2025 : Le massacre délibéré des Druzes de Syrie

2025 : Le massacre délibéré des Druzes de Syrie

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

Cet article a été rédigé dans le cadre d’une enquête sur les crimes commis à Soueida en juillet 2025. Il ne reflète qu’une partie des conclusions et sera mis à jour ultérieurement. Pour plus d’informations, consultez la page consacrée à notre projet d’enquête : https://interstices-fajawat.org/our-projects/investigation-project/

Entre le 13 et le 21 juillet 2025, la province syrienne de Suwayda, dans le sud du pays, a été la cible d’une agression militaire menée par des groupes armés affiliés aux autorités de fait syriennes. Cette opération a fait plus de 930 civils et 550 combattants druzes et chrétiens victimes. Bien que l’on ait largement présenté cette campagne comme une intervention destinée à rétablir l’ordre après des affrontements intercommunautaires, une analyse approfondie des causes et du contexte révèle une réalité bien différente : elle met en lumière la responsabilité totale du gouvernement non élu d’Ahmad al‑Sharaa, qui doit être considéré comme ayant commis un crime de guerre.

Contexte

Dès le 9 décembre 2024, soit le lendemain de la fuite de Bashar al-Assad, Ahmed al-Sharaa (nom de guerre : Abu Mohammad al-Jolani) se proclame leader suprême de la Syrie, rejetant catégoriquement toute forme de partage du pouvoir, de décentralisation et de fédéralisme, tout en exigeant de tous les groupes armés qu’ils déposent les armes ou qu’ils intègrent la nouvelle armée nationale, placée sous les ordres de plusieurs dizaines de chefs de guerres islamistes nommés fin décembre aux plus hauts postes de l’armée, parmi lesquels plusieurs jihadistes étrangers.

Avec les Kurdes, les Druzes sont en Syrie les seules communautés bénéficiant à la fois d’une forme d’autonomie au sein d’un territoire spécifique, ainsi que d’importantes forces armées consacrées à l’autodéfense de leur communauté sur des bases ethno-confessionnelles ou politiques. Pour Al-Sharaa leur assujettissement constitue par conséquent un important enjeux de pouvoir, seule leur totale reddition pouvant asseoir son contrôle sur l’ensemble du territoire Syrien. Au cours du premier semestre 2025, le gouvernement de facto a procédé méthodiquement pour remplir cet objectif.

Au moment où nous publions ces lignes, les provinces de Deir ez-Zor et Raqqa ont été presque entièrement reprises par les forces gouvernementales et les groupes armés bédouins, tandis que le sort de la province de Hassaké reste en suspens dans l’attente du résultat des négociations entre le gouvernement et les forces kurdes. Des informations concordantes suggèrent également que la diplomatie américaine soutient le gouvernement syrien dans ses efforts pour reprendre le contrôle de la province de Suwayda. On ne peut donc exclure un nouveau déploiement de forces dans les semaines à venir.

Première phase : négociations et ferments de discorde (janvier -mars)

Le 1er janvier 2025, un premier convoi de la Sécurité Générale tente de pénétrer dans la province de Suwayda sans coordination préalable avec les autorités et factions locales, qui lui refusent l’accès. La position des Druzes est alors très claire : il ne peut y avoir de déploiement armé dans la province ni de désarmement des factions locales en l’absence d’un État, d’une constitution et d’un gouvernement, donc d’un minimum de garanties démocratiques et des engagements concrets pour la protection des minorités.

Cet événement amène l’un des trois principaux chefs spirituels (Sheikh Aql ou sheikhs de raison) Druzes de Syrie, le sheikh Hikmat al-Hajari, à préciser sa position dans deux entretiens à Syria TV et 963+ le 8 janvier. Il y a partagé sa vision de l’avenir, plaidant en faveur de l’unité nationale et d’une gouvernance inclusive et décentralisée dans le cadre d’un État civil. Il insiste notamment sur le fait que Suwayda s’est prononcé contre la séparation depuis le début du soulèvement de 2011. Sa position apparait alors relativement modérée et fait écho à celle de nombreux Syriens, bien que son leadership soit loin de faire consensus au sein de la communauté Druze de Suwayda, notamment en raison de son soutien envers Bashar al-Assad jusqu’en 2023. Notons également qu’il est en conflit ouvert depuis plus de douze ans avec les deux autres sheikhs de raison Youssef Jarbou’a et Hammoud al-Hennawi.

Au premier trimestre 2025, les rassemblements se poursuivent sur la place de la Dignité à Suwayda, où ils se tenaient régulièrement depuis l’automne 2023 en opposition au régime d’Assad. Désormais, ces manifestations sont l’occasion de saluer la chute du régime et de discuter vivement des perspectives futures. Si les avis sont divisés, notamment sur la confiance à accorder à Al-Jolani et ses forces armées, les participants manifestent majoritairement leur espoir et leur joie, chantant les chants de l’insurrection de 2011 et brandissant quasi exclusivement le drapeau de l’indépendance syrienne à trois étoiles rouges, redevenu le drapeau officiel de la Syrie.

La fracture au sein de la communauté de Suwayda s’accentue au cours du mois de février, alors que le gouvernement central mène des négociations directes avec certaines factions locales, et notamment avec les deux sheikhs druzes controversés Laith al-Balous et Suleiman Abdul Baqi, pour préparer l’activation des Ministères de l’Intérieur et de la Défense à Suwayda. Leaders des micro-factions Madhafeh al-Karameh (Guesthouse de la Dignité) et Ahrar Jabal al-Arab (Hommes Libres de la Montagnes Arabe), les deux hommes ont eu depuis dix ans un parcours chaotique à la lisière entre rébellion armée et banditisme. Le premier, fils du très populaire fondateur du mouvement Rijal al-Karameh (Hommes de la Dignité) Wahid al-Balous, a été exclu de celui-ci après la mort de son père (en 2016) en raison de son absence de probité (affaires de vol et recel)[1], avant de chercher sa place dans plusieurs factions pour finalement s’isoler et fonder la sienne. Le second a été condamné en 2009 pour avoir assassiné le jeune Chrétien Moses George Francis dans le cadre d’un crime d’honneur[2], avant d’avoir été membre des Forces de Défense Nationale, la principale milice pro-Assad, puis de se spécialiser dans la médiation des affaires d’enlèvement, son rôle d’intermédiaire lui permettant de prélever un pourcentage sur chaque rançon. Les deux se sont fait connaître lors de la guerre contre les gangs initiée en 2022, au cours de laquelle Laith al-Balous a été vu en train de faire exécuter sur une place publique (Dawar al-Mashnaqa) plusieurs membres du gang de Raji Falhout, un maffieux proche du Hezbollah et des renseignements militaires de Bashar al-Assad. Les images de cette exécution sommaire seront d’ailleurs manipulées pour légitimer les violences commises contre les Druzes en 2025.

Quoi qu’il en soit, Al-Balous et Abdul Baqi apparaissent régulièrement en étroite compagnie des hauts responsables du gouvernement entre février et avril, et commencent à communiquer publiquement en faveur de l’intégration des factions dans l’armée nationale, en dépit de toute coordination avec l’ensemble des factions armées et composantes de la société civile locale. Notons que seules les factions Rijal al-Karameh et Liwa al-Jabal (Brigade de la Montagne) – représentant alors la position centrale majoritaire des résidents de Suwayda – se coordonnent avec les autres composantes civiles et armées de la communauté Druze. Dans la même période le commandant de la Division de l’Armée Syrienne regroupant les trois provinces du Sud de la Syrie (Suwayda, Deraa, Quneitra) le colonel Bunyan al-Hariri se rend auprès des groupes armés de la province voisine de Deraa pour organiser leur intégration dans l’armée nationale. Le 19 février il rend visite notamment aux tribus Bédouines de la région Al-Lajat située à cheval entre Suwayda et Deraa et connue pour être l’un des foyers de l’État Islamique dans la région. Cette zone et ses résidents joueront un rôle clef lors de l’offensive du mois de juillet.

Les jours suivants l’ancien officier Tareq al-Shoufi officialise l’existence du Conseil Militaire de Suwayda réunissant depuis décembre d’anciens militaires et membres de factions opposés au gouvernement d’Ahmad al-Sharaa et à l’intégration dans l’armée nationale. Affirmant vouloir établir une armée nationale indépendante de toute influence étrangère et inclusive pour tous les groupes ethno-confessionnels, le mouvement espère unir l’ensemble des factions Druzes derrière un même étendard prônant la laïcité et le fédéralisme sur le modèle des Forces Démocratiques Syriennes du Nord-Est Syrien. Un certain nombre de petites factions locales partisanes du sheikh Hikmat al-Hajari prêtent allégeance au Conseil Militaire dans les semaines suivantes, bien que le soutien du sheikh à ce dernier n’est pas avéré à ce stade. Notons que les interventions du Conseil Militaire lors des manifestations de la place de la Dignité apparaissent alors comme des provocations marginales portées par un groupuscule d’une quinzaine de jeunes hommes brandissant le portrait du sheikh al-Hajari et dépourvus de discours cohérent. Le Conseil Militaire est en effet plutôt mal perçu, accusé par nombre de personnes au sein même de la communauté à la fois d’agréger des anciens agents du régime de Bachar al-Assad (fulul) et de servir des intérêts étrangers. S’il est vrai que d’anciens loyalistes et gangsters trouvent refuge parmi ces nouvelles forces rebelles, cela ne suffit pourtant pas à accuser l’une ou l’autre faction d’incarner une force loyaliste en tant que telle, comme ce peut-être le cas de la brigade « Bouclier de la Côte » menée par d’anciens officiers Alaouites.

Le 1er mars 2025, les forces gouvernementales établissent arbitrairement un checkpoint à l’entrée du quartier à majorité Druze de Jaramana, situé à la périphérie Sud-Est de Damas, entraînant en réponse l’établissement d’un checkpoint des factions Druzes à proximité. Des individus armés affiliés au Ministère de la Défense tentent ensuite de passer le checkpoint et se voient exiger de remettre leurs armes, provoquant une altercation suivie d’un échange de tirs aboutissant sur la mort de l’un d’entre eux et la capture d’un second, blessé dans la fusillade. La situation s’envenime ensuite à l’occasion d’une altercation entre des officiers du poste de police de Jaramana-Salmiyah et des représentants de la communauté, aboutissant sur l’expulsion des officiers et la saisie des armes du poste de police. Laith al-Balous se pose finalement en médiateur pour apaiser le conflit, tandis que les responsables Israéliens jettent de l’huile sur le feu en menaçant le gouvernement Syrien d’une intervention militaire si les Druzes devaient être pris pour cible.

Immédiatement après ces incidents, un groupuscule de Suwayda prend l’initiative de hisser un drapeau israélien à l’entrée de la ville et de diffuser un communiqué vidéo appelant à l’intervention israélienne, avant que les factions locales ne brûlent le drapeau. La controverse locale sur les drapeaux – révélatrice d’une polarisation de plus en plus accentuée du débat au sein de la province quant à l’attitude à adopter vis-à-vis du gouvernement central – ne fera qu’augmenter au cours des semaines suivantes. Le 6 mars, le mouvement Rijal al-Karameh annonce dans un communiqué avoir conclu un accord avec le gouvernement par l’entremise de Laith al-Balous et Suleiman Abdul Baqi dans le but d’activer les Services de Sécurité dans la province de Suwayda. Huit véhicules de la Sécurité Générale sont livrés le jour-même, alimentant encore un peu plus les polémiques au sein de la communauté, certaines factions menaçant de brûler les véhicules s’ils étaient amenés à être déployés dans la province.

C’est notamment à ce moment qu’interviennent les massacres des populations Alaouites sur la côte Syrienne qui aboutissent sur la mort de plus de 1400 civils, événement qui ne peut être détaché de ce qu’il se passera par la suite à Suwayda. Notons à ce propos que les tribus Bédouines sont déjà instrumentalisées par le gouvernement pour opérer comme force supplétive et pallier la faiblesse de l’armée suite à la destruction par Israël de tout l’armement lourd laissé derrière lui par l’ancien régime. Les discours de haine sectaire, les images d’atrocités et la terreur se propagent sur les réseaux sociaux et prennent progressivement l’ascendant sur les analyses rationnelles de la situation. Des centaines d’étudiants de Suwayda sont rapatriés depuis les dortoirs universitaires de Latakieh et Tartous à la levée du couvre-feu imposée à la région. Cette opération d’évacuation est notamment organisée par l’entremise de Suleiman Abdul Baqi, révélant la volonté du gouvernement de l’imposer comme médiateur et garant légitime de la protection des Druzes, en dépit de sa réputation déplorable à Suwayda. Le 8 mars, il échappe d’ailleurs à une tentative d’assassinat lorsque sa maison est prise pour cible par un tir de roquette RPG.

Au cours de la seconde semaine de mars et alors que les massacres commis sur la côte Syrienne sont dans tous les esprits, le gouvernement communique sur la signature d’un accord avec l’officier kurde Mazlum Abdi pour l’intégration des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) dans l’armée nationale, tandis que l’envoyé du gouvernement à Suwayda Mustafa Bakour s’accorde avec le leadership druze pour l’activation des forces gouvernementales dans la province, à la condition que ses membres soient exclusivement recrutés au sein de la communauté locale. Le sheikh Hikmat al-Hajari donne d’abord son accord de principe – son neveu et porte-parole Oussama al-Hajari faisant partie des signataires d’un mémorandum adopté le 12 mars – avant de déclarer qu’il n’a pas lui-même signé le document et d’accuser le gouvernement d’être une entité terroriste dans une vidéo diffusée depuis sa guesthouse de Qanawat. Le soir-même ses partisans hissent le drapeau unitarien Druze sur plusieurs ronds-points de la ville de Suwayda et tirent des coups de feu en l’air pour manifester leur opposition à l’utilisation du drapeau de l’indépendance et à la soumission au gouvernement central.

Dans le même temps, le mouvement Rijal al-Karameh ouvre un bureau de recrutement à Mazraa en collaboration avec Laith Al-Balous, enrôlant près de 800 membres des tribus Bédouines. En parallèle, près de 4000 anciens membres des forces de sécurité d’Assad bénéficient de la régularisation de leur situation. Tout au long des mois de mars et avril, de nombreuses concertations et réunions ont lieu entre les leaders civils, religieux et militaires de Suwayda, ainsi qu’avec le gouverneur Mustafa Bakour, au cours desquelles il est réaffirmé à la fois le refus de désarmer les factions locales sans sérieuses garanties de sécurité pour les minorités, ainsi que l’accord pour le déploiement de forces de sécurité affiliées au gouvernement central, encore une fois à la seule condition que ses membres soient exclusivement originaires de la province.

Le 20 avril, le ministre de la Culture Mohammed Yassin Saleh, Jamal, frère d’Ahmad al-Sharaa, et Sayf ad-Din Bulad, commandant de la 76e division militaire,  rencontrent plusieurs chefs bédouins anciennement affiliés au régime d’Assad, dont Ibrahim al-Hafel (tribu Uqaydat) et Farhan al-Marsoumi (tribu Marsama) au domicile de ce dernier, dans la banlieue de Damas (Al-Moadamiyeh). Cette visite controversée s’inscrit dans le cadre d’une série de négociations et de pots-de-vin impliquant les tribus bédouines dans le but de s’assurer leur allégeance. Ces tribus joueront un rôle décisif dans les événements qui suivront.

[1] Informations fournies par un membre de Rijal al-Karameh lors d’échanges téléphoniques réalisés entre mars et décembre 2025.

[2] Informations confirmées par des sources locales.

Seconde phase : première sommation et intimidations (avril-juin)

Le 27 avril, un faux enregistrement circule sur les réseaux sociaux dans lequel on entend une voix non identifiée insulter le prophète Mahomet, provoquant une émeute des islamistes de l’université de Homs, dirigés par l’étudiant en génie pétrolier Abbas Al-Khaswani. Cet agitateur islamiste, identifié comme l’un des auteurs armés des attaques sur la côte syrienne deux mois plus tôt, prononce un discours incendiaire dans lequel il appelle à la violence contre les communautés Druzes, Alaouites et Kurdes. À la suite de ce discours, des dizaines de personnes scandant des slogans sectaires et haineux déferlent dans l’enceinte de l’université et agressent des étudiants non musulmans. Le vieux cheikh druze Marwan Kiwan, accusé d’être l’auteur de l’enregistrement, dément rapidement cette accusation, tandis que l’autorité non élue de Damas publie un communiqué de presse peu convaincant dans lequel elle remercie les émeutiers pour leurs efforts en vue de défendre leur prophète, au lieu de les tenir pour responsables des troubles dangereux qu’ils ont provoqués. Abbas Al-Khaswani n’est pas arrêté et retournera le lendemain à l’université où lui et ses collègues continueront de menacer la sécurité d’autres étudiants.

Deux jours plus tard, l’authenticité de l’enregistrement est finalement démentie à son tour par le gouvernement, mais celui-ci n’entreprend rien pour empêcher le déroulement des événements ultérieurs. Par conséquent, des groupes armés non identifiés attaquent le quartier de Jaramana le jour-même, prenant pour cible ses habitants et les factions d’autodéfense locales druzes. La Sûreté Générale intervient au côté des groupes ayant attaqué le quartier précédemment, eux-mêmes identifiés comme des Bédouins de la tribu Al-Uqaydat, originaire de Deir Ez-Zor, si bien que rien ne permet de les distinguer les uns des autres. 17 assaillants sont tués, avant d’être présentés comme des membres de la Sûreté générale tandis que les factions locales sont désignés comme les principaux responsables des affrontements.

Le 30 avril, des groupes armés d’islamistes de Dera’a, Deir Ez Zor et de la Ghouta attaquent à leur tour les villes de Sahnaya et Ashrafiyeh-Sahnaya suivant un scénario similaire à celui de Jaramana[1], prenant pour cible leurs résidents et les factions locales d’autodéfense druzes. Cette fois ce sont 45 personnes qui sont tuées, la plupart appartenant à la communauté druze. Parmi celles-ci, 10 civils sont exécutés sommairement, dont le maire de la ville Hussam Warwar et son fils Haider. Il avait pourtant été vu en train d’accueillir les forces de la Sûreté générale quelques heures avant son exécution. Parallèlement, des factions druzes de Suwayda tentent de quitter le gouvernorat pour secourir leur communauté attaquée à Sahnaya-Ashrafiyeh, mais tombent dans une embuscade près de Braq, sur la route de Damas, tendue par des groupes mixtes de tribus locales et d’islamistes de Dera’a et de Deir Ez Zor, mais aussi d’éléments de la Sûreté générale. Une vidéo les montre clairement en train d’ouvrir le feu alors qu’ils se tiennent côte-à-côte. En conséquence, ce sont 42 combattants Druzes qui sont tués, la communauté de Salkhad étant particulièrement touchée, avec 11 martyrs appartenant aux factions d’autodéfense Quwaat Sheikh al-Karami et Quwaat Alya’, dont le leader de cette dernière Amjad Baali.

Le 1er mai l’autorité centrale de Damas réitère ses pressions sur les dirigeants de la communauté druze pour qu’ils acceptent le désarmement des factions locales, injustement accusées d’être à l’origine des troubles. Israël profite de la situation pour menacer la Syrie et bombarde à proximité du palais présidentiel de Damas, prétendument pour « lancer un avertissement » aux autorités syriennes en cas de menaces à l’encontre des Druzes. A l’issue des négociations entre le gouvernement et le leadership druze un accord en cinq points est finalement adopté, prévoyant l’activation de la police et de la Sécurité Générale dans le gouvernorat de Suwayda, à condition que ses membres soient tous originaires de la région, ainsi que la sécurisation de la route de Damas et un cessez-le-feu dans toutes les zones touchées par les affrontements des derniers jours. Notons que dans la journée, Laith al-Balous échappe à une tentative d’assassinat alors qu’il est en déplacement à Shahba, avant d’être chahuté dans sa ville de Mazraa pour avoir ouvert l’accès de celle-ci à plusieurs véhicules de la Sécurité Générale. Ces derniers sont renvoyés hors de la province.

Dans la nuit du 1er mai, des mortiers sont tirés sur les villes de As-Sawara al-Kbira, Al-Thaala, Ad-Dour, ‘Ira, Kanaker et Rsas, dans la province de Suwayda. Toutes les factions de Suwayda, composées de plus de 30 000 combattants, sont mises en état d’alerte et se déploient dans tous les points stratégiques du gouvernorat, tandis que la Sûreté générale encercle le gouvernorat le soir-même, prétendument pour prévenir toute nouvelle attaque en provenance de Dera’a. Cela n’empêche pas des groupes armés d’attaquer les villages de Labin, Harran, Ad-Dour et Jreen, situés à la limite Ouest de la province, où ils se heurtent à une forte résistance entraînant la mort de la plupart des assaillants. Le nombre de victimes n’est pas connu, mais les assaillants sont identifiés comme appartenant aux tribus Bédouines locales.

Le 2 mai, un drone israélien survolant Suwayda prend pour cible une ferme à Kanaker, tuant 4 de ses habitants druzes. L’un d’entre eux, Issam Azam, était connu pour soutenir activement les manifestations de la place de la Dignité contre le régime d’Assad. Dans la nuit, des avions israéliens lancent une série de frappes sur des sites militaires à Dera’a, Damas et Hama. Le 3 mai, Khaldun Sayah Al-Mahithawi, un avocat druze impliqué dans la négociation de la libération d’un autre avocat kidnappé au nord de Suwayda, est assassiné à Aqraba, près de Jaramana. Le même jour, les 11 martyrs de Salkhad sont enterrés à l’issue d’une cérémonie rassemblant des milliers de personnes dans leur ville natale.

Dans la journée du 5 mai des affrontements entre des tribus bédouines et des factions druzes se poursuivent dans les environs d’al-Thala et d’Harran à Suwayda, tandis que des rumeurs circulent selon lesquelles les factions druzes menaceraient les mosquées. Plusieurs imams de la région et des représentants de tribus bédouines locales démentent ces rumeurs de menaces sectaires des Druzes envers les musulmans, réaffirmant la coexistence pacifique au sein du gouvernorat et la nécessité de lutter contre les « fake news » et l’incitation sectaire sur les réseaux sociaux. Les factions druzes se sont en effet déployées afin de protéger les sites religieux musulmans de toute initiative sectaire individuelle. Après le retrait de la Sûreté générale de la ville d’As-Sawara al-Kbira, la police de Suwayda entre dans la ville en compagnie du gouverneur Mustafa Bakur et trouve plusieurs maisons brûlées et pillées, ainsi que le sanctuaire druze. Notons que la seule ville où des maisons ont été pillées et vandalisées à Suwayda est aussi la seule où les forces de la sécurité générale ont été déployées.

Dans le cadre de l’accord signé le 1er mai le gouvernement établit plusieurs checkpoints sur la route entre Suwayda et Damas, tandis que des policiers Druzes sont déployés à l’entrée de As-Sawara al-Kbira, premier village de la province. A 11 kilomètres plus au Nord, à la jonction des routes reliant Damas, Suwayda et Deraa, un checkpoint est confié à des hommes armés membres des tribus Bédouines de la région (tribu Al-Na’im du village de Al-Mtalleh et de la région de Al-Lajat), dont l’affiliation aux forces gouvernementales est incertaine : ils ne portent pas les uniformes règlementaires et plusieurs d’entre eux arborent des masques et des insignes de l’État islamique. Dans le même temps, on apprend la nomination de trois membres de la tribu Uqaydat de Shuhayl (Deir Ez-Zor) a des postes de haute responsabilité : Hussein al-Salama à la tête des services de renseignements, en remplacement d’Anas Khattab, Amer Names al-‘Ali à la présidence de l’Autorité centrale de contrôle et d’inspection (lutte contre la corruption) et le cheikh Rami Shahir al-Saleh al-Dosh à la tête du Conseil Suprême des Tribus et des Clans, une entité inféodée à HTS. Ces nominations interviennent alors même que leur tribu est l’une des plus impliquées dans les attaques meurtrières des derniers jours contre la communauté Druze.

Entre les mois de mai et juillet, de nombreuses plaintes visent le checkpoint de Braq-Masmiyeh dont les gardes sont accusés de brimades, de vols et de rackets à l’encontre des usagers de la route en provenance ou à destination de Suwayda. À plusieurs reprises également, dans la continuité de pratiques criminelles datant d’avant la chute du régime d’Assad, des usagers de la route sont kidnappés ou pris pour cibles par des tirs effectués par des groupes armés Bédouins résidents à Al-Mtalleh et Al-Lajat. Par conséquent l’engagement à sécuriser la route entre Damas et Suwayda pris par le gouvernement le 1er mai n’est pas respecté et sa violation est commise par les membres des forces gouvernementales eux-mêmes. Dans la même période, les violences motivées par le sectarisme se multiplient, des membres des minorités religieuses étant assassinées chaque semaine dans différentes régions du pays, culminant avec l’attentat contre l’Église chrétienne orthodoxe de Mar Elias à Damas, quartier de Dweila, le 22 juin 2025. Cinq personnes issues de la communauté chrétienne de Kharaba, village situé à l’Ouest de Suwayda, sont tuées dans l’explosion. L’un des attaquants est identifié comme un membre du Ministère de la Défense.

[1] Informations fournies par un survivant et témoin direct des événements – Interview réalisé à Ashrafiyeh-Sehnaya le 13 juin 2025.

Troisième phase : l’invasion et les massacres (juillet)

Début juillet, sous prétexte de régler un différend avec les groupes Bédouins en charge du checkpoint, les forces gouvernementales interrompent le trafic pour plusieurs heures, au cours desquelles les responsables de la sécurité pour Suwayda et Deraa Ahmed al-Dalati et Shaher Jabr Omran (nom de guerre : Abu al-Baraa) se rendent dans les hameaux Bédouins de la région Al-Lajat pour réconcilier deux clans qui se disputent la gestion du checkpoint de Braq-Masmiyeh et leur proposer d’intégrer plusieurs dizaines de leurs membres dans les forces du ministère de l’Intérieur.

Le 11 juillet, le négociant Druze Fadlallah Dwara est kidnappé à proximité du checkpoint, avant d’être battu, dépossédé de son véhicule, sa cargaison, son téléphone et son argent, puis jeté sur le bord de la route. La réponse ne se fait pas attendre, dès le lendemain une faction druze de Ariqa enlevant à son tour des Bédouins – qui ne sont pas reliés aux ravisseurs de Fadlallah Dwara – provoquant la riposte des clans bédouins de Suwayda, et notamment ceux du quartier de Al-Maqwas, situé à l’entrée Est de la ville de Suwayda : vers 9 heures du matin le 13 juillet, ils bloquent la route vers la montagne et enlèvent à leur tour cinq civils Druzes.

1. Le Rassemblement des Tribus du Sud initie les hostilités

    Al-Maqwas est un quartier divisé par les conflits entre clans bédouins eux-mêmes depuis de longues années. Les clans Al-Badah et Al-Kaniher, impliquées dans le trafic de drogues, y règnent en maître depuis qu’ils en ont expulsé le clan rival Al-Anizan au mois de mai. Ils sont associés au Rassemblement des Tribus du Sud, une confédération tribale locale mise sur pieds par un trafiquant de drogues notoire, le sheikh Rakan Khalid al-Khudair, qui réside hors de Suwayda à Al-Mtaleh après s’être exilé en Jordanie entre 2019 et 2024. C’est cette dernière organisation, proche de Suleiman Abdul Baqi et loyale envers le gouvernement, qui lance le signal de l’ouverture des hostilités armées, provoquant la riposte des factions druzes. Ces dernières assiègent Al-Maqwas, piégeant ses résidents à l’intérieur et empêchant les blessés d’être évacués vers l’hôpital. C’est cette erreur qui va permettre au Rassemblement des Tribus du Sud d’élaborer le récit catastrophiste et partiellement mensonger qui va justifier l’intervention des forces gouvernementales et la mobilisation des tribus bédouines à travers toute la Syrie dans les heures suivantes, et notamment celui invoquant le nettoyage ethnique des Bédouins par les factions armées associées indistinctement au Conseil Militaire de Suwayda et au sheikh Hikmat al-Hajari. Pourtant, à ce stade les principaux éléments à charge contre les factions druzes sont d’avoir engagé la confrontation au cœur des habitations et d’avoir ainsi permis à des civils d’être pris au piège.

    Les affrontements s’étendent dans un premier temps aux quartiers Bédouins périphériques de Suwayda city (Rajem al-Zeytun, Al-Hrubi, Al-Mansoura et Al-Shaqrawiyeh), où plusieurs groupes armés ont commencé à attaquer les factions Druzes. Toute la journée des blessés affluent à l’hôpital national, qui annonce 54 blessés  et 13 morts en début de soirée, dont des enfants et des vieillards visés à la tête par des tirs de snipers, tandis que les tribus déclarent 50 blessés et 10 morts de leur côté, dont trois femmes. Peu après 16 heures, une première attaque provenant de l’extérieure de la province de Suwayda vise le checkpoint de As-Sawara al-Kbira (Nord de la province), tenu par les membres Druzes de la nouvelle police locale. Une heure plus tard, les attaques visent le village limitrophe de Hazm, puis des attaques coordonnées sont lancées peu avant 19 heures contre plusieurs villages de l’Ouest de la province depuis la zone de Housh al-Hammad à Deraa: Harran, Jreen, Lubeyn, Sami’ et At-Tireh. C’est le signe que les tribus Bédouines du Hauran et du Lajat (majoritairement affiliées à la tribu Al-Na’im) sont à l’initiative de l’offensive.

    Alerte émise par le Southern Tribes Gathering le 13 juillet à 16 h 18.

    2. Les forces gouvernementales envahissent Suwayda

    À ce stade, des négociations sont déjà entamées sous l’égide du sheikh Youssef Jarbou’a pour tenter de résoudre le conflit et faire libérer les otages de chaque côté. Elles aboutissent au milieu de la nuit sur un engagement des deux partis pour leur remise en liberté, mais cela n’arrête pas les combats. Au contraire, le 14 juillet vers 1h30 du matin les forces gouvernementales occupent As-Sawara al-Kbira, tandis qu’à 7h30 celles-ci entrent dans la province depuis l’Ouest en suivant les axes Bosra al-Harir – Mazraa et Umm Walad – Kanaker. Les villages nommés plus haut sont très rapidement occupés par l’armée après avoir été pris par les tribus Bédouines, suivis de Ta’ara, Ad-Dour aux alentours de 12h, puis Qarasa, Najran, at-Tireh et Kanaker l’heure suivante. Les villes de Mazraa et Al-Thaala sont prises entre 15h et 16h, tandis que ‘Ira et Mjemer décident d’ouvrir leurs portes aux forces gouvernementales. Partout, les habitations sont pillées, vandalisées et incendiées, tandis que leurs occupants subissent des violences indiscriminées de la part des tribus comme des forces gouvernementales.

    Selon les premiers rapports, les unités de l’armée engagées dans l’offensive contre Suwayda appartiennent aux divisions suivantes :

    • la 40ᵉ, basée à Deraa et commandée par Banyan Ahmad Al‑Hariri (Abou Fares) ;
    • la 42ᵉ, basée à Palmyre et dirigée par Mohammed Saeed Abdullah ;
    • la 52ᵉ, basée à Homs et sous les ordres de Haitham al‑Ali (Abou Muslim Afs, Abou Muslim al‑Shami) ;
    • la 54ᵉ, également à Homs, commandée par Hussein Abdullah Al‑Obeid (Abou Souheïb) ;
    • la 62ᵉ, stationnée à Hama et dirigée par Muhammad al‑Jassem (Abou Amsha) ;
    • la 70ᵉ, basée à Damas, sous la responsabilité du adjoint d’Essam al‑Buwaydhani (Abou Hammam) ;
    • la 72ᵉ, implantée à Alep et commandée par Doghan Suleiman ;
    • la 82ᵉ, à nouveau à Hama, sous les ordres de Khaled Mohammed al‑Halabi (Abou Khattab).

    Le chef des opérations militaires, Hasan Abd al-Ghani, annonce le lancement de l’intervention, Bosra al-Harir, 14 juillet, 18 h 30.

    Au moins cinq de ces divisions sont dirigées par d’anciens djihadistes, tandis que la 82ᵉ division comporte des éléments susceptibles d’éprouver une sympathie pour l’État islamique. Plusieurs membres de ces unités ont été aperçus dans des vidéos tournées à Suwayda arborant l’emblème de l’organisation. D’autres facteurs confirment également la présence de deux unités des forces spéciales réputées pour leur brutalité : la brigade Ali Bin Abi Talib, commandée par Abd al‑Mun’im al‑Dhaher (Abou Suleiman al‑‘Iss), qui aurait été blessée au cours des combats ; et l’unité dite « Red Bands », dont le commandement reste encore aujourd’hui obscur. Cette dernière est formée par des sociétés militaires privées créées par des djihadistes étrangers, notamment Malhama Tactical, groupe fondé par le Tchétchène Abdullah Tac. Il convient de souligner qu’un combattant tchétchène a été capturé par des factions druzes, qui l’ont interrogé devant la caméra.

    En milieu d’après-midi l’Hôpital National de Suwayda annonçait avoir enregistré 53 morts et plus de 200 blessés. Alors que d’autres villes de la province comme Walgha, ‘Atil, Rima Hazem et Rsas font déjà l’objet de bombardements et d’affrontements, l’avancée des forces gouvernementales est finalement stoppée peu avant 18h lorsque l’aviation israélienne effectue une première frappe entre Mazraa et Walgha, au niveau de l’entrée de l’université d’études agricoles et vétérinaires, avant d’enchainer avec d’autres frappes sur les autres axes menant à Suwayda.

    À l’aube du 15 juillet, l’intense pression militaire ajoutée à la pression diplomatique internationale contraint le sheikh Al-Hajari à accepter le déploiement des forces gouvernementales dans la province et la ville de Suwayda et à appeler les factions à ne pas résister et à coopérer avec elles en leur remettant leurs armes. A 8 heures, le colonel des forces du Ministère de l’Intérieur Ahmed al-Dalati annonce l’entrée des forces gouvernementales dans Suwayda et l’imposition d’un couvre-feu, invitant les factions à déposer leurs armes. A 8h15 les forces gouvernementales pénètrent dans la périphérie de Suwayda depuis Kanaker au Sud-Ouest, et trente minutes plus tard elles atteignent le rond-point Omran au Nord-Ouest. Des affrontements éclatent immédiatement après et s’accompagnent très rapidement d’exactions alors que des groupes armés sans affiliations claires se déploient dans tous les quartiers de la ville et procèdent à la destruction et au pillage systématique des magasins et des habitations, ainsi qu’à l’exécution sommaire de nombreux civils. A 10h50, un premier rapport fait déjà état de 24 exécutions de civils, tandis qu’à 12h20 la nouvelle circule du massacre de plus d’une dizaine de membres de la famille Al-Radwan dans la guesthouse de leur maison, alors même que Ahmed al-Dalati vient de décréter un cessez-le-feu dans le but de ramener le leadership druze à la table des négociations. Ahmad al-Dalati et Shaher Jabr Omran se réunissent ainsi vers midi avec les représentants des différents cultes et factions locales, dans le sanctuaire druze de Ain al-Zaman situé au cœur de la ville, alors mêmes que les combats et crimes continuent de se dérouler dans les quartiers environnants.

