires de gauche, progressistes et libérateurs, plutôt qu’aux tyrans oppressifs de droite.
Syrie, 2015
Contexte : Au pouvoir depuis 1970, le clan Assad dirigeait le pays d’une main de fer depuis 40 ans lorsque le peuple syrien, lassé de l’état d’urgence permanent et du manque de liberté, s’est soulevé en février 2011. Le soulèvement s’est déroulé en trois phases : la première (février-mars) réclamait principalement la levée de l’état d’urgence, la libération des prisonniers et des réformes politiques (revendications en faveur de la justice) ; la deuxième (mars-juin) a vu s’exprimer des revendications massives en faveur de la chute du régime et d’une transition démocratique ; la troisième (à la suite du massacre de Jisr al-Chougour le 12 juin), qui a conduit à la création de l’Armée syrienne libre et à la formation de groupes armés islamistes, a définitivement transformé la révolution démocratique en guerre civile.
Quand le régime national-socialiste Syrien a reçu le soutien militaire de l’Iran (2011) puis de la Russie (2015) pour atomiser la résistance du peuple syrien, la GRAA et les DI soit n’ont rien dit, soit ont applaudi cette alliance contre « l’impérialisme occidental », accusé d’être le seul responsable de l’islamisation de la rébellion et de l’expansion fulgurante de l’État Islamique. Encore une fois ce constat naïvement campiste a choisi d’ignorer ou de nier ce que tous les analystes avaient bien compris dès le mois de mai 2011 quand Assad a libéré des milliers d’islamistes de ses prisons : les grandes puissance ont toutes instrumentalisé les salafistes pour atomiser la résistance syrienne – dont celle du camp Palestinien de Yarmouk à Damas – de l’intérieur. La preuve en est qu’on a vu la Russie et les Etats-Unis se partager le ciel Syrien sous prétexte de « lutter contre le terrorisme » dés 2015, puis la Russie et Israël se mettre d’accord pour que la police militaire russe participe au « désarmement » du Sud de la Syrie en 2018 et enfin la Russie et la Turquie s’organiser pour établir un cordon sanitaire autour des islamistes de la poche d’Idleb après 2020. Et enfin et surtout, 2015 est l’année où les socialistes Kurdes du Nord-Est Syrien ont déclaré l’autonomie de la région tout en créant une armée au service des intérêts américains – les Forces Démocratiques Syriennes – sous prétexte de « lutter contre le terrorisme ». On a alors assisté à une subtile action américaine de soft power dissimulée derrière une action de hard power : le mouvement socialiste kurde a renoncé à incarner les aspirations révolutionnaires contre le régime d’Assad pour détourner ses moyens militaires contre le produit de l’impérialisme américain en Afghanistan et en Iraq, Al-Qaeda et son avatar l’État islamique. Ce compromis est particulièrement attristant quand on sait que l’insurrection syrienne contre Assad a commencé à Hasakeh. Il convient de noter que ce refus de s’enfoncer davantage dans la guerre civile et l’acceptation d’un compromis avec l’impérialisme occidental étaient principalement motivés par la nécessité pour toutes les communautés du nord-est de la Syrie d’assurer leur survie face à un ennemi génocidaire qui était alors pratiquement impossible à arrêter.
