La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

Cedric Domenjoud

par Cedric Domenjoud | Nov 23, 2024

L’opération militaire répondant à l’attaque sanglante de la résistance palestinien‧ne sur les colonies israéliennes jouxtant le ghetto de Gaza le 7 octobre 2023 a très vite été le théâtre de crimes de guerre contre les populations civiles palestinien‧nes. Rappelons d’abord le véritable bilan de l’attaque menée le 7 octobre 2023 par le Hamas contre plusieurs bases militaires et colonies du Sud d’Israël[1], ainsi que d’un festival de musique : au cours de l’action armée, 1139 personnes ont été tuées, dont 695 civils (parmi lesquels 71 étranger‧es et 36 enfants) et 373 membres des forces de sécurité (305 militaires, 58 policiers et 10 membres des services de renseignement du Shin Bet)[2]. Le Hamas a également pris 251 personnes en otages (dont de nombreux militaires) dans le but de faire pression sur l’Etat d’Israël, notamment afin d’obtenir la libération de centaines de prisonniers palestinien‧nes, dont plus de 1300 étaient détenus sans charges ni procès avant le 7 octobre 2023[3]. En riposte, l’armée israélienne dit avoir tué plus d’un millier de combattants du Hamas ayant pris part à l’attaque, tandis que des enquêtes indépendantes, ainsi que les témoignages d’un certain nombre de civils israéliens survivants, lui attribuent également un grand nombre de morts civils israéliens parmi ceux officiellement attribuées au Hamas. Les experts invoquent à ce propos l’application du « protocole Hannibal », une directive israélienne de 1986 qui préconise d’éviter au maximum d’avoir à négocier la libération d’otages, quitte à tuer ses propres ressortissants pris en otages lors de l’assaut prévu pour les libérer. Une chose est certaine, c’est que cette aventure sanglante du Hamas a légitimé un déferlement de violence sans précédent de la part d’Israël, qui a été condamné par la Cour Internationale de Justice pour des faits de génocide à l’encontre des Palestinien‧nes de Gaza.

Les règles de la guerre conventionnelle ont en effet été largement enfreintes, d’abord par la pratique proscrite du siège, bloquant l’approvisionnement en eau, électricité et nourriture des populations, puis par l’utilisation combinée d’armes interdites par les conventions internationales (armes chimiques telles que le phosphore blanc), de snipers et de drones tueurs ciblant des civils non-armés, ainsi que le bombardement massif de zones résidentielles, de camps de réfugiés, de véhicules et de locaux d’ONG humanitaires, de lieux de culte, d’écoles et d’hôpitaux. Dès les premières semaines de l’opération, des dizaines de travailleurs humanitaires, de médecins en activité et de journalistes ont été tués ou arrêtés et transférés dans des centres de détention sans procès préalable. Les images des services de communication du régime et de l’armée israéliennes n’ont pas cherché à dissimuler le recours à des traitement inhumains et dégradant à l’égard des prisonniers, qui ne bénéficient pas du statut de prisonniers de guerre, ni d’otages, l’un ou l’autre statut impliquant l’adoption de procédures et négociations spécifiques pour leur maintien en détention ou leur libération dans le cadre de négociations entre les parties au conflit. Les soldats de l’IDF eux-mêmes n’ont cessé de communiquer dès le premier jour de l’opération sur les réseaux sociaux, et notamment sur Tiktok et Telegram, se targuant quasi quotidiennement de commettre des crimes et diffusant des vidéos accablantes témoignant de leur déshumanisation des Palestinien‧nes. On reparlera de cet aspect plus loin.

Montage de vidéo issues des réseaux sociaux, pour montrer une petite partie de ce que les forces de défense israéliennes ont commis et continuent de commettre à Gaza depuis octobre 2023.
Trigger warning : certaines images sont difficiles à regarder.

Les réseaux sociaux relatent la vérité

Les crimes de guerre sont par conséquent entièrement avérés et documentés, aussi bien par la communauté internationale que les ONG et les médias, y compris israéliens. Au-delà des institutions et structures conventionnelles, les réseaux sociaux se sont également largement fait l’écho de ces crimes et doivent être considérés comme des sources d’information légitimes à partir du moment où elles transmettent des témoignages bruts depuis une zone directement impactée. A ce titre ces ressources ont autant de valeur probante que les témoignages de victimes et parties civiles, ainsi que les aveux des auteurs lors d’un procès pénal, et ceci quel que soit l’usage postérieur qui est fait des images ainsi rendues publiques. Par ailleurs, les comptes utilisateurs, ainsi que les lieux et datations des captations vidéo peuvent aisément faire l’objet de vérifications et fact-checkings par des experts et enquêteurs, interdisant de les considérer décemment comme fabriquées ou manipulées : la grande majorité des milliers de mégaoctets de données provenant de Gaza NE PEUVENT PAS être le résultat de fake news et d’images de synthèse comme d’aucuns le prétendent. Les sociétés ont évolué, et la prise en compte de la modernité implique de reconnaître les nouvelles modalités d’information et de communication comme légitimes, notamment parce qu’elles garantissent une plus grande diversité de sources que les médias mainstream et nationaux. On sait cependant combien les Etats sont embarrassés par les media qui échappent à leur contrôle, d’où leurs efforts constants pour obtenir la censure totale des contenus critiques partagés sur les réseaux sociaux.

Légitime défense ou représailles ?

Une fois qu’on a écarté l’hypothèse négationniste ou révisionniste, qui implique le déni par rapport à la réalité des crimes commis par l’armée israélienne contre les Palestinien‧nes, il reste à se pencher sur les motivations de ces crimes et sur leur caractère intentionnel. La notion d’intentionnalité est cruciale pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle permet de distinguer la légitime défense de la vengeance ou des représailles, ensuite parce qu’elle permet d’identifier la finalité réelle de l’acte de violence ou du crime. La légitime défense, qui est une règle élémentaire au croisement du droit naturel et du droit positif, définit la circonstance dans laquelle on peut tuer une personne ou porter atteinte à son intégrité sans craindre d’être puni. Pour définir précisément les circonstances dans lesquelles elle peut être mobilisée, le droit a identifié plusieurs critères qui doivent se cumuler pour qu’on puisse estimer qu’il y a légitime défense : la menace doit être réelle (non imaginée ou supposée) et imminente (non antérieure au moment de la riposte), la riposte doit être immédiate (cantonnée à la seule source de la menace et sans délai, sinon il s’agit de représailles), nécessaire (on ne doit pas pouvoir écarter autrement la menace) et proportionnée à la menace (juste ce qu’il faut pour neutraliser la menace). A ses origines, cette règle a été pensée pour permettre à l’individu dépourvu d’autorité légale de se protéger en cas d’agression, mais aussi d’être protégé de toutes sanctions ou poursuites judiciaires s’il a fait usage de violence pour se défendre d’une autre violence. Mais depuis une décennie les autorités légales (qu’on voudrait croire légitimes), donc l’Etat et ses représentant‧es, ont progressivement fait évoluer le discours et les lois pour s’approprier des règles de droit réservées aux seuls justiciables.

Si l’on prend davantage de hauteur et qu’on se réfère au contexte théorique global dans lequel ces évolutions ont pris place, on ne peut que faire le parallèle avec l’argumentaire mobilisé par l’Etat d’Israël et ses alliés pour légitimer le massacre implacable des Arabes de Gaza, exclusivement basé sur son « droit à se défendre » suite à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Les questions très pragmatiques que le monde entier aurait dû se poser sont les suivantes : la menace représentée par la population de Gaza à l’encontre de la société israélienne était-elle réelle ? La riposte, à savoir l’anéantissement total d’une enclave habitée par plus de deux millions de personnes, était-elle nécessaire et proportionnée ? Si les critères d’imminence et d’immédiateté sont bien respectés en apparence, il aurait été nécessaire de se poser une ultime question pour finir d’invalider l’argument d’Israël selon lequel sa riposte était légitime : l’attaque du Hamas s’inscrivait-elle dans un contexte actuel et permanent d’oppression et de violences coloniales de la part d’Israël, ou était-elle un acte d’agression gratuite ne répondant à aucune menace à l’encontre des populations de Palestine ? Et avant que l’on s’apprête à répondre à cette question, il est absolument nécessaire de se remémorer les événements historiques tels que le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943 ou les émeutes du township de Soweto en 1976, et de tirer les parallèles qui s’imposent : l’Etat d’Israël n’est pas colonisé ni oppressé, il est le colonisateur et l’oppresseur. A ce titre, il ne peut en aucun cas se prévaloir de la légitime défense, car si l’on suit cette logique, la France aurait été légitime à rayer de la carte l’intégralité de l’Iraq et de la Syrie suite aux attaques de l’Etat Islamique sur Paris en 2015. Et en réponse n’importe quel pays Arabe serait légitime à bombarder les villes occidentales à chaque fois que les armées de l’OTAN s’immiscent avec force dans ses affaires nationales. On voit bien que la logique légitimant l’arabicide de masse ne tient pas. Pour autant, c’est exactement celle-là qui a amené les Etats-Unis à détruire durablement l’Iraq entre 2003 et 2011, prétextant une menace nucléaire que les meilleurs analystes savaient être totalement irréelle. L’Occident a toujours une raison fallacieuse sous le coude pour détruire les sociétés arabes.

Au-delà de la violence et de l’horreur de l’attaque du Hamas, personne ne peut nier décemment l’absence d’impérieuse nécessité justifiant l’anéantissement de la bande de Gaza à partir du 8 octobre, ni la disproportion totale des moyens employés pour cela, alors que les assaillants du 7 octobre ont été en grande partie décimés ou faits prisonniers lors de leur attaque (1809 combattants selon Israël) et que les 5000 roquettes tirées par le Hamas ont été largement interceptées, n’ayant pas tué plus de cinq personnes au total : la menace principale et imminente était donc neutralisée au soir du 7 octobre, la légitime défense stricto sensu ne valant que pour la riposte engagée par les israéliens le jour-même. La vengeance quant à elle se caractérise par la préméditation et/ou par un infléchissement moral, donc par l’anticipation ou la préparation (y compris mentale) du crime avec la volonté de ne pas agir de façon éthique. Enfin, si la motivation ou la finalité réelle de l’action armée est souvent officieuse, voire secrète, et par conséquent peut faire l’objet d’interprétation, il existe en droit ce qu’on appelle des « faisceaux de présomption », qui permettent d’établir s’il y a des motivations criminelles, racistes notamment. Dans le contexte de la Palestine, ces faisceaux de présomption peuvent notamment consister dans des actes et déclarations publiques témoignant d’une volonté d’essentialiser l’ensemble de la population de Gaza et de l’assimiler dans sa globalité à un groupe spécifique, ici le Hamas. Cette essentialisation passe par l’utilisation d’une terminologie réductrice et simplificatrice gommant la complexité et la diversité qui caractérise toute population civile, notamment si elle regroupe plusieurs milliers de personnes. Dans le cas de Gaza, on parle de 2,23 millions d’habitants, incluant une multitude de minorités ethniques, religieuses et politiques, ainsi que des milliers de binationaux et 1,046 millions d’enfants de moins de 18 ans (48%).

Le Hamas est au pouvoir à Gaza, mais les Gazaouis ne sont pas le Hamas

Si l’on remonte aux origines du mouvement Hamas, on note qu’il est né tardivement en 1987, soit près de 40 ans après la création d’Israël. Avant lui, la résistance palestinien‧ne a été incarnée par des mouvements politiques nationalistes, socialistes et laïcs, dont le Fatah, fondé en 1959. Ces mouvements ont renoncé globalement à la lutte armée à l’issue de la première intifada (1987-1993) pour s’investir dans les négociations de paix, tout en restant solidaire de la résistance populaire au régime d’apartheid israélien. La perpétuation de l’oppression violente des Palestinien‧nes malgré les pourparlers de paix a été la raison première de l’émergence des forces islamistes en Palestine, qui coïncide avec la confessionnalisation des conflits territoriaux dans la région lors de la guerre civile au Liban (1975-1990). Israël a participé alors activement à cette confessionnalisation, notamment en soutenant les milices chrétiennes libanaises, tout en favorisant l’émergence du Hamas pour affaiblir les organisations palestinien‧nes socialistes et non-confessionnelles (OLP : Fatah, PFLP, DFLP, PPP, PLF…). L’emprisonnement et la mort des leaders politiques impliqués dans la négociations des accords de paix, puis la seconde intifada (2000-2004) et la guerre du Liban en 2006 ont ensuite accéléré la montée en puissance du Hamas en Palestine, ainsi que du Hezbollah au Liban. Enfin, en 2006 le Hamas a remporté les élections à Gaza avec 44,45% des voix exprimées, les forces politiques nationalistes et socialistes laïques restant majoritaires mais divisées (Fatah + PFLP + The Alternative + Independant Palestine = 51,32% des voix). Si l’on revient en détail sur ces élections et qu’on prend en compte le taux d’abstention de 22,82%, ce ne sont que 32,61% des électeurs inscrits qui ont choisi le Hamas. Si l’on considère que 34,17% de la population palestinien‧ne n’était pas inscrite sur les listes électorales ou pas en âge de voter, ce ne sont finalement que 11,14% de l’ensemble des 3,95 millions de Palestinien‧nes de l’époque qui ont choisi le Hamas.