    Une heure plus tard, les premières images des atrocités sont rendues publiques, tandis que les assaillants diffusent en temps réel les vidéos de leurs propres crimes sur les réseaux sociaux. De nombreuses vidéos montrent notamment des membres des forces gouvernementales comme des tribus Bédouines se mettre en scène en train de frapper des civils, de leur raser la moustache de force, voire de les exécuter sommairement, avant de profaner leurs cadavres, les qualifiant de façon répétée « ya khanazir ! », ce qui signifie « espèce de porcs ! » . Des familles entières sont exécutées dans leur maison ou dans l’espace public, tandis que de nombreuses personnes meurent criblés de balles dans leur voiture ou ciblées par des tirs de sniper alors qu’elles tentent de fuir la ville. Parmi les victimes on compte beaucoup de personnes âgées, ainsi que des enfants. La plus jeune victime a 3 mois. Ils laissent également de nombreuses inscriptions sur les murs, n’hésitant pas à signer et revendiquer leurs crimes. Ces très nombreuses exactions sont commises dans la plupart des quartiers occupés de la ville, alors même qu’une dizaine de journalistes affiliés au ministère de la communication sont présents à proximité, ainsi que le responsable de la Sécurité Ahmad Dalati, qui apparait vers 14h20 sur le toit d’un véhicule au milieu du quartier Bédouin de Al-Maqwas pour annoncer sa « libération ».

    Jusqu’au 17 juillet à l’aube, les forces gouvernementales et leurs forces supplétives bédouines se disputent le contrôle des quartiers de la ville avec les factions Druzes, tandis que l’aviation israélienne effectue des frappes ciblées dans et autour de Suwayda. Le quartier de l’Hôpital National de la ville fait l’objet d’intenses combats à plusieurs reprises au cours des deux jours : les forces gouvernementales ciblent l’hôpital une première fois le 15 juillet vers 17 heures, puis le 16 dans la matinée et enfin s’en emparent le même jour vers 15 heures. Des membres de l’armée et de la Sécurité Générale y tuent les policiers en charge de la sécurité des locaux, puis exécutent des patients blessés ainsi que des soignants : les images de vidéosurveillance enregistrent notamment l’exécution de l’infirmier Mohammad Buhsas dans le hall de l’hôpital. Lorsque les forces gouvernementales amorcent leur retrait à l’aube du 17, des groupes armés Bédouins se maintiennent dans la ville et sont repoussés ou éliminés par les factions Druzes au cours de la journée. Dans plusieurs quartiers où ils se sont maintenus au cours des dernières 24 heures, de nombreux corps de civils exécutés sont découverts.

    Plusieurs sources confirment qu’à l’aube du 17 juillet, alors que les factions druzes reprenaient le contrôle de la situation, des crimes ont été perpétrés contre les populations bédouines dans plusieurs localités : expulsions forcées, violences physiques et même exécutions, ainsi que l’incendie de nombreuses habitations. Des indices indiquent également que la mosquée Al‑Hrubi a été vandalisée, tandis que des images satellites attestent de destructions à Shahba et à Breiki. Malheureusement, ces zones restent inaccessibles aux enquêteurs indépendants, et les reportages de presse sur les persécutions des Bédouins sont truffés d’estimations approximatives et de témoignages erronés, rendant difficile toute distinction entre vérité et fiction.

    3. Le Conseil Syrien des Tribus et des Clans vient en renfort

    Le 17 juillet vers 15h30, le Rassemblement des Tribus du Sud lance une opération de communication agressive, ajoutant à l’appel aux tribus bédouines un appel à la communauté sunnite dans son ensemble, affirmant que les factions Druzes seraient en train de se livrer à l’épuration ethnique des tribus sunnites de Suwayda et s’en prendraient directement aux mosquées. Le mouvement accuse notamment les factions Druze de séquestrer des centaines de Bédouins et de commettre des atrocités à leur encontre. Des photographies des familles Druzes et Chrétiennes exécutées les jours précédentes sont manipulées pour laisser penser que les victimes sont Bédouines, tandis que des images montrant des combattants Druzes profaner des corps de combattants des tribus viennent conforter l’idée que des exactions à large échelle seraient commises contre les civils Bédouins. Dans la foulée de ces incitations, le Conseil Syrien des Tribus et des Clans avec à sa tête Abdul Moneim al-Naseef et l’Armée des Tribus avec à son commandement Sami Al-Abdulaziz Al-Hafel regroupent plus d’une quarantaine de tribus et clans de toutes la Syrie pour se joindre à l’appel et converger vers Suwayda, tandis que celles restées sur place reprennent le contrôle des villages dont les forces gouvernementales s’étaient retirées les heures précédentes : Al-Mazraa, As-Sawara al-Kbira, Hazem, Ad-Dour, Al-Thaala. Les 18 et 19 juillet, les tribus Bédouines entrent librement dans la province de Suwayda et reprennent progressivement le contrôle d’une quinzaine de villages au Nord de Shahba, où elles procèdent au pillage et à la destruction systématique des habitations, tandis que la plupart des résidents encore présents sur place sont exécutés, notamment des personnes âgées. De nombreuses femmes et enfants sont kidnappés après que leurs proches aient été assassinés devant eux, tandis qu’au moins trois cas de décapitations sont documentées, ainsi que plusieurs cas d’immolations de personnes de leur vivant. Des atrocités sont commises également dans la périphérie de Suwayda où des poches de résistance des groupes Bédouins présents depuis plusieurs jours persistent jusqu’au 20 juillet : Ces crimes sont commis en dépit de l’accord de cessez-le-feu discuté en l’absence des représentants Druzes et rendu public par l’envoyé de la Maison Blanche Tom Barrack dans la nuit du 18 au 19.

    Le 19 vers 13 heures, les forces gouvernementales prennent le relais des tribus Bédouines et commencent l’occupation des 34 villages qui n’ont pas pu être libérés par les factions Druzes. Il faut néanmoins attendre le soir du 21 juillet pour que les tribus Bédouines cessent leurs attaques contre Umm Zeytoun, Shahba, Ariqa et Majadel, au cours desquelles une grande quantité de drones Shaheen sont utilisés. A partir du 21 juillet, le gouvernement organise l’évacuation de 1500 civils Bédouins vers Deraa, ce qui représente moins de 5% de la population totale de Bédouins résidant dans la province de Suwayda. Dans le même temps, des convois d’aide humanitaire sont envoyés à Suwayda dans le cadre d’une opération de communication visant à préserver l’image du gouvernement, qui continue de se présenter en médiateur dans le cadre de conflits intercommunautaires et nient la commission de crimes par ses propres forces armées. Lors de la collecte des corps par la communauté Druze, il est constaté que de nombreux combattants Bédouins portent sur eux la carte de membres des Ministères de la Défense et de l’Intérieur, tandis que des vidéos diffusées par les factions Druzes allèguent de la présence de combattants étrangers.

    Le chef du Conseil des tribus et clans syriens, Abdul Moneim al-Naseef, appelle toutes les tribus bédouines à se rassembler à Suwayda pour renforcer le rassemblement des tribus du sud, Deir Ez-Zor, 18 juillet, 00 h 50.

    À ce stade de notre enquête, il a été confirmé que les tribus et clans bédouins suivants ont activement participé à l’attaque contre la communauté de Suwayda :

    1. Anzah

    2. Bakara

    3. Bani Khalid

    4. Bu Sha’ban

    5. Fawa’ira

    6. Jabur

    7. Mawali

    8. Na’im

    9. Shammar

    10. Tayy

    11. Uqaydat

    12. Abd al-Karim

    13. Afadlah

    14. Arida

    15. Bani Sakhr

    16. Breidij / Breij

    17. Bu Issa

    18. Bu Saraya

    19. Damalkha

    20. Dulaim

    21. Fidaan

    22. Hadadin

    23. Hneidi

    24. Hassoun

    25. Huweidi

    26. Haweitat

    27. Ja’abara

    28. Marsuma

    29. Na’san

    30. Omeirat

    31. Rifa’ah

    32. Ruwalah

    33. Sakhani

    34. Sarhan

    35. Sardiya

    36. Saba’ah

    37. Sabeila

    38. Shamur

    39. Sharabin

    40. Waldah

    41. Zubayd

    Cependant, il ne faut pas exclure que des membres d’autres tribus aient participé, individuellement ou collectivement, à l’assaut : nos sources, ainsi que les participants eux‑mêmes, citent au moins quarante noms de tribus et de clans supplémentaires. Le nombre de clans et de tribus impliqués s’élèverait alors à 81, sur les 211 clans et tribus syriennes recensés dans notre base de données, soit entre 38 % et 40 % de l’ensemble des entités tribales du pays.

    Il convient également de rappeler, comme nous l’avons déjà souligné, que les forces gouvernementales ont recruté massivement des Bédouins. De plus, les groupes rebelles et djihadistes qui se sont intégrés à Hayat Tahrir al‑Sham en janvier 2025, sous l’autorité du ministère de la Défense, étaient déjà majoritairement composés de Bédouins.

    Quatrième phase : siège et déni (juillet-actuel)

    Dans les jours qui suivent le cessez-le-feu, les journalistes sont maintenus hors de la province où les forces gouvernementales ont érigé des checkpoints et affirment que les factions druzes empêchent qui que ce soit d’entrer, ce qui est infirmé par un certain nombre de résidents. La Défense Civile (‘Casques Blancs’) organisent un corridor humanitaire pour des personnes résidantes à l’étranger depuis le Sud de la province vers la ville voisine de Bosra al-Sham, jusqu’à ce que plusieurs incidents impliquant des tirs et des enlèvements de passagers ne viennent interrompre les opérations.

    Le 31 juillet le Ministère de la Justice annonce la formation d’un Comité d’Enquête sur les événements de Suwayda, mais comme celui diligenté suite aux massacres sur la côte, il ne remplit pas les conditions d’impartialité et d’indépendance requises pour mener à bien ces investigations. Le représentant de la commission d’enquête relative aux crimes commis contre les Alaouites Yasser al-Farhan, qui rend ses conclusions au lendemain des massacres à Suwayda (22 juillet), avait remercié plus tôt les tribus Bédouines pour leur intervention sur la côte, tandis que Anas Ayrout, le responsable du Comité suprême pour la préservation de la paix civile en Syrie publie le 18 juillet une déclaration élogieuse à l’attention des tribus pour les féliciter de leur mobilisation. Un autre membre de ce Comité, le sheikh Ragheb al-Saifi, membre de la tribu Uqaydat, a été identifié comme l’un des coordinateurs de l’attaque contre Suwayda. Enfin, Al-Sharaa lui-même a remercié les tribus pour leur engagement héroïque dans son allocution publique du 19 juillet, sans jamais les considérer comme des « gangs hors-la-loi » devant être désarmés.

    Le 12 octobre le gouvernement organise une campagne intitulée « Suwayda est à nous et nous sommes sienne », un événement caritatif indécent sensé récolter de l’argent pour la province. L’événement se tient dans le village martyr de As-Sawara al-Kbira, village Chrétien dont l’Église a été incendiée et nombre de ses résidents ont été assassinés, en présence de Mustafa Bakour, des représentants des Tribus impliquées dans les massacres et de Laith al-Balous et Suleiman Abdul Baqi. Ces derniers sont présentés par le gouvernement comme les représentants de la communauté Druzes et sont par la suite sollicités dans le cadre de négociations diplomatiques à l’étranger, quand bien-même ils ont joué une part active dans la commission des crimes à l’encontre de leur communauté. Suleiman Abdul Baqi, qui rappelons-le a lui-même assassiné un jeune Chrétien pour des motifs religieux, est promu « responsable de la Sécurité pour Suwayda » avant d’être invité à Washington par des membres du Congrès américain le 22 janvier 2026.

    Le 17 décembre, le leader du Rassemblement des Tribus du Sud Rakan al-Khudeir organise dans son fief de Al-Mtalleh – village Bédouin d’où les violences ont démarré – son « Festival de la Victoire », célébrations pour l’anniversaire de la chute d’Assad dans lequel il déclare que le ralliement des Tribus du Sud derrière l’État est un devoir national. Mustafa Bakour, ainsi que plusieurs représentants du gouvernement sont présents, ainsi que ceux du Conseil des Tribus et des Clans.

    La population de Soueida manifeste régulièrement depuis la fin des massacres, tentant d’alerter l’opinion internationale sur le siège qu’elle subit et la nature criminelle des politiques du gouvernement.

    Plus de six mois après l’agression militaire, 34 villages restent occupés par les forces gouvernementales, qui ont fait de Mazraa le chef-lieu de la zone occupée. Le gouverneur Mustafa Bakour y organise la réhabilitation superficielle des centaines de maisons incendiées afin de dissimuler l’étendue des crimes commis et alors que près de 190 000 résidents restent déplacés hors de la zone. Des barrières de terre coupent un certain nombre de routes et les accès à la zone occupée restent entravés, tandis que des groupes armés continuent d’utiliser les villages de Mazraa, Walgha et Al-Mansoura comme tremplin pour mener des raids et frappes régulières contre les positions Druzes, et notamment contre les villages de Umm Zeytoun, Najran, Majdal, Remat Hazem et les quartiers périphériques de l’Ouest de Suwayda-city. Si la route de Damas est officiellement rouverte à la circulation, les déplacements y sont extrêmement limités et nombre d’hommes de la province sont de facto assignés à résidence comme ils l’étaient au cours des dix dernières années, de peur d’être associés à des combattants et arrêtés sur les checkpoints.

    Tous ces éléments ne sont pas encourageants pour les semaines et mois à venir, les gouvernements étrangers semblant s’accorder pour donner un blanc-seing au président non-élu Ahmad al-Sharaa, qui pour nombre de Syriens n’a jamais cessé d’être le chef de guerre Abu Mohammad al-Jolani.

    À gauche : carte de la province de Suwayda indiquant les zones attaquées et occupées | Ci-dessus : carte des quartiers de la ville de Suwayda.

    Résumé des abus et des meurtres (liste non exhaustive)

    • 15 juillet – Al‑Thaala (à 10 km à l’ouest de Suwayda) – Vers 9 h 45, neuf civils sont exécutés dans la cour de leur domicile par des hommes en uniformes militaires. Parmi les victimes figurent deux enfants de 13 et 15 ans. Les familles concernées sont : Akhwan, Dahouk et Aouj.
    • 15 juillet – quartier Al‑Khudr, Suwayda – Quatre civils, dont un adolescent de 16 ans, sont abattus chez eux. Les victimes appartiennent aux familles Saleh et Mahasen.
    • 15 juillet – Suwayda – Trois civils de la famille Hamidan, dont une personne handicapée, sont exécutés dans leur maison.
    • 15 juillet – midi, Suwayda – Des hommes armés font irruption dans la résidence de la famille Radwan et exécutent treize membres de la même famille dans leur pavillon d’invités.
    • 15 juillet – appartement de la famille Arnous, Suwayda – Les agresseurs forcent trois jeunes hommes à sauter du balcon tout en tirant sur eux. Les faits sont filmés. Auparavant, le père de famille avait déjà été exécuté dans le bâtiment. Les quatre victimes sont membres de la famille Arnous.
    • 15 juillet – place Tishrin, centre de Suwayda – Vers 17 h 30, sept civils, dont un ressortissant américain, sont exécutés dans la rue après avoir été enlevés de leurs domiciles. Les meurtriers filment les exécutions. Les victimes sont issus de la famille Saraya.
    • 15 juillet – quartier Nahda, Suwayda – Six membres de la famille Qarzab sont abattus dans leur voiture alors qu’ils tentaient de quitter la ville.
    • 15 juillet – près du quartier Al‑Khudr, Suwayda – Huit membres de la famille Shuhayib sont exécutés sur la route menant à Al‑Thaala.
    • 16 juillet – aube, quartier du Hôpital National, Suwayda – Douze civils sont arrachés de leur domicile et conduits au rez‑de‑chausée d’un chantier situé à 140 m au sud‑ouest de l’entrée de l’hôpital, où ils sont exécutés sommairement sur un tas de gravats. Les victimes proviennent des familles Dbeisi, Abu Maghdab, Shaarani, Zain, Hatem, Abu Faour, Qarqout, Abu Qaisar et Abu Fakhr.
    • 16 juillet – 8 h 45, quartier Al‑Thawra, sud de Suwayda – Cinq civils sont exécutés près de leur véhicule alors qu’ils tentaient de fuir la ville. Trois enfants sont arrachés du véhicule avant que leurs proches ne soient abattus, puis kidnappés. La scène est enregistrée par une caméra de surveillance. Les victimes appartiennent aux familles Barbour, Musleh, Raef et Ghanem.
    • 16 juillet – 10 h, quartier Al‑Jawlan, Suwayda – Des hommes armés s’introduisent dans la maison des familles Baeini – Abu Saadeh et exécutent quatre civils, dont un adolescent. Leurs corps sont retrouvés brûlés.
    • 16 juillet – 12 h 30, quartier Al‑Jaala, Suwayda – Quatre membres de la famille Jarira, dont deux enfants de 12 ans, sont abattus dans leur voiture alors qu’ils cherchaient à quitter la ville. Une jeune fille survit en se cachant dans un fossé jusqu’à l’aube suivante.
    • 16 juillet – matin, vieille ville de Suwayda – Un groupe d’hommes en uniforme militaire fait irruption dans la maison de la famille Badr, où plus de quarante personnes s’étaient réfugiées, après y avoir lancé des grenades. Vingt‑trois civils sont exécutés, certains après avoir été battus et poignardés. Les victimes sont issues des familles Badr, Los, Kamal, Taqi, Shtay et Melhem.
    • 16 juillet – matin, quartier Al‑Koum, périphérie sud de Suwayda – Des hommes armés s’introduisent dans la maison de la famille Mezher et exécutent quatorze civils. Les victimes proviennent des familles Mezher, Halabi, Hamoud et Khatib.
    • 16 juillet – intersection de l’avenue principale (Route 110) et de la rue Al‑Jandi al‑Majhul – Sept civils sont exécutés dans la rue après avoir été enlevés de leurs domiciles. Les victimes sont des membres des familles Mazhar, Ahmad, Ashqar, Hassoun et Abu Hamza.
    • 16 juillet – toute la journée – De nombreux civils sont tués par des tirs de sniper alors qu’ils tentent de quitter la ville ou de se mettre à l’abri. Parmi les victimes figurent plusieurs enfants : Tala Al‑Shufi (14 ans), Amer Hilal et sa fille Ghena (14 ans), Qais Al‑Nabwani (13 ans), le Dr Taalat Amer, Salama Al‑Jaber, etc.
    • 17 juillet – village de Sahwet Blata (à 6 km au sud‑est de Suwayda) – Onze membres de la famille Gharz Ad‑Din sont exécutés dans leur maison. Parmi les victimes, un bébé de trois mois retrouvé dans une boîte en carton.
    • 18 juillet – village de Walgha (à 4 km au nord‑ouest de Suwayda) – Cinq membres de la famille Kfeiri sont exécutés dans leur domicile.
    • 19 juillet – quartier Mazraa (Dawar Thaali), au nord‑ouest de Suwayda – Trois membres de la famille Sayyid, dont un homme de 80 ans handicapé, son épouse et leur fille, sont exécutés et leurs corps incendiés.

    Le camp Palestinien de Yarmouk, une blessure profondément Syrienne

    Le camp Palestinien de Yarmouk, une blessure profondément Syrienne

    À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

    L’histoire du camp de Yarmouk est un condensé de l’histoire de la région depuis le début de la dictature du clan Assad, qu’on peut qualifier de nationale-socialiste. On y retrouve un échantillon des rapports de domination et des loyautés politiques qui ont conduit à la fracturation violente les sociétés Syrienne et Palestinienne depuis le milieu des années 1950. Yarmouk a aussi été un modèle réduit du soulèvement et de la guerre civile qui ont ravagé la Syrie depuis 2011. On vous propose un retour exhaustif sur la chronologie de ces quatorze dernières années…

    Présentation non-exhaustive du camp

    Le camp de réfugiés de Yarmouk s’est établi en 1957 en périphérie de Damas, sur un territoire de 2,11 kilomètres carrés bordés au Nord par le district Al-Midan (quartiers Al-Qa’a et Al-Zahera), à l’Ouest par le district Al-Qadam (quartiers de Qadam Sharki et Jouret Shreibati), à l’Est par Tadamon et au Sud par Yalda, Taqaddom et Al-Hajar al-Aswad. Ses résidents ont fui la Palestine en 1948 et une partie d’entre eux est passée d’abord par le Liban ou la Jordanie avant de rejoindre la Syrie. Le camp s’est agrandi progressivement vers l’Est en accueillant après 1967 des réfugiés du Golan (incluant des Druzes – 25%, des Turkmènes et des Alaouites – 3%), qui se sont installés pour la plupart dans le district voisin de Tadamon. Au sens strict, le camp de Yarmouk désignait d’abord le périmètre délimité par la 30ème rue à l’Ouest et la rue de Yarmouk à l’Est, puis l’ensemble du périmètre s’étendant jusqu’à la rue de Palestine (voir carte). Dans certains articles et rapports, le camp est improprement divisé en deux camps distincts, « Yarmouk camp » et « Palestine camp », mais cette division ne correspond à aucune réalité administrative. De la même façon il arrive que les districts de Al-Hajar al-Aswad et Taqaddom soient inclus dans la dénomination « camp de Yarmouk », du fait qu’une partie de ses résidents étaient aussi réfugiés de Palestine.

    Yarmouk était en 2011 le plus grand camp de réfugiés Palestiniens parmi les 12 camps que comptait la Syrie. Au début du soulèvement Yarmouk comptait en effet 351 500 résidents Syriens et 171 880 réfugiés Palestiniens (44 279 familles). L’UNRWA y administrait 23 installations, dont 16 écoles, 3 centres de santé, une Centre Culturel pour les Jeunes, un Centre de Développement Educatif et deux Centres Communautaires[1]. Aux écoles gérées par l’UNRWA s’ajoutaient 7 écoles publiques. On trouvait également à Yarmouk 11 mosquées, la population y étant quasi exclusivement de confession musulmane sunnite.

    La gestion administrative du camp était confiée à une municipalité affiliée au parti Ba’ath et aux factions Palestiniennes lui ayant prêté allégeance, en tête desquelles le Front Populaire de Libération de la Palestine – Commandement Général (PFLP-CG). Les principales factions Palestiniennes présentes et actives à Yarmouk au début du soulèvement étaient alors loyales envers le régime de Bachar al-Assad :

    • Front Populaire de Libération de la Palestine – Commandement Général (FPLP-CG), scission du FPLP fondée en 1968 et sortie de l’OLP en 1974. Dirigée par Ahmad Jibril, Talal Naji et Anwar Raja ;
    • Armée de Libération de la Palestine (PLA – Jaysh al-Tahrir al-Falastini), fondée par l’OLP en 1964, puis inféodée au parti Ba’ath Syrien et exclue de l’OLP en 1973. Dirigée par Akram Muhammad al-Salti ;
    • Fatah al-Intifada (trad. « Le soulèvement du Fatah »), scission du Fatah fondée en 1983 et exclue de l’OLP la même année. Dirigée par Saïd al-Mouragha « Abu Mussa » jusqu’en 2013, puis Ziad al-Saghir « Abu Hazim » ;
    • As-Sa’iqa (trad. « coup de foudre »), branche Palestinienne du parti Ba’ath Syrien fondée en 1966. Dirigée par Mohammed Qeis.
    • Harakat Falasteen Hurra (trad. “Mouvement Palestine Libre”), fondé en 2003 et dirigé par Yasser Qashlak et Saed Abd Al-Aal.

    Elles ne représentaient cependant pas la majorité des Palestiniens de Yarmouk et ne devaient leur existence qu’à leur loyauté envers le régime, les autres mouvements Palestiniens étant bannis. Le Hamas quant à lui bénéficiait depuis 1999 d’une présence en Syrie à la fois essentiellement symbolique du fait de son appartenance à « L’Axe de Résistance » et étroitement contrôlée du fait de son affiliation historique aux Frères Musulmans, violemment persécutés par le régime depuis les années 1980.

    Carte 1 : Localisation de Yarmouk par rapport à Damas (carré vert = Carte 2)

    Carte 2 : Quartiers et districts situés autour de Yarmouk.

    Carte 3 : Infrastructures du camp de Yarmouk.

    Avant 2011 : Les Prémisses.

    La présence Palestinienne en Syrie est antérieure à la dictature des Assad. L’afflux des réfugiés de 1948 s’est produit sous la présidence de Shukri Al-Quwatli, alors que la Syrie venait d’obtenir son indépendance deux ans plus tôt. On comptait alors 85 000 réfugiés Palestiniens sur le territoire Syrien, mais plusieurs vagues successives allaient se produire en 1967 depuis le Golan suite à la « Guerre des six jours », en 1970 depuis la Jordanie suite aux événements de « Septembre Noir » et en 1982 depuis le Liban en raison de la guerre civile libanaise. En 2011, on comptait 585 610 réfugiés Palestiniens en Syrie.

    Initialement impliquée auprès des Palestiniens dans la guerre des six jours et au début de la crise de 1970 (Septembre Noir), la Syrie allait très rapidement trahir leur cause sous Hafez al-Assad. Sa participation dans l’offensive du Yom Kippour en 1973 avait davantage pour objectif la récupération du Golan perdu en 1967 que la défense de la cause Palestinienne. Et comme en 1967 et en 1970, les forces armées Syriennes allaient être défaites, faisant périr au passage des centaines de combattants Palestiniens de l’Armée de Libération de la Palestine, instrumentalisés pour servir les intérêts de la dictature. Le Golan a été laissé à Israël dans le cadre des accords de désengagement signés entre les deux pays en 1974.

    Le 20 janvier 1976 les proxy Palestiniens de la Syrie, l’Armée de Libération de la Palestine et As-Sa’iqa, massacraient plus de 500 civils Chrétiens à Damour, jetant à la fois l’opprobre sur la résistance Palestinienne incarnée alors par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et poussant les milices chrétiennes à appeler à l’aide la Syrie. Un peu plus de quatre mois plus tard, Assad envoyait son armée au Liban dans une incompréhensible stratégie visant à soutenir les phalanges chrétiennes face aux « Palestino-progressistes » de l’OLP menée par Yasser Arafat et du Mouvement National Libanais mené par le leader Druze Kamal Jumblatt, prétendant ainsi empêcher l’intervention israélienne au Liban. Immédiatement après son entrée sur le territoire libanais, et après avoir été stoppée par le PLO dans le Chouf, l’armée syrienne assiégeait le camp Palestinien de Tel al-Zaatar avec l’aide de 3 000 phalangistes Chrétiens. A l’issue d’un siège de deux mois, la résistance Palestinienne offrait sa reddition et Assad laissait les milices chrétiennes (fascistes) pénétrer dans le camp le 12 août 1976. Celles-ci allaient procéder au pillage et à l’incendie des habitations, ainsi qu’au viol et au massacre systématique des civils Palestiniens, exécutant plus de 1 500 résidents du camp dans l’un des plus gros massacres de Palestiniens depuis la Nakba.

    A partir de là et jusqu’à son retrait du Liban en avril 2005, l’armée syrienne et le régime d’Assad allaient déterminer le destin du Liban, mais également des Palestiniens du Liban et de Syrie. A la suite de l’intervention israélienne au Liban en 1982, le régime Syrien allait d’abord permettre à l’Iran de créer, d’entraîner et d’armer le Hezbollah et le Jihad Islamique, d’utiliser son territoire comme passerelle entre l’Iraq et le Liban, avant de se servir des milices iraniennes comme proxy dans sa guerre sanguinaire menée contre tous les Syriens à partir de 2011, qu’ils soient par ailleurs progressistes ou islamistes. En parallèle, l’OLP était expulsée hors du Liban, marquant la fin de la liberté politique des Palestiniens du Liban, leur situation allant s’aligner avec celles des Palestiniens de Syrie. Traités en éternels étrangers et privés de leurs droits civiques, ceux-ci étaient condamnés à la neutralité et à la dépendance économique, tout en étant dépossédés de leur combat pour la libération de la Palestine, accaparé par l’Etat Syrien, l’Etat Iranien et leurs proxys, la Syrie devenant elle-même bientôt le proxy de l’Iran, après avoir été celui de la Russie soviétique.

    Maintenant qu’on a posé le contexte, intéressons-nous à l’histoire récente de Yarmouk.

    2011  – 2012 : L’Ébullition. Milices pro-Assad et premières bombes du régime.

    Lors de l’éruption de la révolte en mars 2011, les résidents de Yarmouk et ses factions politiques conservèrent dans un premier temps la position de neutralité qui leur était imposée depuis près de 30 ans. Après une première grève – réprimée par la force – pour protester contre le bombardement du camp de réfugiés Palestiniens de Dera’a en avril, les tensions augmentèrent progressivement entre juin 2011 et juillet 2012.

    A l’occasion de la commémoration de la Nakba et de la Naksa le régime organisa par le biais du FPLP-CG deux manifestations sur la frontière du Golan les 15 mai et 5 juin 2011, lors desquelles 26 jeunes Palestiniens de Yarmouk furent tués par l’armée israélienne alors qu’ils essayaient de franchir les barrières de sécurité. Lors des funérailles organisées à Yarmouk le 6 juin, Assad fut accusé par les résidents de Yarmouk d’avoir voulu détourner l’attention de ses crimes contre les Syriens, ainsi que des déclarations controversées de son cousin et homme d’affaire clé du régime Rami Makhlouf, qui venait d’affirmer un peu plus tôt que « la sécurité du régime syrien ne faisait qu’une avec celle d’Israël ». Le FPLP-CG pour sa part fut rendu responsable des événements tragiques survenus sur la frontière du Golan, et notamment d’avoir envoyé les manifestants dans un piège après les avoir galvanisé et instrumentalisé pour servir la propagande faussement pro-Palestinienne du régime. Celle-ci affirmait alors qu’attaquer le régime, c’était attaquer « l’Axe de Résistance » et servir les intérêts de l’impérialisme américain et du sionisme. Par conséquent, la rébellion syrienne était assimilée à un complot sioniste et les manifestants et rebelles Syriens à des agents de l’impérialisme occidental. Hélas, une grande partie des mouvements de solidarité avec la Palestine et de la Gauche occidentale se sont fait piéger par cette argumentaire spécieux et continuent jusqu’à ce jour à soutenir le régime d’Assad et ses alliés[1]. Quoi qu’il en soit les Palestiniens de Yarmouk n’étaient pas dupes et les funérailles, qui réunirent 30 000 personnes, allaient se transformer en manifestation et encercler le siège du FPLP-CG « Al-Khalsa » situé à la limite Sud de Yarmouk. Les gardiens des lieux ouvrirent alors le feu, tuant 2 personnes parmi les manifestants : Rami Siyam (14 ans) et Jamal Ghutan. Des centaines de manifestants prirent ensuite d’assaut le bâtiment avant de l’incendier, tuant deux membres du PFLP-CG avant d’être repoussés par les forces du régime et des renforts du PFLP-CG.

    En août 2011, le régime procéda au bombardement du camp de réfugiés Palestiniens de Al-Ramel dans la périphérie de Latakia, accusant ses résidents de soutenir le « terrorisme » du fait de la forte activité anti-Assad dans le camp. Plus de la moitié de ses 10 000 résidents furent contraints à fuir le camp par les forces du régime et ses chabiha, qui procédèrent au pillage de leurs logements. Dans la foulée, Yarmouk organisa sa première manifestation en solidarité avec Al-Ramel le 17 août 2011, réunissant environ 300 personnes. Durant l’été, près de 70 000 déplacés de différentes villes prises pour cible par le régime furent massivement accueillis dans les mosquées, les écoles et les espaces publics de Yarmouk.

    Au cours de l’année 2012, les manifestations et grèves allaient se multiplier, reprenant les principaux slogans de la révolution Syrienne, tandis que l’armée ouvrait le feu sur la foule et fracturait les verrous des commerces en grève pour forcer leur reprise d’activité. Les services de sécurité du régime commençaient en effet à manifester leur inquiétude face à ces mouvements de contestation, enjoignant aux responsables communautaires de les réduire au silence.

    Notons qu’avant l’été 2012 le millionnaire Palestinien loyal au régime Yasser Qashlak, fondateur et leader du Mouvement Palestine Libre, constitua les « Forces du Bouclier d’Al-Aqsa » (Quwaat Der’a Al-Aqsa), un groupe de mercenaires chargé de dissuader l’opposition de se rassembler, notamment en se réunissant à la sortie des mosquées et en mettant en scène des manifestations favorables au régime. A la fin de l’été, Qashlak finança également l’armement de 1100 membres du bras armé du FPLP-CG, les Brigades Jihad Jibril (Kataeb Jihad Jibril), dont 500 allaient constituer les Comités Populaires (Al-Lijan al-Sha’biyah), milices mises sur pieds à Yarmouk comme dans différents districts de la région de Damas pour prévenir l’infiltration de groupes rebelles sunnites et faire face ainsi à l’offensive prévisible de l’Armée Syrienne Libre[2].

    Le 13 juillet 2012, Yarmouk fut le point de départ d’une manifestation de plusieurs milliers de personnes en direction du quartier voisin de Tadamon pour protester contre son bombardement, mais aussi contre le massacre de plus de 150 civils à Tremseh (Hama) par les chabiha d’Assad et la mort de recrues Palestiniennes dans la guerre menée par le régime contre son peuple. Une nouvelle fois, l’armée ouvrit le feu sur la manifestation et tua 10 manifestants.

    Le lendemain, les funérailles réunissant 50 000 personnes entrainèrent l’encerclement de Yarmouk par des blindés et le ministre des affaires étrangères menaça les réfugiés Palestiniens, déclarant qu’en tant qu’invités ceux-ci étaient soumis à un devoir de neutralité. Cette volonté de neutralité était alors largement partagée par les résidents et l’ensemble des factions Palestiniennes, qui savaient quelles conséquences dramatiques pourrait entraîner l’ouverture d’un nouveau front avec le régime à Yarmouk.