La GRAA n’a globalement pas su saisir les enjeux de la guerre civile syrienne et s’est généralement contentée de considérer le soulèvement de 2011 comme un complot de l’impérialisme occidental contre « l’axe de la résistance », tout en restant divisée sur la question du mouvement autonomiste kurde. Cela n’a pas empêché certains campistes de gauche – dans leur confusion totale – de soutenir à la fois le PYD socialiste et le Hezbollah islamiste, tout en justifiant les frappes aériennes russes en Syrie sous prétexte de lutter contre le « fascisme islamique soutenu par l’Occident » (sic). Contrairement à la GRAA, l’extrême droite ne s’est jamais trompée dans l’identification de ses amis et alliés : les régimes de Poutine et de Bachar al-Assad en font partie. De plus, aucun d’entre eux n’a jamais caché le fait qu’ils soutiennent l’extrême droite européenne, en particulier l’extrême-droite française. On connaît les liens entre Poutine et le Front National, mais on connaît beaucoup moins ceux établis par le même parti avec le régime des Assad depuis le milieu des années 1990. A l’époque celui qui devait devenir le financier occulte du Front National, Frédéric Châtillon, avait en effet commencé à instaurer des liens durables avec le ministre de la défense Syrien Mustafa Tlass, connu notamment pour avoir orchestré le massacre de 20 000 à 40 000 personnes à Hama en 1982. Ce crime de masse commis sous prétexte de mettre un coup d’arrêt à la rébellion des Frères Musulmans constitue un profond traumatisme dans la conscience collective Syrienne et explique en grande partie le soutien populaire massif des habitants de cette ville aux rebelles islamistes qui ont pris le pouvoir à Damas en 2024. Notons au passage que Mustafa Tlass, idéologiquement proche du Parti Social-Nationaliste Syrien évoqué plus haut, considère la Jordanie comme la « Syrie du Sud ». Quand on sait que près de la moitié de la population jordanienne est d’origine Palestinienne, ça en dit long sur la pensée colonialiste qui habite les partisans du clan Assad. Notons que le Groupe Union Défense (GUD) – l’un des groupuscules fascistes français les plus violents – fondé par le même Frédéric Châtillon évoqué juste avant n’a jamais cessé – par pur antisémitisme – de se prétendre soutien de la cause Palestinienne, tout en refusant aux Palestiniens toute liberté politique en dehors de la Palestine. Tout comme Assad et le Hezbollah.
Quoi qu’il en soit, en niant sans cesse la violence contre-insurrectionnelle du régime syrien, ainsi que celle des régimes russe et iranien, la gauche radicale et le DI — je n’inclus pas ici la plupart des anarchistes et des anti-autoritaires — se sont ainsi objectivement rangés du même côté que l’extrême droite qu’ils prétendent combattre.
Ukraine, 2022
Quand finalement Poutine a relancé l’invasion de l’Ukraine en mars 2022 – qui n’était pas le début de la guerre, rappelons-le, puisque celle-ci avait commencé huit ans plus tôt – il devenait soudainement plus difficile pour la GRAA de nier le caractère colonial et autoritaire de l’entreprise russe. Il est d’ailleurs révélateur que cette agression militaire mobilise plus de 12 000 mercenaires Tchétchènes inféodés au laquais de Poutine Ramzan Kadyrov – au sein des unités « Ahkmat » – tandis que l’Ukraine recrute de son côté de nombreux volontaires – et mercenaires – étrangers motivés par leur volonté de régler leurs comptes avec l’impérialisme russe. Parmi ces derniers, on retrouve d’ailleurs également un certain nombre de Tchétchènes, engagés notamment dans les unités Sheikh Mansour, Djokhar Doudayev et Khamzat Gelayev, incluant des combattants de Ajnad al-Kavkaz, un bataillon de jihadistes Tchétchènes connu pour sa participation à de nombreux crimes de guerre en Syrie. Dans les deux camps on retrouve également des Arabes Syriens ainsi que des Africains Arabes et Noirs, volontaires ou mercenaires pour les uns, recrues forcées pour les autres (notamment du côté russe). Ce que cet « internationalisme » révèle, c’est justement le continuum impérialiste qui amène les guerres coloniales à remobiliser systématiquement les fantômes et survivants des conflits antérieurs : il suffit alors de distinguer quel camp mobilise les victimes d’hier et lequel mobilise les anciens bourreaux pour savoir estimer sans trop risquer de se tromper lequel est l’agressé et lequel est l’agresseur. Précisons cependant que cette règle n’est pas mathématique d’une part, et que les victimes ne sont pas forcément des gens bien d’autre part. En tout état de cause, c’est faire preuve de beaucoup de mauvaise foi d’affirmer qu’en Ukraine la Russie ne serait pas en position d’agresseur, comme elle l’a été en Tchétchénie et en Syrie. L’extrémisme islamiste quant à lui n’est que l’une des conséquences de ces interventions et non la cause ; c’est ce que beaucoup de personnes à l’Ouest ont encore du mal à comprendre. Notons par ailleurs que l’une des toutes premières insurrections jihadistes – les mujahideen Afghans affiliés au parti Hezb-i-Islami – était le résultat de la guerre coloniale menée par la Russie en Afghanistan entre 1979 et 1989, avant que son alter-égo étasunien ne lui permette d’essaimer partout ailleurs dans le monde : Les djihadistes ont toujours été à la fois le produit et les « idiots utiles » de l’impérialisme. Il convient également de souligner que, depuis l’effondrement du socialisme, le djihadisme est le mouvement politique et religieux qui a le plus profité de la mondialisation.