Au cours de la décennie suivante, le Hamas s’est imposé comme une force conservatrice ne tolérant aucune critique et réprimant toute opposition, ce qui le rend relativement impopulaire, comme en témoigne un sondage effectué en juin 2023 par le Palestinian Center for Policy and Survey Research : 73% des Gazaouis considèrent qu’il y a de la corruption au sein du Hamas, 59% estiment qu’on ne peut critiquer le Hamas sans craintes, 57% voteraient pour Marwan Barghouti (Fatah) s’il était libre plutôt que pour le candidat du Hamas, tandis que 43% estiment que ni le Hamas, ni le Fatah ne méritent de représenter les Palestinien‧nes. Par ailleurs, 47% des Gazaouis privilégient la résistance pacifique par rapport à la lutte armée [https://pcpsr.org/en/node/944]. Enfin, les dernières élections ayant eu lieu il y a 18 ans, près de 78% de la population actuelle n’était pas née (48%) ou n’était pas en âge de voter en 2006 (30%), sans compter qu’une partie de la population, et donc des électeurs du Hamas, est décédée au cours des 18 dernières années. Par conséquent, on peut dire que la population Gazaouie en 2023 n’a peu ou rien à voir avec l’élection du Hamas en 2006, ni beaucoup plus avec son maintien au pouvoir par la contrainte depuis.

Le Hamas : un mouvement de réaction

Au-delà, et c’est souvent occulté lorsqu’on parle de la résistance palestinien‧ne, le processus d’essentialisation affecte également les militants du Hamas eux-mêmes. Notamment, l’affiliation historique du Hamas aux frères musulmans (donc à l’islam politique) est niée et celui-ci est comparé aux courants djihadistes, voire régulièrement assimilé à Al Qaeda ou l’Etat islamique. De nombreux intellectuels et spécialistes, qu’on ne peut accuser d’être sympathisants des islamistes pour la plupart d’entre eux, ont écrit une multitudes de thèses universitaires et de livres sur l’histoire de l’islam, ainsi que sur les courants religieux et politiques au sein de l’islam. Toutes ces études permettent de comprendre pourquoi les Frères musulmans ne sont pas djihadistes, et pourquoi l’institutionnalisation de l’islam politique conduit quasi systématiquement ces courants à se modérer dans l’exercice du pouvoir. L’orientalisme qui caractérise l’analyse des courants musulmans et islamistes aujourd’hui se heurte par ailleurs à la réalité vécue par les populations arabes et musulmanes confrontées à ces mouvements. Ce que dit cette réalité, c’est que les Frères Musulmans constituent une menace modérée, pour la population sous son contrôle comme pour ses voisins, ou en tout cas toute aussi prégnante que n’importe quel parti ou mouvement politique autoritaire au pouvoir. En effet, le despotisme du Hamas contre la population civile ne découle pas spécifiquement de sa radicalité religieuse, mais plus de sa volonté de maintenir une emprise hégémonique sur les populations palestinien‧nes. Au même titre que n’importe quel courant d’extrême-droite dans le monde, le Hamas est un parti autoritaire portant des valeurs conservatrices et rétrogrades sur de nombreux aspects, mais ce n’est pas un mouvement salafiste ou djihadiste : le Hamas, aussi violent soit-il, ne décapite ni ne brûle personne vivant. Enfin, les motivations de l’engagement des combattants du Hamas sont aussi à évaluer au regard de la situation d’étranglement et d’oppression continuelle des populations palestinien‧nes depuis 75 ans, ainsi que du blocus imposé à Gaza par Israël depuis 16 ans, impliquant un taux de chômage supérieur à 45% et l’absence globale de perspectives pour les jeunes. Les militants du Hamas ne font pas le jihad, ils rejoignent le seul mouvement armé décolonial qui prétend s’opposer à la normalisation et constituer un rapport de force au régime d’apartheid israélien. Le nombre de combattants affiliés au Hamas n’est d’ailleurs pas connu, le seul chiffre de 30 000 étant donné par Israël. Au regard de la réalité régionale, et notamment des effectifs des autres milices islamistes recensées (notamment le Hezbollah), il est improbable que le nombre réel de combattants du Hamas dépasse les 20 000 hommes, ce qui ne témoigne pas d’une adhésion massive des Gazaouis au mouvement.

Le paravent antiterroriste

On comprend alors qu’Israël dans ses efforts pour déshumaniser les Palestinien‧nes et décrédibiliser la résistance palestinienne trouve confortable d’utiliser la rhétorique antiterroriste : comme tous les régimes autoritaires et coloniaux, Israël désigne ainsi les résistants à son oppression comme des terroristes. Cette sémantique désormais acceptée universellement trahit non seulement l’ignorance et l’étroitesse d’esprit de ceux qui l’emploient, mais également leur intention de réduire toute résistance armée ou toute opposition radicale ou révolutionnaire à une menace. Sous couvert de protéger la population civile d’une menace contre leur sécurité, ce qui n’est pas sa motivation réelle, l’anti-terrorisme est avant tout un outil de la contre-insurrection pour protéger la sûreté et les intérêts de l’Etat. Désormais, il suffit de désigner un groupe comme terroriste pour priver instantanément ses membres de tous les droits et protections normalement garanties par les lois de la guerre, les lois humanitaires et les conventions internationales pour le respect des droits et de la dignité humaine. Le qualificatif de terroriste ne bénéficie par ailleurs d’aucune définition juridique précise, ce qui rend la notion floue et entièrement sujette à interprétation. Le terme est ainsi venu s’ajouter au terme « barbare » pour destituer tout individu de sa qualité d’être humain, rendant licites et acceptables à son encontre humiliations publiques, exécutions sommaires, torture, mutilations et sévices corporels. La France en Algérie, les USA au Vietnam, en Afghanistan et en Iraq, la Russie en Tchétchénie ou même la Chine au Xinjiang ont largement contribué à la normalisation de pratiques cruelles et illégitimes au regard des conventions des Nations-Unies. Là où Israël franchit encore davantage la ligne rouge, c’est lorsqu’il assimile dans sa globalité la population civile gazaouie au terrorisme, en arguant de sa complicité avec le Hamas, ceci incluant les enfants mineurs qui, on l’a dit, constituent presque la moitié de la population de Gaza. En favorisant la diffusion de mensonges éhontés sur la commission par le Hamas d’actes de cruauté à l’occasion de l’attaque sanglante du 7 octobre 2023, et notamment les prétendus décapitations d’une quarantaine d’enfants et viols en série[4], Israël savait pertinemment que la barbarie et le terrorisme seraient le registre lexical approprié pour légitimer a priori tous les crimes de guerre qui allaient être commis en représailles à l’égard des Gazaouis. Cela fait partie des stratégies de propagande de l’Etat d’Israël, la Hasbara, qui participent du lobbying sioniste visant à contrer les discours négatifs délégitimant Israël. La diabolisation des Palestinien‧nes pour convaincre tout-un-chacun du bien-fondé de leur anéantissement s’ajoute ainsi au révisionnisme historique quant à la manière dont s’est construit et imposé par la violence l’Etat d’Israël et au négationnisme quant à la perpétration de crimes par les milices sionistes avant 1948 et par l’armée israélienne depuis. On est censé ainsi oublier que la milice sioniste Irgun commettait des attentats à la bombes contre les civils et l’armée britannique durant les années précédant la création d’Israël, avant que son chef Menahem Begin devienne premier ministre puis ministre de la défense d’Israël trente ans plus tard, opportunément blanchi de ses crimes. L’Etat d’Israël est par conséquent le meilleur exemple de terrorisme victorieux et impuni. La question qui se pose est donc : qui décide qui est terroriste et pendant combien de temps ?

Quoi qu’il en soit, le concept de terrorisme constitue un outil extrêmement pratique pour désigner les résistances populaires, et cela quels que soient leurs fondements idéologiques. Au-delà, ce sont les communautés arabes dans leur globalité qui sont visées. L’Arabe est devenu l’ennemi pratique numéro un, le bouc-émissaire qui peut porter la responsabilité de toutes les résistances populaires à la volonté hégémonique et civilisatrice de l’Occident. Il suffit désormais d’une seule attaque à main armée lancée par un individu ou un groupe marginal issu des communautés arabo-musulmanes pour légitimer l’élimination de dizaines de milliers de vies arabes. La punition collective s’en trouve ainsi normalisée. Et on peut parler de la mise à mort lente des Arabes de Palestine parce que c’est d’actualité, mais il ne faut pas oublier que les interventions occidentales en Orient depuis le Moyen-âge tardif sont toutes guidées par la même volonté messianique de récupérer la « Terre sainte » aux barbares hérétiques ou impies qui l’habitent, en l’occurrence les Arabes[5]. Ce qui a évolué au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, c’est la rhétorique, mais pas les motivations. Depuis que les Nations occidentales se sont érigées en avant-garde éclairée et qu’elles ont promulgué leurs lois de la guerre et toutes sortes de conventions humanitaires, avant d’accorder leur indépendance à nombre de pays après des décennies de suprémacisme racial, de pillages coloniaux et d’esclavage, elles ont en effet été contraintes de renouveler leurs discours pour pouvoir continuer à justifier les guerres impérialistes menées au nom de la Bourse et du Marché, notamment là où gisent le pétrole et le gaz. Et quel meilleur thème que celui, si familier, du barbare venu d’Orient ? Mais pas juste un barbare ordinaire, qui mènerait une bataille respectant les lois de la guerre, et dont une partie du peuple et de la gauche occidentale pourrait trouver la cause légitime. Non, plutôt le paroxysme du barbare, monstrueux et cruel, qui terrifie quiconque se prend à l’imaginer près de soi. Ce barbare-là, l’Occident le qualifiera de « terroriste » pour simplifier. Et s’il n’existe pas, il faudra aider à le créer ou à ce qu’il se crée par lui-même, l’important étant qu’il épouvante suffisamment n’importe quel quidam pour que ce dernier accepte sa mise à mort sans autre forme de procès. Ce monstre-là, c’est le terroriste musulman, qui dans l’imaginaire occidental ressemble à l’Arabe à la fois vil et brutal incarné par Mohammed Hassan aka Frank Lackteen dans les films américains des années 1930-40, mais aussi à 78% des personnages originaires du Proche et Moyen Orient apparaissant dans les séries télévisées étasuniennes[6].

Dès lors, dès qu’un Arabe ou un musulman lancera une attaque surprise ou fera sauter une bombe ici ou là, il faudra bien comprendre qu’il s’agit d’un acte spécifiquement odieux, qui n’a rien à voir avec les attaques à la bombe des résistant‧es de la seconde guerre mondiale, l’anéantissement de Nagasaki et Hiroshima en 1945, les actions de contre-insurrection appliquées par l’armée et la police françaises contre les populations civiles algériennes entre 1945 et 1962, le bombardement du groupe noir américain Move en pleine ville par la police de Philadelphie en 1985 ou encore les assassinats ciblés régulièrement effectués à l’aide de drones ou de missiles téléguidées par les armées des grandes démocraties[7]. Ce qui les distingue alors, c’est très précisément le prisme raciste par lequel on désigne les auteurs de ces violences. Les uns, qu’on pourra qualifier de méchants, sont par nature les agresseurs, tandis que les autres, évidemment gentils, agissent nécessairement en légitime défense. Les premiers tuent aveuglement pour terroriser et générer le chaos, tandis que les seconds « neutralisent des cibles » pour ramener la paix et la sécurité. Au-delà du caractère ironique de ces dernières phrases, il faut se rendre compte à quel point ces caricatures sont hélas proches des discours servis communément par les élites politiques et médiatiques du monde entier, et repris par le plus grand nombre sans réel soupçon critique. Il n’y a pas de bons terroristes, il n’y a que de mauvais Arabes et de mauvais Musulmans. Mais quand un Blanc massacre des dizaines d’enfants dans une école américaine ou poignarde des Arabes dans une ville de France[8], personne n’emploie le terme terroriste. C’est donc bien une appellation d’origine contrôlée.

Israël, incarnation du suprémacisme blanc et du racisme anti arabe

A Gaza, Israël commet des crimes, c’est établi. La seule chose qui ne fait pas consensus, c’est leur justification/légitimation. On doit donc s’intéresser ici à ce qu’on appelle en droit le « mobile du crime », ce qui nous ramène aux « faisceaux de présomption » évoqués plus haut. Cela nécessite d’analyser la relation organique entre Israël, l’Europe et l’Amérique du Nord. On ne tournera pas autour du pot : nous voulons aborder ici la proximité idéologique du sionisme et du nationalisme allemand, qui combinent tous deux projet colonial et suprémacisme racial/national. En plus de considérer la race ou la nation défendue comme supérieure ou choisie par la volonté divine (messianisme/millénarisme), les deux nationalismes s’accordent sur l’assujettissement ou l’anéantissement possible – et donc acceptable d’un point de vue moral - d’autres nations ou races jugées arriérées ou inférieures. Les versions les plus modérées de ces nationalismes[9] se contentent d’évoquer la nécessité d’apporter le progrès et le développement à des populations figées dans le passé, sous couvert de modernisme le plus souvent. C’est le cas du sionisme. Ce mouvement idéologique a été initié par le journaliste et écrivain austro-hongrois et ashkénaze Theodor Herzl (1860-1904) en 1897. A partir de là se sont tenus de nombreux congrès sionistes internationaux, qui ont mis en place des structures incitant la diaspora à accomplir son « aliyah » (l’ascension), à savoir son installation en Palestine, qui est alors sous domination ottomane (turque seldjoukide) depuis 1517, puis passe sous occupation britannique à partir de 1920. L’opinion personnelle de Herzl était profondément influencée par les théories suprémacistes allemandes et il voyait dans l’installation en Palestine un projet hygiéniste visant la civilisation des peuples orientaux, y compris les Juif‧ves autochtones. Ses détracteurs antisionistes, tels que Abraham Shalom Yehuda (1877-1951), Juif de Palestine, et Reuven Snir (né en 1953), Juif d’Irak, ont mentionné certains passages éloquents dans les mémoires de Herzl, publiées en 1960 : « C'est la volonté de Dieu que nous revenions sur la terre de nos pères, nous devrons ce faisant représenter la civilisation occidentale, et apporter l'hygiène, l'ordre et les coutumes pures de l'Occident dans ce bout d'Orient pestiféré et corrompu […] C'est avec les Juif‧ves, un élément de la culture allemande qui va aborder les rivages orientaux de la Méditerranée […]. Le retour des Juif‧ves semi-asiatiques sous la domination de personnes authentiquement modernes doit sans aucun doute signifier la restauration de la santé dans ce bout d'Orient négligé ». A ce titre, on peut tirer un parallèle très clair avec les pensées et écrits du géographe Friedrich Ratzel (1844-1904) et du philosophe Karl Haushofer (1869-1946), contemporains de Herzl, et notamment avec leur théorie du « Lebensraum » (espace vital) qui inspirera largement les théories suprémacistes développées par Hitler dans Mein Kampf, quand bien-même Ratzel imaginait plutôt une installation coloniale du peuple Allemand au cœur de l’Afrique (Mittelafrika), plutôt qu’en Europe Orientale comme le préconisaient les idéologues du nazisme. Quoi qu’il en soit, Ratzel comme Herzl plaçaient tous deux leurs ambitions coloniales et civilisatrices au-delà de la Méditerranée, ce qui les fait ressembler à beaucoup d’impérialistes occidentaux des 19ème et 20ème siècle.