    [1] Lire notre publication « Camarades gauchistes occidentaux, vous avez perdu vos camarades du Levant », accessible à https://interstices-fajawat.org/fr/camarades-gauchistes-occidentaux-vous-avez-perdu-vos-camarades-arabes/

    [2] Tom Rollins, Palestinian-Syrian Militarization in Yarmouk, Atlantic Council, 19 juillet 2017, accessible à https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/palestinian-syrian-militarization-in-yarmouk/

    2012  – 2013 : L’Éclatement. La rébellion armée s’empare de Yarmouk.

    En juillet 2012, l’Armée Syrienne Libre lança son offensive « Volcan de Damas » pour la libération de la capitale. Le 15 juillet, le poste de police à l’entrée de Yarmouk fut attaqué et incendié, provoquant la riposte aérienne du régime et les premières frappes sur le camp le 17 juillet, tuant 9 personnes. Trois jours plus tard, l’ASL se retira et l’armée du régime reprit contrôle de toutes les zones limitrophes du camp (Al-Hajar al-Aswad, Tadamon, Qadam), contraignant nombre de ses habitants à se réfugier à Yarmouk en surplus des milliers de déplacés déjà présents.

    Durant l’été, le camp de Yarmouk allait ainsi accueillir des milliers de déplacés supplémentaires, alors que le régime poursuivait son bombardement massif des villes syriennes pour riposter face à la rébellion de l’Armée Syrienne Libre. En conséquence de cet afflux massif de déplacés, la population allait atteindre près de 900 000 personnes, soit trois fois plus qu’avant le soulèvement. Le 2 août 2012, une frappe du régime tua 21 personnes dans ce qui fut appelé le « massacre de la rue Ja’ouneh ». Yarmouk entra alors pour la première fois dans la guerre civile, voyant au cours de l’automne la diffusion d’un « appel à protéger les camps Palestiniens » suivi de la mise sur pieds de factions armées Palestiniennes opposées au régime : Aknaf Beit al-Maqdis (affilié au Hamas et dirigé par Abu Ahmed Mushir), Liwa al-Asifa, Ababil Falastin, Liwa Al-‘Ahda Al-‘Umariya…

    Carte n°3 : Yarmouk – Situation après l’offensive de l’ASL, fin 2012.

    Le Hamas, qui avait soutenu les manifestations contre le régime, offrait désormais son expertise aux rebelles de l’Armée Syrienne Libre et de Aknaf Beit al-Maqdis sans l’admettre publiquement. Ce choix dangereux était alors motivé par l’arrivée au pouvoir de Mohamed Morsi et des Frères Musulmans – leurs parrains et sponsors – en Egypte, mais allait entraîner très vite la riposte du régime Syrien avec l’arrestation et la torture de Mamoun al-Jaloudi, commandant en chef et garde du corps du Chef du Bureau Politique du Hamas Khaled Meshaal, puis l’expulsion de ce dernier et des autres dirigeants du Hamas de Damas vers le Qatar, le Caire et Gaza.[1] [2] C’est aussi dans cette période que Jabhat al-Nusra commença à opérer dans le district aux côtés de l’ASL.

    Alors que le régime poursuivait ses bombardements quotidien depuis l’été, l’escalade fut portée à son point de rupture au mois de décembre quand les milices Palestiniennes loyales au régime commencèrent à établir des checkpoints autour de Yarmouk et à confronter militairement l’Armée Syrienne Libre à al-Hajar al-Aswad et Yalda, où cette dernière s’était désormais établie. Notons que le FPLP-CG n’avait utilisé ses armes jusqu’à présent que pour intimider et persécuter les résidents du camp, sans jamais affronter l’opposition armée.

    A partir du 12 décembre 2012, le régime interdit dans un premier temps l’entrée de camions transportant des matériaux. Le lendemain, une frappe visa l’hôpital Al-Bassel puis, le 16 décembre 2012, une nouvelle frappe aérienne cibla la mosquée Abd Al-Qader Al-Hussaini et l’école attenante, qui abritaient plusieurs centaines de réfugiés des quartiers avoisinants, tuant 200 personnes dans ce qui fut appelé le « massacre du MiG » ou « massacre Abdul Qader Al-Hussaini ». [3]

    Dès le lendemain, des centaines de combattants de l’Armée Syrienne Libre et de Jabhat al-Nusra prirent possession de Yarmouk, repoussant le FPLP-CG et ses alliés vers l’extrémité Nord du camp, déclarant celui-ci « zone libérée ». Le régime bombarda alors massivement le camp, poussant 80% de ses résidents, Palestiniens comme déplacés internes, à fuir Yarmouk vers Qudseya et Sehnaya. [4] Les factions affiliées à l’ALS étaient alors Suqur Al-Joulan, Ababil Hawran, Jund Allah, Saraya al-Beyt, Ahfad Aisha, Abu Al-Harith Joulani, Imam Thahabi, Shuhada Al-Nour…

    Les factions Suqur al-Joulan et Ababil Hauran entreprirent le pillage des maisons des résidents refusant de quitter Yarmouk tout en squattant avec leurs familles les logements vides, créant des tensions entre les résidents et les factions présentes, tandis que Jabhat al-Nusra allaient instaurer progressivement la loi islamique et persécuter les activistes Palestiniens.

    [1] Mohanad Hage Ali, Kill List, Carnegie Middle East Center, 14 mai 2018, accessible à https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2018/05/kill-list?lang=en

    [2] Mamoon Alabbasi, How did Hamas’s military expertise end up with Syria’s rebels?, Middle East Eye, 23 mai 2015, accessible à https://www.middleeasteye.net/news/how-did-hamass-military-expertise-end-syrias-rebels

    [3] Action Group For Palestinians in Syria, 9 Years On, Palestinians of Syria Remember Tragic ‘Mig Massacre’ in Yarmouk Camp, 16 décembre 2022, accessible à https://www.actionpal.org.uk/en/post/13709/articles/9-years-on-palestinians-of-syria-remember-tragic-mig-massacre-in-yarmouk-camp

    [4] Al-Arabiya, (ARABE) The Military Council of the Free Army storms the Yarmouk camp, 17 Décembre 2012, accessible àhttps://www.alarabiya.net/articles/2012/12/17/255640

    2013  – 2015 : Le Siège. Les milices pro-Assad se vengent sur les civils.

    Suite à son expulsion de Yarmouk le PFLP-CG instaura un blocage partiel au niveau du checkpoint situé à l’entrée Nord du camp sur l’initiative de son leader Anwar Raja, empêchant pendant six mois toute entrée de nourriture et de médicaments, mais se contentant dans un premier temps de filtrer le passage des personnes sans l’interdire, sauf à certaines occasions. La nourriture et les médicaments étaient alors introduits clandestinement et au compte-goutte dans le camp depuis le Sud et vendus à l’intérieur à des prix prohibitifs.

    Durant toute la durée du siège, des manifestations et actions symboliques étaient organisées régulièrement à l’intérieur du camp pour appeler à la levée du siège et alerter la communauté internationale. Ces dernières étaient principalement initiées par le Comité de Coordination de Yarmouk, qui mit en place parallèlement un projet agricole intitulé « Bassmat Kheir » permettant de produire des légumes pour la communauté. L’école alternative « Al-Dimashkiya » lança également à cette période son activité éducative envers les enfants du camp, privés d’éducation depuis la fin des activités de l’UNRWA et ouvrit plusieurs écoles alternatives à l’intérieurs et à proximité du camp.

    Au cours du premier semestre 2013, alors que les factions Palestiniennes à l’intérieur du camp étaient atomisées en une vingtaine de groupuscules sans force ni influence, Aknaf Beit al-Maqdis obtint un soutien extérieur lui permettant de s’armer et d’expulser les factions criminelles Suqur Al-Joulan et Ababil Hauran du camp. Le leader de Suqur Al-Joulan Abu Ammar Bayan Muzail avait au préalable été arrêté et identifié comme un agent du régime. [1]

    Le 18 juillet 2013, le blocage partiel du camp se transforma en siège total, le régime et le PFLP-CG interdisant toute circulation de biens et de personnes. Ceci allait provoquer un état de crise sanitaire et de malnutrition avancé chez les résidents du camp, si bien qu’en octobre l’imam de Yarmouk édita une fatwa autorisant à tuer et consommer les chiens, les chats et les ânes. Le niveau de famine était si élevé que même les combattants des différentes factions étaient plus préoccupés à survivre qu’à se livrer bataille.

    Suite au renversement de Mohamed Morsi en Egypte, le Hamas était considérablement affaibli et annula définitivement son soutien aux rebelles Syro-Palestiniens, avant de renouer ses liens avec le Hezbollah et l’Iran. Le régime Syrien n’allait pas rouvrir le dialogue avec le Hamas pour autant, refusant de libérer de prison ses membres.

    Entretemps, plusieurs des principaux groupes rebelles présents dans la région de Damas officialisèrent le 6 novembre 2013 la création d’une alliance militaire indépendante de l’ASL et placée sous l’ombrelle de la Chambre d’Opérations du Grand Damas. Celle-ci incluait plusieurs factions actives à Yarmouk et dans les districts alentours (Al-Hajar al-Aswad, Yalda, Babbila, Beit Sahem) : Ahrar al-Sham, Aknaf Beit al-Maqdis, Liwa Sham al-Rasul, Kataeb Sahaba, Liwa Shabab al-Hoda, Liwa al-Ummah al-Wahida… [2]

    Le 2 février 2014, le régime arrêta 27 personnes alors qu’elles s’étaient présentées à un checkpoint pour recevoir de l’aide alimentaire. Le même jour le Directeur de National Palestinian Civil Society Fuad Omar Abu Basil fut kidnappé par le régime puis, le lendemain, c’était au tour du travailleur humanitaire Mahmoud Mu’ad d’être arrêté et de disparaître sans laisser de traces. Régulièrement, des résidents étaient arrêtés ou battus par les soldats du régime lors des distributions ou en tentant de passer les checkpoints, notamment vers Yalda.

    Des contacts furent établis entre les résidents et l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), ainsi que la direction du Fatah à Ramallah, afin que des pourparlers soient engagés avec la Ligue Arabe et le régime pour mettre fin au siège et aux représailles à l’égard des civils qui l’accompagnaient. Dans le cadre de ces négociations, l’OLP obtint l’organisation de distributions alimentaires sur la place Al-Rijeh dans le secteur Nord du camp. Les principales organisations distribuant de l’aide humanitaire dans le camp étaient alors Palestine Charity Committee, Nour Association for Relief and Development, Jafra Foundation for Relief & Youth Development et le Croissant Rouge Palestinien[3]

    Le lieu des distributions humanitaires devint rapidement le théâtre de rivalités et confrontations armées régulières entre factions et les résidents attendant l’aide furent régulièrement visés et blessés par des tirs de snipers. Le 23 mars, un projectile antichar (RPG) fut tiré sur la foule regroupée pour recevoir l’aide humanitaire sur la place al-Rijeh, tuant 7 personnes. L’auteur du tir Mouaffaq Dawa, membre du « Mouvement Palestine Libre », était baptisé par les résidents « Le Boucher de Yarmouk » et accusé par ailleurs de viols. Il était notamment le responsable d’un checkpoint, ainsi que des distributions d’aide alimentaire. Face aux tribunaux Allemands quelques années plus tard, il allait justifier son acte comme une vengeance pour la mort de son neveu. [4] [5]

    Le même mois, une trêve fut conclue entre le régime et l’opposition, incluant Jabhat al-Nusra.

    En mars 2014, Aknaf Beit al-Maqdis (100 à 300 combattants) et Liwa al-Asifa dominaient 75% du territoire, où subsistaient également un certain nombre de petites factions comme Free General Command (environ 40 défecteurs du PFLP-CG), Al-Zaatoot (environ 50 membres du Fatah), Ahrar al-Yarmouk (environ 50 membres), Free Palestine Liberation Army (défecteurs de la PLA), Liwa Al-‘Ahda Al-‘Umariya, Zahrat al-Mada’en, le bataillon Ibn Taymiyyah, Al-Kara’in (membres du Fatah), Sahran, Yarmouk Residents League et Joint Palestinian Power…

    Dans le même temps, les membres Palestiniens de Jabhat al-Nusra officialisaient leurs activités dans le camp, rejoints par environ 250 combattants non Palestiniens de Jabhat al-Nusra depuis al-Hajar al-Aswad.

    Au cours de l’année 2014, cinq trêves successives furent signées entre les différentes parties au conflit, mais aucune ne fut respectée et le régime continua de bombarder le camp, détruisant les infrastructures et le rendant inhabitable. [6] Chaque partie rejetait la responsabilité des violences et de la violation des accords sur les autres, le Fatah accusant le PFLP-CG et le régime, tandis que ces derniers accusaient le Fatah et Jabhat al-Nusra. En juillet, onze groupes et institutions civiles du camp appelèrent l’ensemble des protagonistes à agir immédiatement pour résoudre la crise humanitaire, notamment en permettant l’entrée de nourriture, de médicaments et d’eau potable, ainsi que la levée du siège. L’ONU, l’ambassade de Palestine en Syrie et l’Autorité Générale pour les Réfugiés Arabes Palestiniens furent aussi interpellés par le Conseil Civil de Yarmouk, établi en mars, tandis que les campagnes et manifestations organisées par les résidents se multipliaient. En vain.

    Le 8 août 2014, une délégation civile censée s’assurer de l’application des conditions prévues par les accords de cessez-le-feu, à savoir la reddition des combattants rebelles aux autorités en échange de la neutralisation du conflit et du retour des résidents, fut prise pour cible par Jabhat al-Nusra, blessant l’un de ses représentants et mettant un terme aux différentes tentatives de pourparlers.

    A partir du second trimestre 2014 et jusqu’à fin 2015, une série d’attentats à la voiture piégée et d’assassinats ciblés visa nombre d’activistes et acteurs de la société civile Palestiniens à l’intérieur du camp : Abu Al-Khalil (17 juin 2014), Baha Saqr (Yarmouk Residents League), Ahmed Al-Sahli (19 août 2014), Abdullah al-Bader (20 août 2014), Ali Al Hija (29 novembre 2014), Mohammad Yousuf Areisha (Directeur du Relief Office) 20 décembre 2014), Mohammad Qasim Tiraweya (Fatah, 23 décembre 2014), Abdallah Rezeq (12 janvier 2015), Nemer Hussein (Yarmouk Civil Council, 11 février 2015), Firas Hussein Al-Najee (Basma Foundation, 22 février 2015), Yahya Abdullah al-Hourani Abu Suhaib (30 mars 2015), Mustafa Sharaan Abu Maaz (Palestine Charity Committee, 13 Juillet 2015), Abu Diyaa Emara (27 Juillet 2015),  Abu Ahmed Houari (Palestinian National Authority & Democratic Front, 28 octobre 2015). Ces assassinats se produisaient dans le contexte de rivalités et d’affrontements quotidiens entre les factions affiliées à Jabhat al-Nosra et les autres factions Palestiniennes, en tête desquelles Aknaf Beit al-Maqdis qui subit elles aussi plusieurs tentatives d’assassinat contre ses leaders. [7] [8]

    Le 9 septembre 2014, le régime coupa l’alimentation en eau du camp, avant de lancer une série de frappes sur la place Al-Rijeh et ses alentours, la rue Al-Forn Al-Ali, les alentours de l’école Al-Mansoura, ainsi que sur le quartier de Safareyat Al-Karmel et la rue Al-‘Urubeh situés au Sud du camp (Yalda et Taqqadom). Ces frappes répondaient à une tentative d’attaque de l’ASL dans le district avoisinant de al-Zahira, à proximité du checkpoint situé à l’entrée Nord de Yarmouk. Dix jours plus tard, des résidents initièrent une campagne de protestation baptisée « Le Camp de Yarmouk a soif. Le camp de Yarmouk lance l’appel ‘On veut vivre’ ».

    En décembre 2014, Jabhat Al-Nusra diffusa la vidéo de l’exécution de deux résidents de Yarmouk accusés de « blasphème ». [9] A la fin du mois, l’Etat Islamique s’empara du quartier Al-Zein (rue ‘Uruba) situé à la bordure Sud du camp, de l’autre côté de la 30ème rue. [10]

    Début 2015, on ne comptait à Yarmouk que 17 000 à 20 000 résidents, dont 3500 enfants. [11] [12]

    [1] Jaber Al-Murr, (ARABE) Damascus Top Spy is Out of Syria, Akhbar Alaan, 23 Novembre 2013, accessible à https://akhbaralaan.net/news/arab-world/2013/11/23/syria-free-army-bayan-mizel-regim-spy-damascus-hezbollah

    [2] Aron Lund, The Greater Damascus Operations Room – Part 1, Carnegie Middle East Center, 18 Novembre 2013, accessible à https://carnegieendowment.org/middle-east/diwan/2013/11/the-greater-damascus-operations-room-part-1

    [3] Jafra Foundation: https://jafrafoundation.com/syria/  ; Nour Foundation for Relief Development: https://nour-foundation.net/

    [4] Jaber Suleiman, Strategic Assessment (64): The Yarmouk Camp for Palestinian Refugees in Syria: Where Do We Go From Here?, Al-Zaytuna Centre for Studies & Consultations, 11 mars 2014, accessible à https://eng.alzaytouna.net/2014/03/11/strategic-assessment-64-the-yarmouk-camp-for-palestinian-refugees-in-syria-where-do-we-go-from-here/

    [5] The New Arab, The Syrian survivors who brought the ‘Butcher of Yarmouk’ to justice speak, 21 Mars 2023, accessible à https://www.newarab.com/news/exclusive-butcher-yarmouk-testimony-survivors

    [6] Sulafa Jabbour, (ARABE) A truce neutralizing Yarmouk camp brings a glimmer of hope to its residents, Al-Jazeera, 14 février 2014, accessible à https://shorturl.at/pDPSx

    [7] Enab Baladi, (ARABE) Yarmouk camp. A series of assassinations reaches al-Sharaan, 13 Juillet 2015, accessible à https://www.enabbaladi.net/38449/#

    [8] Fayez Abu Eid, Palestinian Activists Assassination at the Yarmouk Camp, in the best interest of who?, Action Group for Palestinians in Syria, 1 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/153/action-group-for-palestinians-of-syria/palestinian-activists-assassination-at-the-yarmouk-camp-in-the-best-interest-of-who

    [9] Action Group for Palestinians in Syria, Activists Broadcast a Video of Refugees from the Yarmouk Camp Assassination by Al Nosra Front, 16 Décembre 2014, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/43/action-group-for-palestinians-of-syria/activists-broadcast-a-video-of-refugees-from-the-yarmouk-camp-assassination-by-al-nosra-front

    [10] Action Group for Palestinians in Syria, Fears of ISIS Breaking into the Yarmouk Camp in Damascus, 3 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/164/action-group-for-palestinians-of-syria/fears-of-isis-breaking-into-the-yarmouk-camp-in-damascus

    [11] Amnesty International, Squeezing the Life Out of Yarmouk, 16 avril 2014, accessible à https://www.amnesty.org.uk/yarmouk-camp-starvation-siege-syria#.VR_X__nF870

    [12] UNRWA, We don’t know when it will end : The anguish of Yarmouk, 2 Février 2015, accessible à https://www.unrwa.org/newsroom/features/%E2%80%98we-don%E2%80%99t-know-when-it-will-end%E2%80%99-anguish-yarmouk

    Carte n°5 : Yarmouk – Zones d’influences au milieu de l’année 2013

    Année 1 du siège

    Carte n°6 : Yarmouk – Zones d’influences au milieu de l’année 2014

    Année 2 du siège

    2015 – 2016 : La Submersion. Les takfiris s’engouffrent dans Yarmouk

    Le 15 janvier 2015 des activistes lancèrent l’appel à l’aide « Sauvez les Palestiniens de Syrie », exigeant de l’OLP, de l’ONU et du Croissant Rouge qu’ils assument leurs responsabilités et interviennent pour mettre fin au siège imposé depuis 546 jours aux résidents de Yarmouk ou qu’ils obtiennent à minima l’ouverture d’un corridor humanitaire permettant aux civils qui le souhaitent de quitter les différents camps assiégés par le régime. [1] [2] Dans le même temps de nouvelles escarmouches entre le PFLP-CG et Aknaf Beit al-Maqdis entre la rue de Palestine et la place Al-Rijeh entrainèrent une nouvelle fois la suspension de l’aide humanitaire, des civils étant régulièrement pris pour cibles par des snipers. [3] [4]

    Le 19 janvier sept brigades affiliées à l’ASL (Jaysh al-Islam, Ajnad al-Sham, Ahrar al-Sham, Aknaf Beit al-Maqdis, Quwaat al-Islah, Al-Hahy’a Al-Shara’iya Fiy Janub Dimashq, Muqatilu Al-Hajar Al-Aswad…) diffusèrent un communiqué menaçant le régime d’une réponse militaire d’ampleur si celui-ci envahissait le camp de Yarmouk, comme le laissaient suggérer des déclaration dans la presse libanaise évoquant la mise sur pieds d’une brigade prévue à cet effet, « Al-Yarmouk Brigade ». [5]

    Le 26 Janvier Jabhat Al-Nusra exécuta un troisième résident du camp accusé de « blasphème ». [6]

    Fin Janvier, les enfants de Yarmouk organisèrent une manifestation devant le Centre de Soutien à la Jeunesse sous le titre « Un Cri d’Enfant » pour appeler à la levée du siège, alors que le Fatah était décrié pour avoir organisé l’anniversaire de son mouvement dans un restaurant à quelques kilomètres de Yarmouk et que plus d’une centaine de résidents du camp étaient touchés par une épidémie de jaunisse. [7]

    Le 11 mars 2015, le régime permit à un convoi humanitaire mené par le responsable de l’UNRWA Pierre Krahenbuhl d’entrer dans le camp après plus de trois mois d’interruption. [8] [9]

    Le 30 mars 2015, le leader du Hamas Yahya Hourani (Abu Suhaib) fut tué par un sniper, conduisant à l’arrestation de membres de l’EI par Aknaf Beit al-Maqdis. Cet événement allait être l’élément déclencheur justifiant l’attaque de l’EI contre Yarmouk le lendemain, offensive au cours de laquelle un millier de combattants de l’EI s’empara du camp depuis Al-Hajar al-Aswad avec l’aide de Jabhat al-Nosra, qui lui céda les secteurs sous son contrôle. Trois-cent combattants de Jabhat al-Nosra venaient en effet de rompre leur alliance avec Aknaf Beit al-Maqdis et de rejoindre l’EI. [10] [11]

    Après un premier assaut manqué le 1er avril 2015, au cours duquel l’EI assiégea l’Office de la Diaspora (Maktab al-Shatat) tenu par Aknaf Beit al-Maqdis, la confrontation se porta durant deux jours le long des rues Nouh Ibrahim et ‘Atta az-Zeer où l’EI fit face à la fois à Aknaf Beit al-Maqdis et à Jaysh al-Islam. L’EI s’empara finalement de 90% du camp le 4 avril, entraînant l’utilisation par le régime de 13 barils d’explosifs en quelques jours, alors que seuls 2 barils avaient été utilisés jusque-là sur Yarmouk depuis le début des hostilités. Aknaf Beit al-Maqdis fut alors acculé sur une étroite bande au centre du camp, tandis que le FPLP-CG et Fatah al-Intifada en profitèrent pour s’emparer du périmètre situé entre le district de la Municipalité et la mosquée Rujula. [12] [13]

    Le 6 avril 2015, Aknaf Beit al-Maqdis regroupa ses forces au Sud du camp et lança un assaut contre l’EI, reprenant temporairement la zone du Centre Culturel, la rue du Maroc, la rue Al-Ja’ouneh et le cimetière des martyrs, contrôlant momentanément 40% du camp. [14]

    Le 7 avril 2015, un cessez-le-feu fut adopté, l’EI contrôlant finalement 95% du camp. Durant l’assaut, 5 civils avaient été tués dans les affrontements, 3 avaient été tué par les bombardements, tandis que 2 avaient été décapités par l’EI et un onzième tué par un tir de sniper de l’EI. De son côté, l’EI avait perdu 40 de ses combattants.

    Le 8 avril 2015, 14 factions Palestiniennes se réunirent pour tenter une alliance avec les forces du régime contre l’EI, mais seules les factions pro-Assad acceptèrent alors de s’associer au régime.

    Le 12 avril 2015, l’Armée Syrienne Libre et Jaysh al-Islam lancèrent une offensive contre l’EI est récupérèrent la rue Al-Zeen située entre Yalda et Al-Hajar al-Aswad, mais ne s’aventurèrent pas dans Yarmouk, tandis que Ahrar al-Sham resta entièrement neutre vis-à-vis de l’EI.

    Le 19 avril 2015, la plupart des combattants de Jabhat al-Nosra avaient rejoint l’EI et Aknaf Beit al-Maqdis annonça sa dissolution, ses combattants rejoignant les rangs du régime pour les uns, Jabhat al-Nosra pour les autres, tandis qu’une minorité se réfugia dans la zone de Yalda contrôlée par l’Armée Syrienne Libre. En dix jours d’affrontements, le régime avait lâché une trentaine de barils d’explosifs sur Yarmouk, entraînant des dommages sans précédent pour le camp et forçant 4000 de ses résidents à fuir vers les zones sous contrôle de l’ASL à Yalda (2500), Babbila (1000) et Beit Sahem (500). A l’issue des combats, l’EI contrôlait 80% du camp et on comptabilisait 23 réfugiés Palestiniens tués depuis le début du mois. [15] [16] [17]

    Le 22 avril 2015, l’EI se replia sur son bastion de Al-Hajar al-Aswad et laissa la gestion du camp à Jabhat al-Nusra et à Ahrar al-Sham. [18] En réalité, la frontière entre l’EI et Jabhat al-Nusra était extrêmement poreuse et rien ne permettait alors de distinguer clairement les militants de l’un et de l’autre groupe. En juin 2015, environ 75 enfants de 7 à 13 ans furent recrutés par Jabhat al-Nusra et entraînés au combat par l’EI à Al-Hajar al-Aswad avant d’être utilisés comme petites mains pour diverses tâches militaires incluant l’observation des mouvements ennemis depuis les checkpoints et des opérations-suicide. [19]

    Le 25 décembre 2015, un premier accord fut signé entre le régime et l’EI prévoyant l’évacuation de ses combattants blessés depuis le district voisin de Al-Qadam vers d’autres régions de Syrie. [20]

    Fin 2015, il ne restait que 14 000 résidants à Yarmouk, tandis qu’une épidémie de typhus se répandait dans la camp.

    [1] Action Group for Palestinians in Syria, Palestinian Activists Launch a Campaign Titled #Save_Palestinians_of_Syria, 15 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/254/action-group-for-palestinians-of-syria/palestinian-activists-launch-a-campaign-titled-save-palestinians-of-syria

    [2] Action Group for Palestinians in Syria, Civil Committees at the Yarmouk Camp Launch a Distress Call, After the Siege Victims Number Raised to (160), 15 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/257/action-group-for-palestinians-of-syria/civil-committees-at-the-yarmouk-camp-launch-a-distress-call-after-the-siege-victims-number-raised-to-160

    [3] Action Group for Palestinians in Syria, Shooting and Recriminations Causing Aids Suspension at the Besieged Yarmouk, 11 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/226/action-group-for-palestinians-of-syria/shooting-and-recriminations-causing-aids-suspension-at-the-besieged-yarmouk

    [4] Action Group for Palestinians in Syria, Violent Clashes Suspend Aids Distribution at the Yarmouk Camp, 18 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/278/action-group-for-palestinians-of-syria/violent-clashes-suspend-aids-distribution-at-the-yarmouk-camp

    [5] Action Group for Palestinians in Syria, Armed Brigades Threaten to Ignite the Southern Region in Case of Breaking Into the Yarmouk Camp, 19 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/285/action-group-for-palestinians-of-syria/armed-brigades-threaten-to-ignite-the-southern-region-in-case-of-breaking-into-the-yarmouk-camp

    [6] Action Group for Palestinians in Syria, Al Nusra Front Executes a Young Man in the Yarmouk Camp in Charges of Cursing the Name of God, 26 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/340/action-group-for-palestinians-of-syria/al-nusra-front-executes-a-young-man-in-the-yarmouk-camp-in-charges-of-cursing-the-name-of-god

    [7] Action Group for Palestinians in Syria, “A Child’s Scream » a Protest for the Yarmouk Children to take the Siege Away, 30 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/371/action-group-for-palestinians-of-syria/a-child-s-scream-a-protest-for-the-yarmouk-children-to-take-the-siege-away

    [8] Action Group for Palestinians in Syria, The Civil Council in the Yarmouk Camp Demands the PLO to assume its responsibilities towards the camp, 3 Janvier 2015, accessible à http://actionpal.org.uk/en/post/161/action-group-for-palestinians-of-syria/the-civil-council-in-the-yarmouk-camp-demands-the-plo-to-assume-its-responsibilities-towards-the-camp

    [9] Middle East Eye, Aid convoy enters Damascus camp for first time in months, 11 Mars 2015, accessible à https://www.middleeasteye.net/news/aid-convoy-enters-damascus-camp-first-time-months

    [10] Valentina Napolitano, Yarmouk: a War of All Against All, Noria Research, 28 Mai 2015, accessible à https://noria-research.com/yarmouk-a-war-of-all-against-all/

    [11] The Syrian Observer, Aknaf Commander: Nusra Front, Regime Complicit in ISIS Capture of Yarmouk, Zaman al-Wasl, 8 Avril 2015, accessible à https://syrianobserver.com/syrian-actors/aknaf_commander_nusra_front_regime_complicit_isis_capture_yarmouk.html

    [12] Middle East Eye, IS takes control of 90 percent of Yarmouk, called ‘hell hole’ by UN official, 4 Avril 2015, accessible à https://www.middleeasteye.net/news/takes-control-90-percent-yarmouk-called-hell-hole-un-official

    [13] Hanadi Al-Khatib, (ARABE) ISIS releases video on Yarmouk camp, the endless victim, Al-Arabiya, 28 Avril 2015, accessible à https://shorturl.at/BUSy8

    [14] Tariq Hammoud, Situation Assessment: Yarmouk Refugee Camp: What Happens Next?, Al-Zaytuna Centre for Studies & Consultations, 25 Mai 2015, accessible à https://eng.alzaytouna.net/2015/05/25/situation-assessment-yarmouk-refugee-camp-what-happens-next/

    [15] Ramzy Baroud, My missing family in Syria: Naming and shaming in Yarmouk, Middle East Eye, 13 Avril 2015, accessible à https://www.middleeasteye.net/opinion/my-missing-family-syria-naming-and-shaming-yarmouk

    [16] Linah Alsaafin, Unravelling the media spin on Yarmouk, Middle East Eye, 17 Avril 2015, accessible à https://www.middleeasteye.net/news/unravelling-media-spin-yarmouk

    [17] Abdulrahman al-Masri, ‘ISIS and Nusra are one’ in Yarmouk Camp, Middle East Monitor, 19 Avril 2015, accessible à https://www.middleeastmonitor.com/20150419-isis-and-nusra-are-one-in-yarmouk-camp/

    [18] Hamza Al-Mustafa, Yarmouk: the victim of IS-Nusra power struggles, The New Arab, 22 Avril 2015, accessible à https://www.newarab.com/opinion/yarmouk-victim-nusra-power-struggles

    [19] Palestine Square, Lost Childhood: Palestinian Child Soldiers in Yarmouk, Institute for Palestine Studies, 21 Septembre 2015, accessible à https://www.palestine-studies.org/en/node/232371

    [20] Kate Ng, Syria and Isis reach deal to end Yarmouk camp siege, as wounded militants begin safe passage back to strongholds, The Independent, 25 Décembre 2015, accessible à https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/syria-and-isis-reach-deal-to-end-yarmouk-camp-siege-as-wounded-militants-begin-safe-passage-back-to-strongholds-a6786031.html

    Carte n°7 : Yarmouk – Zones d’influences au début de l’année 2015

    Carte n°8 : Yarmouk – Offensive de l’Etat Islamique et de Jabhat al-Nusra, Avril 2015

    2016 – 2018 : Le Délitement. Les rapaces se disputent la carcasse.

    Dès janvier 2016, les relations entre l’EI et Jabhat al-Nosra commencèrent à se détériorer. Ce dernier était alors cantonné à l’Ouest du camp, entre la 30ème rue et la rue Saffouriyeh.

    Courant 2016, le millionnaire Qashlak signa un accord avec Fatah al-Intifada pour que le « Mouvement Palestine Libre » obtienne le contrôle d’un segment de la ligne de front géré par celui-ci, en échange d’une substantielle somme d’argent. Il espérait ainsi augmenter le pouvoir symbolique de ses mercenaires, désormais en première ligne dans la lutte contre l’EI.

    Le 8 juillet 2016, le régime débuta des négociations avec Jabhat al-Nusra en vue de son évacuation de Yarmouk vers Idleb. A la fin du mois, Jabhat al-Nusra changeait de nom et devenait Fatah al-Sham.

    Dès les mois suivant, l’EI assiégea Fatah al-Sham et lança un ultimatum aux résidents de la zone sous son contrôle les enjoignant de quitter les lieux avant sa fermeture complète. Dans le même temps, l’EI fit évacuer la zone située autour de la rue Al-‘Urubeh situé entre Yalda et al-Hajar al-Aswad dans le cadre d’affrontements avec l’ASL et Jaysh al-Islam. [1]

    L’EI transforma ainsi Yarmouk en camp retranché, tandis que la paranoïa augmentait de part et d’autre. Le 4 décembre 2016, Fatah al-Sham exécuta Mohamed Aboud dit « Abu Ali Khamseen », accusé de collaborer avec l’EI.

    A la fin 2016, 6250 résidents supplémentaires avaient fui Yarmouk.

    En janvier 2017, Fatah al-Sham devint Hayat Tahrir al-Sham (HTS).