Ce qui m’intéresse ici, c’est le fait que la guerre en Ukraine a attiré des milliers de combattants étrangers issus de régions touchées par l’impérialisme russe. Au-delà de cela, elle a suscité une mobilisation massive parmi ceux qui s’opposent au colonialisme et se solidarisent avec les peuples colonisés. Elle a ainsi mobilisé les réseaux de la GRAA locaux et étrangers plus que tout autre conflit au cours des trois dernières décennies. En effet, de nombreux militants politiques de gauche sont recrutés dans l’armée ukrainienne, s’engagent comme volontaires ou contribuent à aider et à soutenir tant les civils que les combattants sur les lignes de front. L’organisation de GRAA autochtone dont on entend le plus parler est Solidarity Collectives (SolCol), une initiative basée à Kiev qui coordonne les efforts de solidarité aux niveaux local et international depuis le début du conflit. Leur décision de participer pleinement à l’autodéfense communautaire de l’Ukraine – compte tenu de leur réalité et de leur véritable absence de choix en tant que peuples autochtones directement menacés par l’occupation et la colonisation russes – est politiquement courageuse dans un contexte où la guerre abolit toute liberté politique et suspend les droits démocratiques. De plus, leur choix de maintenir une position critique envers l’ordre établi et de ne pas se limiter à l’action humanitaire par souci de neutralité découle d’une force collective rendue possible par le soutien efficace qu’ils ont reçu de leurs camarades ukrainiens, biélorusses et russes exilés en Europe. Cette solidarité inébranlable contraste avec les attaques répétées de plusieurs factions de la GRAA en Europe qui, outre la production de textes verbeux visant à discréditer les actions de SolCol, sont allées jusqu’à exclure le collectif de rassemblements et d’événements prétendument internationalistes. Le collectif se voit ainsi empêché d’expliquer sa position et n’a même pas la possibilité de convaincre les autres du bien-fondé de ses actions. Ce qui frappe dans ce recours à la pratique du « call out » pour des raisons politiques, c’est qu’il suit la même logique que la lutte antiterroriste, annulant tout conflit et tout débat en ostracisant des individus ou des collectifs et en les qualifiant d’ennemis intérieurs ou d’agresseurs contre lesquels la communauté doit être protégée. Mais protégée de quoi ? De sa propre empathie ? Ce que cela révèle, c’est l’incapacité d’une grande partie de la GRAA contemporaine à affronter les contradictions politiques et à s’engager dans un conflit qui pourrait la forcer à sortir de sa zone de confort. Il convient d’ailleurs de noter que les hommes ukrainiens en âge de combattre n’ont pas le droit de quitter le territoire ukrainien ; l’exclusion de SolCol des forums politiques européens s’applique donc particulièrement aux femmes, qui souffrent déjà d’être colonisées parmi les colonisé-es. Tout cela pour quoi ? Parce que SolCol ne juge ni ne condamne ses camarades envoyés au front comme des traîtres à leur cause, et pire encore, leur fournit un équipement qui augmente légèrement leurs chances de survie. La GRAA préférerait que tous les hommes ukrainiens se cachent dans les forêts de Transcarpatie tandis que les femmes leur apportent des provisions à la tombée de la nuit et que leurs proches sont écrasés sous les bombes chez eux. Quelle belle image du maquis ! Quoi qu’il en soit, la GRAA semble n’avoir absolument aucune idée de ce que cela signifie de voir sa région natale frappée par 600 drones kamikazes par jour. Inutile de préciser que dans cette situation, on n’a pas vraiment le luxe d’écrire des textes remettant en cause la complicité présumée de SolCol avec l’OTAN. Mon cynisme s’arrête ici.