Ce que la fin du vingtième siècle a apporté de nouveau, c’est un renoncement à l’approche ouvertement racialiste de l’impérialisme occidental, et avec celui-ci, une certaine moralisation (toute relative) ou pondération des discours essentialistes relatifs aux populations du Sud à partir de la fin des années 1970. Pour autant, le tournant des années 1990 et l’émergence depuis deux décennies du terrorisme arabe[10] et islamiste ont renouvelé les discours suprémacistes occidentaux, qui à défaut d’afficher ouvertement leurs biais racistes, ont imposé l’idée que la défense de la démocratie occidentale ne pouvait passer que par la mise-au-pas des nationalismes arabes, toujours commodément assimilés aux fondamentalismes islamistes, quand bien même les deux le plus souvent s’opposent. L’idée de la citadelle assiégée et du rempart contre la barbarie venue d’Orient, qui trouve son origine dans la période prémédiévale, a trouvé un nouveau souffle : ce n’est plus l’Empire romain qui est en danger, mais la Démocratie occidentale dans son acception la plus large, ce qui implique que l’enjeu dépasse la seule sauvegarde des sociétés européennes et nord-américaines pour devenir la préservation de l’entièreté du « monde civilisé », dont les confins restent pourtant très flous.

Le Bien contre le Mal, ou la civilisation face au désert

Hannah Arendt (1906-1975), philosophe, politologue et journaliste allemande de renon, a analysé en profondeur les ressorts de la modernité et du totalitarisme, notamment à partir de l’expérience de l’horreur nazie. Là où beaucoup connaissent ou prétendent connaître ses travaux sur la banalité du mal, à savoir que les pires atrocités sont souvent permises ou commises par des gens ordinaires, voire insignifiants, peu en réalité accordent l’importance qu’il se doit à son analyse sur la complicité des victimes dans leur propre persécution, par lâcheté, naïveté ou attentisme. Arendt avait notamment révélé l’implication des Conseils Juifs (Judensräte en allemand) dans la déportation de Juif‧ves vers Auschwitz, provoquant une vive polémique qui lui a coûté certaines de ses amitiés[11]. Sans entrer dans le détail de la controverse, qui témoigne de l’incapacité du plus grand nombre à faire abstraction de son propre égo et à survivre à sa flétrissure[12] face à la révélation d’une vérité pénible à entendre ou de faits difficiles à admettre, ses écrits racontent l’impossibilité pour les sociétés occidentales de concevoir et d’accepter l’idée que la barbarie trouve en grande partie sa source au sein d’elles-mêmes. Il est intéressant de constater que l’avancée du désert[13] dont parlait également Hannah Arendt, et qui décrivait la montée des totalitarismes depuis l’intérieur des sociétés occidentales, puisse être le fait d’une population elle-même victime de ces totalitarismes. C’est à ce propos extrêmement révélateur qu’après avoir été persécutée pendant des millénaires en Occident, une part considérable de la communauté juive se soit persuadée qu’en s’installant au-delà des frontières de celui-ci, elle pourrait non seulement y trouver la paix et la sécurité, mais qu’en plus elle constituerait sur place un avant-poste de la démocratie face à la barbarie, aux limites mêmes entre la civilisation et le désert. Il s’agirait ni plus ni moins de civiliser l’Orient tout en recivilisant l’Occident. C’est en tout cas ainsi que le sionisme perçoit sa présence en Palestine et que les Etats-Unis justifient leur soutien inconditionnel à la colonisation israélienne : Israël serait le rempart de l’Occident moralisé (mais pourtant invivable pour les Juif‧ves) face à la violence débridée du Mordor[14] arabe (qui n’a pourtant pas participé à la Shoah). Il est confortable d’imaginer un ennemi extérieur dont on puisse se séparer à l’aide d’un simple mur, quand la réalité et l’expérience historique démontrent que le plus souvent l’ennemi est en nous ou parmi nous. Dans cette inversion de paradigme que constitue la colonisation de la Palestine par les sionistes, le désert dont parlait Arendt se retrouve incarné par ces colons venus d’Occident, tandis que le « désert » se situant face à eux est placé en position de subir son totalitarisme. Le paradoxe est tel que les sionistes, venus chercher herbe plus verte ailleurs, se retrouvent à brûler des oliviers centenaires pour planter partout des conifères[15] contribuant à l’appauvrissement de tout un écosystème auquel il‧elles sont totalement étranger‧es…

Les colons fanatiques qui étendent leur présence au cœur de la Cisjordanie sous autorité palestinien‧ne ne se cachent pas d’y installer toujours plus d’avant-postes – illégaux - dans le but de répondre à un impératif suprémaciste percevant les Arabes comme une population à expulser ou à éliminer au nom d’un combat métaphysique du Bien contre le Mal. L’expression de cette dualité prend alors la forme de discours violemment racistes qui n’ont rien à envier à ceux des théoriciens du nazisme envers les Juif‧ves. En 2009, Yitzhak Shapira et Yosef Elitzur, rabbins de la colonie de Yitzhar, située à cinq kilomètres au Sud de Naplouse, publiaient un livre intitulé « Torat HaMelech » dans lequel ils défendaient l’idée selon laquelle les Juif‧ves étaient autorisés par les édits religieux à tuer des non-Juif‧ves, y compris des enfants, dans certaines circonstances. Ces écrits aux relents génocidaires ont été soutenus par Dov Lior, rabbin d’Hébron et de Kiryat Arba, mais également leader charismatique de l’extrême-droite sioniste israélienne, qui a lui aussi justifié le meurtre de non-Juif‧ves à plusieurs reprises, inspirant par ses discours transpirant la haine toute une frange de la droite israélienne. Dans le même esprit, en 2012 le rabbin Eyal Karim, actuellement rabbin des forces armées israéliennes, avait justifié l’usage du viol par les soldats en temps de guerre, considérant la chose en ces termes : « Puisque notre priorité est le succès de la communauté dans la guerre, la Torah a permis [aux soldats] de satisfaire leurs mauvaises pulsions dans les conditions qu'elle a stipulées au nom du succès de la collectivité ». Les prêches « anti-goyim » et anti arabes de ces rabbins alimentent le racisme qui justifie la commission de crimes au nom de la survie du peuple Juif, et qui ont une immense influence sur des centaines de milliers d’israéliens. Depuis, les fondamentalistes religieux qui ont fait de la colonisation de la Palestine un enjeu messianique ont progressivement insufflé leurs idées suprémacistes et fascistes jusque dans les plus hautes instances de l’Etat israélien. Leur vision raciste et millénariste est parfaitement illustrée par le discours du premier ministre israélien Benyamin Netanhayu, prononcé le 26 octobre 2023 pour justifier sa dernière offensive militaire contre les Palestinien‧nes de Gaza : « Nous sommes les fils de la lumière, ils sont les fils des ténèbres, et la lumière va prévaloir sur les ténèbres […] Rappelez-vous ce qu’Amalek[16] vous a fait ». Lorsqu’il invoque l’extermination des « graines de Amalek », la référence n’est pas religieuse mais ethnique, dans la mesure où l’islam est postérieur à la période concernée par l’utilisation de cette notion pour désigner un peuple du Sinaï en conflit avec les Judéens, les Edomites (8 à 5ème siècle av. J.C.). Au-delà, il s’agit bel et bien d’une promesse de vengeance qui trouve son origine dans la mythologie nationale. Dans le même temps, nombre d’autres représentant‧es du gouvernement et du parlement israéliens ont enchaîné les déclarations racistes faisant l’apologie du meurtre de masse à l’encontre des Arabes palestinien‧nes, alors que l’armée israélienne a engagé l’opération militaire la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, procédant à l’épuration ethnique des Palestinien‧nes de Gaza sans qu’aucune instance internationale ni aucun Etat ne se donne les moyens d’arrêter le massacre[17]. Mais ce n’est pas nouveau : depuis de nombreuses années, le courant sioniste révisionniste dont la plupart des membres du gouvernement Netanyahu se réclament, lui y compris, multiplie les déclarations publiques ciblant les Arabes. Bien avant le 7 octobre, la droite israélienne défilait dans les rues avec le slogan « mort aux Arabes », qui est apparu plus d’une fois au cours de la dernière décennie sur de larges banderoles portées par les manifestants. Par ailleurs, la pratique du « price tag attack » initiée depuis 2008 par les colons extrémistes proches de l’actuel ministre Itamar Ben Gvir inclue l’apposition de graffitis et la commission d’actes de vandalisme violemment anti Arabes. Ben Gvir, ainsi que Bezamel Smotrich et d’autres représentants du gouvernement israélien n’ont cessé d’appeler à la destruction des communautés arabes, employant une rhétorique ouvertement raciste qui n’a plus rien à voir avec la lutte contre l’islam radical ou le terrorisme[18]. Ce n’est pas l’islam qui est visé par leurs discours incendiaires, mais très clairement l’ethnicité arabe. La boîte de Pandore ouverte par les éminences religieuses et par les représentants politiques israéliens dont ils sont proches a légitimé le débridement de la parole publique en Israël, amenant un certain nombre de personnalités à exprimer des propos indubitablement racistes et suprémacistes sans subir aucun revers de baton. L’un des exemples les plus éloquents est la déclaration de la présentatrice TV Tzofit Grant à propos des Palestinien‧nes de Gaza lors d’un show télévisé en décembre 2023 : elle les a qualifié de « loosers dégoûtants et puants, qui marchent en claquette. Un peuple repoussant. » Tout est dit. Enfin, lorsque Yoav Gallant qualifie les Gazaouis d’ « animaux humains », le choix du lexique employé est là aussi socio-ethnique plus que religieux. Il n’est pas nécessaire de citer ici toutes les déclarations racistes émises publiquement par des personnalités d’influence israéliennes pour comprendre que le racisme anti Arabe est la motivation première des politiques israéliennes.

La situation en Palestine incarne parfaitement tous les paradoxes des sociétés du Nord (occidentales) dans leur relation aux sociétés arabes en particulier et des sociétés anciennement colonisées en général, parce que les Israéliens sont majoritairement issus de ces sociétés impérialistes du Nord. A ce titre, Ils sont allochtones et importent au Proche-Orient une manière de penser ultra-individualiste, ethnocentrique et néolibérale propre aux sociétés du Nord. Se considérant à la pointe de la civilisation et de la démocratie, la très grande majorité des Israéliens (les sionistes) ne conçoivent jamais le monde arabe comme leur égal, et nient la réalité même des cultures et du progressisme arabe : pour elles‧eux, les Arabes ne peuvent être ni modernes ni démocrates. Les Arabes ne sont qu’un obstacle à la modernité capitaliste, et à ce titre leur éradication seule devient la garantie de l’ordre social et de la paix. Avec le génocide en cours à Gaza depuis le 8 octobre 2023, l’extrême-droite européenne s’est massivement solidarisée avec l’Etat d’Israël, tant sa manière de procéder à l’égard des Arabes constitue un modèle en matière d’arabicide efficace. La haine des Arabes et des Musulmans a pris le pas sur leur antisémitisme historique et il‧elles semblent avoir subitement renoué avec la part juive de leur identité judéo-chrétienne, tout en niant la part sémite de l’identité arabe.

Depuis le 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre contre le terrorisme (War on Terror) initiée par les Etats-Unis, la communauté internationale constituée des Etats les plus influents (ONU, OTAN, G7, G20) et de leurs Etats-clients, se sont rangés derrière les néo-conservateurs américains et leur croisade idéologique et militaire contre le monde musulman. Précisons que les Arabes ne sont pas majoritaires dans le monde musulman, plus de 60% des musulmans étant asiatiques (Indonésie, Inde, Pakistan, Bangladesh) et 15% subsahariens (Afrique). La croisade occidentale contre le « terrorisme » se concentre pourtant essentiellement sur le monde arabe et l’ancienne perse (Afghanistan, Pakistan, Iran). Quoi qu’il en soit, l’accusation de terrorisme suffit à elle-même pour légitimer toutes les formes de violences à l’encontre des personnes ou groupes visés : détentions administratives sans charges, assassinats extra-judiciaires, torture, sièges et coupure des vivres et ressources, expulsions et déportations, mais aussi « bombardements de saturation » (carpet bombings) de zones résidentielles accusées d’abriter ou de soutenir des groupes terroristes[19]. Les lois de la guerre ont été soumises à tant de dérogations qu’elles sont devenues caduques. Les crimes de guerre sont même légitimés par des doctrines militaires telles que la doctrine Dahiya esquissée par le chef d’état-major israélien Gadi Eizenkot en 2010 après avoir été appliquée par l’armée coloniale israélienne au Liban en 2006. Celle-ci autorise l’emploi asymétrique et disproportionnée de la force pour faire pression sur des régimes hostiles, notamment en détruisant de façon systématique les infrastructures civiles liées à l’ennemi, et y compris si ces bombardements impliquent le massacre de centaines de civils. Il ne fait aucun doute que la stratégie employée à Gaza depuis le 8 octobre 2023 est l’application stricte de cette doctrine, les villes de Gaza, Jabalia, Deir-el-Balah, Khan Younis, Rafah, ainsi que leurs périphéries (2,14 millions d’habitants sur 365 km², soit 5967 habitants/km²) ayant été bombardées intensivement, induisant le massacre assumé de 40 000 à 200 000 civils Palestinien‧nes n’ayant évidemment aucune responsabilité dans l’attaque du 7 octobre. La notion-même de « victime collatérale » qui était déjà assez insupportable n’est plus mise en avant, le gouvernement génocidaire israélien affirmant sans trembler que tous les habitant‧es de Gaza sont liés au Hamas et qu’il‧elles sont des « animaux »[20]. Il s’agit donc, au sens hébraïque du terme, d’un holocauste[21], et donc d’un génocide.