    Le 8 mai 2017 une cinquantaine de membres de HTS, dont 19 blessés, furent évacués en ambulances et en bus vers Idleb dans le cadre de « l’Accords des Quatre villes » initié l’année précédente entre le groupe et le régime. Trois mois plus tard, ce dernier établit une « nouvelle zone militaire » le long de son front avec HTS, entraînant l’évacuation de plusieurs familles et la reconversion de leurs logements en positions militaires, tandis qu’une mission du Croissant Rouge Syrien escortée par le PFLP-CG fut autorisée à entrer dans le secteur tenu par HTS le 7 septembre. Par ailleurs, une trêve était alors en vigueur entre le régime et l’EI. [2] [3]

    Le 14 septembre 2017, l’EI imposa un nouveau siège aux résidents vivant dans le secteur contrôlé par HTS, qui comptait alors environs 200 combattants, avant de lancer un assaut contre Jaysh al-Islam et les factions de l’ASL (Liwa Sham al-Rasul, Jaysh al-Ababil, Kataeb al-Shuhada al-Islam, L’Union Islamique Ajnad al-Sham) au Sud de Yarmouk, capturant le secteur de l’hôpital en construction. Au même moment, Jaysh al-Islam et l’ASL signèrent une trêve avec le régime dans le cadre des accords de « dé-escalade » adoptés au Caire sous l’égide de l’Egypte et de la Russie, et qui rentra en vigueur le 12 octobre. Le lendemain le régime relança une série de frappes aériennes contre les positions de l’EI à Al-Hajar al-Aswad, suivies d’escarmouches entre Jaysh al-Islam et l’EI au niveau du checkpoint de ‘Urubeh-Beirut entre Yalda et Yarmouk. [4] [5]

    Le 11 novembre 2017, le régime menaça l’ASL de fermer le checkpoint de Babbila-Sidi Miqdad, seule liaison entre les zones sous contrôle du régime et la zone sous contrôle de l’ASL si celle-ci ne fermait pas le checkpoint ‘Urubeh-Beirut constituant le seul accès vers le camp de Yarmouk, que les rebelles avaient rouvert depuis le 4 novembre mais qui ne pouvait être utilisé que par 10 à 15% de la population de Yarmouk, alors estimée à moins de 8000 personnes. L’ASL ferma donc momentanément l’accès vers la zone contrôlée par l’EI, mais le rouvrit dans les heures suivantes sous la pression des résidents de Yarmouk réfugiés à Yalda. En réaction, le régime mit à exécution ses menaces et ferma le checkpoint de Babbila-Sidi Miqdad le 12 novembre, faisant grimper de 20% les prix dans l’enclave. Celui-ci ne devait être rouvert que deux mois plus tard. [6] [7]

    Le 8 décembre 2017, les milices pro-régime lançèrent une attaque pour récupérer le district Al-Rijeh sous contrôle de HTS, en vain. Le même mois, l’EI obtint la signature d’un premier accord pour l’évacuation de 19 de ses combattants blessés vers le désert et vers la Turquie, en échange de l’assouplissement du siège imposé au district sous le contrôle d’HTS pour permettre l’entrée de nourriture. [8] [9]

    Le 13 décembre, l’EI lança une attaque à Tadamon et s’empara pour la première fois depuis 2015 d’un bloc d’immeubles sous contrôle de la milice pro-régime Difa’a al-Watani, avant que celle-ci ne la récupère et ne bombarde Yarmouk pendant plusieurs semaines en représailles. [10]

    A la fin 2017, il ne restait plus que 6000 résidents à Yarmouk.

    [1] Action Group for Palestinians in Syria, ISIS evacuates one of Yarmouk Streets from its Residents and starts Violent Clashes with the Opposition, 16 Août 2016, accessible à https://www.actionpal.org.uk/en/post/3762/news-and-reports/isis-evacuates-one-of-yarmouk-streets-from-its-residents-and-starts-violent-clashes-with-the-opposition

    [2] Al-Jazeera, Deal sees Nusra fighters evacuate from Syria’s Yarmouk, 7 Mai 2017, accessible à https://www.aljazeera.com/news/2017/5/7/deal-sees-nusra-fighters-evacuate-from-syrias-yarmouk

    [3] Zaman Al-Wasl, Wounded Nusra fighters evacuated from Yarmouk camp, 8 Mai 2017, accessible à https://en.zamanalwsl.net/news/article/25955

    [4] The New Arab, Syrian rebel groups ‘agree to Damascus truce’ in Cairo, 12 Octobre 2017, accessible à https://www.newarab.com/news/syrian-rebel-groups-agree-southern-damascus-truce

    [5] Tom Rollins, Escalation Threatens South Damascus “De-Escalation” Deal, Atlantic Council,  27 Octobre 2017, accessible à https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/escalation-threatens-south-damascus-de-escalation-deal/

    [6] Ammar Hamou & Madeline Edwards, A ‘war of crossings’ in south Damascus as checkpoint closure cuts off encircled districts, Syria Direct, 13 Novembre 2017, accessible à https://syriadirect.org/a-war-of-crossings-in-south-damascus-as-checkpoint-closure-cuts-off-encircled-districts/

    [7] Siege Watch, Ninth Quarterly Report on Besieged Areas in Syria, Janvier 2018, accessible à https://siegewatch.org/wp-content/uploads/2015/10/pax-tsi-siegewatch-9.pdf

    [8] Zaman Al-Wasl, 19 ISIS fighters evacuated by regime from southern Damascus, some reached Turkey, 14 Décembre 2017, accessible à https://en.zamanalwsl.net/news/article/31704

    [9] Action Group for Palestinians in Syria, ISIS allows the besieged residents of west Yarmouk camp to enter food, 29 Décembre 2017, accessible à https://www.actionpal.org.uk/en/post/6375/articles/isis-allows-the-besieged-residents-of-west-yarmouk-camp-to-enter-food

    [10] Siege Watch, Ninth Quarterly Report on Besieged Areas in Syria, Janvier 2018, accessible à https://siegewatch.org/wp-content/uploads/2015/10/pax-tsi-siegewatch-9.pdf

    Carte n°9 : Yarmouk – Zones d’influences entre 2015 et 2016

    Carte n°10 : Yarmouk – Zones d’influences entre 2016 et 2017

    2018 : La Liquidation. Les islamistes partent faire un tour en bus.

    Le 5 janvier 2018, Jaysh al-Islam tenta une dernière offensive contre l’EI depuis Yalda, sans succès.

    Entre 2016 et 2018, l’EI avait progressivement imposé son totalitarisme et sa violence aux résidents du camp, interdisant la consommation ou la vente de cigarettes, l’allaitement au sein, les applaudissements pendant les mariages, les jeux de ballons, la prise de photographies ou la vente de bois pour le chauffage, tout en imposant des codes vestimentaires stricts, pour les femmes comme pour les hommes (longueur du pantalon). L’EI fit également fermer toutes les écoles à l’intérieur du camp (3 août 2016) et empêcha toute activité scolaire échappant à son contrôle, tandis qu’un couvre-feu était imposé durant les heures de prières, pour lesquelles la présence à la mosquée était obligatoire. Après avoir constaté que les résidents avaient contourné la fermeture des écoles du camp, l’EI interdit à tous les étudiants de fréquenter les écoles alternatives des villes adjacentes (6 mars 2018), puis obligea tous les résidents à assister à des cours d’apprentissage de la Sharia (16 avril 2018). Les personnes enfreignant ces règles étaient flagellées, mutilées, voire exécutées : Musa al-Badawi, accusé d’être un espion au service de HTS (27 février 2018), un homme non identifié accusé d’avoir insulté Allah (13 avril 2018), Khaled Adnan Ahmed, accusé d’avoir combattu auprès du régime (23 avril 2018).

    En avril, sentant la pression de la part du régime augmenter, l’EI évacua le quartier du cimetière des martyrs suite à des affrontements avec le « Mouvement Palestine Libre » pour le transformer en zone de défense militaire. [1] [2]

    Le 19 avril 2018, le régime Syrien et ses alliés (PFLP-CG, Fatah al-Intifada, Liwa al-Quds, Difa’a Al-Watani, Jaysh At-Tahrir Al-Falasteen, Quwaat Der’a Al-Qalamun…) lançèrent une vaste offensive pour récupérer la périphérie de Damas. Celle-ci fut accompagnée d’un bombardement intensif et frénétique des secteurs de Yarmouk, Tadamon, Hajar al-Aswad et Yalda de la part de l’aviation russe (400 frappes aériennes et l’utilisation massive de barils explosifs, d’obus de mortiers et missiles sol-sol, incluant les destructeurs UR-77 ‘Serpents Gorynysh’  russes). 5000 résidents de Yarmouk fuirent vers la zone de Yalda-Babbila, laissant moins de 1200 personnes sur place. [3]

    Le lendemain, l’aviation frappa violemment les positions de Jaysh al-Islam situées entre Yalda et Hajar al-Aswad, forçant celle-ci à se retirer de sa ligne de front avec l’EI et à laisser les forces du régime s’introduire dans la faille. Simultanément, les forces du régime prirent en étau le camp et tentèrent à plusieurs reprises de s’emparer du secteur tenu par HTS avec le renfort d’armes lourdes et de blindés, mais furent tenus en échec. L’EI pour sa part combattit avec acharnement sur tous les fronts, à la fois contre HTS et contre les forces du régime et ses alliés. [4]

    Le 27 avril, un premier groupe de 15 combattants blessés de Jaysh al-Islam obtint son évacuation vers le Nord de la Syrie dans le cadre d’un accord transitoire avec le régime, alors que les négociations se poursuivaient pour l’évacuation complète de la zone. En parallèle, les forces alliées du régime effectuèrent 165 frappes aériennes le même jour sur la zone, incendiant une centaine d’habitations à Yarmouk et Tadamon.

    Le 29 avril, un accord entre le régime et HTS d’une part, et avec l’ASL d’autre part prévit l’évacuation imminente de HTS, Jaysh al-Islam, Aknaf Beit al-Maqdis, Sham al-Rasul et Jaysh al-Ababil.  Le checkpoint de ‘Uruba-Beirut fut transféré aux forces russes, tandis que celui de Babbila-Sidi Miqdad fut partiellement rouvert pour le passage de civils.

    Le 1er mai 2018, les 150 combattants de HTS et leurs familles (425 personnes) furent évacués de Yarmouk en premier depuis l’entrée Nord du camp, suivi du 3 au 7 mai des 1700 combattants des factions de l’ASL, de Jaysh al-Islam, et de Aknaf Beit al-Maqdis accompagnés de leurs familles (9250 personnes sur les 17 000 prévues), évacués depuis Yalda, Babbila et Beit Sahem vers Al-Bab (Idleb) en 7 convois de 61 bus au total. En parallèle de ces opérations d’évacuation, le régime poursuivit le bombardement intense des positions de l’EI. [5] [6] [7] [8] [9] [10]

    Du 8 au 13 mai, une vingtaine de résidents de Yarmouk cherchant à fuir les bombardements furent retenus durant plusieurs jours par les forces gouvernementales au checkpoint ‘Uruba-Beirut, la plupart étant âgés de plus de 60 ans, avant que les milices en charge du checkpoint n’ouvrent le feu sur la foule, tuant 3 personnes.

    Enfin un nouvel accord, secret celui-ci, entre l’EI et le régime planifia à son tour l’évacuation de ses 1200 combattants encore stationnés à Yarmouk, ainsi que leurs familles (600 personnes). L’évacuation fut finalement réalisée le 20 mai 2018 à l’aide d’une cinquantaine de bus transportant l’EI vers le désert à l’Est de Suwayda. Le régime reprenait ainsi le contrôle total sur le camp de Yarmouk et ses alentours après plus de 5 ans et 10 mois d’affrontements et de bombardements laissant 80% des immeubles et infrastructures du camp détruits. [11] [12]

    Le 22 mai 2018, l’ONU indiqua qu’un accord auquel elle n’avait pas été associée avait conduit au déplacement de 400 réfugiés Palestiniens vers la province de Hama.

    Aux mois de mai et juin, l’armée du régime organisa le pillage systématique des infrastructures et immeubles du camp sous la supervision de la tristement célèbre « Quatrième Division », procédant à l’arrestation et l’exécution sommaire de plusieurs résidents tentant de s’y opposer, incluant deux enfants : Rami Mohammed Salman (15 ans) au niveau du checkpoint « Tabah » et Mahmoud Bakr dans la rue Al-‘Urubeh[13]. Certains immeubles furent également incendiés après avoir été pillés, comme dans les rues Lubya, Safad et Al-Ja’ouneh[14] [15]. Par ailleurs, elle imposa le paiement de fortes sommes d’argent (50 à 150 dollars) pour le passage des checkpoints, des centaines de résidents étant ainsi empêchés d’accéder à leurs logements[16]. Dans le même temps, le régime interdit aux résidents de récupérer les corps d’au moins une trentaine de civils tués durant les bombardements et laissés dans les décombres[17]. Ce n’est qu’en 2019 que le régime allait autoriser les résidents à revenir à Yarmouk.

    En juillet, le Groupe d’Action pour les Palestiniens de Syrie comptabilisait 1392 victimes parmi ses résidents Palestiniens au cours de la période 2011-2018, leur mort résultant à la fois des bombardements, du siège, des tirs de snipers ou de la torture dans les prisons du régime. [18]

    C’est ainsi que Yarmouk fut « libéré » par le régime d’Assad, grand défenseur de la cause Palestinienne…

    [1] Action Group for Palestinians in Syria, Fighting between ISIS and the Free Palestine Movement on the Martyrs’ sector axis in Yarmouk camp, 1 Mars 2018, accessible à https://www.actionpal.org.uk/en/post/6700/action-group-for-palestinians-of-syria/fighting-between-isis-and-the-free-palestine-movement-on-the-martyrs-sector-axis-in-yarmouk-camp

    [2] Waleed Abu al-Khair, ISIS in Yarmouk prepares for Syrian regime onslaught, Diyaruna, 13 Avril 2018, accessible à https://diyaruna.com/en_GB/articles/cnmi_di/features/2018/04/13/feature-03

    [3] Action Group for Palestinians in Syria, Victims and large-scale destruction after the hysterical bombardment of Yarmouk camp, 21 Avril 2018, accessible à https://www.actionpal.org.uk/en/post/6981/victims-and-large-scale-destruction-after-the-hysterical-bombardment-of-yarmouk-camp

    [4] Siege Watch, Tenth Quarterly Report Part 2 – The Culmination of “Surrender or Die”, Mai 2018, accessible à https://siegewatch.org/wp-content/uploads/2015/10/PAX-report-Siege-Watch-10b.pdf

    [5] Action Group for Palestinians in Syria, Explosive barrels and air raids on Yarmouk camp, and violent clashes on all its axes, 7 Mai 2018, accessible à https://www.actionpal.org.uk/en/post/7074/articles/explosive-barrels-and-air-raids-on-yarmouk-camp-and-violent-clashes-on-all-its-axes

    [6] Maureen Clare Murphy, Armed insurgents evacuate Yarmouk, The Electronic Intifada, 1 Mai 2018, accessible à https://electronicintifada.net/blogs/maureen-clare-murphy/armed-insurgents-evacuate-yarmouk

    [7] Ammar Hamou, Mohammed Al-Haj Ali & Tariq Adely, Parallel evacuations to begin in two besieged pockets as Syrian government moves to clear remaining rebels from capital, Syria Direct, 30 Avril 2018, accessible à https://syriadirect.org/parallel-evacuations-to-begin-in-two-besieged-pockets-as-syrian-government-moves-to-clear-remaining-rebels-from-capital/

    [8] Ersin Celik, Evacuation convoy from Syria’s Yarmouk reaches Al-Bab, Yeni Safak, 4 Mai 2018, accessible à https://www.yenisafak.com/en/world/evacuation-convoy-from-syrias-yarmouk-reaches-al-bab-3360548

    [9] Burak Karacaoglu, Esref Musa & Mahmoud Barakat, 4th convoy leaves Syria’s Yarmouk under evacuation deal, Anadolu Agency, 7 Mai 2018, accessible à https://www.aa.com.tr/en/middle-east/4th-convoy-leaves-syrias-yarmouk-under-evacuation-deal/1137840

    [10] Ersin Celik, Evacuations remain underway from Syria’s Homs, Yarmouk, Yeni Safak, 9 Mai 2018, accessible à https://www.yenisafak.com/en/world/evacuations-remain-underway-from-syrias-homs-yarmouk-3380935

    [11] Middle East Eye, Syrian army moves into Yarmouk after IS evacuation deal, 21 Mai 2018, accessible à https://www.middleeasteye.net/news/syrian-army-moves-yarmouk-after-evacuation-deal

    [12] The Defense Post, Syrian army says Damascus ‘completely secure’ after taking Yarmouk camp from ISIS, 21 Mai 2018, accessible à https://thedefensepost.com/2018/05/21/syria-army-control-damascus-isis-ousted/

    [13] Palestinian Refugees Portal, (ARABE) Camp de Yarmouk : Un deuxième enfant tué par les forces du régime après s’être opposé au « pillage », 26 Mai 2018, accessible à https://shorturl.at/eNev0

    [14] Action Group for Palestinians in Syria, (ARABE) 70 % des bâtiments et des quartiers du camp de Yarmouk sont détruits ; les pilleurs volent les câbles électriques souterrains, 29 Mai 2018, accessible à http://www.actionpal.org.uk/ar/post/9879

    [15] Palestinian Refugees Portal, (ARABE) Camp de Yarmouk : Incendie des maisons et pillage du sous-sol, 4 Juin 2018, accessible à https://shorturl.at/D6iWk

    [16] Action Group for Palestinians in Syria, (ARABE) « Des sucreries pour la libération », un nouveau mode de chantage de l’armée du régime contre les résidents du camp de Yarmouk, 31 Mai 2018, accessible à http://www.actionpal.org.uk/ar/post/9899

    [17] Palestinian Refugees Portal, (ARABE) Camp de Yarmouk : Des corps sous les décombres des installations de l’UNRWA… Pourquoi n’intervenez-vous pas pour les récupérer? , 30 Mai 2018, accessible à https://shorturl.at/f0KaG

    [18]

    Photos des différentes opérations d’évacuation de HTS, des factions associées à l’ASL et de l’Etat Islamique.

    Carte n°11 : Yarmouk – Zones d’influences entre 2017 et mai 2018

    Carte n°12 : Yarmouk – Zones d’influences entre le 2 et le 7 mai 2018

    Carte n°13 : Yarmouk – Zones d’influences entre le 10 et le 21 mai 2018

    Carte n°14 : Yarmouk – Reprise totale de Yarmouk par le régime le 21 mai 2018

    2024 : Le Redressement. Yarmouk ville fantôme.

    Au cours des cinq années suivantes seuls 15 300 résidents, dont 80% étaient des réfugiés Palestiniens, purent rentrer chez eux (4500 familles) ou tout au moins dans les décombres de leurs anciennes habitations, après avoir sollicité une autorisation au retour. Cette autorisation était accordée avec parcimonie aux seules personnes dont l’habitation était jugée viable et qui pouvaient justifier d’un acte de propriété ou autre document justifiant de leur résidence antérieure. Etaient exclus de la procédure les personnes précédemment arrêtées, condamnées, appelées pour la conscription militaire ou ayant eu des liens avec les factions armées ayant contrôlé le territoire, ce dernier critère étant entièrement subjectif et laissé à l’appréciation des agents de la Quatrième Division.

    Le Comité de Supervision des Réhabilitation estima que 40% des immeubles étaient en bon état, 40% nécessitaient des renforcements et réparations, tandis que 20% étaient complètement détruits et nécessitaient déblayage et reconstruction.

    La gestion du camp fut confiée à « l’Autorité Générale pour les Réfugiés Palestiniens Arabes », un organe sous l’égide de la branche de Yarmouk du parti Ba’ath, dirigée par Ali Mustafa. Celle-ci fut régulièrement critiquée par les résidents pour son inaction et sa corruption, l’un des principaux problèmes étant lié aux prix prohibitifs de l’immobilier et à l’absence de réhabilitation des infrastructures vitales (eau, électricité, évacuation des eaux usées). Les 12 employés de la municipalité furent notamment accusés par les résidents de chantage et de corruption.

    A la chute du régime en décembre 2024, on comptabilisait 736 Palestiniens de Yarmouk faits prisonniers et 1530 victimes tuées sur les 1600 Palestiniens de Syrie faits prisonniers et 3 685 tués depuis 2011. Parmi ceux-ci, 94 membres affiliés au Hamas avaient été exécutés, incluant Mamoun Al-Jaloudi. [1] [2]

    * * *

    Yarmouk est un symbole. Le régime d’Assad doit être tenu pour principal responsable de l’annihilation du plus important camps de réfugiés Palestiniens de Syrie, dont l’agression violente à partir du deuxième semestre de 2012 se plaça dans la continuité de celle des camps Palestiniens de Dera’a et Latakia quelques mois plus tôt. Contrairement à ce que la propagande du régime n’a cessé d’affirmer pour discréditer les mouvements populaires d’opposition et la rébellion armée, la propagation des groupes takfiri/jihadistes n’a pas été la cause et la justification de son déploiement de violence, mais sa conséquence : à Yarmouk, Jabhat al-Nusra – auquel il faut associer ses rejetons Fatah al-Sham et Hayat Tahrir al-Sham – et l’Etat Islamique ont profité du vide et du chaos laissé par les bombardements aveugles de la fin 2012, puis de l’épuisement des milices d’auto-défense Palestiniennes anti-Assad au cours des deux années de siège qui ont suivi, pour s’emparer d’un camp transformé en ville fantôme sans y rencontrer de résistance. Et lorsque leur tâche consistant à achever toute possibilité de résistance ultérieure était accomplie, le régime les a systématiquement déplacé ailleurs en bus afin qu’ils puissent s’en prendre à d’autres poches rebelles ou communautés irréductibles, comme ce fut le cas pour les Druzes de Suwayda en juillet 2018. Tout au long du processus d’anéantissement de Yarmouk, les milices Palestiniennes loyales envers Assad ont fait la démonstration quant à elles de leur profonde corruption et de leur complicité abjecte avec les crimes du régime. Ce positionnement contraire aux intérêt des civils Palestiniens ne s’explique que par la volonté de ces factions de préserver leur existence et leur influence politico-militaire : aucune d’elles ne voulait subir le sort du Fatah d’Arafat et de ses fedayins. Leur survie dépendait du régime autant que la survie du régime dépendait de l’Iran et de la Russie. En s’alliant à ces derniers pour écraser Yarmouk, elles se sont placées au même niveau que le Hezbollah et les chabiha de Bachar, servant les intérêts de leurs maîtres plutôt que ceux du peuple. Paradoxalement les vrais défenseurs du peuple Palestinien de Yarmouk, membres des Comités de Coordination et des micro factions qui n’ont cédé ni face au régime ni face aux islamistes et se sont battus auprès des civils depuis l’intérieur du camp, ont pratiquement sombré dans l’oubli. A nous de restaurer leur mémoire.

    Les peuples Palestiniens, Syriens, Libanais et Jordaniens ne font qu’un et tout ce qui les divise n’est que le résultat du colonialisme occidental et de ses manœuvres pour empêcher les forces progressistes Arabes de l’emporter sur les forces conservatrices. Le point de jonction des quatre peuples se situe sur les versants du Golan et aucune libération de l’un de ceux-ci ne se fera sans la libération de tous. A chacun de comprendre le sens de cette conclusion, à l’heure où l’armée coloniale sioniste s’empare des vallées du Litani et du Ruqqad après avoir annexé militairement celles du Jourdain et de l’Arabah.

    [1] The New Arab, Nearly 4,000 Palestinians ‘killed’ in Syria’s brutal war, 28 Mars 2018, accessible à https://www.newarab.com/news/nearly-4000-palestinians-killed-syrias-brutal-war

    [2] The New Arab, Assad’s regime executed dozens of Hamas members without trial, intelligence documents reveal, 7 Janvier 2025, accessible à https://www.newarab.com/news/dozens-hamas-members-executed-assads-syria-prisons

    RAPPORTS SUR YARMOUK :

    • Palestinians of Syria, Between Bitterness of Reality and the Hope of Return – Action Group for Palestinians in Syria, Juin 2014.
    • Palestinians of Syria, The Bleeding Wound – Action Group for Palestinians in Syria, Février 2015
    • Yarmouk Siege has not ended – Action Group for Palestinians in Syria, 23 Juin 2015
    • Palestinians of Syria, Bloody Diary and Unheard Screaming – Action Group for Palestinians in Syria & Palestinian Return Center, Septembre 2015
    • Yarmouk, the Full Truth – Action Group for Palestinians in Syria, Juillet 2015.
    • Palestinians of Syria and The Closed Doors – Action Group for Palestinians in Syria, 2017
    • Status Report on Yarmouk Camp – The Carter Center, 14 Novembre 2017.
    • Yarmouk, The Abandoned Pain – EuroMed Monitor, Juillet 2018.
    • Yarmouk Camp set on Fire – Action Group for Palestinians in Syria, Democratic Republic Studies Center, Syrian Center for Media and Freedom of Expression, 22 Avril 2018.
    • Status Report on the Conditions of Yarmouk Camp 2024 – Action Group for Palestinians in Syria, Décembre 2024.

     

    Ahmed Al-Sharaa se moque-t-il des Syriens ?

    Ahmed Al-Sharaa se moque-t-il des Syriens ?

    À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

    La chute du régime d’Assad, le 8 décembre 2024, a été une libération indéniable pour des millions de Syriens, qui ont soudainement et de manière inattendue émergé de cinquante ans de barbarie totalitaire qui avaient transformé la Syrie en un champ de ruines doublé d’un archipel de camps de concentration, depuis lequel plusieurs centaines de milliers de civils ont disparu ou ont été contraints à l’exil. Cependant, six mois après ce renversement historique, tout semble indiquer qu’au-delà du coup d’État, la promesse d’un avenir meilleur s’estompe rapidement.

    Une libération, pas une révolution

    Dès le 9 décembre, Ahmed al-Sharaa s’est autoproclamé leader de la nouvelle Syrie, rejetant catégoriquement toute forme de partage du pouvoir, de décentralisation et de fédéralisme, tout en prenant soin de ne jamais employer le terme démocratie, avant de déclarer dans un entretien à Syria TV le 15 décembre – soit seulement une semaine après la chute d’Assad – qu’il était désormais « crucial d’abandonner la mentalité révolutionnaire ». Il est légitime de se demander alors : Quand est-ce que Al-Sharaa a été révolutionnaire ?

    Le 29 décembre, Al-Sharaa affirmé qu’aucune élection ne pourrait se tenir avant quatre ans, ce qui est entendable au regard de la situation déplorable de la société civile syrienne, mais ne rassure pas du tout venant d’une personne qui rejette le concept même de démocratie, quelle que soit sa forme. Il a annoncé simultanément l’adoption à venir d’une nouvelle constitution lors d’une hypothétique conférence nationale du dialogue qui viendrait clore la période de transition. A ce stade, les plus optimistes attendaient encore de voir venir.

    Le 29 janvier, Al-Sharaa a été nommé Président de la République Arabe Syrienne par le Commandement Général Syrien (incarné par lui-même) à l’occasion d’une « Conférence de la Victoire ». La constitution Syrienne et toutes les institutions héritées du parti Baath et de la dictature d’Assad ont été consécutivement abolies. Personne ne les regrettera.

    Le 12 février, Al-Sharaa a constitué un comité préparatoire de 7 membres[1] pour organiser la Conférence Nationale du Dialogue, qui a été préparée en 10 jours et s’est ouverte le 24 février. Elle a réuni 600 personnes – dont un grand nombre avaient été invitées moins de deux jours plus tôt par sms – et a exclu toute représentation de l’Administration Autonome du Nord-Est Syrien et des Forces Démocratiques Syriennes. Les discussions n’ont duré qu’une journée et n’ont objectivement abouti sur rien, si ce n’est réaffirmer superficiellement les nécessités déjà formulées par tous : la justice transitionnelle, le respect des libertés publiques et politiques, le rôle des organisations de la société civile dans la reconstruction du pays, la réforme constitutionnelle et institutionnelle, le respect de la souveraineté nationale, le monopole d’Etat sur les armes. A cela s’est ajouté une déclaration symbolique condamnant l’incursion israélienne.

    Le 2 mars, Al-Sharaa a constitué un comité de 5 membres[2] chargé de rédiger une proposition de constitution, qui a été élaborée en 10 jours et adoptée le 13 mars pour une période transitoire de 5 ans. Celle-ci impose que le président soit de confession musulmane et fait de la jurisprudence islamique un pilier du droit constitutionnel, tout en s’engageant à « protéger les minorités » comme s’y était par ailleurs engagé Bachar al-Assad. Quatre jours plus tard, plusieurs centaines de civils Alaouites étaient massacrés sur la côte.

    Le 29 mars, Al-Sharaa a dissout le Gouvernement provisoire mené par le premier ministre Mohammed al-Bashir pour instituer à sa place un Gouvernement de Transition et nommer 23 ministres[3], dont neuf sont issus de HTS. La société civile insistait sur le respect de la diversité et les droits des femmes, Al-Sharaa a donc nommé la seule femme du gouvernement, également chrétienne, au poste de ministre des affaires sociales. Il aurait voulu se montrer cynique qu’il n’aurait pas mieux fait. Par ailleurs, tous les ministres sont désormais nommés directement par le président, tandis que la position de premier ministre a été supprimée. Précisons qu’un régime présidentiel sans premier ministre n’est pas très différent d’une monarchie.

    En moins de trois mois, Ahmed al-Sharaa a donc réussi subtilement et sans opposition à s’imposer comme chef d’Etat, implémentant un régime présidentiel qu’on peut qualifier d’autocratique.

    Une transition politique dans l’ombre des accords d’Astana

    Depuis 1970 la Syrie a évolué sur les mêmes pas que son parrain russe. Quand on connaît bien le système de pouvoir russe et que l’on analyse le système Syrien sous Assad, on découvre les mêmes modes de prédation, de pillage et de corruption clanique, le même mépris cynique des élites loyalistes envers la majorité du peuple, la même politique d’abandon et d’appauvrissement volontaire de la province, mais aussi et enfin le même culte collectif du chef, quand bien même celui-ci a le charisme d’une huitre. Ironiquement, Assad et arrivé au pouvoir en même temps que Poutine, devenant à la fois sa copie et son disciple. Depuis le début de la révolution populaire en 2011, Assad a agi exactement comme le fait ou le ferait Poutine dans son propre pays en cas d’insurrection, en niant l’existence même de la révolte et en faisant mourir, disparaître ou fuir la moitié de la population du pays plutôt que d’engager un semblant de réforme permettant de récupérer un tant soit peu d’adhésion populaire. L’obstination et le déni criminel sont ce qu’Assad et Poutine ont le plus en commun. La seule chose qui les différencie vraiment, c’est que Poutine n’a pas à ce jour expérimenté d’insurrection populaire d’ampleur et qu’il n’a donc pas eu l’occasion de déployer tout son savoir-faire totalitaire.

    En réalité, rien ne peut être pire que le régime d’Assad et la seule comparaison valide serait la dictature Stalinienne. Le modèle reste russe, toujours. Par conséquent, l’ombre de la Russie ne cessera pas du jour au lendemain de peser sur la vie des Syriens. Plus encore, il est légitime de penser que la chute d’Assad n’a pu se faire qu’avec la coopération ou l’assentiment de Poutine. Avant de crier au complot, rappelons quelques faits connus de tous.

    La Russie n’a pas d’amis, elle n’a que des clients, des vassaux et des débiteurs. La Syrie a vécu au crédit de la Russie puis de l’Iran pendant plusieurs décennies et leur interventionnisme dans la guerre civile syrienne a été motivée par le besoin de se rembourser des dettes contractées par le clan Assad. Au même titre que les Etats-Unis, la Turquie et les pétromonarchies du Golfe, chacun a placé ses pions sur l’échiquier Syrien, modifiant les alliances et priorités géostratégiques au gré des circonstances et de leurs intérêts fluctuants. Contre leur gré voire à leur insu, les communautés et factions syriennes sont devenus les proxys d’un jeu qui les a très vite dépassé. Et si l’on tente de déceler une logique faite d’alliances polarisées, d’axes ou de camps aux délimitations claires, on ne peut que s’égarer ou se tromper. Il n’y a ni amitiés ni solidarités entre les Etats, seulement des opportunités et des manœuvres.

    Dès le début du soulèvement populaire de 2011, l’Iran et le Hezbollah ont été les premiers à intervenir pour protéger le régime Syrien et garder la main sur les routes entre l’Iraq et le Liban, tout en développant leur emprise militaro-commerciale en Syrie. Les USA, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie, avec le soutien logistique de la Jordanie, de la Grande-Bretagne et d’Israël, sont intervenus parallèlement en fournissant des armes à près d’une cinquantaine de groupes liés à l’Armée Syrienne Libre et à l’opposition syrienne incarnée par le Gouvernement Intérimaire Syrien en exil (en Turquie), incluant des groupes islamistes liés au Front al-Nosra et réunis à partir de 2015 sous l’ombrelle de l’Armée de la Conquête. Le Qatar et la Turquie comptent ainsi parmi les principaux créditeurs du Front al-Nosra (2012-2017), puis de Jabhat Fatah al-Sham (2016-2017) et de Hayat Tahrir al-Sham (2017-2025).

    Avec l’intervention russe, la prise de Kobane et les attentats de Paris par l’Etat Islamique en 2015, les stratégies des uns et des autres ont évolué. Les attentats de Paris, dans la continuité de la libération des prisonniers islamistes par Assad en 2011, ont largement contribué à ce que la communauté internationale détourne le regard de la barbarie du régime pour se concentrer sur l’épouvantail jihadiste. Chacun a ainsi justifié son intervention en Syrie par la lutte contre l’Etat islamique : les Etats-Unis ont retiré progressivement leur soutien aux groupes salafistes pour réorienter celui-ci au profit des YPG/YPJ kurdes, puis des FDS, avec un focus sur la lutte contre l’Etat Islamique, tandis que la Russie a envoyé ses mercenaires de Wagner recruter des Syriens au sein du bataillon « ISIS hunters » avant de les envoyer sécuriser les exploitations de pétrole du régime ou servir de chair à canon en Lybie (ce que la Turquie a fait aussi). Mais dans la réalité l’Etat islamique était frappé d’une main et nourri de l’autre aussi bien par la Turquie que par la Russie et le régime d’Assad, qui n’ont cessé de disposer des cellules jihadistes comme cela les arrangeait, les déplaçant de droite à gauche pour commettre des atrocités permettant de détourner le regard de leurs propres crimes et intrigues, de déstabiliser certaines zones ou populations qui les dérangeaient ou pour légitimer l’emploi de la force là où ils manquaient de raisons suffisamment valables. Le jihadiste est un ustensile pratique.