Inutile de multiplier les exemples pour affirmer que les milieux européens de la GRAA se trompent systématiquement lorsqu’il s’agit de soutenir les communautés autochtones qui luttent pour leur indépendance ou leur autonomie, ou simplement pour leur survie, surtout si leur combat ne respecte pas strictement les codes de la guérilla marxiste ou post-marxiste du XXe siècle — sans parler de l’anti-autoritarisme. Pire encore, cette gauche n’a cessé d’offrir à Poutine le même genre d’excuses qui ont permis à des dirigeants autoritaires et réactionnaires tels qu’Ali Khamenei, Hugo Chávez, Bachar al-Assad, Hassan Nasrallah, Ismaël Haniyeh ou, plus récemment, Ibrahim Traoré – ainsi qu’à d’autres despotes avant eux – de se faire passer pour des champions de l’anti-impérialisme sous prétexte qu’ils se déclarent ouvertement ennemis des États-Unis et du sionisme. Il convient de noter ici que ce raisonnement syllogistique – les ennemis de mes ennemis sont mes amis – est l’un des aspects de ce qu’on appelle le « campisme ». Ce raisonnement n’est ni de gauche ni de droite ; il est soit rouge-brun, soit simplement politiquement confus.
La Guerre: une définition
Je vous avais promis de parler de guerre et d’autodéfense communautaire après avoir fait un tour d’horizon des zones de guerre qui intéressent généralement la GRAA européenne, donc nous y voilà.
Comme disait l’autre « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cette définition ne peut être plus exacte, car elle dit toute l’incapacité de la part des États-Nations à résoudre les conflits sociaux par la médiation et la consultation populaire. La guerre, c’est cette violence armée qui émerge quand le dialogue a été rendu impossible. C’est donc au-delà même du conflit, c’est au contraire la négation ou l’abolition du conflit par ceux qui ne savent pas communiquer autrement que par la violence. Il faut noter que cela commence rarement par la mise à mort ciblée d’un dirigeant politique, mais plutôt par l’ouverture du feu sur des civils ou des militaires sans capacité décisionnaire. Et cette déclaration de guerre s’accompagne souvent d’un mouvement brusque voire inattendu de troupes à travers une ligne de démarcation séparant deux territoires en conflit ou à l’encontre d’une population refusant d’être oppressée. Donc une occupation par la force. Si l’opération militaire vise un territoire étranger, c’est une guerre. Si elle vise une population indigène, c’est soit un massacre soit de la contre-insurrection, le massacre pouvant accompagner une opération de contre-insurrection. Si la population ciblée résiste par les armes, c’est de l’autodéfense ou de la résistance. Et si cette résistance s’organise dans la durée et se militarise, cela devient une guerre civile. Enfin, si les groupes rebelles ainsi constitués reçoivent le soutien humain ou matériel d’un État étranger, ils deviennent des proxys ou des mercenaires, et leur combat perd sa légitimité. Si au contraire ils reçoivent le soutien de volontaires « civils » étrangers, ça reste de la solidarité internationale, cela y compris si les motivations et analyses de ces combattants étrangers sont confuses ou erronées.