Cette rhétorique raciste et génocidaire, implicitement approuvée par l’ensemble des alliés d’Israël, en tête desquels se trouvent toutes les anciennes puissances coloniales, fait écho aux discours racistes et islamophobes qu’on voit banalisées par l’ensemble de la classe politique européenne, de l’extrême-droite au centre-gauche, et désormais aussi par les sociaux-démocrates et libéraux qui se font encore appeler socialistes dans plusieurs pays. Au-delà, même la gauche radicale a depuis longtemps repris à son compte les poncifs contre le terrorisme, bien incapable d’apporter une critique sérieuse et intelligente de la notion, de l’emploi qui en est fait, mais aussi et surtout du glissement sécuritaire et fasciste que l’utilisation galvaudée de cette notion entraîne. L’ethnocentrisme des Blancs (appelons un chat un chat) implique qu’à chaque attaque armée contre les leurs, contre leurs intérêts ou sur leur territoire, une union sacrée déclare la patrie ou la démocratie menacée, quand bien-même depuis les années 1970 les principales victimes du terrorisme sont les Musulmans. Les pays les plus meurtris au cours des quinze dernières années sont en effet l’Afghanistan, l’Iraq, la Somalie, le Nigeria, le Burkina Faso, le Pakistan, la Syrie et le Yemen. En Iraq et en Syrie, les groupes islamistes liés à Al Qaeda et l’Etat islamique ont majoritairement tué des Musulmans[22]. Et lorsque la communauté internationale intervient militairement pour riposter au terrorisme, elle anéantit les sociétés civiles déjà prises pour cibles par les groupes armés et entretient par là le terreau désastreux sur lequel se développent la haine et le fondamentalisme. L’ironie de l’histoire, et c’est ce que les sociétés du Nord refusent de comprendre (ou nient consciemment), c’est que le « terrorisme » est en réalité un réflexe d’auto-défense de société ou d’individus écrasés par le capitalisme et l’impérialisme qui en découle.

Ce que cette réalité continue d’occulter avec succès, c’est que la motivation et l’objectif des guerres impérialistes ne sont jamais l’instauration de la paix et de la démocratie, mais plutôt le maintien d’un statu quo chaotique tout à fait compatible avec la prédation capitaliste et le pillage des ressources qu’elle implique. Aucun des pays où les Etats-Unis et ses alliés sont intervenus depuis les années 1960 n’a vu l’installation d’un régime démocratique durable, bien au contraire. Toute démocratie arabe, au contraire, menacerait l’économie occidentale parce qu’elle s’accompagnerait de l’auto-gestion de ses ressources et d’une remise en question probable de l’hégémonie économique des pays du Nord, tout en permettant à ses ressortissant‧es de revenir au pays et de voyager librement, sans continuer de constituer une main-d’œuvre exploitée exclusivement par les anciennes puissances coloniales. A contrario, plusieurs pays du Nord, mais aussi les pétromonarchies de la péninsule arabique, ont activement soutenu des groupes armés islamistes dans le centre et le Nord de la Syrie, dans l’espoir de déstabiliser le régime d’Assad et ses alliés russo-iraniens, tout en appuyant militairement les Kurdes afin de garder à l’abri les ressources en pétrole du Nord-Est de la Syrie, qui constituent 70% des ressources totales du pays. En 2019, le président des Etats-Unis Donald Trump déclarait ainsi : "Nous gardons le pétrole, ne l'oubliez pas. Nous voulons garder le pétrole. Quarante-cinq millions de dollars par mois."

Les interventions occidentales s’inscrivent dans un continuum colonial dont les enjeux et objectifs n’ont jamais changé depuis le 19ème siècle. L’une des démonstrations éloquentes de cette affirmation est le désintérêt total de la communauté internationale pour la révolte démocratique et non-confessionnelle de la population du gouvernorat de Suwayda en Syrie, qui a débuté en août 2023 et se poursuit toujours plus d’un an plus tard. Le fait que la région soit à majorité Druze, une minorité qu’il est impossible d’associer à l’islamisme, et qu’elle n’ait sur son territoire aucune ressource d’importance, en fait un enjeu négligeable pour des régimes capitalistes habitués à mettre dos-à-dos les communautés ethniques et religieuses dans le but de tirer un profit économique du désordre engendré. Il ne peut y avoir de mouvement démocratique arabe qui suscite l’intérêt des démocraties occidentales. Pour elles, « Démocratie » et « Arabe » forment un oxymore. Israël, qui se présente en démocratie et qui occupe les villages Druzes du Golan depuis 1967, ne semble pas non plus intéressé à encourager l’émergence d’un mouvement démocratique et non-confessionnel parmi les Arabes druzes vivant à proximité. On peut légitimement penser que l’existence d’Israël est moins menacée par les attaques armées du Hamas et du Hezbollah que par l’instauration de régimes arabes véritablement démocratiques à ses frontières. En effet, une démocratie arabe véritable ne saurait souffrir de la présence de l’entité coloniale et n’aurait cesse de remettre en question son existence, a minima par solidarité avec les Palestinien‧nes soumis‧es à son régime violent d’apartheid. Celles‧ceux qui croient qu’Israël promeut la paix et la démocratie au Proche-Orient se fourvoient : la guerre lui est autrement plus bénéfique, et c’est la raison pour laquelle Israël a consciencieusement saboté les accords de paix engagés avec l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), facilitant l’assassinat de ses artisans Yitzhak Rabin (en 1995) et Yasser Arafat (en 2004), avant de favoriser l’émergence du Hamas dans le but avéré de faire échec à ses opposants modérés et non confessionnels du Fatah, notamment du très populaire Marwan Barghouti, emprisonné depuis 2002 suite à deux tentatives d’assassinat échouées. Jusqu’à ce jour, Israël n’a jamais protégé la démocratie, mais au contraire promu le fascisme pour maintenir son existence illégitime, encouragée par ses parrains étasunien et britannique pour lesquels Israël constitue le meilleur avant-poste ou cheval de Troie au Proche-Orient qui puisse exister.

Les guerres incessantes au Proche-Orient, mais également les politiques mises en place en Europe et aux Etats-Unis, s’accompagnent ainsi d’un arabicide physique et culturel permanent sous prétexte de combattre le terrorisme, de protéger la démocratie et de défendre les « valeurs occidentales ». Israël se place dans le continuum logique de cette approche suprémaciste/impérialiste.


NOTES :

[1] Nombre de ces colonies sont des kibboutz, ce qui ne leur enlève pas leur statut de colonie.

[2] Voir la carte établie par « October 7th Geo-visualization Project » : https://oct7map.com/

[3] Au 3 septembre 2024, 117 otages ont été libérés, dont 100 à l’issue de négociations avec le Hamas. 97 otages sont toujours à Gaza, dont 33 sont présumés morts.

[4] Ces fake news ont été debunkée par plusieurs media, dont le media israélien Haaretz : les mensonges s’appuyaient sur les fausses déclarations de l’ONG sioniste Zaka, qui identifie des victimes du terrorisme, des accidents de la route et autres catastrophes en Israël et partout dans le monde. Il est utile de rappeler que son fondateur Yehuda Meshi-Zahav a été poursuivi pour une série de viols et violences sexuelles commis sur plusieurs années, ainsi que des détournements de fonds, avant de décéder dans le coma en 2022 suite à une tentative de suicide.

[5] La première croisade de 1095-1096 s’en prend également aux Juif‧ves.

[6] D’après les résultats d’une étude menée en 2015-2016 par le MENA Arts Advocacy Coalition (MAAC) : https://www.menaartsadvocacy.com/

[7] Ces exemples ont été pris de manière totalement arbitraire, mais évidemment la liste est bien plus longue.

[8] Le 1er février 2024 deux militants fascistes Lyonnais du groupe Les Remparts, Pierre-Louis Perrier et Sinisha Milinov, ont poignardé de douze coups de couteaux trois personnes arabes à la sortie d’une boîte de nuit.

[9] J’inclue le « sionisme de gauche » des kibboutzim dans la catégorie du nationalisme modéré.

[10] Le « terrorisme » au nom du nationalisme arabe a été initié dès les années 1970 par les organisations palestiniennes Septembre Noir, fondée en 1970 par des membres du Fatah, et Fatah-Conseil Révolutionnaire (Fatah-CR), fondée en 1974 par Sabri al-Banna (« Abu Nidal ») sous l’impulsion de Saddam Hussein. La première est connue pour l’assassinat du premier ministre jordanien Wasfi Tall le 28 novembre 1971 et la prise d’otage et l’exécution de 11 athlètes israéliens lors des JO de Munich les 5 et 6 septembre 1972. La seconde est tenue pour responsable d’attentats et d’assassinats ciblés ayant conduit à la mort de plus de 300 personnes entre 1972 et 1997.

[11] Voir le film « Hannah Arendt » de Margarethe von Trotta, 2012.

[12] L’une des principales critiques qui a été faite à Hannah Arendt est de ne pas « aimer les Juifs ». En hébreux, cet amour spécifique porte un nom, Ahavat Israël.

[13] Le désert est entendu ici comme le lieu où disparaît ce qui constitue « le monde », c'est-à-dire ce qui relie les humains, à savoir l'ensemble des relations sociales où naît le politique.

[14] Dans le roman fantastique de J.R.R. Tolkien Le Seigneur des Anneaux, le Mordor est une région qui se situe à l’extrême Orient de la Terre du Milieu et qui constitue le fief du Seigneur des Ténèbres et des forces du mal.

[15] Le Fond National Juif a pris en charge la plantation de 240 millions d’arbres, majoritairement des pins considérés comme invasifs par les naturalistes, qui leur reprochent d’appauvrir les sols et d’empêcher à d’autres espèces végétales de se développer, tout en constituant un facteur majeur d’incendies.

[16] Le discours de Netanyahu fait référence ici aux écrits du Deutéronome 25 :17 de l’Ancien Testament qui mentionnent l’attaque des Hébreux par les Amalécites, descendants d’Amalek, lors de leur exode depuis l’Egypte. Les Amalécites incarnent dans le judaïsme l’ennemi archétypal des Juifs‧ives, sans que leur existence en tant que groupe ethnique ou social n’aie jamais pu être établie par les historiens et archéologues. Et si tel était le cas, il est improbable que ceux-ci aient un lien quelconque ni avec les Philistins, ni avec les Arabes de Palestine.

[17] Au moment où ces lignes sont écrites, soit cent jours exactement après le déclenchement de la guerre, on décompte 40861 morts Gazaouis, dont 16164 enfants et 10399 femmes, auxquels s’ajoutent plus de 94100 blessés et 10000 disparus. 220 employés de l’ONU, 172 journalistes, 523 professionnels de santé et 76 membres de la défense civile ont été tués. Près de 2 millions de Gazaouis ont été déplacés de force et à plusieurs reprises dans la partie Sud de la bande de Gaza, sans possibilité de quitter le territoire. 516 500 habitations ont été détruites, ainsi que 439 écoles, 763 lieux de culte et 19 hôpitaux.

[18] Il est nécessaire de se rappeler que le 26 février 2023, des centaines de colons israéliens aidés par l’armée d’Israël avaient attaqué le village de Huwwara, se livrant à des incendies et violences volontaires d’une telle ampleur que la presse internationale avait qualifié l’attaque de pogrom. Le ministre des finances israélien, Bezamel Smotrich, avait alors exprimé son souhait que le village Palestinien soit « rasé ». Ce n’était alors qu’un avant-goût de la violence raciste et suprémaciste qui s’est déployée à l’occasion de l’offensive sur Gaza quelques huit mois plus tard.

[19] Les premiers exemples de « tapis de bombes » sont le bombardement de Guernica et Barcelone par les fascistes en 1937-1938 ou celui de Chongqing (Chine) par le Japon en 1938, avant que cette pratique soit banalisée autant par les Nazis (Varsovie, Rotterdam, Londres, Coventry) que par les Alliés (Hambourg, Dresden, Tokyo) durant la seconde guerre mondiale, puis par l’aviation américaine au Vietnam en 1964-1965.

[20] Propos du ministre de la Défense israélien Yoav Gallant le 9 octobre 2023 : “We are imposing a complete siege on Gaza. There will be no electricity, no food, no water, no fuel. Everything will be closed. We are fighting human animals and we act accordingly”

[21] Le dictionnaire Larousse indique en effet : « Holocauste (bas latin holocaustum, du grec holokaustos, de holos, entier, et kaustos, brûlé) : Dans l'ancien Israël, sacrifice religieux où la victime, un animal, était entièrement consumée par le feu ; la victime ainsi sacrifiée »

[22] Mon propos n’est pas ici de nier les nombreuses victimes Yézidies, Kurdes, Druzes, Chrétiennes ou appartenant à d’autres minorités prises pour cible par les islamistes, mais de confronter les chiffres totaux en termes de proportions. Les huit principaux groupes djihadistes (ISIL, Taliban, Boko Haram, Al-Shabaab, Tehrik-i-Taliban Pakistan, islamistes peuls, Al-Qaeda en Iraq et Al-Qaeda) ont fait près de 100 000 victimes depuis 2000.