    Et contrairement à ce qu’on peut croire, la Russie, les Etats-Unis et ses alliés (la Jordanie, Israël et la Turquie) ne se sont pas opposés militairement sur le terrain Syrien[4]. En 2016 et 2017, les Etats-Unis, la Russie et la Turquie ont au contraire conclu un accord pour la mise en place d’opérations aériennes conjointes visant à frapper les positions de l’Etat Islamique et du Front al-Nosra[5] [6]. Dans la foulée, la Russie a signé des accords avec les Etats-Unis, Israël et la Jordanie en 2017[7] [8] pour tenir les islamistes (Hezbollah et Etat Islamique) à l’écart du Golan et de la frontière jordanienne, ce qui a entraîné la reconquête de Deraa par le régime Syrien et la Russie en 2018, aboutissant sur l’élimination de la poche de l’Etat islamique dans le bassin de Yarmouk et la reddition des rebelles de Deraa ainsi que leur intégration dans les processus de normalisation avec Assad[9]. Notons que tous les accords signés par la Russie l’ont été avec le consentement de Bachar al-Assad. Sans entrer davantage dans les détails, il est très clair qu’il n’y a jamais eu dans le contexte Syrien de véritable dualité entre « axe du mal » et « axe de la résistance ».

    Dès 2015, deux personnalités influentes proches des régimes Syrien et Russe, Randa Kassis et Fabien Baussart, avaient commencé à suggérer l’implémentation d’un processus de paix pour la Syrie lors d’une conférence à Astana au Kazakhstan. Après deux ans de pourparlers infructueux à Genève sous l’égide de l’ONU, Astana s’est finalement imposé en 2017 comme espace de négociation entre la Russie, la Turquie, l’Iran, le régime d’Assad et une douzaine de factions rebelles syriennes, à la tête desquelles Jaysh al-Islam, l’ONU étant relégué au statut d’observateur. La Russie et la Turquie ont alors très clairement affiché leur leadership sur les discussions, la Russie proposant même un brouillon de constitution pour la future « République de Syrie », introduisant un système décentralisé, fédéraliste et laïc abolissant la jurisprudence islamique comme source du droit. La Turquie, la Ligue Arabe, l’opposition pro-Turque et Al-Assad se sont alors catégoriquement opposés à toute forme de fédéralisme. Pour mieux comprendre la teneur et les résultats de ces pourparlers au regard des événements récents, il peut être utile de rappeler que la Russie avait proposé la démission d’Assad dès 2012, mais que cette proposition avait été refusée par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France sous prétexte que Assad était « sur le point d’être renversé » (sic). Il semble que la Turquie a pris le lead sur la Russie dans ces négociations entre 2019 et 2023, avant de concevoir dans son coin les modalités de la transition politique en Syrie. La Russie a été mise dans l’impasse par l’obstination de Bachar Al-Assad à se croire invincible et à faire obstacle à toute proposition de réforme constitutionnelle, notamment depuis son retour sur la scène internationale lors du sommet de la Ligue Arabe à Djeddah en juin 2023.

    La veille de la chute du régime, la Russie, la Turquie et l’Iran se sont réunis à Doha en présence de 5 membres de la Ligue Arabe (l’Égypte, l’Arabie saoudite, l’Irak, la Jordanie et le Qatar) pour acter la fin des hostilités. Dans la foulée, l’aviation russe a subitement interrompu ses frappes après neufs ans de bombardements incessants et les troupes russes se sont paisiblement repliées sur leurs bases de Hmeimim et Tartus, où ils se trouvent jusqu’à ce jour en application des accords de Doha. Toujours selon ces accords, la Russie a donné à Assad, son clan et ses alliés des garanties de sécurité et d’amnistie en échange du retrait général de son armée, tandis que l’Iran a négocié la protection des lieux saint chi’ites. Dans la soirée du 7 au 8 décembre, les proches d’Assad ont alors préparé leurs valises avant d’être efficacement évacués en avion de Syrie vers la Russie et les Pays du Golfe, incluant Bachar Jaafari, principal négociateur des accords d’Astana et ambassadeur de la Syrie en Russie[10]. Tout cela sans qu’Israël n’abatte leur avion en vol, cela va de soi.

    Dès le 29 décembre 2024, Al-Sharaa a déclaré que la Syrie partageait de profonds intérêts stratégiques avec la Russie, évacuant d’un revers de main sa complicité manifeste avec le régime d’Assad et la responsabilité de celle-ci dans le massacre de milliers de civils depuis 2015[11].

    Fin janvier 2025, une délégation russe menée par le ministre des affaires étrangères Mikhail Bogdanov et l’envoyé spécial russe en Syrie Alexander Lavrentyev est venue à Damas pour poser les cadres et critères des relations bilatérales ultérieures. Al-Sharaa a alors posé ses conditions, exigeant des compensations financières pour les crimes commis et l’extradition d’Assad vers la Syrie, en sachant pertinemment que la Russie n’accepterait jamais.

    Début mars, alors même que les massacres sur la côte ont poussé des centaines de civils Alaouites à se réfugier sur la base de Hmeimim, la Russie a hypocritement proposé son aide pour stabiliser la situation en Syrie. Le mois suivant, les prémisses d’une nouvelle coopération militaire avec la Turquie et la Russie ont vu le jour, Al-Sharaa admettant que l’essentiel du matériel militaire syrien était fourni par la Russie, que la Syrie restait dépendante de nombreux contrats avec elle dans les secteurs de l’alimentation et de l’énergie, et que son pouvoir de véto aux Nations Unies constituait une menace sérieuse pour la perspective de levée des sanctions qui affecte lourdement le pays.

    Ce qu’on peut conclure à partir de toutes ces données, c’est que la destinée des Syriens restera intimement liée aux desiderata de Erdogan et de Poutine. On pourrait baptiser cette contrainte la « Malédiction d’Astana ».

     

    Qu’en est-il des jihadistes étrangers ?

    D’abord quelques éléments biographiques et de contexte.

    Ahmed al-Sharaa est né en 1982 au même endroit qu’Oussama Ben Laden – à Riyad en Arabie Saoudite – puis a vécu en Syrie entre 1989 et 2003. Avant le début de l’invasion américaine en Iraq il s’est rendu à Baghdad où il a rejoint la branche iraqienne d’Al-Qaeda, que son leader Abu Musab al-Zarqawi venait de fonder après avoir prêté allégeance à Ben Laden. Arrêté en 2006, il a ensuite passé cinq ans dans les prisons américaines. Libéré alors que Ben Laden venait d’être éliminé le 2 mai 2011, son successeurs Ayman Al-Zawahiri a envoyé Al-Sharaa en Syrie au mois d’août pour établir la branche syrienne d’Al-Qaeda, Jabhat al-Nusra, en collaboration avec l’Etat Islamique en Irak dirigé alors par Abu Bakr al-Baghdadi. Comme le hasard fait bien les choses, exactement à la même période Bachar al-Assad amnistiait et libérait de la prison de Sednaya des centaines d’islamistes, dont un certain nombre de militants notoires[12] qui ont mis sur pieds simultanément et dans le trimestre suivant leur libération les principaux groupes salafistes responsables du morcèlement et de l’islamisation ultérieure de l’Armée Syrienne Libre (ASL) : Liwa al-Islam, Suqour al-Sham et Ahrar al-Sham.

    Dans l’univers des groupes armés islamistes, les confrontations armées, guerres de pouvoirs, alliances de circonstances et recompositions n’ont cessé de se succéder, jusqu’à amener de larges fusions en 2017 au sein de l’Armée Nationale Syrienne (Jaysh al-Watani as-Suri) et de l’Organisation de Libération du Levant (Hayat Tahrir al-Sham, HTS), sous l’égide de la Turquie. Ces recompositions coïncident avec les négociations internationales dans le cadre du processus d’Astana évoqué plus haut. C’est le moment où un certain nombre de factions islamistes, confrontées à une impasse dans leur guerre de tranchée avec le régime d’Assad, ont été incités à changer de stratégie et ont adopté une rhétorique nationaliste et révolutionnaire, tout en faisant le ménage sur leur flanc le plus radical. L’associé et complice de Al-Sharaa depuis 2011, Anas Hassan Khattab, occupait le poste de responsable du renseignement de HTS[13], fonction qu’il conserve dans le gouvernement Syrien. A cette position il s’est chargé d’éliminer les rivaux de HTS dans la poche d’Idleb, notamment Hurras al-Din et les cellules de DAESH, opération qu’il a mené en collaboration avec les services de renseignements Turcs et Etasuniens. Leur approche jihadiste a été alors progressivement abandonnée au profit d’une gestion politicienne et technocratique des zones sous leur contrôle, incarnée notamment par le nouveau Gouvernement de Salut Syrien. Il apparaît clairement que la Turquie et la Russie ont exercé une influence majeure sur l’évolution prise à ce moment-là par la rébellion Syrienne, quand bien même les deux principales factions formant HTS n’ont pas participé aux négociations d’Astana[14]. Néanmoins, personne n’est dupe du rôle joué par les deux impérialismes dans ce cynique jeu d’échecs. A cette époque Ahmed al-Sharaa était encore Abu Mohammad al-Joulani, et quelle qu’ait été sa stratégie populiste de « syrianisation » pour devenir un interlocuteur crédible à l’international, tout le monde sait très bien qu’il n’aurait jamais pu garder le contrôle de la situation sans maintenir à ses côtés les chiens de guerre jihadistes qui ont toujours constitué le noyau de ses troupes. Et parmi eux, les centaines de tueurs à gage du jihad international qu’il allait devoir remercier s’il venait à gagner l’ultime bataille pour renverser Al-Assad.

    C’est précisément ce qu’il s’est passé après la chute du régime. Fin décembre 2024, Al-Sharaa a nommé plusieurs jihadistes et criminels de guerre Syriens et étrangers[15] issus de son cercle proche à des postes de commandement dans la nouvelle armée, évoquant la dissolution à venir de la nébuleuse Hayat Tahrir al-Sham, condition indispensable à la levée des sanctions contre le leadership de HTS et contre la Syrie. Un mois plus tard, 18 factions armées déclaraient se dissoudre pour intégrer la nouvelle armée nationale, sans qu’aucune liste officielle des factions concernées ne soit rendue publique. Concrètement, des centaines de criminels ont bénéficié par cette intégration d’une amnistie générale et d’une normalisation du jihad. Un mois plus tard, le gouvernement de transition annonçait envisager d’accorder la citoyenneté aux combattants étrangers anti-Assad qui ont vécu en Syrie depuis plusieurs années, décision qui n’empêchera pas la levée des sanctions contre la Syrie, quand bien-même elle apparaissait comme une exigence centrale de la part des Etats-Unis. Récompenser ses mercenaires semble plus important que de soulager enfin la souffrance des Syriens : la normalisation du jihad international ou la révolution syrienne, Al-Sharaa semble avoir choisi. En filigrane on peut également lire que le nouvel homme fort de Damas n’a peut-être pas entièrement le choix, et qu’après avoir passé des années à essayer de nettoyer ses rangs des plus extrémistes sur les conseils avisés de son parrain Turc, personne mieux que lui ne sait à quel point la seule solution pour continuer de régner en maître sur une meute enragée est de la garder près de soi et de lui partager des morceaux du festin. Et il n’ignore pas non plus que beaucoup de jihadistes veulent sa peau, surtout maintenant qu’il serre la main à tous leurs ennemis jurés.

    Pour illustrer ce népotisme, le gouvernement provisoire annonçait quelques jours plus tôt avoir engagé le processus de révocation de la citoyenneté de près de 740 000 combattants étrangers pro-Assad, notamment Iraniens, Iraqiens, Afghans, Pakistanais et Libanais. Quand on veut, on peut. Plutôt que de garantir la Justice pour tous les crimes commis contre les Syriens, Al-Sharaa confirme par cette décision que tous les mercenaires étrangers ne sont pas logés à la même enseigne. Les siens peuvent donc continuer à persécuter les infidèles et les hérétiques en paix.

     

    Sectarisme et tribalisme : les deux fléaux de la Syrie

     

    Quand la Turquie a soufflé dans l’oreille de Al-Sharaa qu’il ne fallait surtout pas laisser le champs libre aux revendications fédéralistes, c’était un message clairement adressé aux factions armées Kurdes, mais également à toute autre force armée et politique issue des minorités. Chacun a pensé alors tout de suite aux Alaouites et au Druzes. Les premiers n’ont pas de faction armée attachée à des revendications communautaires, si ce n’est les reliquats du régime qui se cachent encore ici ou là, mais qui ne représentent ni ne protègent leur communauté. Les seconds au contraire bénéficient de puissantes structures d’auto-défense communautaire incarnées par plus d’une vingtaine de factions attachées à protéger l’intégrité, les intérêts et l’identité culturelle de leur communauté, tout en bénéficiant de solides réseaux de solidarité parmi les communautés Druzes à l’étranger, et notamment en Palestine occupée, au Liban et parmi la diaspora dans le reste du monde.

    Pour la nouvelle autorité à Damas, les trois communautés représentent des enjeux de rapports de forces et de diplomatie considérables, voire une menace pour le projet d’Etat hégémonique, centralisé et mono-confessionnel défendu par Al-Sharaa et ses principaux parrains à l’international : la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite. Par ailleurs, la Russie, les Etats-Unis et Israël se tiennent aux aguets pour exploiter les revendications d’autonomie ou de décentralisation des trois communautés, tandis que l’Europe et l’ONU appliquent éternellement les mêmes schémas paternalistes qui voudraient que les minorités aient besoin de protecteurs – et donc un protectorat – quand bien-même une majorité des populations dont on parle ne désirent pas être chaperonnées ou protégées par des puissances étrangères. Mais quelle que soit la véritable opinion des différentes populations, le sectarisme dont le régime d’Assad s’est fait le promoteur pendant plusieurs décennies continue de l’emporter sur toute considération égalitaire ou démocratique. Les analyses complotistes, binaires, voire manifestement fondées sur des biais sectaires ou xénophobes viennent se mêler à la propagande agressive des différents impérialismes pour produire un bruit médiatique constant dans lequel il est impossible d’y voir clair et de garder la tête froide. Contrairement à 2011, quand les modes de communication instantanée étaient encore relativement peu développés, les réseaux sociaux s’ajoutent désormais aux médias traditionnels pour véhiculer et donner de l’écho aux rumeurs les plus invraisemblables, mais pourtant suffisamment crédibles pour inciter n’importe qui à la violence et au déni des crimes commis. C’est ainsi qu’au moment de la chute du régime les fantasmes paranoïaques de l’occident annonçant le massacre des minorités ont fini par partiellement se réaliser, comme autant de prophéties autoréalisatrices, mais de manière moins subite que ce qui était prédit.

    Avant de poursuivre, il est absolument indispensable de distinguer le scénario des massacres de la côte Syrienne qui se sont déroulés début mars et les confrontations violentes ayant ciblé la communauté Druze début mai. Dans le premier cas, ce sont bien des reliquats du régime déchu réunis au sein de groupes baptisés « Brigade du Bouclier de la Côte », « Conseil Militaire pour la Libération de la Syrie » et « Résistance Populaire Syrienne »[16] qui ont initié la confrontation avec l’autorité centrale de Damas. Plusieurs sources suggèrent que ces groupes, constitués de criminels de guerre et de tortionnaires restés loyaux envers Assad, ont été soutenus par la Russie et/ou l’Iran pour tenter de fomenter une reprise de pouvoir sur la côte, voire au-delà. Quoi qu’il en soit, ces quelques centaines de reliquats ont lancé une offensive coordonnée contre des checkpoints, des bâtiments gouvernementaux et des hôpitaux, s’emparant de quartiers entiers dans les villes de Jableh, Baniyas et Qardaha et s’en prenant indistinctement à des civils et aux forces de Sécurité arrivées sur place pour mettre fin à la sédition. Dans le giron de la Sécurité Générale et en réponse à son appel à volontaires sur Telegram[17], ce sont aussi des milliers de combattants radicaux plus ou moins affiliés à des groupes salafistes, eux-mêmes plus ou moins affiliés à l’Armée Nationale Syrienne et à Hayat Tahrir al-Sham, qui ont foncé sur la côte avec l’intention de punir les loyalistes ainsi que l’ensemble de la communauté civile Alaouite de laquelle ils sont issus. Parmi ceux-ci subsistent des groupes qui ne se sont pas dissouts, voire qui sont hostiles à Al-Sharaa mais considèrent la Sécurité Générale comme l’un des bras armés de la communauté sunnite en quête de revanche. L’insurrection loyaliste et l’épuration ethno-confessionnelle qui s’en est suivie ont résulté sur le massacre de 823 à 1659 civils et à la mort d’environ 260 combattants de chaque côté[18], les deux camps ayant participé au massacre de civils.

    Dans le second cas, tout part de la diffusion d’un faux enregistrement insultant le prophète Mahomet et attribué à un sheikh Druze, Marwan Kiwan. De polémique sur les réseaux sociaux, la situation a évolué rapidement vers une émeute sectaire et xénophobe à l’université de Homs, initiée par l’étudiant en pétro-ingénierie Abbas Al-Khaswani, qui avait participé le mois précédent à l’offensive sanglante contre la communauté Alaouite. L’étudiant a été filmé en train de prononcer un discours haineux contre les Druzes, les Alaouites et les Kurdes, puis une foule d’étudiants a circulé sur le domaine de l’université en attaquant aléatoirement des étudiants a priori non-musulmans. Le gouvernement de transition a d’abord remercié les émeutiers pour leur zèle religieux en défense du prophète, avant de démentir timidement l’authenticité de l’enregistrement audio. Dans les 48 heures qui ont suivi, des groupes armés ont pris d’assaut les villes à majorité Druze (et Chrétienne) de Jaramana, Sahnaya et Ashrafiyet-Sahnaya, sans qu’on sache précisément de qui sont constitués ces groupes. Un certain nombre de sources concordantes pointent néanmoins du doigt des réseaux constitués de Bédouins et combattants islamistes de Deir Ez-Zor, de Dera’a et de la Ghouta. En réaction, les factions Druzes de Suwayda se sont mobilisées et un convoi s’est élancé sur la route de Damas pour venir en soutien aux factions locales de Sahnaya. Celui-ci a alors subi une embuscade meurtrière ayant conduit à la mort de plus de quarante combattants Druzes, avant qu’une dizaine de villages de la région de Suwayda ne soient attaqués à leur tour et pendant trois jours par des groupes provenant de Dera’a et des tribus bédouines de la région. La Sécurité Générale s’est finalement déployée autour du gouvernorat pour empêcher d’autres groupes de pénétrer depuis Dera’a, mais cette prise en étau de la région s’est accompagnée de pressions sur les les leaders Druzes pour s’accorder sur le désarmement des factions et l’entrée dans Suwayda des forces de la Sécurité Générale, ce qui a été refusé. En échange, un accord a été trouvé sur l’activation de la police et de la Sécurité Générale dans le gouvernorat, à la seule condition que l’ensemble de ses membres soient issus de la région. Quand la Sécurité Générale s’est retirée du seule village qu’elle a occupé, les résidents ont trouvé leurs maisons et leur lieu saint incendiés et pillés. Deux jours après la fin des hostilités, des dizaines d’étudiants de Suwayda ont quitté leurs universités de Damas et Homs, tandis que la route de Damas restait menacée par les groupes armés qui ont tiré sur des véhicules et ont placé un checkpoint sous leur contrôle, tandis que la Sécurité Générale semblait impuissante ou complice. Dans le même temps le gouvernement de transition a, de manière surprenante, nommé trois leaders des tribus bédouines de Deir Ez-Zor à la tête du renseignement, de l’organisme de lutte contre la corruption et du conseil suprême des tribus et des clans de Syrie[19]. Il est légitime de se demander s’il s’agit d’une gratification volontaire ou de la résultante de chantages et coups de pressions exercés par les puissantes tribus bédouines de la confédération Al-Uqaydat pour récupérer une part du gâteau.

    Ce que ces événements disent de la Syrie actuelle, c’est qu’on ne peut rester le président de la Syrie sans d’une part exacerber les préjugés et tensions intra-communautaires afin de garder le contrôle sur les régions et d’autre part être adoubé par les forces les plus réactionnaires du pays et leurs alliés à l’étranger. Cela dit aussi que la société Syrienne n’a pas guéri et n’est pas près de guérir de ces maladies que sont le sectarisme et le clanisme qui va avec. Après des décennies de régression intellectuelle et de dépolitisation accomplies à renfort de coups de cravache par le national-socialisme du Ba’ath, la Syrie a renoué progressivement avec les vieux réflexes tribaux et féodaux qui préexistaient. Sur ce terreau fertile, le modèle islamique – qui rejette la laïcité, la démocratie et la représentation populaire – offre à nouveau le champ libre aux chefs de grandes familles (sheikhs), seigneurs de guerres et autres Emirs, dont les capacités à imposer un rapport de force vont déterminer leur proximité avec ce pouvoir et leur légitimité à en partager l’usufruit. Par sa prise de pouvoir elle-même, Al-Sharaa a démontré qu’il suffit d’être le plus fort pour être légitime. Et celui qui saura faire preuve de puissance armée tout autant que de loyauté sera remercié comme il se doit. C’est ce qu’ont obtenu les leaders des groupes armés qui ont combattu pour la chute du régime et qui ont accepté de les dissoudre au sein de l’armée nationale. C’est aussi ce que vient possiblement d’obtenir la confédération Al-Uqaydat après avoir répondu à l’appel à donner une leçon aux « hérétiques » de Suwayda, tout en acceptant de se retirer une fois que le gouvernement avait obtenu un premier compromis de la part des leaders Druzes.

    L’aventure virile et archaïque consistant à traverser le désert pour aller subjuguer ses voisins insoumis dans le but de démontrer son allégeance envers le sultan et ses pachas témoigne d’un retour au modèle féodal qui a précédé le mandat colonial français. Ce qui s’en distingue et donne à la situation actuelle une dimension d’autant plus terrifiante, c’est la persistance des pratiques de déshumanisation raciste et génocidaires introduits par les colons occidentaux, accommodés au contexte local par les jihadistes[20] depuis les années 1980 et portés à leurs paroxysme par la dictature des Assad. L’expression la plus notable de ces nouveaux modes de terreur viriliste est sans doute celle consistant à se filmer en train de faire aboyer les hommes Alaouites et de raser la moustache des hommes Druzes, avant de les emmener entravés pour une destination inconnue. Rien ne distingue en vérité cette pratique raciste de celle des soldats israéliens à l’égard des Arabes Palestiniens, ce qui vient renforcer l’idée qu’il s’agit bien d’une importation depuis l’occident. Ainsi, une partie conséquente de la jeune génération de Musulmans sunnites qui n’a pas participé à la révolution de 2011 mais a grandi pendant la guerre civile semble être en train d’emprunter un chemin de fascisation similaire à celui des shabiha de Bachar[21], notamment en inondant les fils d’informations et les réseaux sociaux de publications et commentaires sectaires prônant la vengeance et le meurtre au nom de la défense de leur identité ethno-confessionnelle prétendument menacée. Cette logique paranoïaque consistant à croire que tout le monde autour de soi souhaite notre destruction induit naturellement un réflexe de repli sur soi et autour du leader charismatique censé garantir notre protection. Il n’est donc pas surprenant de voir Al-Sharaa présenté par les musulmans sunnites – et notamment les plus jeunes – comme le héros providentiel d’une révolution accomplie exclusivement par et pour leur communauté, tandis que les autres communautés se voient nier leur participation à la révolution contre Assad. La Révolution de tous les Syriens apparaît prise en otage par les discours apologétiques et mystiques présentant la prise de pouvoir de HTS comme un achèvement divin assimilé au retour des Omeyyades pour les uns, ou des Ottomans pour les autres. C’est l’Oumma récompensée. On ne doit pas s’étonner par conséquent si Al-Sharaa a célébré sa victoire à la Mosquée des Omeyyades, et si de vieux imams takfiristes tels que le sheikh Adnan al-Arur – qui est connu pour avoir systématiquement parsemé ses sermons de haine interconfessionnelle – sont invités à rentrer en Syrie après des années d’exil et y sont accueillis comme des maîtres à penser d’une révolution sunnite qui l’aurait emporté sur « 45 ans de régime de la minorité [22]». Pendant ce temps-là dans l’ombre, une majorité de Syriens musulmans sunnites modérés, progressistes et pacifistes – incluant les Kurdes fédéralistes – sont à nouveau essentialisés par l’extrémisme d’une minorité qui s’agite sur le devant de la scène, et qui détient le pouvoir par les armes.

    La grille de lecture ultra-confessionnelle des rapports sociaux et politiques par les religieux fondamentalistes, dont les membres du gouvernement et leurs supporters continuent de faire partie, induit des simplifications dangereuses qui résultent sur l’absolution de la famille Assad pour faire porter la responsabilité de sa dictature sur une communauté entière, les Alaouites, voire sur l’ensemble des minorités qui lui sont associées : Chi’ites, Druzes, Ismaéliens ou encore les Murshidis[23], dont quasiment personne n’entend jamais parler mais dont une dizaine de membre ont été exécutés depuis décembre par des « individus non identifiés » à Latakia, Hama et Homs. De la même façon plusieurs centaines de civils, incluant des enfants et des femmes, ont été assassinés depuis la chute du régime, particulièrement dans la campagne de Homs où certains villages ont vu plusieurs de leurs résidents exécutés le même jour par des groupes armés intervenant dans le cadre ou en marge des « opérations de sécurisation » diligentées par la Sécurité Générale[24]. Ce n’est donc pas une révolution qui se déroule en Syrie depuis décembre 2024, mais la revanche de 50 à 60% des Syriens sur tous les autres. Par conséquent, on comprend mieux la réticence de la nouvelle autorité à mettre en œuvre les mécanismes de justice transitionnelle nécessaires à l’achèvement de la révolution : non seulement celle-ci n’est pas une priorité puisqu’elle mettrait en évidence la persécution de toutes les communautés sans exception, mais aussi parce qu’elle amènerait nombre des représentants de cette nouvelle autorité eux-mêmes à être incriminés et jugés pour leurs crimes[25].

     

    Pas de justice transitionnelle, pas de paix

    L’exigence de justice a été martelée par les collectifs de familles de disparus dès les premières heures qui ont suivi la chute du régime et alors que le monde feignait de découvrir pour la première fois l’ampleur de l’horreur que celui-ci avait pu représenter. La société syrienne qui a subi la violence sans être en position de l’infliger est unanime : aucune paix sociale ni aucun régime respectueux des Syriens ne peut exister sans justice transitionnelle. Pour que les communautés syriennes puissent guérir d’un demi-siècle de dictature et à nouveau vivre ensemble, les représentants du nouveau gouvernement n’ont pas d’autre choix que de procéder aussi rapidement que possible à l’arrestation de tous les dignitaires du régime et de tous ses exécutants ayant participé activement à la disparition, la torture et le meurtre de dizaines de milliers de Syriens. Bien évidemment, quand on parle de justice, il n’est pas question d’exécutions sommaires, de simulacres de procès, d’audiences à huis-clos et de mises à mort publiques reproduisant les traumatismes générés par la barbarie takfiriste, mais d’une justice transparente respectant les principes fondamentaux du droit à la défense et la dignité des accusés. Venger le sang et l’humiliation par le sang et l’humiliation n’est pas ce dont la société syrienne a besoin. Au contraire, elle a besoin pour se régénérer et sortir du cycle de violence de faire preuve d’équité et d’intégrité, mais également de sévérité, à l’égard de ceux qui n’ont montré envers elle que sadisme et cruauté. L’objectif doit rester la résilience et non la seule satisfaction primaire des instincts de revanche.

    Il est évident aussi que la poursuite systématique de tous les membres de l’armée et des milices du régime déchu n’est pas possible et serait une entreprise extrêmement dangereuse qui entraînerait une épuration à large échelle et des règlements de comptes à n’en plus finir. Un entretien très instructif avec le Directeur du Réseau National Syrien pour les Droits de l’Homme Fadel Abdul Ghani publié par le media Syrien Enab Baladi[26] décrit le processus de justice transitionnelle potentiellement mis en œuvre en Syrie. Dans celui-ci, Abdul Ghani distingue un volet judiciaire et un volet civil, ce dernier prenant la forme de commissions « Vérité et Réconciliation ». Il estime le nombre d’auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité liés à l’ancien régime à 16 200 personnes, dont 90% seraient des militaires, et considère que seuls les officiers de premier et de second rang de l’armée pourraient être concernés par des poursuites pénales, tandis que les officiers des troisième au sixième rangs seraient inclus au programme des commissions de réconciliation. Les responsables non-militaires, incluant les hommes d’affaires, ne seraient pas exemptés de poursuites.

    Il est impossible à l’heure actuelle de savoir si ce cadre cohérent a été accepté et mis en application par les nouvelles autorités. Au-delà de la communication lapidaire du ministère de l’intérieur sur son fil Telegram au moment de leur arrestation, aucun mécanisme transparent ne permet de savoir ce qu’il advient des personnes faisant l’objet d’investigations. Aucun tribunal spécial n’a été évoqué, ni aucune échéance judiciaire. Sur ce dossier, le gouvernement auto-proclamé fait preuve depuis quatre mois d’une déplorable désinvolture, et l’impunité dont bénéficient certains criminels de haut rang de l’ancien régime participe à éroder la confiance des Syriens. L’évacuation diplomatique du clan Assad vers la Russie et les Emirats Arabes Unis constituait déjà une première trahison envers les Syriens et envers la Révolution. La nomination de toute une série de takfiristes et criminels de guerre à des postes de responsabilité tout en promettant l’accès à la citoyenneté aux takfiristes étrangers en était une seconde.

    Au-delà de ces très mauvaises décisions prises au nom d’une stabilité à très court terme, la nouvelle autorité a aussi arrêté un certain nombre de criminels notoires de l’ancien régime pour finalement les libérer par « manque de preuves », « régulariser » leur situation ou encore les amnistier purement et simplement. Le meilleur exemple est sans aucun doute celui du commandant en chef des Forces de la Défense Nationale (Quwat ad-Difa’a al-Watani), Fadi Ahmad alias « Fadi Saqr », qui est directement responsable de nombreux massacres dont le plus connu est celui de Tadamon en avril 2013, ou encore celui de Talal Shafik Makhlouf, commandant en chef de la Garde Républicaine et directeur du bureau du commandant en chef de l’armée et des forces armées, responsable pour sa part des meurtres de nombreux manifestants lors des manifestations pacifiques à Douma, Harista, Nawa et Dera’a en 2011. On peut y ajouter les cas de Mohammad Ghazi al-Jalali, ancien ministre des Communications puis premier ministre, et  Mohammad al-Shaar, ancien ministre de l’intérieur[27], ainsi qu’un certain nombre d’autres figures de haut rang dans l’appareil répressif du régime d’Assad, qui ont bénéficié depuis des mesures dites de « régularisation » de leur situation en échange de leur collaboration. Ainsi, le 7 février 2025, les résidants de Tadamon ont réagi avec colère à la visite de Fadi Saqr sur les lieux de ses propres crimes en compagnie de responsables de la Sécurité Générale, dans le but affiché de « faire la vérité » en dénonçant ses anciens complices[28]. Deux mois plus tard, les autorités ont brillé par leur absence à la commémoration du massacre du 16 avril, tandis qu’aucun périmètre de sécurité ni aucune investigation forensique digne de ce nom n’a été mise en place au niveau du pâté d’immeubles qui a servi pendant plusieurs années de « zone d’exécutions » à la Défense Nationale, et où subsistent de façon certaine des fosses communes. Au contraire, Fadi Saqr a été nommé à la tête d’une commission de réconciliation envoyée sur la côte Syrienne suite aux massacres de début mars, position depuis laquelle il a négocié la libération d’anciens officiers du régime Assad arrêtés à cette occasion. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’empathie et la considération pour le traumatisme des victimes et survivants ne sont pas ce qui caractérise les nouvelles autorités. Plus récemment, d’autres serviteurs notoires du régime déchu continuaient d’apparaître publiquement et d’user de leur position sociale privilégiée, voire se montraient ostensiblement aux côtés de représentants des nouvelles autorités[29]

    Enfin, et c’est sans doute le plus troublant, les nouvelles autorités ont ostensiblement méprisé le dossier des prisonniers et disparus[30], laissant les familles sans soutien ni réponse[31], tout en négligeant pendant de longues semaines la protection des archives des plus de 800 services de sécurité et lieux de détention avant de finalement se décider à en restreindre partiellement l’accès au public[32]. Le square al-Marjeh à Damas, où les proches de disparus se donnaient rendez-vous dans les semaines qui ont suivi la chute du régime pour se soutenir mutuellement et recueillir des informations, a été subitement débarrassée des centaines de photos de disparus courant janvier dans le cadre d’une vaste campagne de nettoyage initiée par la Défense Civile et intitulée « Damas, nous sommes de retour », tandis qu’un collectif baptisé « Les mains de la Bonté » faisait scandale en recouvrant les inscriptions laissées par les détenus sur les murs d’une prison par des peintures à la gloire de la révolution, avec l’aval préalable des autorités. L’indifférence et la négligence de ces dernières, voire l’empressement à faire table rase du passé n’est pas pour rassurer, quand bien-même les plus optimistes trouvent de bonnes raisons de se persuader qu’il est normal et naturel que les choses prennent du temps, que les autorités font de leur mieux ou que les processus engagés offrent des signes encourageants. A cinq mois de la chute du régime, cette persistance dans le relativisme et l’absence de jugement critique quant à la désinvolture, mais aussi à la nature et au passif de la plupart des représentants du nouvel appareil d’Etat, flirtent désormais avec la naïveté et l’insouciance. Les proches de victimes et de disparus quant à elles continuent d’être animées par le même espoir que celui qui leur a permis de survivre toutes ces années. Rien n’est vraiment entrepris, en actes comme en paroles, pour leur permettre de trouver la paix

     

    La Syrie, une société dépouillée en proie au néo-conservatisme islamiste

    L’Etat désastreux dans lequel Assad a laissé le pays témoigne à la fois de l’incroyable résistance et résilience des Syriens, mais également de l’inestimable capacité de l’être humain à survivre dans les circonstances les plus abominables. Quand on observe l’économie syrienne, on se rend compte à quel point le pays est à genoux et combien ses infrastructures ont été anéanties. Et quand on dit anéanties, le mot est faible : la Syrie est une carcasse évidée et rouillée, dont le squelette commençait déjà à être rongé avant la chute du régime. Les soldats du régime vendaient meubles et biens pillés pour se nourrir, et lorsque la fin s’est faite sentir, ils n’ont même pas attendu de voir l’ennemi s’approcher pour abandonner armes et uniformes, tandis que la population se ruait déjà sur tous les bâtiments publics pour piller absolument tout ce qui pouvait l’être. Ce qui sidère le plus dans la Syrie d’après, c’est le caractère absolutiste du pillage : ce n’est pas seulement le mobilier qui a été emporté, mais également les câbles, tuyauteries, portes, fenêtres, tuiles, carrelages qui ont été arrachés, et désormais aussi les poutrelles métalliques, briques et parpaings qui font la structure même des bâtiments. Ne parlons même pas des véhicules (tanks compris) et des arbres, qui sont méthodiquement découpés ou hachés, transformant l’ensemble du domaine public en friche sauvage. Et si l’on observe attentivement les villes et quartiers rasés par les bombes, on se rendra compte également que la totalité des immeubles en ruines ont été absolument évidés du moindre petit objet, comme si chacun des milliers d’appartements ainsi démolis avait été consciencieusement purgé de l’intégralité de ce qu’il s’y trouvait. Et cela par les agents et soldats du régime eux-mêmes, puisque certains quartiers étaient interdits d’accès jusqu’à la chute d’Assad. Entre Damas et le gouvernorat de Suwayda, les pilleurs vont jusqu’à abattre les pylônes à haute tension pour les découper et sectionner les câbles électriques qui alimentent des milliers de maisons en électricité. Partout c’est l’hallali[33] et le moindre morceau de la bête a une valeur.

    Le pillage est parmi les principales afflictions qui touchent la nouvelle Syrie. Le phénomène existait avant la chute du régime et il ne peut être imputé aux nouvelles autorités, bien qu’il n’ait fait que s’amplifier et qu’absolument rien ne semble entrepris pour y mettre un terme ou pour protéger les infrastructures. Le seul progrès qui pourrait mettre un terme à cette auto-sabotage par la population syrienne elle-même est la restauration d’une économie stable ou tout au moins une amélioration perceptible de celle-ci. Pourtant il semble que la Banque Centrale Syrienne a décidé d’appliquer une méthode hasardeuse, en restreignant les liquidités[34] tout en refusant d’intervenir sur le taux de change[35] et de freiner la spéculation illégale sur la livre syrienne, ce qui aboutit à une intense volatilité des taux de change et à des pertes d’argent considérable pour les Syriens, dans un pays où 90% des habitants continuent de vivre sous le seuil de pauvreté. Les principaux bénéficiaires sont les spéculateurs, alors que ni l’investissement et la production locales, ni les exportations n’ont augmenté. Le gouvernement n’imprime pas de nouvelle monnaie et n’intervient pas non plus pour limiter le change aux seuls bureaux de change officiels, des centaines de petits commerçants ayant recours à cette activité pour faire des bénéfices. A côté de cela, les marchés ont commencé à être inondés de produits à bas prix provenant notamment de Turquie, menaçant la production locale déjà fragile[36] tandis que les revenus des Syriens n’ont pas vu de hausse significative et que le taux de chômage dépasse les 25%. Le nouveau gouvernement semble compter exclusivement sur les investissements étrangers. La situation actuelle laisse par conséquent présager la prédation capitaliste à venir, et avec elle une autre forme de pillage généralisé, qui se fera au profit des spéculateurs et non de la masse des Syriens. On connaît très bien le schéma, il suffit de regarder la situation du Liban ou de la Grèce.

    Dans cette perspective opportuniste la diplomatie internationale n’a pas attendu deux semaines pour reprendre son cours normal, les prédateurs capitalistes de la péninsule arabique et d’Europe ayant été les premiers à accourir au palais présidentiel à Damas dans la perspective de restaurer au plus vite les relations économiques avec la Syrie et de tirer les meilleurs bénéfices de la nouvelle donne régionale. Le 23 décembre 2024, le Qatar était le premier Etat étranger après la Turquie[37] à envoyer une délégation en Syrie pour rencontrer les nouvelles autorités Syriennes, tandis que Al-Sharaa effectuait sa première visite à l’étranger le 2 février 2025, par un déplacement très médiatisé en Arabie Saoudite au cours de laquelle il a visité la Mecque et présenté au monde sa compagne Latifa al-Droubi, avant de s’envoler directement vers la Turquie[38]. Au-delà du show, ces visites témoignent de la volonté de placer l’Arabie Saoudite et le Qatar au-devant de la politique extérieure syrienne. Les deux Etats ont prévu ainsi de reprendre en main le secteur de l’énergie par la relance d’une production électrique alimentée quasi exclusivement en combustibles fossiles provenant du Golfe. Ça va brûler du gaz[39]. Tous deux ont commencé par délivrer des tonnes d’aide humanitaire à la Syrie au lendemain de leurs premières rencontres officielles et se sont également engagés à payer la dette syrienne de 15 millions de dollars contractée envers la Banque Mondiale, ce qui laisse présager des investissements d’ampleur : rien n’est gratuit. L’Allemagne et la France ont été ensuite les premiers Etats européens à se présenter au portillon de l’ex-jihadiste le 3 janvier 2025[40], suivis de l’Italie le 10 janvier suivant, les trois pays ayant été à la veille de la révolution de 2011 les principaux bénéficiaires des exportations de pétrole syrien[41]. Ils sont aussi les premiers à avoir mis en œuvre la suspension des procédures d’asile des Syriens le jour suivant la chute du régime et à avoir plaidé la levée des sanctions visant la Syrie, tandis que la France a été le premier pays européen à accueillir Al-Sharaa le 7 mai 2025, en dépit de son maintien sur la liste noire du terrorisme. Pour Macron, l’état d’exception est un mode de gouvernement, et la signature de contrats juteux vaut bien de fermer les yeux sur une partie du drame du peuple Syrien. Il a juste été demandé à al-Sharaa de faire quelques déclarations symboliques en faveur de la protection des droits humains et de la justice. Mais comme la déclaration universelle des droits de l’homme, une déclaration n’est pas contraignante et reste une simple promesse ayant pour but premier d’acheter la paix sociale, et de tromper les libéraux les plus crédules. Les partenaires économiques de la Syrie ne daigneront jamais conditionner le rétablissement des relations commerciales à la mise en œuvre stricte et sous contrôle international d’un système démocratique représentatif de la diversité syrienne et d’une justice transitionnelle excluant la peine de mort et les traitements inhumains et dégradants. Au lieu de cela, comme évoqué plus tôt, on se contentera d’exiger d’Al-Sharaa un engagement oral à « protéger les minorités » et à « neutraliser l’Etat Islamique », comme cela était déjà le cas depuis une décennie avec Bachar al-Assad. Ça ne mange pas de pain.

    Dans le système capitaliste, tout n’est qu’une affaire de deals et de compromissions. Les conclusions de la commission d’enquête sur les massacres de la côte Syrienne pourront bien attendre quelques mois de plus, le temps que les sanctions contre la Syrie soient levées et que al-Sharaa puisse revenir tranquillement sur ses promesses une fois que le commerce international sera rétabli. On est témoin actuellement d’une transition historique vers une fusion du libéralisme économique et du conservatisme sociétal telle qu’elle s’est produite au Etats-Unis sous Georges Bush et son fils Georges W. Bush, mais dans sa version islamique déjà au pouvoir en Arabie Saoudite. Il ne faudra donc pas s’étonner si le destin de la Syrie dépendra de la relation entre Ahmed al-Sharaa, Donald Trump et Mohammed Ben Salman. Notre article tombe à point nommé, car les trois ont prévu de se rencontrer en Arabie Saoudite dans quelques jours…

    La charia est compatible avec la capitalisme, tout comme Ahmed al-Sharaa.

    NOTES :

    [1] Maher Alloush (1976, Homs), écrivain et chercheur spécialisé sur les questions politiques, sociales et économique, ainsi que sur la Justice Transitionnelle, Hassan al-Daghim (1976, Idleb), diplômé en études Islamiques et en jurisprudence comparée, Mohammed Mustat (1985, Alep), diplômé en ingénierie électronique, en sciences politiques et en études Islamiques, Youssef al-Hijar,  Mustafa al-Moussa, pharmacien et membre de HTS, Hind Kabawat (1974, Inde), titulaire d’un Master en Droit et Relations Internationales et Houda Atassi, ingénieure civile diplômée en Architecture et en Technologies de l’Information.

    [2] Abdul Hamid al-Awak, titulaire d’un doctorat en droit constitutionnel ; Yasser al-Huwaish, récemment nommé doyen de la faculté de droit de l’université de Damas ; Ismail al-Khalfan, titulaire d’un doctorat en droit spécialisé en droit international ; Mohammad Reda Jalkhi, titulaire d’un doctorat en droit spécialisé en droit international ; Bahia Mardini, la seule femme, journaliste et titulaire d’un doctorat en droit.

    [3] Anas Khattab (1987, Rif Dimashq), Ministre de l’Intérieur ; Murhaf Abu Qasra (1984, Hama), Ministre de la Défense ; Asaad al-Shaibani (1987, Al-Hasakeh), Ministre des Affaires étrangères et des Expatriés ; Mazhar al-Wais (1980, Deir Ez-Zor), Ministre de la Justice ; Mohammed Abu al-Khair Shukri (1961, Damas), Ministre de l’Awqaf ; Marwan al-Halabi (1964, Quneitra), Ministre de l’Education Supérieure ; Hind Kabawat (1974, India), la seule femme, Ministre des Affaires sociales et du Travail ; Mohammed al-Bashir (1984, Idleb), Ministre de l’Energie ; Mohammed Yisr Barnieh, Ministre des Finances ; Mohammad Nidal al-Shaar (1956, Alep), Ministre de l’Economie et de l’Industrie ; Musaab Nazzal al-Ali (1985, Deir Ez-Zor), Ministre de la Santé ; Mohammed Anjrani (1992, Alep), Ministre de l’Administration Locale et de l’Environnement ; Raed al-Saleh (1983, Idleb), Ministre de la Gestion des Urgences et Catastrophes ; Abdul Salam Haykal (1978, Damas), Ministre des Communications et des Technologies de l’Information ; Amjad Badr (1969, As-Suwayda), Ministre de l’Agriculture et de la Réforme Agraire ; Mohammed Abdul Rahman Turko (1979, Afrin), Ministre de l’Education ; Mustafa Abdul Razzaq (1989), Ministre des Travaux Publics et du Logement ; Mohammed Yassin Saleh (1985), Ministre de la Culture ; Mohammed Sameh Hamedh (1976, Idleb), Ministre de la Jeunesse et des Sports ; Mazen al-Salhani (1979, Damas), Ministre du Tourisme ; Mohammad Skaf (1990), Ministre du Développement Administratif ; Yaarub Bader (1959, Latakia), Ministre des Transports ; Hamza al-Mustafa, Ministre de l’Information.

    [4] Excepté par proxys interposés.

    [5] https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/deal-for-joint-military-action-with-us-in-syria-could-elevate-russia-as-well-as-defeat-isis-a7237256.html

    [6] https://www.middleeasteye.net/fr/news/russia-and-turkey-agree-deal-coordinate-strikes-syria-1427197601

    [7] https://arabcenterdc.org/resource/jordan-and-the-us-russia-deal-in-southern-syria/

    [8] https://www.dohainstitute.org/en/PoliticalStudies/Pages/Israel-Reacts-to-US-Russian-De-Escalation-Agreement-in-Syria.aspx

    [9] Voir l’historique de la 8ème Brigade de Ahmad Al-Awda – https://middleeastdirections.eu/new-publication-med-the-eighth-brigade-striving-for-supremacy-in-southern-syria-al-jabassini/

    [10] Il est actuellement toujours en poste.

    [11] Entre 4356 et 6456 civils tués selon airwars.org ; 8763 civils tués selon l’Observatoire Syriens des Droits Humains.

    [12] Zahran Alloush (fondateur de Liwa al-Islam en septembre 2011, devenu Jaysh al-Islam en 2013) ; Ahmad Issa al-Sheikh (fondateur de Suqour al-Sham en septembre 2011) ; Abu Khalid al-Suri et Hassan Aboud (fondateurs de Ahrar al-Sham décembre en 2011).

    [13] Anas Hassan Khattab serait également un agent de liaison des services de renseignements turcs (MIT). Il y opèrerait sous le contrôle de l’officier du MIT Kemal Eskintan, connu par les jihadistes sous le pseudonyme Abu Furqan, lui-même sous les ordres de Hakan Fidan, puis Ibrahim Kalin, chefs du renseignement turc de 2010 à 2023 et depuis 2023. Après 15 ans d’étroite collaboration, Ibrahim Kalin et Hakan Fidan sont les premiers officiels étrangers à avoir visité Damas après la chute du régime d’Assad. Le premier a été vu en train de prier avec Al-Sharaa à la mosquée des Omeyyades le 12 décembre 2024, tandis que le second a célébré la victoire de la Turquie avec Al-Sharaa sur les hauteurs de Qassiun le 22 décembre 2024.

    [14] Les leaders de l’opposition présents à Astana sont, entre autres, Mohammed Alloush (Jaysh al-Islam – Armée de l’Islam), Fares Al-Bayoush (Jaysh Idleb al-Harr – Armée Libre d’Idleb), Nasser al-Hariri (Coalition Nationale Syrienne des Forces de l’Opposition et de la Revolution Syrienne), Abu Osama Joulani (Front du Sud, constitué de 58 factions rebelles). Onze autres groupes participent aux négociations.

    [15] Abdul Rahman Hussein al-Khatib alias « Abu Hussein al-Urduni » (Jordanien, général de brigade) ; Omar Mohammed Jaftashi alias « Mukhtar al-Turki » (Turc, général de brigade) ; Abd al-Aziz Daud Khudaberdi alias « Abu Mohammed al-Turkistani » ou « Zahid » (Chinois ouïghur, général de Brigade) ; Abdel Samriz Jashari alias « Abu Qatada al-Albani » (Albanais, colonel) ; Alaa Muhammad Abdul Baqi (Egyptien, colonel) ; Moulan Tarson Abdul Samad (Tadjik, colonel) ; Ibn Ahmad al-Hariri (Jordanien, colonel) ; Abdulsalam Yasin Ahmad (Chinois Ouïghur, colonel)…

    [16] Les leaders de ces groupes sont respectivement l’ex commandant de la Garde Républicaine d’Assad Moqdad Fteha, l’ex chef de la 4ème Division Blindée de l’Armée Arabe Syrienne Ghiath Dalla et Mundir W.

    [17] Réalisant l’ampleur de la participation volontaire à l’offensive – et sans doute le chaos génocidaire qui en a résulté dès les premières heures d’affrontements – les Autorités ont ensuite annoncé que ce soutien n’était plus nécessaire.

    [18] Les chiffres varient selon les deux principales sources : Syrian Observatory for Human Rights (SOHR) et Syrian Network for Human Rights (SNHR).

    [19] Hussein al-Salama à la tête des renseignements, en remplacement d’Anas Khattab, Amer Names al-‘Ali à la présidence de l’Autorité centrale de contrôle et d’inspection (lutte contre la corruption) et le cheikh Rami Shahir al-Saleh al-Dosh à la tête du Conseil suprême des tribus et des clans. Tous trois sont originaires de la ville de Al-Shuhayl dans le gouvernorat de Deir Ez Zor, qui compte moins de 15 000 habitants.

    [20] Qui ne sont pas autre chose qu’une version arabo-musulmane du fascisme européen.

    [21] Les chabiha sont les supporters, hommes de main et mercenaires du régime, dont la plupart ont été intégré à la Force de Défense Nationale et à d’autres groupes paramilitaires.

    [22] Selon les mots du nouveau Ministre syrien des Affaires Etrangères Asaad al-Shaibani lors de son discours à la 9ème édition de la Conférence des Donateurs pour la Syrie à Bruxelles le 17 mars 2025.

    [23] Les Murshidis constituent une religion récente fondée en 1923 dans la région de Latakia par Salman al-Murshid. Cette religion dérive de l’Alaouisme et ses membres n’existent qu’en Syrie, où ils sont entre 300 000 et 500 000.

    [24] Consulter notre cartographie des faits répertoriés par l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme sur la page d’accueil de notre site : https://interstices-fajawat.org/fr/accueil/

    [25] Comme c’est déjà le cas pour la faction Jaysh al-Islam, dont les membres Majdi Nema alias Islam Alloush et Essam Al-Buwaydani alias Abu Hammam ont été arrêtés et poursuivis dans le cadre de procédures de justice internationales avant de pouvoir bénéficier d’une immunité diplomatique.

    [26] https://english.enabbaladi.net/archives/2025/02/transitional-justice-in-syria-steps-to-diffuse-tension/

    [27] https://english.enabbaladi.net/archives/2025/02/former-syrian-interior-minister-mohammad-al-shaar-surrenders-to-authorities/

    [28] Dans la foulée de cette visite controversée, la Sécurité Générale a arrêté discrètement le commandant de la branche locale des Forces de Défense Nationale, Ghadeer Salem, puis – avec plus de tapage médiatique – trois de ses subalternes, Mundhir Al-Jaza’iri, Somar Mohammed Al-Mahmoud et Imad Mohammed Al-Mahmoud.

    [29] C’est notamment le cas de : Farhan al-Marsumi, chef d’une tribu Bédouine de Deir Ez Zor activement impliqué dans le trafic de drogues vers l’Irak en collaboration avec la 4ème division de Maher al-Assad et les milices iraniennes ; Agnès Mariam de la Croix, mère supérieure du monastère carmélite de « Saint-Jacques le Mutilé » à Homs, complice et propagandiste active du régime Assad ; le docteur Tammam Al Yousef, chirurgien-cardiologue et frère du Général de Brigade et chef des services de renseignements de l’armée de l’air d’Idleb Ali Mu’iz al-Din Youssef al-Khatib, soupçonné de corruption et détournement d’argent en coopération avec le régime Assad ; Safwan Khair Beyk alias « Safwan Shafiq Jaafar », chef mafieux de Jableh et leader des Forces de Défense Nationale, lié à la famille Assad par les cousins de Bachar al-Assad, Mundhir al-Assad et Ayman Jaber – Source : Zaman al-Wasl – https://www.zamanalwsl.net/

    [30] Le nombre de disparus est estimé entre 96 000 et 158 000, incluant les disparitions forcées attribuées au régime Assad, à l’Etat Islamique, aux Forces Démocratiques Syriennes, aux factions armées de l’opposition, à l’Armée Nationale Syrienne et à Hayat Tahrir al-Sham.

    [31] Ce n’est qu’à force d’apparitions publiques et de rassemblement pendant les trois mois qui ont suivi la chute du régime que les familles de disparus représentées par The Syria Campaign ont obtenu une audience avec Al-Sharaa en février 2025 – https://diary.thesyriacampaign.org/my-father-is-still-missing-join-wafas-struggle-to-uncover-the-truth-about-syrias-disappeared/

    [32] Dès le 20 décembre 2024, l’Association des Détenus et des Disparus dans la Prison de Sednaya (ADMSP), Amnesty International, Human Rights Watch et la Commission d’Enquête Internationale Indépendante diligentée par le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU exhortait le gouvernement de transition à prendre des mesures pour la protection des archives et preuves d’atrocités de masse – https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/syria-preserve-evidence-mass-atrocities-enar

    [33] L’hallali est le moment fatidique de la chasse à courre où la meute impatiente ou excitée des chiens se rue sur le gibier épuisé pour mettre un terme à la traque.

    [34] Le retrait au distributeurs est gelé tandis qu’un grand nombre de fonctionnaires ont vu le versement de leurs salaires interrompus.

    [35] Le taux de change a fluctué entre 10 000 à 12 000 livres le dollar au cours des quatre premiers mois de 2025, par rapport à un taux de 14 750 livres avant la chute du régime, 15 000 le lendemain et une chute exceptionnelle à 8000 début février – https://www.sp-today.com/en/currency/us_dollar/city/damascus

    [36] https://english.enabbaladi.net/archives/2025/02/turkish-goods-undermine-local-products-in-syria

    [37] L’ambassade de Turquie à Damas à rouvert le 14 décembre après 12 ans de rupture des relations diplomatiques, puis son ministre des affaires étrangères Hakan Fidan a visité officiellement Al-Sharaa le 22 décembre, à la veille de la visite du Qatar.

    [38] Il faut distinguer la relation de la Syrie avec la Turquie de sa relation avec le Qatar et l’Arabie Saoudite. Si la première se caractérise davantage par une forme de dépendance militaire et stratégique, qui implique une forme d’extension coloniale et d’emprise sécuritaire turque sur la Syrie, la seconde est principalement économique.

    [39] Il est prévu que la centrale électrique de Deir Ali produise 400 mégawatts quotidien grâce à la combustion de gaz naturel fourni par le Qatar via la Jordanie.

    [40] Ahmad al-Sharaa reste inscrit sur la liste du terrorisme international avec son nom de guerre « Abu Mohammed al-Jawlani », mais la promesse d’une récompense de 10 millions de dollars pour sa capture a été annulée par les Etats-Unis.

    [41] Les principaux importateurs de pétrole cru syrien étaient en 2010 : Allemagne (32%), Italie (31%), France (11%), Pays-Bas (9%), Autriche (7%), Espagne (5%) et Turquie (5%).

    Les Druzes de Syrie et du Liban, une longue histoire d’insubordination

    Les Druzes de Syrie et du Liban, une longue histoire d’insubordination

    À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

    Alors que le régime d’Assad vient de tomber et que la question du désarmement des communautés Druzes et Kurdes est à la une de l’actualité, il convient de rappeler l’histoire très politique de la communauté Druze de Syrie et du Liban. Quelques repères.

    Les Druzes sont une communauté religieuse attachée à une croyance hétérodoxe de l’islam chi’ite ismaélien qui a vu le jour en Egypte sous l’impulsion de l’imam Hamza ibn Ali ibn Ahmad au début du 11ème siècle. La foi druze porte tire son nom du prédicateur Muhammad ad-Darazi, bien qu’une partie de ses adeptes ne reconnaissent pas Ad-Darazi et qu’il ait été renié par Hamza ibn Ali avant d’être exécuté sur ordre du calife Al-Hakim bi-amr Allah. Les Druzes préfèrent se définir comme « Muwahideen » (Unitariens) ou « Banu Ma’ruf » (Enfants de Maarouf), bien que l’origine de ce terme reste incertain.

    La religion druze, comme le soufisme, aborde la foi avec une approche philosophique et syncrétique qui ne reconnaît ni les préceptes rigoristes, ni les prophètes de l’islam. Si cette croyance s’est répandue au Caire sous le califat fatimide de al-Hakim, divinisé par les Druzes, elle a rapidement fait l’objet de persécutions par le reste de la communauté musulmane à la mort de ce dernier en 1021, et s’est donc exilée vers le Bilad el-Cham (actuels Syrie, Liban, Jordanie et Palestine), et notamment au Mont Liban et dans le Hauran. Mais c’est vers le début du 19ème siècle que la communauté druze du Hauran se renforce, après qu’une grosse partie de la communauté aie été chassée du Mont Liban par les autorités ottomanes. La montagne du Hauran prend alors le nom de jebel al-Druze.

    Les principales familles et clans Druzes au 19ème siècle

    Le gouvernorat de Suwayda regroupe aujourd’hui la majorité de la communauté druze mondiale, soit environ 700 000 personnes. Les Druzes du Liban constituent la seconde communauté, avec 250 000 personnes. En Syrie, plusieurs agglomérations druzes existent également dans le jebel al-Summaq (Idlib, 25 000 personnes), les jebel al-Sheikh et al-Juwlan (Quneitra, 30 000 personnes) et à Jaramana (banlieue de Damas, 50 000 personnes). Enfin, hors de Syrie et du Liban les plus grosses communautés druzes se trouvent en Palestine occupée (Galilée et Mont Karmel, 130 000), au Venezuela (100 000), en Jordanie (20 000), en Amérique du Nord (30 000), en Colombie (3000) et en Australie (3000).

    La communauté Druze est organisée sur un modèle traditionnel de type clanique où les grandes familles exercent une influence prépondérante. Jusqu’au milieu du 18ème siècle, le Hauran (ou Jabal Druze) est dominée par la famille Hamdan, dont l’hégémonie est contestée dans les années 1850 par la famille Al-Atrash. Le conflit opposant les deux familles et leurs alliés respectifs entre 1856 et 1870 est finalement réglé par l’intervention du pouvoir ottoman, qui divise la région en quatre sub-districts, dont le plus important reste celui des Al-Atrash, comprenant 18 villages sur les 62 que comprennent le Hauran de l’époque.

    Zuqan al-Atrash

    Rebellion contre l’autorité Turque-Ottomanique…

     

    En 1878, la semi autonomie acquise par le Hauran est remise en question par l’intervention militaire ottomane, qui veut ainsi mettre un terme aux conflits qui opposent les Druzes entre eux ainsi qu’à leurs voisins de la plaine (actuelle Daraa). Le pouvoir ottoman impose alors une nouvelle gouvernance dirigée par Ibrahim al-Atrash et le paiement de taxes à la communauté Druze, et notamment aux paysans. Entre 1887 et 1910, plusieurs conflits se succèdent, d’abord entre les paysans de la région et les al-Atrash, puis entre les frères d’Ibrahim – Shibli et Yahia – et le pouvoir Ottoman. En 1909, la révolte menée par leur neveu Zuqan al-Atrash échoue à la bataille de Al-Kefr et il est exécuté l’année d’après. Son fils Sultan prend le relais lors de la grande révolte Arabe de 1918…

    Pendant la guerre 1914-1918, le pouvoir Ottoman laisse le Jabal Druze relativement tranquille. Sultan al-Atrash lie alors des liens avec les mouvements panarabes impliqués dans la grande révolte Arabe du Hijaz (Arabie Saoudite) et dresse le drapeau Arabe sur la forteresse de Salkhad, au sud de la région de Suwayda, et sur sa maison à Al-Qurayya. Il envoie un renfort de 1000 combattants à Aqaba en 1917, puis rejoint la révolte lui-même avec 300 combattants à Bosra, avant de s’emparer de Damas le 29 septembre 1918. Sultan devient général dans l’armée de l’Emir Faisal et la  Syrie accède à l’indépendance. Ce n’est que de courte durée, puisque la Syrie est occupée par les Français en juillet 1920. Le Jabal Druze devient l’un des cinq Etats de la nouvelle colonie française.

    Sultan al-Atrash

    Sultan al-Atrash

    …puis contre le colonialisme Français

     

    Un premier différent oppose Sultan al-Atrash aux Français en 1922, lorsque son hôte, le leader rebelle Shi’ite Libanais Adham Khanjar est arrêté à son domicile en son absence. Sultan demande sa libération, puis attaque un convoi Français qu’il pense transporter le prisonnier. En représailles de l’attaque, les Français démolissent sa maison et ordonne son arrestation, mais Sultan se réfugie en Jordanie, d’où il dirige des raids contre les forces Françaises. Momentanément pardonné et autorisé à rentrer chez lui, il dirige la révolte Syrienne de 1925-1927, déclarant la révolution contre l’occupant Français. D’abord victorieuse, la Grande Révolte Syrienne est finalement vaincue par l’armée Française et Sultan est condamné à mort. Il se réfugie en Transjordanie, avant d’être à nouveau pardonné et invité à signer en 1937 le Traité pour l’indépendance de la Syrie. Il est accueilli en Syrie en héros, réputation qu’il conserve jusqu’à ce jour. Le traité n’ayant pas abouti véritablement sur l’indépendance de la Syrie, en mai 1945, les Syriens se révoltent à nouveau contre l’occupant Français, qui envoie l’armée et tue un millier de Syriens. Dans le Hauran, l’armée Française est défaite par les Druzes sous le commandement de Sultan al-Atrash avant l’intervention britannique qui va mettre fin définitivement au mandat Français le 17 avril 1946.

    NDLR : Il faut placer l’engagement de la famille Al-Atrash dans le contexte du conservatisme et du nationalisme Arabe, qui ne remettent pas en question les structures traditionnelles claniques, patriarcales et autoritaires. Pour autant, leur constante opposition dès le 19ème siècle envers les impérialismes étrangers et l’autorité abusive des pouvoirs centraux en font des précurseurs dans les luttes anticoloniales du second tiers du 20ème siècle. On peut considérer également que leur combat porte en lui les ferments des luttes communautaires pour l’autonomie et l’auto-défense, dont il sera question à Suwayda dans la période récente (années 2010-2020). Sultan al-Atrash est aussi connu pour ses positions en faveur du multiculturalisme et de la laïcité.

    الدين لله، والوطن للجميع

    La Religion est pour Dieu, la patrie est pour tous

    Résistance au colonialisme israélien

     

    Lorsque les Britaniques transfèrent leur domination sur la Palestine aux colons sionistes d’Europe et d’Amérique et que ceux-ci débutent l’épuration ethnique des Palestiniens à partir du 18 décembre 1947, Sultan al-Atrash appelle à la mise sur pieds de l’Armée Arabe de Libération de la Palestine. Celle-ci, sous les ordres du futur président Syrien Adib Shishakli, entre en Palestine depuis la Syrie le 8 janvier 1948 dans le cadre de la Première guerre israelo-arabe.

    Kamal Jumblatt

    A seulement une année d’intervale, le 1er mai 1949, l’intellectuel et leader politique Druze Kamal Jumblatt fonde le Parti Socialiste Progressiste, puis appelle à la première convention des Partis Socialistes Arabes en mai 1951 et commence à établir des liens avec la Résistance de Gauche Palestinienne, incarnée par le mouvement des Fedayeen. Jumblatt fait ensuite du PSP un mouvement armé intégré au Mouvement National Libanais, coalition de 12 partis et mouvements de gauche fondée en 1969 pour soutenir l’Organisation de Libération de la Palestine, elle-même créée cinq ans plus tôt et dirigée alors par Yasser Arafat. Jumblatt est le leader du MNL.

    Toute la période entre 1952 et 1975 est caractérisée par des tensions sectaires croissantes entre les mouvements de la gauche laïque – anti-impérialiste et pro Palestinienne – et les élites chrétiennes Maronites pro-occidentales, qui dominent alors le paysage politique Libanais. Ces tensions sont renforcées à partir de 1970 par l’augmentation significative du nombre de combattants Palestiniens au Liban, qui résulte de leur expulsion de Jordanie et entraîne un gain d’influence considérable des mouvements Palestiniens dans le pays. Ces tensions aboutissent sur les massacres de civils Palestiniens par les phalangistes Chrétiens (Kataeb) à Ain el-Rummaneh le 13 avril 1975 (30 morts) et à Karantina (entre 1000 et 1500 morts), puis celui de civils Chrétiens à Damour (150 à 580 morts) en janvier 1976.

    Le président Syrien Hafez al-Assad – dont le parti Ba’ath était jusqu’alors soutien de la gauche Palestinienne et de ses alliés – prend fait et cause pour les phalanges Chrétiennes et propose un accord impliquant la réduction de l’influence Palestinienne au Liban. Le PLO refuse et en mars 1976, Kamal Jumblatt se rend à Damas pour exprimer son désaccord à Hafez al-Assad. Au mois suivant le MLN et le PLO prennent l’avantage sur leurs adversaires en contrôlant 80% du Liban, mais en juin l’armée Syrienne intervient au Liban. Durant l’été, les milices chrétiennes qui asiègent le camp Palestinien de Tell al-Zaatar depuis le début de l’année, y massacrent entre 2000 et 3000 morts civils avec le soutien militaire de la Syrie. A l’issue d’une confrontation de six mois avec le PLO et le MLN un cessez-le-feu temporaire est signé, instaurant durablement l’occupation du Liban par l’armée Syrienne et entraînant l’anéantissement progressif – puis définitif dix ans plus tard (1987) – de la Résistance Palestinienne au Liban.

    Le 16 mars 1977, Kamal Jumblatt est assassiné par des hommes armés à la solde du frère de Hafez al-Assad, Rifaat. Lors de ses funérailles, de nombreuses personnalités de gauche sont présentes, et Yasser Arafat prononce un puissant éloge en faveur de son allié et ami.

    NDLR : Il n’est pas question ici pour nous d’idéaliser le personnage de Kamal Jumblatt et nous pensons qu’il ne faut jamais ériger des leaders en héros. Pour autant, nous ne pensons pas que Kamal Jumblatt se soit rendu coupable de crimes, ni qu’il ait propagé des sentiments de haine basés sur l’appartenance ethnique ou religieuse de ses adversaires, contrairement à ce qui a pu être véhiculé par certains médias affiliés à la droite libanaise. Il faut néanmoins savoir reconnaître que tout mouvement armé a pu être à un moment où un autre associé ou directement impliqué dans la commission de crimes ou d’actes de vengeance. Cela a notamment été le cas des factions armées palestiniennes, et donc de leurs alliés, comme à Damour en janvier 1976. C’est aussi important de pouvoir admettre quand un leader trahit les intérêts de sa communauté, comme c’est le cas du fils de Kamal Jumblatt, Walid Jumblatt. Ses choix politiques suite à la mort de son père et jusqu’à nos jours sont relativement douteux et il ne nous semble pas digne de l’héritage politique de son père.

    Extrait du film « Greetings to Kamal Jumblatt », Maroun Bagdadi, 1977, 57 mm

    Résistance armée au centralisme autoritaire de Damas

     

    Quand en 2011 la révolte éclate contre Bachar al-Assad, les Druzes de Syrie se joignent au reste des Syriens et manifestent dans les rues de Suwayda et de Jaramana, quartier communautaire Druze de Damas.

    Et quand la lutte armée prend le relais des manifestations pacifistes, l’officier Druze Khaldun Zein Ad-Din fait défection de l’armée du régime le 31 octobre 2011. Il déclare publiquement rejoindre l’Armée Syrienne Libre et crée le bataillon « Sultan Basha al-Atrash« , constitué de 120 combattants Druzes.

    Khaldun Zein Ad-Din

    Fadlallah Zein Ad-Din

    Amira Abu Bahsas

    Il est rejoint par son frère Fadlallah Zein Ad-Din en juillet 2012. Dénoncés par des informateurs, il sont assiégés et Khaldun est tué avec 16 autres de leurs compagnons à Tall al-Masyah le 13 janvier 2013. Son frère annonce sa mort dans un communiqué dix jours plus tard. Le Parti Socialiste Progressiste du Liban organise une cérémonie en leur honneur et il devient le symbole du mouvement révolutionnaire et d’opposition à Suwayda. Le 21 mars 2013, son épouse Amira Abu Bahsas déclare publiquement rejoindre à son tour le bataillon de son défunt mari, devenant la première femme de Suwayda à rejoindre l’Armée Syrienne Libre. 

    Lors des manifestations contre le régime à Suwayda entre 2023 et 2025, le portrait de Khaldun Zein Ad-Din est affiché sur la place de la Dignité où ses parents Sami et Siham ont participé activement aux rassemblements.

    Une autre résistance à la dictature d’Assad émerge en 2013 à Suwayda, suite au recrutement forcé de plusieurs dizaines de jeunes hommes de la région. Un sheikh influent de la communauté, Waheed al-Balous, refuse que la communauté participe à la guerre contre d’autres Syriens et oppose les recrutements forcés. Il fonde le Mouvement des Hommes de la Dignité (« Rijal al-Karami ») va gagner en popularité au cours des années et empêcher la conscription de 30 000 à 50 000 jeunes de Suwayda.

    دم السوري على السوري حرام

    Un Syrien ne doit pas verser le sang d’un autre Syrien

    En 2015, Balous dénonce ouvertement la dictature, ce qui va entraîner son assassinat dans un double attentat à la bombe le 4 septembre 2015. Le soir de sa mort, des émeutes éclatent dans la région et la statue de Hafez al-Assad qui trônait jusque là sur la place de la Dignité est déboulonnée. Elle ne sera jamais remplacée. Son frère Raafat, blessé dans l’attentat, le remplace temporairement avant de céder sa place. Les fils de Waheed al-Balous, Laith et Fahd, créent une scission de Rijal al-Karami, les Sheikh de la Dignité (Sheikh al-Karami), qu’ils veulent politiquement plus radicale que le mouvement de leur père. Malgré des désaccords fréquents, les deux mouvements vont cependant continuer à mener des actions conjointes, même si Rijal al-Karami se rapproche davantage d’une autre faction d’importance, les Forces de la Montagne (Qawat al-Jabal). En décembre 2024 ils sont partie prenante de la Chambre d’Opérations Militaires du Sud qui comprend aussi d’autres factions Druzes et participe à la libération de Damas.

    Waheed al-Balous

    Raafat al-Balous

    Laith al-Balous

    Fahd al-Balous

    NDLR : Si là aussi il faut s’interdire d’idéaliser l’une ou l’autre faction, nous considérons néanmoins que Rijal al-Karami et les groupes associés ont su très bien incarner au cours des dernières années l’impératif d’auto-défense et d’autodétermination de la communauté druze. Que ce soit face aux tentatives de l’armée du régime de s’imposer par la force ou la contrainte, face aux agressions islamistes ou face à la prédation des gangs qui ont proliféré dans la région, ces factions ont réussi à protéger les populations civiles et l’intérêt général sans commettre d’exactions ni d’abus de pouvoir. Leurs leaders ont généralement répondu à l’appel des communautés menacées et ont pris position clairement contre toute force extérieure menaçant la sécurité de la communauté. Par ailleurs, ils se sont posés en protecteurs des manifestations et révoltes populaires, avant de rejoindre spontanément l’offensive contre le régime en décembre 2024. 

    Suwayda au coeur du processus révolutionnaire de 2011 à 2025

     

    Au delà des quelques exemples emblématiques de résistance armée au centralisme autoritaire de Damas, la société civile de Suwayda n’a jamais cessé de s’inscrire dans une position critique ou hostile au pouvoir central et à la dictature des Assad. Contrairement aux rumeurs infondées présentant régulièrement les Druzes comme loyaux envers le régime, de nombreux exemples démontrent que la communauté a toujours réussi à concilier sa tradition de résistance avec le refus de prendre parti dans un conflit qui s’est confessionalisé très tôt – avec une très large composante religieuse islamique au sein de l’Armée Syrienne Libre dès 2012 – et qui aurait eu pour conséquence son anéantissement.

    Peu de gens se souviennent que la population de Suwayda s’est investie dès les premières heures dans le soulèvement de 2011. Comme évoqué dans notre premier article, la guilde des avocats de Suwayda a organisé l’une des premières manifestations publiques en mars 2011, et comme partout ailleurs en Syrie, le Jabal Druze est descendu dans les rues les semaines qui ont suivi. Pour ne donner que quelques exemples forts et symboliques, rappelons que l’un des principaux chants de la révolution est « Ya Hef ! » (يا حيف – « Quelle Honte! »), composé et chanté par le chanteur Druze Samih Choukheir (Ecoutez en cliquant ici).

    On évoquait également au début de ce texte l’influence dans la région de la famille Al-Atrash. La fille de Sultan al-Astrash, Muntaha al-Atrash, a très tôt pris position contre la tyrannie ba’athiste. En 1991, elle a déchiré publiquement la photo de Hafez al-Assad pour dénoncer sa participation aux côté de la Coalition dans la guerre en Irak. Sauvée de la prison en raison de la réputation de son père, elle s’est engagée au sein de l’Organisation pour les Droits Humains « Sawaseya » dont elle est devenue la porte-parole en 2010. Au début de la révolution, elle a rendu visite aux zones rebelles et appelé publiquement le peuple Syrien à rejoindre la révolution, avant de recevoir des menaces de mort suffisamment sérieuses pour la convaincre de ne plus apparaître en public.

    Samih Choukheir

    Sa fille Naila al-Atrash, enseignante en Arts Dramatiques à l’université et proche du Parti Communiste Syrien, a régulièrement été menacée par le régime pour ses activités jugées subversives. Licenciée en 2001, assignée à résidence en 2008, elle participe au début du soulèvement de 2011 en organisant des groupes de soutien aux personnes déplacées et affectées par le conflit, avant de quitter la Syrie en 2012. Jusqu’à aujourd’hui, Naila reste un soutien actif de la libération des Syriens.

    Enfin, depuis l’assassinat de Waheed al-Balous en septembre 2015 la résistance et la révolte contre le régime d’Assad n’a cessé de se structurer. Elle a pris la forme d’une résistance armée incarnée par plusieurs milices populaires comme évoqué plus haut, mais s’est aussi largement développée dans la société civile, avec la multiplication de manifestations et d’actions qui ont augmenté en intensité et en régularité à partir de 2020, en conséquence aussi de l’explosion des prix et du coût de la vie.

    Pour relire en détails le déroulé de ces révoltes, lire notre premier article publié en octobre 2023 : « Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé« 

    Muntaha al-Atrash

    Naila al-Atrash

    Il est également nécessaire de connaître mieux la structuration de la société druze pour comprendre que la population n’est pas forcément inféodée aux décisions d’un leadership politique ou spirituel. A Suwayda, le leadership religieux est incarné par trois sheikhs, les « Aql Sheikh » : Hamoud Al-Henawi, Hikmat Al-Hajari et Youssef Jarboua.  Les positions politiques de ces trois sheikhs ne sont ni identiques ni immuables, et leur relation envers le régime d’Assad a varié en fonction des périodes et des événements.

    Suite à l’assassinat de Waheed al-Balous et à l’attaque de Suwayda par l’Etat islamique en 2018, les dissensions entre les trois sheikhs se sont davantage exacerbées. D’abord neutres ou relativement loyaux envers le régime d’Assad, ils ont commencé à se montrer plus critiques, notamment le sheikh Hikmat al-Hajari qui a pris plus clairement position contre le régime et s’est imposé progressivement comme le leader charismatique de la communauté.

    Hikmat al-Hajari

    Hamoud al-Henawi

    Youssef Jarboua

    NDLR : Les prises de position du leadership spirituel ne s’imposent pas à la communauté druze, qui est majoritairement laïque et ne suit pas ses commandements comme cela peut être le cas pour d’autres communautés religieuses acceptant que la religion commande la vie sociale et politique. Régulièrement, les sheikhs druzes ont déclaré publiquement soutenir et suivre les choix de la collectivité. Plus récemment les positions à la fois prudentes et fermes de Hikmat al-Hajjari à l’égard du gouvernement transitoire de Ahmed al-Sharaa, et notamment concernant le désarmement des factions, ont été beaucoup critiquées par de nombreuses personnes, souvent ignorantes ou hostiles aux modes de fonctionnement de la communauté druze, voire hostiles aux Druzes de façon générale, par nationalisme ou zèle religieux. Au sein de la communauté, ses positions sont critiquées également par les partisans du désarmement des factions, qui y voient la cause principale des violences au sein de la société et semblent faire (un peu trop) confiance au nouveau pouvoir central islamiste pour ne pas (re)devenir une menace envers la minorité druze…

    Les Druzes, Israel et les islamistes

     

    Ce dernier chapitre nous apparaît essentiel au regard des événements récents concernant les communautés druzes de Syrie et de Palestine, ainsi que des polémiques et rumeurs  qui les accompagnent. Les deux idées-reçues les plus tenaces concernent la loyauté supposée des Druzes envers le régime d’Assad d’une part, et leur sympathie supposée envers Israel d’autre part. Si on a invalidé la première théorie dans les chapitres précédents, il nous semble qu’il faut ajouter quelques informations plus récentes que celles concernant l’époque de Kamal Jumblatt pour invalider également la seconde.

    Il convient d’abord de préciser que les communautés druzes de Palestine (Mont Carmel et Galilée) ont été intégrés par la colonie israélienne dés 1948, dans le prolongement de l’épuration ethnique des Palestiniens (Nakba). A ce titre, les Druzes Palestiniens ont la citoyenneté israélienne et sont soumis à la conscription militaire obligatoire. Nombre d’entre eux ont aujourd’hui accepté cette assimilation au point de soutenir le projet sioniste et sa politique génocidaire envers les autres Palestiniens. Leur leader spirituel Muafak Tarif est un parfait exemple d’intégrationnisme, cultivant une relation amicale avec l’administration coloniale et ses représentants. Il est au demeurant assez proche de Benyamin Netanyahu.

    Muafak Tarif et Benyamin Netanyahu

    Localisation des communautés Druzes du Levant

    L’autre communauté Druze colonisée par Israël est celle du Golan, occupée durant la Guerre des Six jours en 1967, puis annexée officiellement en 1981. Sur les 130 000 Syriens que comptait le Golan avant l’invasion, seuls 25 000 Druzes vivent aujourd’hui sur le plateau, répartis dans cinq communes : Majdal Shams, Buq’ata, Mas’ade, Ein Kenya et al-Gager. Pour autant, les Druzes du Golan n’ont jamais accepté l’assimilation et près de 80% d’entre eux refusent toujours de prendre la citoyenneté israélienne.

    Les dirigeants israéliens persistent à vouloir gagner la sympathie des Druzes du Golan et ne manquent pas une occasion d’affirmer que ceux-ci soutiennent le sionisme, mais la réalité contredit la propagande. Lorsque le 27 juillet 2024 le Hezbollah a lancé une roquette sur un terrain de football de Majdal Shams, tuant 12 enfants de la communauté, les visites opportunistes de Benyamin Netanyahu et Bezamel Smotrich sur place et lors des funérailles ont été refusées par les habitants, qui les ont hué et qualifié de meurtriers.

    Enfin, lorsqu’en décembre 2024 l’armée israélienne a franchi la frontière de 1967 et envahi les villages Druzes du Mont Hermon (Jabal al-Sheikh), la propagande sioniste comme antisioniste (et campiste) a partagé les mêmes fausses informations affirmant que les résidents de Hadar étaient favorables à leur annexion par Israël. Cette rumeur a été initiée par Nidal Hamade, un propagandiste Libanais pro-Hezbollah exilé en France, qui a diffusé sur son compte X une vidéo décontextualisée montrant un homme Druze déclarant vouloir que Hadar soit annexé.

    Pourtant, le même jour, les représentants de la communauté Druze de Hadar ont publié une vidéo contenant un communiqué affirmant leur refus d’être occupé par Israël et démentant les fausses accusations contre les Druzes.

    Hélas, les rumeurs se propagent souvent plus largement que leur démenti…

    Pour un camp comme pour l’autre, véhiculer ce mensonge est utile : là où Israël a intérêt à légitimer l’occupation des terres Arabes de Syrie en prétendant que ses habitants l’appellent de leurs voeux, le camp pro-iranien tire un avantage certain à maintenir vivant le mythe selon lequel les minorités syriennes avaient besoin d’Assad et du Hezbollah pour les protéger des islamistes, sans quoi elles seraient amenées à se tourner vers Israël. Cette binarité dans l’analyse se nourrit des mêmes logiques de pensée campistes et féodales: « Si tu ne places pas sous ma protection, alors tu mérites d’être opprimé par mon ennemi ». Et pour l’un comme pour l’autre camp, l’épouvantail islamiste permet de justifier l’inféodation des populations civiles, l’insécurité et la peur de la barbarie (la terreur) étant les principales ressources des puissances coloniales pour légitimer leurs violations des conventions et lois de la guerre.

    Communiqué des résidents de Hadar, 13 décembre 2024, Al-Araby TV

    Assad de son côté n’a jamais cessé de se présenter comme le protecteur des minorités en utilisant les islamistes comme des pions pour, d’une part désorganiser la révolte populaire contre son régime, d’autre part insuffler la terreur parmi les minorités quand et où il avait besoin pour appuyer sa prophétie : « C’est soi moi, soit le chaos ». Dans les semaines qui ont précédé l’attaque sanglante de l’Etat islamique sur Suwayda en juillet 2018 (258 morts et 36 otages), Assad a ostenciblement retiré toutes ses troupes de la région. Puis, après l’attaque, quand la population lui a reproché de ne pas être intervenu immédiatement pour barrer la route à l’EI, il a rétorqué que c’était de la faute des Druzes qui refusaient d’envoyer leurs jeunes dans l’armée. Mais le pire, c’est sans doute que les combattants de l’EI avaient été transportés en bus depuis Yarmouk (camp Palestinien dans la banlieue de Damas) vers le désert de Suwayda un mois avant l’attaque dans le cadre d’accords de reddition. Et, comme si cela ne suffisait pas, en novembre de la même année, un nouvel accord a été signé avec la poche de résistance de l’EI dans le bassin de Yarmouk (à la frontière de la Jordanie et du Golan occupé par Israël) pour une nouvelle évacuation humanitaire vers le désert en échange de la libération des otages Druzes emmenés par l’EI après leur attaque sur Suwayda. Notons que ces deux accords entre le régime et l’EI ont été organisés sous le patronage des Russes, qui s’étaient parallèlement engagés auprès d’Israël à éloigner de sa frontière toute menace des islamistes, y compris du Hezbollah.

    Nous évoquons avec plus de détails l’épisode de l’attaque de l’Etat Islamique contre Suwayda dans notre premier article publié en octobre 2023 : « Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé« 

    Et pour conclure : Les islamistes ayant été souvent les idiots utiles des impérialismes de tous bords, il ne faut pas s’étonner si les Druzes de Suwayda ne s’empressent pas de livrer leurs armes au nouveau pouvoir à Damas, Ahmad al-Sharaa ayant été par le passé le représentant des trois mouvances islamistes DAESH (2011-2012), Jabhat Al-Nosra (2012-2017) puis Hayat Tahrir Al-Sham (2017-2025), qui s’en sont violemment prises aux Druzes au cours de la dernière décennie. Et cela ne fait certainement pas d’eux des alliés d’Israël, quoi qu’en pensent les partisans de l’Iran comme ceux d’Israël.

    La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

    La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

    À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

    L’opération militaire répondant à l’attaque sanglante de la résistance palestinien‧ne sur les colonies israéliennes jouxtant le ghetto de Gaza le 7 octobre 2023 a très vite été le théâtre de crimes de guerre contre les populations civiles palestinien‧nes. Rappelons d’abord le véritable bilan de l’attaque menée le 7 octobre 2023 par le Hamas contre plusieurs bases militaires et colonies du Sud d’Israël[1], ainsi que d’un festival de musique : au cours de l’action armée, 1139 personnes ont été tuées, dont 695 civils (parmi lesquels 71 étranger‧es et 36 enfants) et 373 membres des forces de sécurité (305 militaires, 58 policiers et 10 membres des services de renseignement du Shin Bet)[2]. Le Hamas a également pris 251 personnes en otages (dont de nombreux militaires) dans le but de faire pression sur l’Etat d’Israël, notamment afin d’obtenir la libération de centaines de prisonniers palestinien‧nes, dont plus de 1300 étaient détenus sans charges ni procès avant le 7 octobre 2023[3]. En riposte, l’armée israélienne dit avoir tué plus d’un millier de combattants du Hamas ayant pris part à l’attaque, tandis que des enquêtes indépendantes, ainsi que les témoignages d’un certain nombre de civils israéliens survivants, lui attribuent également un grand nombre de morts civils israéliens parmi ceux officiellement attribuées au Hamas. Les experts invoquent à ce propos l’application du « protocole Hannibal », une directive israélienne de 1986 qui préconise d’éviter au maximum d’avoir à négocier la libération d’otages, quitte à tuer ses propres ressortissants pris en otages lors de l’assaut prévu pour les libérer. Une chose est certaine, c’est que cette aventure sanglante du Hamas a légitimé un déferlement de violence sans précédent de la part d’Israël, qui a été condamné par la Cour Internationale de Justice pour des faits de génocide à l’encontre des Palestinien‧nes de Gaza.

    Les règles de la guerre conventionnelle ont en effet été largement enfreintes, d’abord par la pratique proscrite du siège, bloquant l’approvisionnement en eau, électricité et nourriture des populations, puis par l’utilisation combinée d’armes interdites par les conventions internationales (armes chimiques telles que le phosphore blanc), de snipers et de drones tueurs ciblant des civils non-armés, ainsi que le bombardement massif de zones résidentielles, de camps de réfugiés, de véhicules et de locaux d’ONG humanitaires, de lieux de culte, d’écoles et d’hôpitaux. Dès les premières semaines de l’opération, des dizaines de travailleurs humanitaires, de médecins en activité et de journalistes ont été tués ou arrêtés et transférés dans des centres de détention sans procès préalable. Les images des services de communication du régime et de l’armée israéliennes n’ont pas cherché à dissimuler le recours à des traitement inhumains et dégradant à l’égard des prisonniers, qui ne bénéficient pas du statut de prisonniers de guerre, ni d’otages, l’un ou l’autre statut impliquant l’adoption de procédures et négociations spécifiques pour leur maintien en détention ou leur libération dans le cadre de négociations entre les parties au conflit. Les soldats de l’IDF eux-mêmes n’ont cessé de communiquer dès le premier jour de l’opération sur les réseaux sociaux, et notamment sur Tiktok et Telegram, se targuant quasi quotidiennement de commettre des crimes et diffusant des vidéos accablantes témoignant de leur déshumanisation des Palestinien‧nes. On reparlera de cet aspect plus loin.

    Montage de vidéo issues des réseaux sociaux, pour montrer une petite partie de ce que les forces de défense israéliennes ont commis et continuent de commettre à Gaza depuis octobre 2023.
    Trigger warning : certaines images sont difficiles à regarder.

    Les réseaux sociaux relatent la vérité

    Les crimes de guerre sont par conséquent entièrement avérés et documentés, aussi bien par la communauté internationale que les ONG et les médias, y compris israéliens. Au-delà des institutions et structures conventionnelles, les réseaux sociaux se sont également largement fait l’écho de ces crimes et doivent être considérés comme des sources d’information légitimes à partir du moment où elles transmettent des témoignages bruts depuis une zone directement impactée. A ce titre ces ressources ont autant de valeur probante que les témoignages de victimes et parties civiles, ainsi que les aveux des auteurs lors d’un procès pénal, et ceci quel que soit l’usage postérieur qui est fait des images ainsi rendues publiques. Par ailleurs, les comptes utilisateurs, ainsi que les lieux et datations des captations vidéo peuvent aisément faire l’objet de vérifications et fact-checkings par des experts et enquêteurs, interdisant de les considérer décemment comme fabriquées ou manipulées : la grande majorité des milliers de mégaoctets de données provenant de Gaza NE PEUVENT PAS être le résultat de fake news et d’images de synthèse comme d’aucuns le prétendent. Les sociétés ont évolué, et la prise en compte de la modernité implique de reconnaître les nouvelles modalités d’information et de communication comme légitimes, notamment parce qu’elles garantissent une plus grande diversité de sources que les médias mainstream et nationaux. On sait cependant combien les Etats sont embarrassés par les media qui échappent à leur contrôle, d’où leurs efforts constants pour obtenir la censure totale des contenus critiques partagés sur les réseaux sociaux.

    Légitime défense ou représailles ?

    Une fois qu’on a écarté l’hypothèse négationniste ou révisionniste, qui implique le déni par rapport à la réalité des crimes commis par l’armée israélienne contre les Palestinien‧nes, il reste à se pencher sur les motivations de ces crimes et sur leur caractère intentionnel. La notion d’intentionnalité est cruciale pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle permet de distinguer la légitime défense de la vengeance ou des représailles, ensuite parce qu’elle permet d’identifier la finalité réelle de l’acte de violence ou du crime. La légitime défense, qui est une règle élémentaire au croisement du droit naturel et du droit positif, définit la circonstance dans laquelle on peut tuer une personne ou porter atteinte à son intégrité sans craindre d’être puni. Pour définir précisément les circonstances dans lesquelles elle peut être mobilisée, le droit a identifié plusieurs critères qui doivent se cumuler pour qu’on puisse estimer qu’il y a légitime défense : la menace doit être réelle (non imaginée ou supposée) et imminente (non antérieure au moment de la riposte), la riposte doit être immédiate (cantonnée à la seule source de la menace et sans délai, sinon il s’agit de représailles), nécessaire (on ne doit pas pouvoir écarter autrement la menace) et proportionnée à la menace (juste ce qu’il faut pour neutraliser la menace). A ses origines, cette règle a été pensée pour permettre à l’individu dépourvu d’autorité légale de se protéger en cas d’agression, mais aussi d’être protégé de toutes sanctions ou poursuites judiciaires s’il a fait usage de violence pour se défendre d’une autre violence. Mais depuis une décennie les autorités légales (qu’on voudrait croire légitimes), donc l’Etat et ses représentant‧es, ont progressivement fait évoluer le discours et les lois pour s’approprier des règles de droit réservées aux seuls justiciables.

    Si l’on prend davantage de hauteur et qu’on se réfère au contexte théorique global dans lequel ces évolutions ont pris place, on ne peut que faire le parallèle avec l’argumentaire mobilisé par l’Etat d’Israël et ses alliés pour légitimer le massacre implacable des Arabes de Gaza, exclusivement basé sur son « droit à se défendre » suite à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Les questions très pragmatiques que le monde entier aurait dû se poser sont les suivantes : la menace représentée par la population de Gaza à l’encontre de la société israélienne était-elle réelle ? La riposte, à savoir l’anéantissement total d’une enclave habitée par plus de deux millions de personnes, était-elle nécessaire et proportionnée ? Si les critères d’imminence et d’immédiateté sont bien respectés en apparence, il aurait été nécessaire de se poser une ultime question pour finir d’invalider l’argument d’Israël selon lequel sa riposte était légitime : l’attaque du Hamas s’inscrivait-elle dans un contexte actuel et permanent d’oppression et de violences coloniales de la part d’Israël, ou était-elle un acte d’agression gratuite ne répondant à aucune menace à l’encontre des populations de Palestine ? Et avant que l’on s’apprête à répondre à cette question, il est absolument nécessaire de se remémorer les événements historiques tels que le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943 ou les émeutes du township de Soweto en 1976, et de tirer les parallèles qui s’imposent : l’Etat d’Israël n’est pas colonisé ni oppressé, il est le colonisateur et l’oppresseur. A ce titre, il ne peut en aucun cas se prévaloir de la légitime défense, car si l’on suit cette logique, la France aurait été légitime à rayer de la carte l’intégralité de l’Iraq et de la Syrie suite aux attaques de l’Etat Islamique sur Paris en 2015. Et en réponse n’importe quel pays Arabe serait légitime à bombarder les villes occidentales à chaque fois que les armées de l’OTAN s’immiscent avec force dans ses affaires nationales. On voit bien que la logique légitimant l’arabicide de masse ne tient pas. Pour autant, c’est exactement celle-là qui a amené les Etats-Unis à détruire durablement l’Iraq entre 2003 et 2011, prétextant une menace nucléaire que les meilleurs analystes savaient être totalement irréelle. L’Occident a toujours une raison fallacieuse sous le coude pour détruire les sociétés arabes.

    Au-delà de la violence et de l’horreur de l’attaque du Hamas, personne ne peut nier décemment l’absence d’impérieuse nécessité justifiant l’anéantissement de la bande de Gaza à partir du 8 octobre, ni la disproportion totale des moyens employés pour cela, alors que les assaillants du 7 octobre ont été en grande partie décimés ou faits prisonniers lors de leur attaque (1809 combattants selon Israël) et que les 5000 roquettes tirées par le Hamas ont été largement interceptées, n’ayant pas tué plus de cinq personnes au total : la menace principale et imminente était donc neutralisée au soir du 7 octobre, la légitime défense stricto sensu ne valant que pour la riposte engagée par les israéliens le jour-même. La vengeance quant à elle se caractérise par la préméditation et/ou par un infléchissement moral, donc par l’anticipation ou la préparation (y compris mentale) du crime avec la volonté de ne pas agir de façon éthique. Enfin, si la motivation ou la finalité réelle de l’action armée est souvent officieuse, voire secrète, et par conséquent peut faire l’objet d’interprétation, il existe en droit ce qu’on appelle des « faisceaux de présomption », qui permettent d’établir s’il y a des motivations criminelles, racistes notamment. Dans le contexte de la Palestine, ces faisceaux de présomption peuvent notamment consister dans des actes et déclarations publiques témoignant d’une volonté d’essentialiser l’ensemble de la population de Gaza et de l’assimiler dans sa globalité à un groupe spécifique, ici le Hamas. Cette essentialisation passe par l’utilisation d’une terminologie réductrice et simplificatrice gommant la complexité et la diversité qui caractérise toute population civile, notamment si elle regroupe plusieurs milliers de personnes. Dans le cas de Gaza, on parle de 2,23 millions d’habitants, incluant une multitude de minorités ethniques, religieuses et politiques, ainsi que des milliers de binationaux et 1,046 millions d’enfants de moins de 18 ans (48%).

    Le Hamas est au pouvoir à Gaza, mais les Gazaouis ne sont pas le Hamas

    Si l’on remonte aux origines du mouvement Hamas, on note qu’il est né tardivement en 1987, soit près de 40 ans après la création d’Israël. Avant lui, la résistance palestinien‧ne a été incarnée par des mouvements politiques nationalistes, socialistes et laïcs, dont le Fatah, fondé en 1959. Ces mouvements ont renoncé globalement à la lutte armée à l’issue de la première intifada (1987-1993) pour s’investir dans les négociations de paix, tout en restant solidaire de la résistance populaire au régime d’apartheid israélien. La perpétuation de l’oppression violente des Palestinien‧nes malgré les pourparlers de paix a été la raison première de l’émergence des forces islamistes en Palestine, qui coïncide avec la confessionnalisation des conflits territoriaux dans la région lors de la guerre civile au Liban (1975-1990). Israël a participé alors activement à cette confessionnalisation, notamment en soutenant les milices chrétiennes libanaises, tout en favorisant l’émergence du Hamas pour affaiblir les organisations palestinien‧nes socialistes et non-confessionnelles (OLP : Fatah, PFLP, DFLP, PPP, PLF…). L’emprisonnement et la mort des leaders politiques impliqués dans la négociations des accords de paix, puis la seconde intifada (2000-2004) et la guerre du Liban en 2006 ont ensuite accéléré la montée en puissance du Hamas en Palestine, ainsi que du Hezbollah au Liban. Enfin, en 2006 le Hamas a remporté les élections à Gaza avec 44,45% des voix exprimées, les forces politiques nationalistes et socialistes laïques restant majoritaires mais divisées (Fatah + PFLP + The Alternative + Independant Palestine = 51,32% des voix). Si l’on revient en détail sur ces élections et qu’on prend en compte le taux d’abstention de 22,82%, ce ne sont que 32,61% des électeurs inscrits qui ont choisi le Hamas. Si l’on considère que 34,17% de la population palestinien‧ne n’était pas inscrite sur les listes électorales ou pas en âge de voter, ce ne sont finalement que 11,14% de l’ensemble des 3,95 millions de Palestinien‧nes de l’époque qui ont choisi le Hamas.

    Au cours de la décennie suivante, le Hamas s’est imposé comme une force conservatrice ne tolérant aucune critique et réprimant toute opposition, ce qui le rend relativement impopulaire, comme en témoigne un sondage effectué en juin 2023 par le Palestinian Center for Policy and Survey Research : 73% des Gazaouis considèrent qu’il y a de la corruption au sein du Hamas, 59% estiment qu’on ne peut critiquer le Hamas sans craintes, 57% voteraient pour Marwan Barghouti (Fatah) s’il était libre plutôt que pour le candidat du Hamas, tandis que 43% estiment que ni le Hamas, ni le Fatah ne méritent de représenter les Palestinien‧nes. Par ailleurs, 47% des Gazaouis privilégient la résistance pacifique par rapport à la lutte armée [https://pcpsr.org/en/node/944]. Enfin, les dernières élections ayant eu lieu il y a 18 ans, près de 78% de la population actuelle n’était pas née (48%) ou n’était pas en âge de voter en 2006 (30%), sans compter qu’une partie de la population, et donc des électeurs du Hamas, est décédée au cours des 18 dernières années. Par conséquent, on peut dire que la population Gazaouie en 2023 n’a peu ou rien à voir avec l’élection du Hamas en 2006, ni beaucoup plus avec son maintien au pouvoir par la contrainte depuis.

    Le Hamas : un mouvement de réaction

    Au-delà, et c’est souvent occulté lorsqu’on parle de la résistance palestinien‧ne, le processus d’essentialisation affecte également les militants du Hamas eux-mêmes. Notamment, l’affiliation historique du Hamas aux frères musulmans (donc à l’islam politique) est niée et celui-ci est comparé aux courants djihadistes, voire régulièrement assimilé à Al Qaeda ou l’Etat islamique. De nombreux intellectuels et spécialistes, qu’on ne peut accuser d’être sympathisants des islamistes pour la plupart d’entre eux, ont écrit une multitudes de thèses universitaires et de livres sur l’histoire de l’islam, ainsi que sur les courants religieux et politiques au sein de l’islam. Toutes ces études permettent de comprendre pourquoi les Frères musulmans ne sont pas djihadistes, et pourquoi l’institutionnalisation de l’islam politique conduit quasi systématiquement ces courants à se modérer dans l’exercice du pouvoir. L’orientalisme qui caractérise l’analyse des courants musulmans et islamistes aujourd’hui se heurte par ailleurs à la réalité vécue par les populations arabes et musulmanes confrontées à ces mouvements. Ce que dit cette réalité, c’est que les Frères Musulmans constituent une menace modérée, pour la population sous son contrôle comme pour ses voisins, ou en tout cas toute aussi prégnante que n’importe quel parti ou mouvement politique autoritaire au pouvoir. En effet, le despotisme du Hamas contre la population civile ne découle pas spécifiquement de sa radicalité religieuse, mais plus de sa volonté de maintenir une emprise hégémonique sur les populations palestinien‧nes. Au même titre que n’importe quel courant d’extrême-droite dans le monde, le Hamas est un parti autoritaire portant des valeurs conservatrices et rétrogrades sur de nombreux aspects, mais ce n’est pas un mouvement salafiste ou djihadiste : le Hamas, aussi violent soit-il, ne décapite ni ne brûle personne vivant. Enfin, les motivations de l’engagement des combattants du Hamas sont aussi à évaluer au regard de la situation d’étranglement et d’oppression continuelle des populations palestinien‧nes depuis 75 ans, ainsi que du blocus imposé à Gaza par Israël depuis 16 ans, impliquant un taux de chômage supérieur à 45% et l’absence globale de perspectives pour les jeunes. Les militants du Hamas ne font pas le jihad, ils rejoignent le seul mouvement armé décolonial qui prétend s’opposer à la normalisation et constituer un rapport de force au régime d’apartheid israélien. Le nombre de combattants affiliés au Hamas n’est d’ailleurs pas connu, le seul chiffre de 30 000 étant donné par Israël. Au regard de la réalité régionale, et notamment des effectifs des autres milices islamistes recensées (notamment le Hezbollah), il est improbable que le nombre réel de combattants du Hamas dépasse les 20 000 hommes, ce qui ne témoigne pas d’une adhésion massive des Gazaouis au mouvement.

    Le paravent antiterroriste

    On comprend alors qu’Israël dans ses efforts pour déshumaniser les Palestinien‧nes et décrédibiliser la résistance palestinienne trouve confortable d’utiliser la rhétorique antiterroriste : comme tous les régimes autoritaires et coloniaux, Israël désigne ainsi les résistants à son oppression comme des terroristes. Cette sémantique désormais acceptée universellement trahit non seulement l’ignorance et l’étroitesse d’esprit de ceux qui l’emploient, mais également leur intention de réduire toute résistance armée ou toute opposition radicale ou révolutionnaire à une menace. Sous couvert de protéger la population civile d’une menace contre leur sécurité, ce qui n’est pas sa motivation réelle, l’anti-terrorisme est avant tout un outil de la contre-insurrection pour protéger la sûreté et les intérêts de l’Etat. Désormais, il suffit de désigner un groupe comme terroriste pour priver instantanément ses membres de tous les droits et protections normalement garanties par les lois de la guerre, les lois humanitaires et les conventions internationales pour le respect des droits et de la dignité humaine. Le qualificatif de terroriste ne bénéficie par ailleurs d’aucune définition juridique précise, ce qui rend la notion floue et entièrement sujette à interprétation. Le terme est ainsi venu s’ajouter au terme « barbare » pour destituer tout individu de sa qualité d’être humain, rendant licites et acceptables à son encontre humiliations publiques, exécutions sommaires, torture, mutilations et sévices corporels. La France en Algérie, les USA au Vietnam, en Afghanistan et en Iraq, la Russie en Tchétchénie ou même la Chine au Xinjiang ont largement contribué à la normalisation de pratiques cruelles et illégitimes au regard des conventions des Nations-Unies. Là où Israël franchit encore davantage la ligne rouge, c’est lorsqu’il assimile dans sa globalité la population civile gazaouie au terrorisme, en arguant de sa complicité avec le Hamas, ceci incluant les enfants mineurs qui, on l’a dit, constituent presque la moitié de la population de Gaza. En favorisant la diffusion de mensonges éhontés sur la commission par le Hamas d’actes de cruauté à l’occasion de l’attaque sanglante du 7 octobre 2023, et notamment les prétendus décapitations d’une quarantaine d’enfants et viols en série[4], Israël savait pertinemment que la barbarie et le terrorisme seraient le registre lexical approprié pour légitimer a priori tous les crimes de guerre qui allaient être commis en représailles à l’égard des Gazaouis. Cela fait partie des stratégies de propagande de l’Etat d’Israël, la Hasbara, qui participent du lobbying sioniste visant à contrer les discours négatifs délégitimant Israël. La diabolisation des Palestinien‧nes pour convaincre tout-un-chacun du bien-fondé de leur anéantissement s’ajoute ainsi au révisionnisme historique quant à la manière dont s’est construit et imposé par la violence l’Etat d’Israël et au négationnisme quant à la perpétration de crimes par les milices sionistes avant 1948 et par l’armée israélienne depuis. On est censé ainsi oublier que la milice sioniste Irgun commettait des attentats à la bombes contre les civils et l’armée britannique durant les années précédant la création d’Israël, avant que son chef Menahem Begin devienne premier ministre puis ministre de la défense d’Israël trente ans plus tard, opportunément blanchi de ses crimes. L’Etat d’Israël est par conséquent le meilleur exemple de terrorisme victorieux et impuni. La question qui se pose est donc : qui décide qui est terroriste et pendant combien de temps ?

    Quoi qu’il en soit, le concept de terrorisme constitue un outil extrêmement pratique pour désigner les résistances populaires, et cela quels que soient leurs fondements idéologiques. Au-delà, ce sont les communautés arabes dans leur globalité qui sont visées. L’Arabe est devenu l’ennemi pratique numéro un, le bouc-émissaire qui peut porter la responsabilité de toutes les résistances populaires à la volonté hégémonique et civilisatrice de l’Occident. Il suffit désormais d’une seule attaque à main armée lancée par un individu ou un groupe marginal issu des communautés arabo-musulmanes pour légitimer l’élimination de dizaines de milliers de vies arabes. La punition collective s’en trouve ainsi normalisée. Et on peut parler de la mise à mort lente des Arabes de Palestine parce que c’est d’actualité, mais il ne faut pas oublier que les interventions occidentales en Orient depuis le Moyen-âge tardif sont toutes guidées par la même volonté messianique de récupérer la « Terre sainte » aux barbares hérétiques ou impies qui l’habitent, en l’occurrence les Arabes[5]. Ce qui a évolué au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, c’est la rhétorique, mais pas les motivations. Depuis que les Nations occidentales se sont érigées en avant-garde éclairée et qu’elles ont promulgué leurs lois de la guerre et toutes sortes de conventions humanitaires, avant d’accorder leur indépendance à nombre de pays après des décennies de suprémacisme racial, de pillages coloniaux et d’esclavage, elles ont en effet été contraintes de renouveler leurs discours pour pouvoir continuer à justifier les guerres impérialistes menées au nom de la Bourse et du Marché, notamment là où gisent le pétrole et le gaz. Et quel meilleur thème que celui, si familier, du barbare venu d’Orient ? Mais pas juste un barbare ordinaire, qui mènerait une bataille respectant les lois de la guerre, et dont une partie du peuple et de la gauche occidentale pourrait trouver la cause légitime. Non, plutôt le paroxysme du barbare, monstrueux et cruel, qui terrifie quiconque se prend à l’imaginer près de soi. Ce barbare-là, l’Occident le qualifiera de « terroriste » pour simplifier. Et s’il n’existe pas, il faudra aider à le créer ou à ce qu’il se crée par lui-même, l’important étant qu’il épouvante suffisamment n’importe quel quidam pour que ce dernier accepte sa mise à mort sans autre forme de procès. Ce monstre-là, c’est le terroriste musulman, qui dans l’imaginaire occidental ressemble à l’Arabe à la fois vil et brutal incarné par Mohammed Hassan aka Frank Lackteen dans les films américains des années 1930-40, mais aussi à 78% des personnages originaires du Proche et Moyen Orient apparaissant dans les séries télévisées étasuniennes[6].

    Dès lors, dès qu’un Arabe ou un musulman lancera une attaque surprise ou fera sauter une bombe ici ou là, il faudra bien comprendre qu’il s’agit d’un acte spécifiquement odieux, qui n’a rien à voir avec les attaques à la bombe des résistant‧es de la seconde guerre mondiale, l’anéantissement de Nagasaki et Hiroshima en 1945, les actions de contre-insurrection appliquées par l’armée et la police françaises contre les populations civiles algériennes entre 1945 et 1962, le bombardement du groupe noir américain Move en pleine ville par la police de Philadelphie en 1985 ou encore les assassinats ciblés régulièrement effectués à l’aide de drones ou de missiles téléguidées par les armées des grandes démocraties[7]. Ce qui les distingue alors, c’est très précisément le prisme raciste par lequel on désigne les auteurs de ces violences. Les uns, qu’on pourra qualifier de méchants, sont par nature les agresseurs, tandis que les autres, évidemment gentils, agissent nécessairement en légitime défense. Les premiers tuent aveuglement pour terroriser et générer le chaos, tandis que les seconds « neutralisent des cibles » pour ramener la paix et la sécurité. Au-delà du caractère ironique de ces dernières phrases, il faut se rendre compte à quel point ces caricatures sont hélas proches des discours servis communément par les élites politiques et médiatiques du monde entier, et repris par le plus grand nombre sans réel soupçon critique. Il n’y a pas de bons terroristes, il n’y a que de mauvais Arabes et de mauvais Musulmans. Mais quand un Blanc massacre des dizaines d’enfants dans une école américaine ou poignarde des Arabes dans une ville de France[8], personne n’emploie le terme terroriste. C’est donc bien une appellation d’origine contrôlée.

    Israël, incarnation du suprémacisme blanc et du racisme anti arabe

    A Gaza, Israël commet des crimes, c’est établi. La seule chose qui ne fait pas consensus, c’est leur justification/légitimation. On doit donc s’intéresser ici à ce qu’on appelle en droit le « mobile du crime », ce qui nous ramène aux « faisceaux de présomption » évoqués plus haut. Cela nécessite d’analyser la relation organique entre Israël, l’Europe et l’Amérique du Nord. On ne tournera pas autour du pot : nous voulons aborder ici la proximité idéologique du sionisme et du nationalisme allemand, qui combinent tous deux projet colonial et suprémacisme racial/national. En plus de considérer la race ou la nation défendue comme supérieure ou choisie par la volonté divine (messianisme/millénarisme), les deux nationalismes s’accordent sur l’assujettissement ou l’anéantissement possible – et donc acceptable d’un point de vue moral – d’autres nations ou races jugées arriérées ou inférieures. Les versions les plus modérées de ces nationalismes[9] se contentent d’évoquer la nécessité d’apporter le progrès et le développement à des populations figées dans le passé, sous couvert de modernisme le plus souvent. C’est le cas du sionisme. Ce mouvement idéologique a été initié par le journaliste et écrivain austro-hongrois et ashkénaze Theodor Herzl (1860-1904) en 1897. A partir de là se sont tenus de nombreux congrès sionistes internationaux, qui ont mis en place des structures incitant la diaspora à accomplir son « aliyah » (l’ascension), à savoir son installation en Palestine, qui est alors sous domination ottomane (turque seldjoukide) depuis 1517, puis passe sous occupation britannique à partir de 1920. L’opinion personnelle de Herzl était profondément influencée par les théories suprémacistes allemandes et il voyait dans l’installation en Palestine un projet hygiéniste visant la civilisation des peuples orientaux, y compris les Juif‧ves autochtones. Ses détracteurs antisionistes, tels que Abraham Shalom Yehuda (1877-1951), Juif de Palestine, et Reuven Snir (né en 1953), Juif d’Irak, ont mentionné certains passages éloquents dans les mémoires de Herzl, publiées en 1960 : « C’est la volonté de Dieu que nous revenions sur la terre de nos pères, nous devrons ce faisant représenter la civilisation occidentale, et apporter l’hygiène, l’ordre et les coutumes pures de l’Occident dans ce bout d’Orient pestiféré et corrompu […] C’est avec les Juif‧ves, un élément de la culture allemande qui va aborder les rivages orientaux de la Méditerranée […]. Le retour des Juif‧ves semi-asiatiques sous la domination de personnes authentiquement modernes doit sans aucun doute signifier la restauration de la santé dans ce bout d’Orient négligé ». A ce titre, on peut tirer un parallèle très clair avec les pensées et écrits du géographe Friedrich Ratzel (1844-1904) et du philosophe Karl Haushofer (1869-1946), contemporains de Herzl, et notamment avec leur théorie du « Lebensraum » (espace vital) qui inspirera largement les théories suprémacistes développées par Hitler dans Mein Kampf, quand bien-même Ratzel imaginait plutôt une installation coloniale du peuple Allemand au cœur de l’Afrique (Mittelafrika), plutôt qu’en Europe Orientale comme le préconisaient les idéologues du nazisme. Quoi qu’il en soit, Ratzel comme Herzl plaçaient tous deux leurs ambitions coloniales et civilisatrices au-delà de la Méditerranée, ce qui les fait ressembler à beaucoup d’impérialistes occidentaux des 19ème et 20ème siècle.

    Ce que la fin du vingtième siècle a apporté de nouveau, c’est un renoncement à l’approche ouvertement racialiste de l’impérialisme occidental, et avec celui-ci, une certaine moralisation (toute relative) ou pondération des discours essentialistes relatifs aux populations du Sud à partir de la fin des années 1970. Pour autant, le tournant des années 1990 et l’émergence depuis deux décennies du terrorisme arabe[10] et islamiste ont renouvelé les discours suprémacistes occidentaux, qui à défaut d’afficher ouvertement leurs biais racistes, ont imposé l’idée que la défense de la démocratie occidentale ne pouvait passer que par la mise-au-pas des nationalismes arabes, toujours commodément assimilés aux fondamentalismes islamistes, quand bien même les deux le plus souvent s’opposent. L’idée de la citadelle assiégée et du rempart contre la barbarie venue d’Orient, qui trouve son origine dans la période prémédiévale, a trouvé un nouveau souffle : ce n’est plus l’Empire romain qui est en danger, mais la Démocratie occidentale dans son acception la plus large, ce qui implique que l’enjeu dépasse la seule sauvegarde des sociétés européennes et nord-américaines pour devenir la préservation de l’entièreté du « monde civilisé », dont les confins restent pourtant très flous.

    Le Bien contre le Mal, ou la civilisation face au désert

    Hannah Arendt (1906-1975), philosophe, politologue et journaliste allemande de renon, a analysé en profondeur les ressorts de la modernité et du totalitarisme, notamment à partir de l’expérience de l’horreur nazie. Là où beaucoup connaissent ou prétendent connaître ses travaux sur la banalité du mal, à savoir que les pires atrocités sont souvent permises ou commises par des gens ordinaires, voire insignifiants, peu en réalité accordent l’importance qu’il se doit à son analyse sur la complicité des victimes dans leur propre persécution, par lâcheté, naïveté ou attentisme. Arendt avait notamment révélé l’implication des Conseils Juifs (Judensräte en allemand) dans la déportation de Juif‧ves vers Auschwitz, provoquant une vive polémique qui lui a coûté certaines de ses amitiés[11]. Sans entrer dans le détail de la controverse, qui témoigne de l’incapacité du plus grand nombre à faire abstraction de son propre égo et à survivre à sa flétrissure[12] face à la révélation d’une vérité pénible à entendre ou de faits difficiles à admettre, ses écrits racontent l’impossibilité pour les sociétés occidentales de concevoir et d’accepter l’idée que la barbarie trouve en grande partie sa source au sein d’elles-mêmes. Il est intéressant de constater que l’avancée du désert[13] dont parlait également Hannah Arendt, et qui décrivait la montée des totalitarismes depuis l’intérieur des sociétés occidentales, puisse être le fait d’une population elle-même victime de ces totalitarismes. C’est à ce propos extrêmement révélateur qu’après avoir été persécutée pendant des millénaires en Occident, une part considérable de la communauté juive se soit persuadée qu’en s’installant au-delà des frontières de celui-ci, elle pourrait non seulement y trouver la paix et la sécurité, mais qu’en plus elle constituerait sur place un avant-poste de la démocratie face à la barbarie, aux limites mêmes entre la civilisation et le désert. Il s’agirait ni plus ni moins de civiliser l’Orient tout en recivilisant l’Occident. C’est en tout cas ainsi que le sionisme perçoit sa présence en Palestine et que les Etats-Unis justifient leur soutien inconditionnel à la colonisation israélienne : Israël serait le rempart de l’Occident moralisé (mais pourtant invivable pour les Juif‧ves) face à la violence débridée du Mordor[14] arabe (qui n’a pourtant pas participé à la Shoah). Il est confortable d’imaginer un ennemi extérieur dont on puisse se séparer à l’aide d’un simple mur, quand la réalité et l’expérience historique démontrent que le plus souvent l’ennemi est en nous ou parmi nous. Dans cette inversion de paradigme que constitue la colonisation de la Palestine par les sionistes, le désert dont parlait Arendt se retrouve incarné par ces colons venus d’Occident, tandis que le « désert » se situant face à eux est placé en position de subir son totalitarisme. Le paradoxe est tel que les sionistes, venus chercher herbe plus verte ailleurs, se retrouvent à brûler des oliviers centenaires pour planter partout des conifères[15] contribuant à l’appauvrissement de tout un écosystème auquel il‧elles sont totalement étranger‧es…

    Les colons fanatiques qui étendent leur présence au cœur de la Cisjordanie sous autorité palestinien‧ne ne se cachent pas d’y installer toujours plus d’avant-postes – illégaux – dans le but de répondre à un impératif suprémaciste percevant les Arabes comme une population à expulser ou à éliminer au nom d’un combat métaphysique du Bien contre le Mal. L’expression de cette dualité prend alors la forme de discours violemment racistes qui n’ont rien à envier à ceux des théoriciens du nazisme envers les Juif‧ves. En 2009, Yitzhak Shapira et Yosef Elitzur, rabbins de la colonie de Yitzhar, située à cinq kilomètres au Sud de Naplouse, publiaient un livre intitulé « Torat HaMelech » dans lequel ils défendaient l’idée selon laquelle les Juif‧ves étaient autorisés par les édits religieux à tuer des non-Juif‧ves, y compris des enfants, dans certaines circonstances. Ces écrits aux relents génocidaires ont été soutenus par Dov Lior, rabbin d’Hébron et de Kiryat Arba, mais également leader charismatique de l’extrême-droite sioniste israélienne, qui a lui aussi justifié le meurtre de non-Juif‧ves à plusieurs reprises, inspirant par ses discours transpirant la haine toute une frange de la droite israélienne. Dans le même esprit, en 2012 le rabbin Eyal Karim, actuellement rabbin des forces armées israéliennes, avait justifié l’usage du viol par les soldats en temps de guerre, considérant la chose en ces termes : « Puisque notre priorité est le succès de la communauté dans la guerre, la Torah a permis [aux soldats] de satisfaire leurs mauvaises pulsions dans les conditions qu’elle a stipulées au nom du succès de la collectivité ». Les prêches « anti-goyim » et anti arabes de ces rabbins alimentent le racisme qui justifie la commission de crimes au nom de la survie du peuple Juif, et qui ont une immense influence sur des centaines de milliers d’israéliens. Depuis, les fondamentalistes religieux qui ont fait de la colonisation de la Palestine un enjeu messianique ont progressivement insufflé leurs idées suprémacistes et fascistes jusque dans les plus hautes instances de l’Etat israélien. Leur vision raciste et millénariste est parfaitement illustrée par le discours du premier ministre israélien Benyamin Netanhayu, prononcé le 26 octobre 2023 pour justifier sa dernière offensive militaire contre les Palestinien‧nes de Gaza : « Nous sommes les fils de la lumière, ils sont les fils des ténèbres, et la lumière va prévaloir sur les ténèbres […] Rappelez-vous ce qu’Amalek[16] vous a fait ». Lorsqu’il invoque l’extermination des « graines de Amalek », la référence n’est pas religieuse mais ethnique, dans la mesure où l’islam est postérieur à la période concernée par l’utilisation de cette notion pour désigner un peuple du Sinaï en conflit avec les Judéens, les Edomites (8 à 5ème siècle av. J.C.). Au-delà, il s’agit bel et bien d’une promesse de vengeance qui trouve son origine dans la mythologie nationale. Dans le même temps, nombre d’autres représentant‧es du gouvernement et du parlement israéliens ont enchaîné les déclarations racistes faisant l’apologie du meurtre de masse à l’encontre des Arabes palestinien‧nes, alors que l’armée israélienne a engagé l’opération militaire la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, procédant à l’épuration ethnique des Palestinien‧nes de Gaza sans qu’aucune instance internationale ni aucun Etat ne se donne les moyens d’arrêter le massacre[17]. Mais ce n’est pas nouveau : depuis de nombreuses années, le courant sioniste révisionniste dont la plupart des membres du gouvernement Netanyahu se réclament, lui y compris, multiplie les déclarations publiques ciblant les Arabes. Bien avant le 7 octobre, la droite israélienne défilait dans les rues avec le slogan « mort aux Arabes », qui est apparu plus d’une fois au cours de la dernière décennie sur de larges banderoles portées par les manifestants. Par ailleurs, la pratique du « price tag attack » initiée depuis 2008 par les colons extrémistes proches de l’actuel ministre Itamar Ben Gvir inclue l’apposition de graffitis et la commission d’actes de vandalisme violemment anti Arabes. Ben Gvir, ainsi que Bezamel Smotrich et d’autres représentants du gouvernement israélien n’ont cessé d’appeler à la destruction des communautés arabes, employant une rhétorique ouvertement raciste qui n’a plus rien à voir avec la lutte contre l’islam radical ou le terrorisme[18]. Ce n’est pas l’islam qui est visé par leurs discours incendiaires, mais très clairement l’ethnicité arabe. La boîte de Pandore ouverte par les éminences religieuses et par les représentants politiques israéliens dont ils sont proches a légitimé le débridement de la parole publique en Israël, amenant un certain nombre de personnalités à exprimer des propos indubitablement racistes et suprémacistes sans subir aucun revers de baton. L’un des exemples les plus éloquents est la déclaration de la présentatrice TV Tzofit Grant à propos des Palestinien‧nes de Gaza lors d’un show télévisé en décembre 2023 : elle les a qualifié de « loosers dégoûtants et puants, qui marchent en claquette. Un peuple repoussant. » Tout est dit. Enfin, lorsque Yoav Gallant qualifie les Gazaouis d’ « animaux humains », le choix du lexique employé est là aussi socio-ethnique plus que religieux. Il n’est pas nécessaire de citer ici toutes les déclarations racistes émises publiquement par des personnalités d’influence israéliennes pour comprendre que le racisme anti Arabe est la motivation première des politiques israéliennes.

    La situation en Palestine incarne parfaitement tous les paradoxes des sociétés du Nord (occidentales) dans leur relation aux sociétés arabes en particulier et des sociétés anciennement colonisées en général, parce que les Israéliens sont majoritairement issus de ces sociétés impérialistes du Nord. A ce titre, Ils sont allochtones et importent au Proche-Orient une manière de penser ultra-individualiste, ethnocentrique et néolibérale propre aux sociétés du Nord. Se considérant à la pointe de la civilisation et de la démocratie, la très grande majorité des Israéliens (les sionistes) ne conçoivent jamais le monde arabe comme leur égal, et nient la réalité même des cultures et du progressisme arabe : pour elles‧eux, les Arabes ne peuvent être ni modernes ni démocrates. Les Arabes ne sont qu’un obstacle à la modernité capitaliste, et à ce titre leur éradication seule devient la garantie de l’ordre social et de la paix. Avec le génocide en cours à Gaza depuis le 8 octobre 2023, l’extrême-droite européenne s’est massivement solidarisée avec l’Etat d’Israël, tant sa manière de procéder à l’égard des Arabes constitue un modèle en matière d’arabicide efficace. La haine des Arabes et des Musulmans a pris le pas sur leur antisémitisme historique et il‧elles semblent avoir subitement renoué avec la part juive de leur identité judéo-chrétienne, tout en niant la part sémite de l’identité arabe.

    Depuis le 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre contre le terrorisme (War on Terror) initiée par les Etats-Unis, la communauté internationale constituée des Etats les plus influents (ONU, OTAN, G7, G20) et de leurs Etats-clients, se sont rangés derrière les néo-conservateurs américains et leur croisade idéologique et militaire contre le monde musulman. Précisons que les Arabes ne sont pas majoritaires dans le monde musulman, plus de 60% des musulmans étant asiatiques (Indonésie, Inde, Pakistan, Bangladesh) et 15% subsahariens (Afrique). La croisade occidentale contre le « terrorisme » se concentre pourtant essentiellement sur le monde arabe et l’ancienne perse (Afghanistan, Pakistan, Iran). Quoi qu’il en soit, l’accusation de terrorisme suffit à elle-même pour légitimer toutes les formes de violences à l’encontre des personnes ou groupes visés : détentions administratives sans charges, assassinats extra-judiciaires, torture, sièges et coupure des vivres et ressources, expulsions et déportations, mais aussi « bombardements de saturation » (carpet bombings) de zones résidentielles accusées d’abriter ou de soutenir des groupes terroristes[19]. Les lois de la guerre ont été soumises à tant de dérogations qu’elles sont devenues caduques. Les crimes de guerre sont même légitimés par des doctrines militaires telles que la doctrine Dahiya esquissée par le chef d’état-major israélien Gadi Eizenkot en 2010 après avoir été appliquée par l’armée coloniale israélienne au Liban en 2006. Celle-ci autorise l’emploi asymétrique et disproportionnée de la force pour faire pression sur des régimes hostiles, notamment en détruisant de façon systématique les infrastructures civiles liées à l’ennemi, et y compris si ces bombardements impliquent le massacre de centaines de civils. Il ne fait aucun doute que la stratégie employée à Gaza depuis le 8 octobre 2023 est l’application stricte de cette doctrine, les villes de Gaza, Jabalia, Deir-el-Balah, Khan Younis, Rafah, ainsi que leurs périphéries (2,14 millions d’habitants sur 365 km², soit 5967 habitants/km²) ayant été bombardées intensivement, induisant le massacre assumé de 40 000 à 200 000 civils Palestinien‧nes n’ayant évidemment aucune responsabilité dans l’attaque du 7 octobre. La notion-même de « victime collatérale » qui était déjà assez insupportable n’est plus mise en avant, le gouvernement génocidaire israélien affirmant sans trembler que tous les habitant‧es de Gaza sont liés au Hamas et qu’il‧elles sont des « animaux »[20]. Il s’agit donc, au sens hébraïque du terme, d’un holocauste[21], et donc d’un génocide.

    Cette rhétorique raciste et génocidaire, implicitement approuvée par l’ensemble des alliés d’Israël, en tête desquels se trouvent toutes les anciennes puissances coloniales, fait écho aux discours racistes et islamophobes qu’on voit banalisées par l’ensemble de la classe politique européenne, de l’extrême-droite au centre-gauche, et désormais aussi par les sociaux-démocrates et libéraux qui se font encore appeler socialistes dans plusieurs pays. Au-delà, même la gauche radicale a depuis longtemps repris à son compte les poncifs contre le terrorisme, bien incapable d’apporter une critique sérieuse et intelligente de la notion, de l’emploi qui en est fait, mais aussi et surtout du glissement sécuritaire et fasciste que l’utilisation galvaudée de cette notion entraîne. L’ethnocentrisme des Blancs (appelons un chat un chat) implique qu’à chaque attaque armée contre les leurs, contre leurs intérêts ou sur leur territoire, une union sacrée déclare la patrie ou la démocratie menacée, quand bien-même depuis les années 1970 les principales victimes du terrorisme sont les Musulmans. Les pays les plus meurtris au cours des quinze dernières années sont en effet l’Afghanistan, l’Iraq, la Somalie, le Nigeria, le Burkina Faso, le Pakistan, la Syrie et le Yemen. En Iraq et en Syrie, les groupes islamistes liés à Al Qaeda et l’Etat islamique ont majoritairement tué des Musulmans[22]. Et lorsque la communauté internationale intervient militairement pour riposter au terrorisme, elle anéantit les sociétés civiles déjà prises pour cibles par les groupes armés et entretient par là le terreau désastreux sur lequel se développent la haine et le fondamentalisme. L’ironie de l’histoire, et c’est ce que les sociétés du Nord refusent de comprendre (ou nient consciemment), c’est que le « terrorisme » est en réalité un réflexe d’auto-défense de société ou d’individus écrasés par le capitalisme et l’impérialisme qui en découle.

    Ce que cette réalité continue d’occulter avec succès, c’est que la motivation et l’objectif des guerres impérialistes ne sont jamais l’instauration de la paix et de la démocratie, mais plutôt le maintien d’un statu quo chaotique tout à fait compatible avec la prédation capitaliste et le pillage des ressources qu’elle implique. Aucun des pays où les Etats-Unis et ses alliés sont intervenus depuis les années 1960 n’a vu l’installation d’un régime démocratique durable, bien au contraire. Toute démocratie arabe, au contraire, menacerait l’économie occidentale parce qu’elle s’accompagnerait de l’auto-gestion de ses ressources et d’une remise en question probable de l’hégémonie économique des pays du Nord, tout en permettant à ses ressortissant‧es de revenir au pays et de voyager librement, sans continuer de constituer une main-d’œuvre exploitée exclusivement par les anciennes puissances coloniales. A contrario, plusieurs pays du Nord, mais aussi les pétromonarchies de la péninsule arabique, ont activement soutenu des groupes armés islamistes dans le centre et le Nord de la Syrie, dans l’espoir de déstabiliser le régime d’Assad et ses alliés russo-iraniens, tout en appuyant militairement les Kurdes afin de garder à l’abri les ressources en pétrole du Nord-Est de la Syrie, qui constituent 70% des ressources totales du pays. En 2019, le président des Etats-Unis Donald Trump déclarait ainsi : « Nous gardons le pétrole, ne l’oubliez pas. Nous voulons garder le pétrole. Quarante-cinq millions de dollars par mois. »

    Les interventions occidentales s’inscrivent dans un continuum colonial dont les enjeux et objectifs n’ont jamais changé depuis le 19ème siècle. L’une des démonstrations éloquentes de cette affirmation est le désintérêt total de la communauté internationale pour la révolte démocratique et non-confessionnelle de la population du gouvernorat de Suwayda en Syrie, qui a débuté en août 2023 et se poursuit toujours plus d’un an plus tard. Le fait que la région soit à majorité Druze, une minorité qu’il est impossible d’associer à l’islamisme, et qu’elle n’ait sur son territoire aucune ressource d’importance, en fait un enjeu négligeable pour des régimes capitalistes habitués à mettre dos-à-dos les communautés ethniques et religieuses dans le but de tirer un profit économique du désordre engendré. Il ne peut y avoir de mouvement démocratique arabe qui suscite l’intérêt des démocraties occidentales. Pour elles, « Démocratie » et « Arabe » forment un oxymore. Israël, qui se présente en démocratie et qui occupe les villages Druzes du Golan depuis 1967, ne semble pas non plus intéressé à encourager l’émergence d’un mouvement démocratique et non-confessionnel parmi les Arabes druzes vivant à proximité. On peut légitimement penser que l’existence d’Israël est moins menacée par les attaques armées du Hamas et du Hezbollah que par l’instauration de régimes arabes véritablement démocratiques à ses frontières. En effet, une démocratie arabe véritable ne saurait souffrir de la présence de l’entité coloniale et n’aurait cesse de remettre en question son existence, a minima par solidarité avec les Palestinien‧nes soumis‧es à son régime violent d’apartheid. Celles‧ceux qui croient qu’Israël promeut la paix et la démocratie au Proche-Orient se fourvoient : la guerre lui est autrement plus bénéfique, et c’est la raison pour laquelle Israël a consciencieusement saboté les accords de paix engagés avec l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), facilitant l’assassinat de ses artisans Yitzhak Rabin (en 1995) et Yasser Arafat (en 2004), avant de favoriser l’émergence du Hamas dans le but avéré de faire échec à ses opposants modérés et non confessionnels du Fatah, notamment du très populaire Marwan Barghouti, emprisonné depuis 2002 suite à deux tentatives d’assassinat échouées. Jusqu’à ce jour, Israël n’a jamais protégé la démocratie, mais au contraire promu le fascisme pour maintenir son existence illégitime, encouragée par ses parrains étasunien et britannique pour lesquels Israël constitue le meilleur avant-poste ou cheval de Troie au Proche-Orient qui puisse exister.

    Les guerres incessantes au Proche-Orient, mais également les politiques mises en place en Europe et aux Etats-Unis, s’accompagnent ainsi d’un arabicide physique et culturel permanent sous prétexte de combattre le terrorisme, de protéger la démocratie et de défendre les « valeurs occidentales ». Israël se place dans le continuum logique de cette approche suprémaciste/impérialiste.


    NOTES :

    [1] Nombre de ces colonies sont des kibboutz, ce qui ne leur enlève pas leur statut de colonie.

    [2] Voir la carte établie par « October 7th Geo-visualization Project » : https://oct7map.com/

    [3] Au 3 septembre 2024, 117 otages ont été libérés, dont 100 à l’issue de négociations avec le Hamas. 97 otages sont toujours à Gaza, dont 33 sont présumés morts.

    [4] Ces fake news ont été debunkée par plusieurs media, dont le media israélien Haaretz : les mensonges s’appuyaient sur les fausses déclarations de l’ONG sioniste Zaka, qui identifie des victimes du terrorisme, des accidents de la route et autres catastrophes en Israël et partout dans le monde. Il est utile de rappeler que son fondateur Yehuda Meshi-Zahav a été poursuivi pour une série de viols et violences sexuelles commis sur plusieurs années, ainsi que des détournements de fonds, avant de décéder dans le coma en 2022 suite à une tentative de suicide.

    [5] La première croisade de 1095-1096 s’en prend également aux Juif‧ves.

    [6] D’après les résultats d’une étude menée en 2015-2016 par le MENA Arts Advocacy Coalition (MAAC) : https://www.menaartsadvocacy.com/

    [7] Ces exemples ont été pris de manière totalement arbitraire, mais évidemment la liste est bien plus longue.

    [8] Le 1er février 2024 deux militants fascistes Lyonnais du groupe Les Remparts, Pierre-Louis Perrier et Sinisha Milinov, ont poignardé de douze coups de couteaux trois personnes arabes à la sortie d’une boîte de nuit.

    [9] J’inclue le « sionisme de gauche » des kibboutzim dans la catégorie du nationalisme modéré.

    [10] Le « terrorisme » au nom du nationalisme arabe a été initié dès les années 1970 par les organisations palestiniennes Septembre Noir, fondée en 1970 par des membres du Fatah, et Fatah-Conseil Révolutionnaire (Fatah-CR), fondée en 1974 par Sabri al-Banna (« Abu Nidal ») sous l’impulsion de Saddam Hussein. La première est connue pour l’assassinat du premier ministre jordanien Wasfi Tall le 28 novembre 1971 et la prise d’otage et l’exécution de 11 athlètes israéliens lors des JO de Munich les 5 et 6 septembre 1972. La seconde est tenue pour responsable d’attentats et d’assassinats ciblés ayant conduit à la mort de plus de 300 personnes entre 1972 et 1997.

    [11] Voir le film « Hannah Arendt » de Margarethe von Trotta, 2012.

    [12] L’une des principales critiques qui a été faite à Hannah Arendt est de ne pas « aimer les Juifs ». En hébreux, cet amour spécifique porte un nom, Ahavat Israël.

    [13] Le désert est entendu ici comme le lieu où disparaît ce qui constitue « le monde », c’est-à-dire ce qui relie les humains, à savoir l’ensemble des relations sociales où naît le politique.

    [14] Dans le roman fantastique de J.R.R. Tolkien Le Seigneur des Anneaux, le Mordor est une région qui se situe à l’extrême Orient de la Terre du Milieu et qui constitue le fief du Seigneur des Ténèbres et des forces du mal.

    [15] Le Fond National Juif a pris en charge la plantation de 240 millions d’arbres, majoritairement des pins considérés comme invasifs par les naturalistes, qui leur reprochent d’appauvrir les sols et d’empêcher à d’autres espèces végétales de se développer, tout en constituant un facteur majeur d’incendies.

    [16] Le discours de Netanyahu fait référence ici aux écrits du Deutéronome 25 :17 de l’Ancien Testament qui mentionnent l’attaque des Hébreux par les Amalécites, descendants d’Amalek, lors de leur exode depuis l’Egypte. Les Amalécites incarnent dans le judaïsme l’ennemi archétypal des Juifs‧ives, sans que leur existence en tant que groupe ethnique ou social n’aie jamais pu être établie par les historiens et archéologues. Et si tel était le cas, il est improbable que ceux-ci aient un lien quelconque ni avec les Philistins, ni avec les Arabes de Palestine.

    [17] Au moment où ces lignes sont écrites, soit cent jours exactement après le déclenchement de la guerre, on décompte 40861 morts Gazaouis, dont 16164 enfants et 10399 femmes, auxquels s’ajoutent plus de 94100 blessés et 10000 disparus. 220 employés de l’ONU, 172 journalistes, 523 professionnels de santé et 76 membres de la défense civile ont été tués. Près de 2 millions de Gazaouis ont été déplacés de force et à plusieurs reprises dans la partie Sud de la bande de Gaza, sans possibilité de quitter le territoire. 516 500 habitations ont été détruites, ainsi que 439 écoles, 763 lieux de culte et 19 hôpitaux.

    [18] Il est nécessaire de se rappeler que le 26 février 2023, des centaines de colons israéliens aidés par l’armée d’Israël avaient attaqué le village de Huwwara, se livrant à des incendies et violences volontaires d’une telle ampleur que la presse internationale avait qualifié l’attaque de pogrom. Le ministre des finances israélien, Bezamel Smotrich, avait alors exprimé son souhait que le village Palestinien soit « rasé ». Ce n’était alors qu’un avant-goût de la violence raciste et suprémaciste qui s’est déployée à l’occasion de l’offensive sur Gaza quelques huit mois plus tard.

    [19] Les premiers exemples de « tapis de bombes » sont le bombardement de Guernica et Barcelone par les fascistes en 1937-1938 ou celui de Chongqing (Chine) par le Japon en 1938, avant que cette pratique soit banalisée autant par les Nazis (Varsovie, Rotterdam, Londres, Coventry) que par les Alliés (Hambourg, Dresden, Tokyo) durant la seconde guerre mondiale, puis par l’aviation américaine au Vietnam en 1964-1965.

    [20] Propos du ministre de la Défense israélien Yoav Gallant le 9 octobre 2023 : “We are imposing a complete siege on Gaza. There will be no electricity, no food, no water, no fuel. Everything will be closed. We are fighting human animals and we act accordingly”

    [21] Le dictionnaire Larousse indique en effet : « Holocauste (bas latin holocaustum, du grec holokaustos, de holos, entier, et kaustos, brûlé) : Dans l’ancien Israël, sacrifice religieux où la victime, un animal, était entièrement consumée par le feu ; la victime ainsi sacrifiée »

    [22] Mon propos n’est pas ici de nier les nombreuses victimes Yézidies, Kurdes, Druzes, Chrétiennes ou appartenant à d’autres minorités prises pour cible par les islamistes, mais de confronter les chiffres totaux en termes de proportions. Les huit principaux groupes djihadistes (ISIL, Taliban, Boko Haram, Al-Shabaab, Tehrik-i-Taliban Pakistan, islamistes peuls, Al-Qaeda en Iraq et Al-Qaeda) ont fait près de 100 000 victimes depuis 2000.