S’il s’agit à présent de distinguer un acte d’agression d’une riposte défensive, il n’est certainement pas nécessaire de tergiverser longuement pour déterminer si l’armée régulière d’un État est intervenue de sa propre initiative sur le territoire d’un autre État ou contre une communauté autochtone sur son propre territoire. Il s’agit alors d’une guerre d’agression. Si, en revanche, cette armée est intervenue pour protéger une communauté gravement menacée par des groupes armés ou par l’armée régulière de son pays de résidence, et ce à la demande de cette communauté — et donc non de sa propre initiative —, il est alors difficile de parler d’agression, mais on peut parler d’ingérence. Enfin, si l’armée régulière d’un État défend son territoire contre l’intervention de l’armée d’un autre État — et sans envahir le territoire de cet État en question —, cela constitue alors une riposte qui peut être considérée comme légitime. La question n’est pas de savoir qui a raison ou tort, ni de distinguer le bien du mal, car aucune guerre n’est juste ; il s’agit simplement d’établir qui est l’agresseur et qui est la victime. Et il ne s’agit certainement pas de déterminer si la victime a provoqué l’agresseur, car cela reviendrait à donner du crédit à la rhétorique de ce dernier. Enfin, une intervention armée ne peut se justifier au seul motif d’une « provocation » si cette « provocation » ne prend pas la forme d’un acte préalable d’agression armée violente. Le cas ukrainien aide à illustrer ce point : le soulèvement de Maïdan contre les élites pro-russes d’Ukraine, ou même le désir de séparatisme parmi les Russophones de l’est de l’Ukraine, ne constituent en aucun cas des motifs légitimes pour justifier l’intervention militaire russe en Ukraine. Si ces communautés avaient été la cible de violences ethniques dirigées contre elles par d’autres communautés en Ukraine ou par l’État ukrainien, la question se poserait différemment. Mais ce n’est pas le cas.
Quoi qu’il en soit, du point de vue de la GRAA – qui est animée par un ethos pacifiste et antimilitariste –, il est toujours nécessaire de condamner la guerre, quelles que soient ses motivations. En revanche, il semble tout à fait inapproprié de porter un jugement sur les actes d’autodéfense des populations directement touchées par ces guerres, en particulier si le territoire où elles vivent a été la cible d’une agression extérieure. On peut mépriser les nations et les frontières, mais cela ne change rien au fait que les peuples qu’elles renferment sont liés à leur territoire par des liens d’interdépendance qui transcendent la simple question de l’État-nation.
Participation à l’effort de guerre ou autodéfense communautaire ?
Une fois qu’on s’est accordé sur ces définitions somme toute élémentaires, on peut aborder la question de l’autodéfense communautaire et de l’autodétermination, mais aussi du pacifisme. Les exemples Ukrainien et Syrien détaillés ci-dessus seront utiles pour illustrer mon propos. Les deux peuples sont unis par le sort similaire qu’ils ont subi, d’abord du fait qu’ils se sont insurgés au début des années 2010 contre la corruption et le totalitarisme du système politique qui régissait leur vie quotidienne depuis des décennies, ensuite parce que le conflit social a été aboli par le déclenchement d’opérations militaires dont ils ont été les principales cibles. Brutalement, les Ukrainiens et les Syriens se sont réveillé un matin avec le bombardement puis l’invasion armée de zones résidentielles civiles. Enfin, les uns comme les autres ont été tués grâce à l’utilisation de moyens militaires russes, la Russie intervenant exclusivement pour défendre ses intérêts géostratégiques et économiques. A ce stade, l’analyse est simple du point de vue des populations ciblées : leur communauté est prise pour cible, leur monde risque d’être rayé de la carte et tout ce qui fait leur vie peut être anéanti du jour au lendemain. Face à ce « danger de mort » les notions même de choix ou de consentement sont immédiatement abolies par l’intervention des armes.
Est-ce réellement le pacifisme qui anime les détracteurs des « anarchistes en guerre », ou plutôt leur refus de soutenir la résistance armée et l’autodéfense communautaire si celles-ci n’entrent pas strictement dans les cadres fantasmés de la guérilla révolutionnaire ? Auraient-ils harcelé de la même manière les combattants de la colonne Durutti et du POUM durant la guerre d’Espagne contre les fascistes espagnols ? Osent-ils s’en prendre au mouvement socialiste-libertaire kurde engagé sur plusieurs fronts contre les fascistes turcs et les islamistes Syriens et Iraqiens ? Si la critique de ces mouvements est légitime – et salutaire pour casser les mythes et fantasmes propagandistes qui les façonnent – on doit reconnaître que celle-ci ne se fonde pas tant sur des points politiques ou tactiques précis que sur des considérations très générales et simplistes : le fait de prendre les armes reviendrait à faire preuve de militarisme, tandis que le fait de rejoindre l’armée reviendrait automatiquement à soutenir un camp, voire la guerre elle-même. On peut certes penser ce qu’on veut de la révolution sociale espagnole de 1936 ou du projet révolutionnaire du Rojava, comme on peut penser ce que l’on veut des positions politiques de SolCol, il n’en est pas moins que les uns comme les autres étaient ou sont indistinctement menacés d’extinction par l’expansion du fascisme. Dans ce cas, il n’est plus question d’être pour ou contre la guerre, mais de se battre ou de mourir en tant que communauté humaine d’une part, et en tant que collectif politique de l’autre. Ce point est extrêmement important, parce qu’il met le doigt sur le problème fondamental qui divise la GRAA au-delà même des clivages entre violence et non-violence ou entre liberté et autorité : le clivage entre individualisme/libertarisme et communisme/collectivisme. La posture individualiste ne défend que le déserteur, tandis que la position collectiviste défend aussi le combattant. La seconde conçoit l’action individuelle comme dépendante de son impact sur le collectif, tandis que la première est par essence libertarienne : elle ne prend en considération que la préservation d’un soi déconnecté de l’autre et ne conçoit l’action collective que comme une addition de décisions égoïstes. L’abstention/désertion peut fonctionner face à un opposant qui veut l’emporter sur vous par les urnes, mais pas face à un ennemi dont la victoire signifie votre écrasement ou votre élimination physique par la force. L’abstention/désertion est une option dans l’empire du choix et de la démocratie, pas dans l’empire de la coercition et de la tyrannie. Prenons un exemple plus familier pour ces faux pacifistes de la GRAA européenne : les manifestations. Tant que la police n’attaque pas la manifestation, on peut bien défendre la posture non-violente de son choix, mais dès qu’elle fait usage de la force sur les militants radicaux de la première ligne, quelle est la réaction la plus appropriée ou la plus attendue de la part de ces derniers ? La fuite ou la défense collective ? Il est certain que la quasi unanimité de ceux qui font des diatribes enflammées contre le soi-disant militarisme de SolCol font aussi l’éloge de l’autodéfense populaire en manifestation. Par conséquent cela démontre bien que la posture pacifiste et non-violente, favorisant la soumission ou la fuite par rapport à la résistance, tient du privilège de ceux qui ne subissent pas la violence.
Ce texte n’a pas pour objectif de légitimer ou de délégitimer l’une ou l’autre lutte indigène, mais de pointer les contradictions et les incohérences dans le discours de ceux qui, parmi la GRAA et les DI, croient pouvoir juger et condamner les uns ou les autres depuis le canapé de leur centre social situé au cœur de l’Italie de Meloni, la France de Macron ou l’Allemagne de Merz. Avant toute considération théorique, il faut d’abord être en capacité d’analyser les rapports de force en jeux, mais aussi quelles parties au conflit – ici je parle des peuples, pas des Etats – sont en position d’agresseurs ou en position de victimes. Et si l’on n’a jamais connu la guerre, il vaut mieux sans doute se taire et exprimer sa solidarité envers les populations victimes et colonisées, plutôt que de perdre du temps à écrire des pamphlets pour les affaiblir. Vous avez le choix de vous taire, les indigènes n’ont pas le choix que de trouver les moyens de se défendre et de survivre qui sont à leur disposition. On peut soutenir à la fois les déserteurs et les résistants quand on est à 1200 kilomètres de là, mais on ne peut pas choisir d’être pris ou non dans la guerre quand on est au kilomètre zéro.
À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat