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Séjour exploratoire dans une Ukraine en guerre

Séjour exploratoire dans une Ukraine en guerre

Séjour exploratoire dans une Ukraine en guerre

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Je me suis rendu en Ukraine en avril 2024. L'objectif de ce premier séjour était de rencontrer des acteurs locaux issus des communautés concernées afin de mieux comprendre le contexte général de l'invasion russe de l'Ukraine, ainsi que l'état d'esprit de la population locale, mais aussi de voir ce qu'il se fait en termes d'initiatives populaires de solidarité et d'analyser leurs besoins. 

J’étais déjà allé en Ukraine, mais il y a bien longtemps, sur ma route pour la Russie où je me rendais presque chaque année pendant douze ans. C’était avant Maïdan et avant la guerre. Je parle russe et j’avais des liens depuis plusieurs années avec des militants politiques libertaires originaires de Belarus et de Russie, qui luttent contre le totalitarisme de l’Etat russe et son impérialisme sur ses frontières extérieures. Depuis le déclenchement de l’offensive de 2022, j’obtenais des bribes d’information critique par mes contacts de la région, mais pour être tout à fait sincère la compréhension des enjeux échappait et échappe toujours largement aux sociétés européennes, militants politiques compris. Bien que je connaisse très bien la réalité sociale et la géopolitique de la région, ayant également travaillé pendant des années auprès de la communauté des réfugiés Tchétchènes, ce que cette guerre implique restait néanmoins une devinette. Comprendre, c’est se rendre sur place.

Avril 2024, je prends le bus pour Varsovie, puis le train pour Kyiv. Deux contacts sur place m’avaient écrit que j’étais le bienvenu.

Kyiv, projet « BeSt »

D’abord, je retrouve Petro*, Slava*, Kira* et Matviy* (* noms d'emprunt). dans un atelier situé derrière un bâtiment délabré du district Shevchenko de Kyiv. Beaucoup d’autres visages défileront dans le petit local au cours de mon court séjour, mais mes échanges seront essentiellement avec ce quatuor-là.

Ce ne sont pas des militants. Pour eux l’organisation politique semble être un jeu de représentations sectaire et une perte d’énergie, qu’ils laissent simplement à d’autres. Au commencement de l’invasion russe, Petro était menuisier et artiste vidéo, Kira avait ouvert un salon de beauté, Slava était coiffeur et musicien, Matviy était designer graphique. L’impérialisme russe a interrompu brutalement leurs projets et ils se sont retrouvés à Kyiv par la nécessité et le hasard des rencontres, et parce que leur volonté de résister au colonialisme russe et d’être solidaires de leurs amis partis se battre les a amené à se greffer à un projet commun. Petro travaille sur l’élaboration d’appareils et de systèmes électroniques qui aideront les combattants à résister et survivre sur le front. Matviy prête la main sur les travaux manuels nécessaires au fonctionnement du projet, tandis que Slava contribue au travail d’ingénierie informatique. D’autres personnes prêtent leur aide sur des menus travaux ou de l’apport logistique.

Seul Matviy a vécu l’expérience de Maïdan (soulèvement populaire de 2014), et pour lui le récit commence à ce moment-là. Pour les autres, ça ne joue pas un rôle crucial dans ce qu’il se passe aujourd’hui. Le « problème russe » est beaucoup plus ancien, quelque part il a toujours existé. Slava semble le plus attaché à son identité ukrainienne, qu’il sépare strictement de l’identité russe : pour lui, ce sont deux mondes qui ont peu en commun. Il légitime le nationalisme ukrainien, qu’il oppose aux formes européennes du nationalisme qu’il qualifie de fascistes. Pour lui le nationalisme ukrainien n’a pas pour intention ou pour objectif d’opprimer les minorités de race et de genre, tandis que le nazisme serait un mal européen qui ne peut pas être transposé en Ukraine. Comme le reste du groupe, il a des amis migrants et des amis queer, fréquente les scènes musicales alternatives et ne ressent pas de mépris pour les militants antifascistes qu’il évoque à plusieurs reprises comme une composante de la société parmi d’autres toutes aussi légitimes. Quand on l’écoute, son nationalisme semble compatible avec la démocratie, ainsi que l’ouverture sur le monde et sur l’Europe. L’identité ukrainienne se définirait simplement par un attachement à la culture propre au peuple ukrainien et par sa très forte volonté d’autodétermination. Slava explique que cette spécificité se résume par le mot ukrainien « VOLYA », qui est un mélange des notions de liberté, de volonté et de désir.

Pour l’ensemble du groupe la résistance est une évidence, et ceux qui s’y soustraient mettent en danger la liberté de tous. A défaut d’être sur le front à se battre, ils s’organisent pour apporter un soutien logistique aux combattants et une aide humanitaire aux laissés-pour-compte des régions impactées directement par les bombardements russes. C’est leur contribution en attendant d’être appelés au front. Le jour où ça arrivera, ils disent qu’ils iront sans rechigner et malgré la peur qui les habite. Matviy est le plus hésitant, il est moins zélé et ne croit pas que son implication individuelle en tant que soldat changerait le cours de la guerre, qui dépend plutôt des technologies et de la puissance des moyens non-humains employés, donc de décisions politiques qui nous dépassent. Il pense être plus utile sans arme, dans des tâches logistiques ou de construction d’infrastructures. Slava l’encourage à se former au pilotage des drones, pour rester à distance des combats directs et parce que leur usage s’est largement banalisé dans le cadre de cette guerre. Puisque les alliés de l’Ukraine ne leur livrent pas les armes nécessaires à une riposte déterminante, les drones tueurs viennent remplacer les roquettes et missiles. Du front reviennent des images sur fond musical montrant comment ces petits engins téléguidés larguent des obus et grenades directement sur la tête des soldats ennemis. C’est le nouveau paradigme de la guerre moderne : des centaines de drones sont ainsi fabriqués quotidiennement par des civils et envoyés aux soldats sur le front. Et comme ces derniers sont encore trop peu formés à leur emploi, la contribution de pilotes expérimentés est appréciée.

Pour autant, depuis que les volontaires doivent intégrer l’armée régulière ukrainienne, leur spécialisation n’est pas prise en compte lors de leur arrivée sur le front, et mes interlocuteurs critiquent cet amateurisme de la part d’un état-major militaire arriéré. Ils m’expliquent que c’est différent avec le bataillon Azov, qui offre plus de marge de manœuvre. Néanmoins, Slava déplore un déficit d’engagement de la jeunesse ukrainienne, qui s’est habituée déjà à cette guerre de position loin à l’Est du pays et continue de vivre une vie normale. Il n’est pas très optimiste et dit qu’il n’y pas d’autre choix que de libérer toute l’Ukraine et d’apporter la guerre à Moscou, sinon quoi la Russie ne cessera jamais d’écraser ses voisins. Le colonialisme russe est une constante à laquelle il faut définitivement mettre un terme : pour Slava et les Ukrainiens, c’est donc la liberté ou la mort. Et dans les propos de Slava, on sent de la rancœur envers la société russe, qu’il accuse de ne pas se donner les moyens nécessaires pour mettre fin à la dictature de Poutine et à la guerre. S'ils étaient véritablement horrifiés par cette guerre fratricide, ils se soulèveraient et prendraient les armes contre le gouvernement. Il ne veut pas savoir ce qu’il se passe dans la tête des Russes, qu’il considère comme une masse aliénée qui accepte son sort et envoie des milliers de ses hommes se faire massacrer sans rien faire pour l’empêcher. Le gouvernement ukrainien affirme qu’environ 180 000 soldats russes auraient été tués depuis le 24 février 2022, tandis que le nombre de soldats ukrainiens tués serait de 31 000.

Là où Matviy et Slava expriment chacun à leur manière une aspiration morale et une forme de blessure intérieure faite de colère ou de désillusion légitimes, Petro semble plus pragmatique, attaché à faire ce qui doit être fait, sans forcément se laisser trop affecter. C’est en tout cas ce que son flegme renvoie. Le fait qu’il a grandi dans une famille de militaires contribue peut-être à cette rationalité. Pendant les quelques jours où je suis dans leur atelier, il est toujours actif, fait fonctionner des imprimantes 3D, soude et fixe ensemble des pièces aux formes improbables. Quand je commence mon entretien avec lui, il peine à décrire son activité et préfère lancer la discussion sur l’absence de soutien militaire étranger : « Où sont les F16 ? ». Il décrit ensuite le sentiment d’abandon et d’impuissance collective de tout un peuple qui regarde tomber les missiles sans rien pouvoir y faire, puisqu’il n’y a aucun armement en mesure d’empêcher ces bombes d’atterrir sur les villes ukrainiennes. Ce constat rejoint celui de beaucoup d’Ukrainiens qui se décrivent comme des « zhduny », en référence à la célèbre sculpture réalisée pour l’hôpital de Leiden (Pays-Bas) par l’artiste Margriet van Breevoort, c’est-à-dire comme des « patients ordinaires qui attendent calmement le diagnostic dans la salle d’attente de leur médecin en espérant que tout ira pour le mieux ». Et pendant ce temps, l’armée ukrainienne perd du terrain.

A quelques pas de là, Kira a monté son projet artistique et humanitaire : elle crée toutes sortes de pièces d’art à partir d’objets trouvés dans les ruines ou ramassés çà et là, et qui aident à financer les efforts du collectif ainsi que des actions d’aide aux populations situées juste derrière la ligne de front. Elle se rend également en Europe pour des expositions et des événements informatifs, en lien avec un collectif de réalisateurs indépendants, « Free Filmers », et un fond de soutien pour l’Ukraine, « Medychka Fundraiser ». Je rencontre d’ailleurs brièvement Sashko, réalisateur du collectif Free Filmers originaire de Mariupol. Il m’accorde un entretien au cours duquel il me décrit leurs différentes actions : la diffusion de leurs films et la sensibilisation à l’Ouest, le soutien aux communautés rroms déplacées en Zaporizhia, la réhabilitation de maisons derrière la ligne de front et l’envoi de matériel médical aux combattants. Il me dresse très pragmatiquement et efficacement la liste des besoins humanitaires, expliquant au passage que les ONG internationales sont souvent hors-sol et inadaptées par rapport à la réalité de ces besoins. L’entretien est bref, Sashko éludant mes questions par rapport à son analyse personnelle, qu'il considère trop abstraites. Je le comprends : dans ce contexte on n'a pas forcément envie de se perdre dans des circonvolutions théoriques. Malheureusement, on n’aura pas le temps non plus de discuter davantage avec Kira de sa vision des choses, mais c’est grâce à elle que j’entre en lien avec des habitants de Kherson. Slava me convainc d’y aller pour « comprendre vraiment », mais aussi parce qu’il pense que je dois expérimenter cette peur pour savoir comment je me situe dans le contexte de la guerre. Il dit que c’est comme une « pilule de dégrisement ».

KYIV, « SOLIDARITY COLLECTIVES »

Avant de quitter Kyiv, je rencontre aussi des membres d’un autre réseau actif dans la résistance à l’impérialisme russe, Collectifs Solidarité. Hébergés dans les locaux d’une fondation situés dans le district de Solomyansk, le collectif affiche une identité politique clairement située à la gauche radicale, donc anarchiste, communiste libertaire et antifasciste. Ils fournissent de l’équipement, des véhicules et du matériel médical aux combattants libertaires sur le front, ainsi que des drones d’attaque commandés en pièces détachées et assemblées sur place.  Bien connectés avec des réseaux de soutiens politiques de gauche européens et internationaux, leur organisation logistique a été mise en place dès le début de l’invasion russe, avant de changer d’appellation en juillet 2022. Ils sont en liens avec nombre de combattants libertaires répartis dans différents bataillons de la ligne de front, mais organisent également des missions humanitaires dans différentes localités situées dans les zones désoccupées.

Le 19 avril, je retrouve une trentaine de militants sur la colline de Shekavitsya pour planter des chênes en mémoire de trois combattants internationalistes tués le 19 avril 2023 lors de la bataille de Bakhmut, Dmitry Petrov, Finbar Cafferkey et Cooper Andrew. Parmi les personnes présentes se trouvent d’autres combattants libertaires temporairement rentrés du front. Le père de Dmitry partage son ressenti et sa reconnaissance par téléphone, le moment est humble et convivial.

Finbar Cafferkey
Dmitry Petrov
Cooper Andrew

L’un des membres actifs de Collectifs Solidarité, Serguey, m’accorde un entretien quelques heures avant mon train pour Kherson. Il me décrit l’énorme travail de solidarité mis sur pieds depuis deux ans, ainsi que son analyse de la situation actuelle. Avant la guerre, il animait un média politique antifasciste et sait combien la vie et la liberté de militants comme lui, mais également d’une frange conséquente de la population ukrainienne, seraient gravement menacées dans le cadre d’une occupation de l’Ukraine par l’armée russe. Il estime avoir peu de chance de survivre à une occupation militaire russe. Internationaliste, égalitaire et pacifiste, Serguey n’a pas renoncé à ses principes, mais admet volontiers avoir changé l’ordre de ses priorités : les luttes sociales et divisions politiques d’hier ont été partiellement mises entre parenthèses à cause de l’agression russe. Lui et son entourage n’ont pas eu d’autres choix en effet que de concilier leurs valeurs et la réalité de la guerre, en participant à la résistance armée d’une part, et en soutenant l’armée régulière d’autre part, quitte à se résigner à la militarisation des esprits que cela implique.

Pour autant, le choix de soutenir en priorité les camarades libertaires transcrit une volonté de ne pas céder aux logiques nationalistes et à participer à « l’effort de guerre » sans renoncer à son antifascisme. Il admet la prédominance d’une pensée réactionnaire dans la société ukrainienne, mais estime qu’une capitulation de l’Ukraine, que Poutine présenterait comme une victoire, entraînerait une droitisation nettement plus accrue, ainsi qu'un effondrement complet du tissu social et un mise en péril des milieux progressistes. A ce stade la lassitude face à la guerre a déjà gagné la société ukrainienne et si Serguey reste optimiste néanmoins, c’est parce qu’il n’exclue pas un revirement de situation, qui ne dépend malheureusement que de décisions politiques qui le dépassent, et notamment de la livraison d’armements en mesure de faire reculer l’agresseur russe.

En remontant les grandes arcades de Kyiv jusqu’à la gare, je continue de regarder avec une certaine perplexité les affiches publicitaires qui, tout le long des trottoirs, font la promotion de régiments et de matériels militaires : « Gloire aux forces armées de l’Ukraine (ЗСУ) », « La mort de l’ennemi commence avec nous : fais partie de la grande histoire », « Service de Sécurité (СБУ) : Ensemble pour la victoire ! », « Protégez les vôtres, rejoignez les forces armées de l'Ukraine », « Une Kyiv inébranlable pour un peuple invaincu ». Mourir pour le pays où on est né n’a jamais fait sens pour moi. Mourir pour ses idées, peut-être, mais la Nation n'est pas une idée. La liberté et la justice sociale le sont bien davantage. Mais au fond de moi je crois que si on peut et on doit absolument être pacifiste pour empêcher toute guerre de commencer, il est bien insensé (et tardif) de maintenir cette position une fois que la guerre est arrivée sur le seuil de ta porte. Les pacifistes et les campistes qui, depuis leurs fauteuils en Europe, émettent des jugements sur les libertaires qui résistent à l’invasion russe, semblent avoir oublié que l’auto-défense est au fondement des principes de l’autonomie politique. Et quand bien-même les puissances occidentales soutiennent le gouvernement Ukrainien, cela ne signifie en rien que l’autodéfense populaire devient complice de leurs impérialismes : les combattants côté ukrainien ne participent pas à une guerre de conquête au nom de l'Etat ukrainien, mais à une guerre de libération au nom du peuple. La lutte contre l’impérialisme commence par le fait d’empêcher la colonisation là où elle s’exerce par la force des armes. Ensuite, une fois la menace militaire écartée, on aura tout le loisir de se concentrer sur la lutte contre le capitalisme, contre la corruption et contre l’autoritarisme de l’Etat. Et là non plus, hélas, ce n’est pas certain qu’on puisse réussir sans armes…

KHERSON, VILLE DERRIERE LE FRONT

Dans le train qui m’amène à Kherson, toutes ces réflexions tournent dans mon esprit : nationalisme, militarisation, drones… Je suis venu parce que j’avais besoin d’entendre de la bouche des concernés ce qu’ils en pensent, saisir mieux les enjeux, préciser mon positionnement. Pendant ce trajet de nuit (9 heures), je partage ma cabine avec une vieille dame et un officier des forces spéciales. Il me donne son numéro et me dit de le contacter si j’ai un problème à Kherson. Je l’accepte par politesse, sans intention de donner suite à sa proposition d’aide, d’autant plus qu’il a spontanément et sans me demander scanné mon numéro dans une application pour vérifier si je n’étais pas signalé par les autorités. Après une escale de quatre heures à Mykolaiv, je reprends le train pour une heure trente de plus. A Kherson, la descente du train se fait entre deux épais murs de sables et sous le regard de plusieurs militaires lourdement armés. Immédiatement, la sirène d’alerte aériennese déclenche et deux fortes explosions retentissent. Sur la place de la gare, puis tout au long du chemin vers l’hôtel où je retrouve mon contact, les immeubles sont mutilés, éventrés, leurs fenêtres éclatées ou recouvertes de planches de bois, et les rues sont parsemées de trous d’obus comblés avec du sables et des gravats. Régulièrement, une détonation secoue la ville sans qu’on ne puisse estimer à quelle distance le missile est tombé. Je ressens immédiatement cette terrible sensation dans mon épine dorsale, comme si une menace persistante était suspendue juste derrière moi et me poussait à quitter au plus vite l’espace public.

Je suis hébergé dans ce qui semble être le dernier hôtel de la ville. Il a bien pris un drone et une roquette, mais il est debout près du marché central. J’y retrouve un autre Serguey, qui gère à la fois l’hôtel hébergeant essentiellement des déplacés internes (IDPs) et apporte une aide humanitaire ici ou là, où il y a des besoins. Après m’avoir demandé ce que je suis venu concrètement faire ici, il me trimbale dans sa camionnette au cours de ses missions d’approvisionnement en haut potable. Il va chercher de l’eau dans le nord de la ville, auprès d’une énorme église investie par l’ONG chrétienne américaine "The Samaritan Purse" dans le quartier Tavrichesk, puis l’amène à l’Est de la ville, dans le quartier de Sklotarne, où un bâtiment héberge des distributions alimentaires sous l’égide du "Programme Alimentaire Mondial" (WFP). Sur la route, il me décrit les différents missiles et roquettes qui tombent sur la ville : bombes téléguidées « KAB » de 500 kg, bombes larguées « FAB » de 500 kg, roquettes sol-sol « GRAD » de 122 mm. Chaque jour l’armée russe envoie également des drones kamikazes, les Shahed-136 brevetés en Iran puis produits en Russie sous le nom Gueran-2, s’écraser sur des civils ou des véhicules en mouvement. Serguey me montre un cratère laissé par une roquette dans le bitume : « Tu vois ça, c’est tombé il y a trois jours. Si on était passé à ce moment-là, on serait deux corps morts ».

Pendant mon court séjour sur place, je vis avec une angoisse permanente, et surtout je comprends que les immeubles ne me protègent pas. Ici rien ni personne n’est protégé, et l’armée russe pilonne sans viser spécifiquement des infrastructures militaires. Une vingtaine de villages de la rive droite sont la cible quotidienne des missiles russes, mais aussi régulièrement la périphérie et le centre de Kherson. Chaque jour, des habitations sont détruites et des civils blessés ou tués. Le 26 avril, ce sont deux écoles qui sont pulvérisées. Je suis l’actualité locale sur plusieurs canaux Telegram : @suspilnekherson, @kherson_monitoring, @kherson_non_fake et @hueviyherson. Chaque déclenchement de sirène et chaque bombardement est signalé sur ces fils d’information, et régulièrement des images provenant des deux rives du fleuve y sont diffusées. De l'autre côté, les soldats des deux camps s'affrontent dans une guerre de tranchée qui n'a rien laissé des villages qui s'y trouvaient. Durant mon séjour, l'armée ukrainienne reprend Krinky, mais les images de là-bas ne montrent qu'une langue de terre brûlée et parsemée de trous d'obus et de ruines.

Je ne m’approche pas à moins de 350 mètres du Dniepr, ce qui est déjà trop près. Les troupes russes sont en face, à 5 kilomètres de là, au niveau du village d’Olechky. Plus on se rapproche du fleuve, plus les rues prennent des airs de ville fantôme : j’ai la sensation d’être dans le jeu vidéo postapocalyptique Fallout, ou alors à Tchernobyl. Le calme est terrifiant, et les rues sont désertes. Néanmoins, dans ce no mans land régulièrement un vieillard descend en direction du fleuve avec un sac de courses ou désherbe les pelouses et trottoirs de la ville morte. Quand les détonations des combats et des bombardements ne se font pas entendre les oiseaux et les chiens semblent s’accorder pour combler le silence. La nuit surtout, alors que les bombardements s’intensifient, c’est comme si des centaines de chiens aboyaient entre deux détonations. Mais les humains, eux, sont silencieux. Kherson, c’était 360 000 habitants avant la guerre. Aujourd’hui, plus des deux tiers sont partis.

Par l’entremise de Serguey je rencontre Igor, qui a monté une ONG locale appelée « Forts parce que libres » (@strong_because_free). Leurs locaux occupent le rez-de-chaussée de deux immeubles dans le quartier de Korabelnyi. Igor travaillait dans le bâtiment en Pologne avant la guerre. En juillet 2023, il a mis sur pieds son association qui aujourd’hui fait un travail considérable : évacuation des zones bombardées, assistance aux familles dont les maisons ont été endommagées par des explosions, assistance aux personnes âgées et invalides, assistance aux animaux victimes de guerre, assistance aux familles dont les maisons ont été inondées à la suite de l'explosion de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, distribution de déjeuners quotidiens et de pain, distribution de médicaments, vêtements, produits d’hygiène, activités et classes pour les enfants… En collaboration avec le « Centre chrétien de Saint-Martin » et « Save Ukraine », ils bénéficient d’un minibus et d’un 4x4 aux vitres blindées, avec lesquels ils foncent régulièrement sur les zones directement impactées par les bombardements pour évacuer des habitants, et notamment des vieillards, qui sont restés piégés sous le feu ennemi. Le 4x4 a déjà souffert plusieurs impacts, et notamment la perforation de la vitre côté conducteur.

Malgré le rythme effréné de ses journées et les sollicitations permanentes par téléphone, Igor prend le temps de me montrer leurs locaux. J’y ai un aperçu de l’ampleur du travail réalisé en un an et du dynamisme de leur équipe, qui est en train de trier des dizaines de sacs de vêtements à mon arrivée. Il m’amène ensuite à un petit café que sa compagne vient d’ouvrir sur l’avenue à proximité des locaux de l’association. Malgré le contexte, malgré la pression, je suis accueilli cordialement. Mais Igor me confie qu’il est épuisé, et qu’ils auraient besoin de beaucoup plus de volontaires pour réaliser tout ce qu’ils voudraient. Il m’explique aussi qu’il a du vivre caché sous l’occupation russe, et que la perspective de leur retour est une angoisse pour tout le monde.

Je suis raccompagné à l’hôtel dans le 4x4 aux vitres blindées. Après une nouvelle nuit au son des explosions, Serguey me raccompagne à la gare routière. Avant mon départ, des policiers et des militaires vérifient mon identité et le contenu de mon téléphone. L’un des officiers m’explique longuement que ce serait plus pertinent de me signaler aux autorités locales et de proposer mon aide comme volontaire humanitaire par leur biais. Deux jours plus tôt, les mêmes autorités m’avaient pourtant répondu qu’elles préféraient ne pas recourir à des volontaires étrangers, pour des questions de sécurité et de responsabilité en cas d’incident.

Après une escale à Odessa, où les sirènes retentissent aussi à mon arrivée, je repars dans la nuit pour Bucharest. Fin de l’expédition. Maintenant, il me faudra redescendre et traiter toutes ces informations, et réfléchir à la suite.

Quelques notes historiques sur deux figures souvent mentionnées de l'indépendance ukrainienne.

Le panthéon national ukrainien est constitué de deux figures contradictoires : Stepan Bandera (1909-1959) et Nestor Makhno (1888-1934).

La rhétorique propagandiste poutinienne utilise l'histoire complexe de l'Ukraine pour essentialiser les Ukrainiens, notamment en les accusant d'être globalement sympathisants du nazisme. Au delà du fait que ce raccourci est totalement diffamatoire et grotesque, il s'appuie sur le fait que les nationalistes se sont nettement imposés face aux progressistes et libertaires au lendemain de la répression violente de la révolte démocratique de 2014. C'était notamment le cas des mouvements "Svoboda" et "Secteur Droit", dont l'implication dans le soulèvement du Maïdan a été globalement saluée par les forces antigouvernementales. Les deux partis ultra-nationalistes se réclament fièrement de l'héritage de Stepan Bandera. Pour nombre de patriotes Ukrainiens, si Bandera a été amené à collaborer avec les nazis entre 1934 et 1943, on ne peut que le comprendre dans le contexte de la lutte d’émancipation face à l’impérialisme russe (soviétique), responsable de la mort de millions d’ukrainiens entre 1929 et 1933 (dékoulakisation et holodomor). Cette analyse, si elle explique les motivations antisoviétiques de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens de Bandera (OUN-B), nie néanmoins l’implication de ses combattants dans le massacre de milliers de civils polonais et juifs à Lviv en 1941 (environ 8000 morts). Les versions sur cette participation de l’OUN aux pogroms divergent, Bandera ayant été arrêté par les Allemands à la veille des massacres et assigné à résidence à Berlin, avant d’être envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen en janvier 1942. Deux de ses frères sont tués à Auschwitz en septembre de la même année, alors que les nationalistes ukrainiens ouvrent un nouveau front contre l’occupant Allemand, en plus de celui contre l’occupant soviétique. Malgré le négationnisme des nationalistes ukrainiens, un certain nombre de documents attestent de la responsabilité de Bandera dans la planification et l’approbation des massacres anti-juifs et anti-polonais. Il n'est donc pas question de réhabiliter Bandera sous prétexte d'opposer la propagande russe. Quoi qu'il en soit, l'influence des ultranationalistes sur le paysage politique ukrainien actuel doit être précisée : au-delà des factions ultranationalistes « Svoboda » et « Secteur droit » souvent mentionnées (elles revendiquent environ 25 000 membres et ont remporté environ 6 % des voix lors des élections de 2014 et 2019), le nationalisme, le conservatisme, le traditionalisme, le fondamentalisme religieux et l'anticommunisme restent forts au sein de la plupart des autres partis politiques, ainsi que dans la société ukrainienne. Cela ne signifie pas pour autant que l'Ukraine soit plus nationaliste ou conservatrice que la Pologne, la Hongrie, l'Italie ou la Russie...

S'il fallait se choisir un héros populaire, ce serait certainement beaucoup plus intéressant de creuser l'héritage de Nestor Makhno. Entre 1917 et 1921, Nestor Makhno, mais aussi Maria Nikiforova (qui est moins connues sans doute parce qu'elle était une femme) ont mené des milliers de paysans ukrainiens dans leur insurrection armée contre l'impérialisme russe (monarchiste, puis bolchévique). Dans les zones libérées par l'armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, libertaire et anarchiste, près de 7 millions d'Ukrainiens ont connu temporairement un système politique communaliste sans Etat. Les "armées vertes" et noires ont regroupé jusqu'à 100 000 combattants dans une lutte acharnée contre les réquisitions et le pillages des ressources agraires ukrainiennes par les armées d'occupation autro-allemandes, "blanches" et russes, puis contre la dictature bolchévique. Accusées à tort d'antisémitisme, ce qui a été récusé par un certain nombre d'historiens et n'est attesté par aucun document historique, le mouvement Makhnoviste a finalement été écrasé dans le sang par les bolchéviques, qui ont ensuite appliqué une répression implacable envers l'ensemble de la population et de la paysannerie ukrainienne. Aujourd'hui la ville qui était le centre névralgique de la Makhnovchina, Houliaïpole, est situé derrière la ligne de front après avoir été occupé par l'armée russe pendant moins d'une semaine en mars 2022 et avant de subir les bombardements constants depuis.

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

L’opposition très opportuniste du libéral-nationaliste Navalny

L’opposition très opportuniste du libéral-nationaliste Navalny

L’opposition très opportuniste du libéral-nationaliste Navalny

Nota Bene : cet article a été rédigé en 2021, soit avant la mort en détention d'Alexey Navalny (2024)

À partir de 2009, une nouvelle figure de l'opposition a émergé en Russie, attirant l'attention par sa position ferme contre la corruption : Alexeï Navalny. Voici un bref aperçu de la carrière d'un homme ambitieux dont la réputation de libéral ne correspond pas tout à fait à la substance de son idéologie.

S’il est une chose qui unit les russes, c’est bien leur aversion chronique pour la corruption. La culture populaire, les humoristes, le cinéma et la chanson, moquent et critiquent ouvertement la corruption de la part de la police, comme de la part des oligarques et des hauts fonctionnaires (tchinovniki), mais également à tous les niveaux de la société russe : leurs manifestations les plus répandues sont le paiement de pots-de-vin (vzyatki) aux policiers de la route pour des infractions souvent fictives ou encore ceux payés - souvent en nature - aux enseignants et formateurs pour obtenir son diplôme. Les humoristes accrédités par le Kremlin eux-mêmes ne se privent pas de moquer Vladimir Poutine lui-même, devant un public souvent constitué des plus gros complices et bénéficiaires de son système de corruption. Ils sont les nouveaux "fous du roi".

La vie sociale russe est en effet gangrenée par la corruption, et les promesses d’y mettre un terme sont le cheval de bataille de tout opposant au pouvoir, y compris les opposants de papier tels que Jirinovskiy, célèbre leader populiste ultra conservateur qui ne manque pas de défrayer régulièrement la chronique en moquant les inconsistances du pouvoir en place, mais n’a jamais été physiquement inquiété pour ses prises de positions publiques, qui participent de cette illusion de pluralité que Poutine a veillé à préserver depuis qu’il a été couronné tsar de toutes les Russies.

A partir de 2009, l'opposition russe voit apparaître un nouvel opposant, qui se fait connaître par ses positions farouchement opposées à la corruption : Alexeï Navalny, qui est alors conseiller du gouverneur de Kyrov. Au cours de la décennie suivante il va incarner la seule opposition crédible à Poutine et se présenter successivement aux élections municipales à Moscou et aux élections présidentielles, tout en répondant à de multiples convocations judiciaires visant à briser sa détermination.

Si l’on devait comparer Navalny à d’autres leaders politiques farouchement opposés à la corruption (tant qu’ils sont dans l’opposition), on pourrait se référer aux voisins ukrainiens Petro Porochenko, Ioulia Timochenko ou Vitaly Klitschko. Tous trois ont brigué le pouvoir en promettant de mettre fin à la corruption endémique, entourés de cette aura de probité qui entoure les tribuns populistes s’opposant à la dictature, puis se sont à leur tour perdu dans les méandres de l’ambition et de l’affairisme.

Un fond politique conservateur

Un bref coup d'oeil sur le programme de Navalny suffit à comprendre que sa politique s’inspire des doctrines ultralibérales qui depuis les années 1970 promeuvent l’individualisme et la concurrence en démolissant la protection sociale et les services publics partout où elles s’imposent par la force. Navalny s’inscrit ainsi dans la droite ligne de Thatcher, Reagan ou Sarkozy, et son programme politique est exactement le même que Macron : promesse de croissance, privatisations, généralisation de l’auto-entreprise et exonérations fiscales pour les petites entreprises, pari technologique, libéralisation des transports, augmentation des budgets et effectifs militaires, régionalisation et décentralisation de l’administration…

Il n’y a rien de novateur ni de progressiste dans l’approche de Navalny, qui ne fait que reproduire les préceptes qui n'ont cessé de mettre à genoux les populations soumises aux drastiques  préconisations de l’économie de marché (via l’Organisation Mondiale du Commerce, la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International) partout ailleurs dans le monde. Au delà de ses aspirations néolibérales, Navalny est aussi un nationaliste. Le réalisme russe ne manquera pas de nous dire qu’il faut être nationaliste (ou juste patriote, comme on préfère) pour emporter le cœur des russes. Ce n’est pas entièrement faux. Mais c’est aussi ce qui condamne la société russe à être indéfiniment rattrapée par ses démons réactionnaires (ou racisme, homophobie, islamophobie et antisémitisme ont pignon sur rue). Navalny ne se cache d’ailleurs pas d’avoir cofondé en 2007 le mouvement « Narod » (trad. : Le peuple), dont les principes et valeurs sont profondément ancrées à l’extrême-droite. Son programme politique intègre la lutte contre l’immigration et il n’hésite pas dans ses discours à assimiler les étrangers au crime. Régulièrement, il relativise le danger de l’extrême-droite et du nationalisme en Russie, affirmant les mêmes positions que Vladimir Poutine à l’égard de la Crimée ou du Caucase, régions à majorité musulmane. Ayant tissé des alliances multiples avec des ultranationalistes et participant fièrement à la « marche russe » annuelle, il défend le concept de « renouveau national », parle de « trahison nationale », « d’unité organique du passé » et de « civilisation russe », plébiscite l’expulsion des étrangers « qui ne respectent pas nos lois et traditions » et l’obligation de visa pour les ressortissants de l’ex-URSS (uniquement les pays d’Asie Centrale, dont les ressortissants sont les principales victimes du racisme en Russie). A ce titre, dans un article paru sur son blog en 2008, il qualifie de métèques (tchutchmeki) les travailleurs immigrés, estimant qu’on pouvait comprendre les violences de skinheads à leur égard lorsqu’on les « entend au petit matin frapper avec des masses sur du métal avec un rugissement infernal ». Navalny n’hésite pas non plus à publier sur son journal des articles insultant les juifs et les ressortissants des pays d’Asie Centrale et du Caucase. Enfin, dans son programme Navalny prône également la dépénalisation de l’Article 282 du code pénal punissant « l’incitation à la haine ou à la discrimination, ainsi que l’atteinte à la dignité humaine », se prononce pour l’amnistie des soldats russes impliqués dans la guerre en Tchétchénie et défend le port d’arme généralisé au nom de la « légitime défense ».

Une popularité dans la diaspora de "russes blancs"

Navalny a quitté le parti social-libéral Yabloko en 2007 en raison de ses accointances avec la droite nationaliste. Pourtant, celles et ceux qui descendent dans la rue aujourd’hui hors de Russie pour sa libération et contre le pouvoir de Poutine, étaient majoritairement des électeurs de Yabloko au cours des élections de la dernière décennie. Aujourd’hui, le ras-le-bol vis-à-vis du statu quo autoritaire instauré par Poutine au détriment de la majorité du peuple russe - et des intérêts d’une petite bourgeoisie sans opportunités -, ainsi que l’efficacité de la communication de Navalny, ont contribué à ce que les libéraux russes se rangent derrière ce nouveau « héraut de la démocratie ». Depuis plusieurs années maintenant, la chaîne youtube de Navalny diffuse à tours de bras de brillants reportages sur le « système Poutine », fustigeant la corruption et la violence du régime en se fondant sur des investigations rigoureuses et difficilement contestables : les faits sont les faits. Navalny fait ce que personne n’a osé faire, parce que la vérité en Russie coûte la vie de celles et ceux qui la verbalisent. De nombreux opposants ont ainsi été assassinés au cours des vingt dernières années : Anna Politkovskaya, Natalya Estemirova, Stanislas Markelov, Anastasia Babourova, Boris Nemtsov, Alexandre Litvinenko, Paul Klebnikov, Sergueï Magnitski, Sergueï Iouchenko, Mikhaïl Beket, etc. D’autres, tels que Sergueï Oudaltsov ou les militants anarchistes condamnés dans le cadre de l’affaire « Réseau » et du démantèlement du réseau social « Narodnaya Samooborona » (tr. autodéfense populaire), ont été torturés et/ou sont détenus en camps de travail pour avoir supposément voulu porter atteinte à la sûreté de l’Etat. Navalny lui-même a été empoisonné, comme Vladimir Kara-Murza, Viktor Iouchtchenko, Alexandre Litvinenko ou Sergueï Skripal avant lui…

En Europe, et notamment en France, une partie importante de la diaspora russe est issue d’une certaine classe bourgeoise voire aristocratique - les « russes blancs » - qui se sont réfugiés en France pour fuir la Révolution russe puis le stalinisme à partir de 1917 (estimés alors à 400 000 en France, dont 150 000 en région parisienne). Sur l’une des pages Facebook de cette diaspora, « Russkie v Parizhe » (tr. russes à Paris), constituée de 40 000 membres, on peut ainsi trouver toutes sortes de publications sur la « belle-vie parisienne », faite de luxe et de standing, de bons plans resto et sorties culturelles, des annonces de location et de jobs, mais aussi des échanges et commentaires assez parlants sur la manière dont cette diaspora se perçoit dans la société française, et à fortiori dans la société contemporaine. On y critique notamment l’insécurité et la saleté, on y fustige l’immigration et les mouvements sociaux, les problèmes de transports ou la bureaucratie française (et russe), tout ce qui fait finalement le terreau des idées d’un Navalny…

Autant dire que dans les cercles familiaux et les cercles mondains de cette élite en exil, la révolution n’est pas très considérée, et encore moins les idées révolutionnaires de gauche. On leur préfère souvent des entrepreneurs libéraux au look de jeune premier, comme Nemtsov ou Navalny justement, voire des escrocs romantiques et gentlemen cambrioleurs libertariens comme Piotr Pavlenski (plutôt prédateur sexuel que romantique pour sa part) ou Edouard Limonov, ancien fondateur du mouvement rouge-brun « National Bolchévique », qui tient plus de la performance artistique, provocatrice et iconoclaste, que du projet politique. L’impudence populiste de ces « provocateurs » suscite naturellement l’admiration et l’adhésion de cette diaspora qui méprise de manière épidermique le pouvoir austère et la vulgarité de Poutine, qui s’est construit dans le sillage de l’ex-URSS en recyclant les hauts fonctionnaires du régime soviétique. L’esprit libéral, voire libertarien, est celui qui anime ces dissidents de papier, essentiellement séduits par le mirage esthétique de la libre-entreprise, qui permettrait à plus ou moins brève échéance de se construire et d’investir les acquis obtenus en Europe dans leur pays d’origine, sans être confrontés à la mafia et l’intraitable bureaucratie policière de Poutine.

Une intelligence du monde binaire

Cette mentalité toute acquise à un changement de pouvoir initié depuis les réseaux sociaux, naïvement réformiste et profondément hostile à toute forme de violence révolutionnaire, s’est prise à rêver à un monde où le Bien l’emporterait naturellement sur le Mal. Si l’on adhère à cette représentation binaire et candide du monde, qui ne remet jamais en question le capitalisme en tant que système d’oppression, il n’est pas surprenant qu’on se retrouve à soutenir un Navalny ou un Porochenko du seul fait qu’ils incarnent la seule opposition - visible car démonstrative - à Poutine, et qu’on en arrive à ignorer les conséquences possibles de ce choix « par défaut » : la perpétuation du système qui les a produit et promu. Navalny est évidemment soutenu par toutes les grandes démocraties occidentales, celle d'Emmanuel Macron en tête. De fait, ils sont alliés. Macron ou Poutine, est-ce réellement un choix ?

Et le peuple russe, dont une partie conséquente pense que Poutine n’est pas responsable des problèmes sociaux qui gangrènent le pays - et vote pour lui, au delà du trucage réel des élections visant à gonfler le « taux de consentement » -, rêve néanmoins de changement, rejetant la faute sur une oligarchie de businessmen et de hauts fonctionnaires que personne ne prendra le risque de désigner nommément, alors même que celui qui y regarde de près se rendra compte assez aisément qu’il s’agit pour la plupart de proches du président ou de leurs hommes de paille. Pas besoin des vidéos autopromotionnelles de Navalny pour s’en apercevoir.

Le ras-le-bol et le chaos social endémique envoie de plus en plus de russes dans la rue lorsque des appels à manifester se diffusent sur les réseaux sociaux, entraînant une répression policières massive (3500 arrestations ce samedi 23 janvier 2021, dont une majorité à Moscou et Saint-Pétersbourg) et des condamnations judiciaires extrêmement lourdes. Pourtant, on reste loin du renversement espéré, et tant que ces mouvements de révolte resterons épidermiques, le pouvoir de Poutine ne chancellera pas. Il se fonde sur l’expérience d’un appareil répressif vieux de 100 ans maintenant. Navalny au pouvoir ne ferait que changer les toitures et repeindre les façades, mais les fondements et piliers resteraient les mêmes…

Des dissident russes en exil, réfugiés politiques - et non des étudiants biens sous tous rapports de la diaspora -, ont tenté avec humour de rendre visible ce jeu de dupes lors du rassemblement pour Navalny à Bruxelles. Les jeunes libéraux leur ont crié “Honte à vous !” : https://mobile.twitter.com/pepel_klaasa/status/1353004265489498112?s=09

Pour la pluralité et la critique politique sous le régime de Navalny, c’est mal parti…

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Les Tchétchènes, entre extermination, exil et antiterrorisme (à traduire)

Les Tchétchènes, entre extermination, exil et antiterrorisme (à traduire)

Les Tchétchènes, entre extermination, exil et antiterrorisme (à traduire)

Since the beginning of April and the publication by the Russian opposition newspaper Novaya Gazeta of an article mentioning dozens of arrests of people for their actual or supposed homosexuality, we are (finally) hearing once again about what is happening in Chechnya.

Satellite images have proven that Chechen strongman Ramzan Kadyrov has imprisoned, tortured, and even disappeared numerous individuals in his secret prisons in Argun and Tsotsi-Yurt. The international press is quick to refer to these as “concentration camps” for homosexuals, adding horror to horror, while the original article in Russian merely reveals what has already existed for decades: secret bases where Kadyrov's militias have always been active.

This massive attack on homosexuals accompanied attempts by LGBT activists to organize several gay pride events in four cities in the Caucasus. Requests to this effect were made on March 9, 2017 (see Novaya Gazeta article) to local authorities by Nikolai Alekseev and Vladimir Klimov, announcing the participation of several hundred people. A new wave of persecution immediately followed the announcement, which was merely a new pretext for attacks already initiated earlier by the government militias against homosexuals.

Some information from the mainstream media is available here and there in French.

This “cleansing” campaign is part of a long history of arbitrariness and violence.

The Chechen context

Since the official end of the second Chechen conflict, the inauguration of Ramzan Kadyrov, and the definitive withdrawal of Russian troops from the Chechen Republic in 2006, Kadyrov's militias have been waging a systematic policy of terror that leaves little choice but to flee or suffer for those who survived Russia's unspeakable 10-year war on the small republic. Kadyrov's arbitrary power means random violence against anyone who does not publicly pledge allegiance to the tyrant.

After conscientiously eliminating all opposition, assassinating human rights defenders (Anna Politkovskaya, Natalya Estemirova, Stanislas Markelov, Anastasia Baburova, etc.) and closing their offices in Grozny (Memorial Association), Kadyrov launched a sinister vendetta against all the families of those who fled abroad or who, directly or indirectly, certainly or allegedly, helped or participated in the armed rebellion against the pro-Russian government. Torturing and murdering people in his secret prisons, burning down the houses (sources: 1, 2, and 3) of the parents of suspected combatants, he even went so far as to have the only person who dared to file a complaint against him directly with the European Court of Human Rights, Umar Israilov, assassinated in the heart of Europe, in Vienna, in January 2009. the only person who dared to file a complaint directly against him with the European Court of Human Rights, Umar Israilov. His assassin, Lechi Bogatyrev, is now police commander of the Pobedinskoe district of Grozny. For several months now, Kadyrov has also been staging weekly public humiliation sessions on local television, in which he and his lieutenants lecture people who bow down to them, accusing them of everything and anything (see 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7...). Many of those lectured in this way subsequently disappear without trace. Finally, since 2014, Kadyrov has been sending his own men, willingly or by force, to fight in eastern Ukraine alongside Russian forces (see Euronews report).

Consequently, the murderous frenzies of Chechen “Ubu the King” benefit from the complicity of the Kremlin, preventing any Chechens from seeking refuge elsewhere in the Russian Federation. Kadyrov is the Kremlin’s ruthless puppet, whose iron fist guarantees Russia’s continued domination over the Chechen Republic.

An unbearable exile

Fleeing the country in their hundreds, Chechens first cross Belarus, which has still not reestablished its borders with Russia, before being screened at the Polish border in Terespol. For the past year, Poland has decided to drastically restrict access to its territory, turning back the vast majority of Chechens at the border crossing, causing hundreds of people to become stranded in Brest, in western Belarus. This is at the request of the European authorities and Frontex, who care little about the fate of asylum seekers who are turned away at the gates of the Schengen area.

Those who make it to Poland, despite the fact that there seems to be enough space in shelters for asylum seekers, quickly realize that it is a dead end and that they will never be granted any status that would allow them to live decently in the country. Not to mention that in Poland, as in Austria, Kadyrov's men are everywhere and regularly resort to pressure, threats, and aggression. As a result, Poland is often only the beginning of the road that leads Chechens to Germany, Scandinavia, the Benelux countries, or France.

Once they arrive in Paris, most Chechen asylum seekers are placed under the Dublin Convention and forced to hide for 6 to 18 months while France tries to send them back to Poland (or another country considered responsible for their asylum application). During this interminable period of hiding, the Paris Prefecture sends them summonses to the 8th office (N.B.: other prefectures also have their own “deportation offices”), which are nothing more than ambushes designed to try to put them on a plane before they can file their asylum application in France.

And even when their asylum applications are registered, the Code on Entry, Stay and Asylum Application (CESEDA) has become increasingly strict over the past four years, leading to an exponential increase in rejections by the French Office for Refugees and Stateless Persons (OFPRA) or the National Court of Asylum (CNDA) . The further away the official end of the war in Chechnya becomes, the less likely Chechens are to have the threats they face if they return to their country recognized. This is despite the fact that the huge Chechen diaspora, the international community, NGOs, and journalists are (almost) unanimous in saying that Chechnya is an open-air death trap. This does not matter to asylum judges, who insist without blushing that applicants must provide them with “new evidence” and “be more persuasive during hearings.”

An increase in deportations means an increase in refusals of residence permits and orders to leave French territory. We know what happens next: the plane. But after that, we don't know: Europe cares little about the fate of those who have been handed over, bound hand and foot, to the Russian police.

Counterterrorism and racist stereotypes

Disdainful of the plight of thousands of Chechen refugees who have been struggling for more than a decade in the Schengen Area, European authorities have decided to impose a double punishment on the Chechen diaspora since the start of the war in Syria.

In France, following the attacks in January and November 2015, the Central Territorial Intelligence Service (SCRT) and the General Directorate for Internal Security (DGSI), both newly established in 2014, have further tightened surveillance of Muslims, particularly Chechens.

The paranoid and fabricated notes of the intelligence services, fueled by a striking ignorance of the Muslim religion and its practices, but also by indifference to the history and experiences of the Chechen community since the 2000s, serve to justify administrative measures that allow for the harassment and arbitrary deprivation of liberty:

On November 20, 2015, Lioma, a 41-year-old refugee since 2007, was placed under house arrest at his home in Ingré. His house arrest was finally overturned by the Orleans Administrative Court more than 10 months later, in October 2016.

On November 21, 2015, at around 2:30 a.m., RAID police officers raided the home of Magomed, a 32-year-old refugee since 2006 and father of nine children, in the Cité des Chaumes neighborhood of Montauban. He was immediately placed under house arrest. The order was finally revoked two months later.

At the same time, two other Chechens were placed under house arrest in Montauban, in the Beausoleil and Montplaisir neighborhoods. Their house arrest orders were also lifted after two months.

On November 26, 2015, at 7 a.m., around 20 GIGN police officers raided the home of Saïd Ahmed Itaev, a 33-year-old father of five who had been naturalized as a French citizen in 2007, in Sarreguemines. He was immediately put under house arrest.

On November 30, 2015, at 6 a.m., around 20 police officers from the SWAT team raided the Madiev family home in Rouen and conducted a search as part of the state of emergency. The search proved fruitless.

On January 25, 2016, at around 11 p.m., several dozen police officers from the SWAT team conducted simultaneous searches of the homes of Aslan, Ibragim, and Issa, three Chechens aged 32, 24, and 29 living in the Croix-du-Sud neighborhood of Reims, who had been refugees in France since 2010.

On September 9, 2016, Mansour Koudousov, 25, was deported to Russia after being placed under house arrest in Die (Drôme) since 2012, following the Merah case.

There are dozens of stories like these. Among the more than 3,000 home searches and 400 house arrests carried out during the state of emergency, many Chechens were affected. In almost all of these cases, there has been no legal follow-up, no solid evidence, but rather baseless speculation, referring to “alleged links” and “signs of radicalization,” “trips” to Turkey and Ukraine, or even visiting “Islamist websites.” In this case, Chechen news sites such as Checheninfo, Kavkaz Center, Chechen Press, Nohchicho, Chechen News, Golos Ichkerii, Ichkeria Info, and Waynakh.com, which are visited by the diaspora, are not Islamist websites, but community news sites, even though they have religious sections and give a voice to the Chechen rebellion (= opposition).

Extraditions to Russia

Disdainful of the plight of thousands of Chechen refugees who have been struggling for more than a decade in the Schengen Area, European authorities have decided to impose a double punishment on the Chechen diaspora since the start of the war in Syria.

In France, following the attacks in January and November 2015, the Central Territorial Intelligence Service (SCRT) and the General Directorate for Internal Security (DGSI), both newly established in 2014, have further tightened surveillance of Muslims, particularly Chechens.

The paranoid and fabricated notes of the intelligence services, fueled by a striking ignorance of the Muslim religion and its practices, but also by indifference to the history and experiences of the Chechen community since the 2000s, serve to justify administrative measures that allow for the harassment and arbitrary deprivation of liberty:

On November 20, 2015, Lioma, a 41-year-old refugee since 2007, was placed under house arrest at his home in Ingré. His house arrest was finally overturned by the Orleans Administrative Court more than 10 months later, in October 2016.

On November 21, 2015, at around 2:30 a.m., RAID police officers raided the home of Magomed, a 32-year-old refugee since 2006 and father of nine children, in the Cité des Chaumes neighborhood of Montauban. He was immediately placed under house arrest. The order was finally revoked two months later.

At the same time, two other Chechens were placed under house arrest in Montauban, in the Beausoleil and Montplaisir neighborhoods. Their house arrest orders were also lifted after two months.

On November 26, 2015, at 7 a.m., around 20 GIGN police officers raided the home of Saïd Ahmed Itaev, a 33-year-old father of five who had been naturalized as a French citizen in 2007, in Sarreguemines. He was immediately put under house arrest.

On November 30, 2015, at 6 a.m., around 20 police officers from the SWAT team raided the Madiev family home in Rouen and conducted a search as part of the state of emergency. The search proved fruitless.

On January 25, 2016, at around 11 p.m., several dozen police officers from the SWAT team conducted simultaneous searches of the homes of Aslan, Ibragim, and Issa, three Chechens aged 32, 24, and 29 living in the Croix-du-Sud neighborhood of Reims, who had been refugees in France since 2010.

On September 9, 2016, Mansour Koudousov, 25, was deported to Russia after being placed under house arrest in Die (Drôme) since 2012, following the Merah case.

There are dozens of stories like these. Among the more than 3,000 home searches and 400 house arrests carried out during the state of emergency, many Chechens were affected. In almost all of these cases, there has been no legal follow-up, no solid evidence, but rather baseless speculation, referring to “alleged links” and “signs of radicalization,” “trips” to Turkey and Ukraine, or even visiting “Islamist websites.” In this case, Chechen news sites such as Checheninfo, Kavkaz Center, Chechen Press, Nohchicho, Chechen News, Golos Ichkerii, Ichkeria Info, and Waynakh.com, which are visited by the diaspora, are not Islamist websites, but community news sites, even though they have religious sections and give a voice to the Chechen rebellion (= opposition).

On a regular basis, the DGSI submits memos to the Department of Public Freedoms and Legal Affairs (DLPAJ), recommending action against individuals for whom there are “serious reasons to believe” that they “pose a serious threat to public order or state security.” This is where Pascale Léglise enters the picture—a senior civil servant and longtime veteran of the Ministry of the Interior, whose daily work is devoted to building cases against individuals for whom there is little or no substantive evidence, beyond the reactionary beliefs of overzealous ministry officials.

This same Pascale Léglise was, on the evening of November 13, 2015, while the Bataclan attack was still unfolding, drafting the decrees implementing the state of emergency by the light of her desk lamp at 11 rue des Saussaies.

She later appeared before the Melun Administrative Court on December 2, 2015, to argue against C., one of the individuals placed under house arrest during COP21. Described as a “leader of the radical ultra-left political scene,” C. was presented as a threat to public order. The house arrest was upheld, including by the Conseil d'Etat, thereby entrenching the draconian security measures of the state of emergency at the highest legal level.

Pascale Léglise appeared once again before the Paris Administrative Court on February 6, 2017, this time to argue against Kamel Daoudi—described as “Bin Laden’s lieutenant”—who had been under house arrest for nine years on the basis of 16-year-old suspicions (read his blog). Daoudi had already served five years in prison between 2005 and 2008. Since then, despite a residence ban, he has been shuttled from town to town while the authorities attempt to find a country willing to accept his deportation.

The most recent illustration of the DLPAJ’s harmful practices came on April 12, 2017, with the action taken against Vakha Djamalkhanov. Vakha, a 25-year-old Chechen granted refugee status in France in 2010, was arrested at his home in Limeil-Brévannes by dozens of heavily armed, hooded SWAT officers—after which he simply disappeared.

The following day, members of the Chechen community mobilized: around 20 people gathered at Place de la République on the evening of April 13, followed by some 70 people at the same location on April 14.

On Friday afternoon, we learned—not from his lawyer, who had been stonewalled by various government agencies, but from another source—that Vakha had been subjected to a provision of the 2014 law “strengthening the fight against terrorism.” This provision allows the DLPAJ to expel, without trial and without the possibility of appeal, any individual for whom there are “serious reasons to believe” they pose a threat to public order or state security. Further investigation revealed that this practice is far from exceptional.

Vakha was thus secretly deported to Russia on Wednesday and handed over to the FSB, after his refugee status had been revoked in 2014. The justification for this relentless pursuit was a trip to Turkey in January 2014, made using a valid Russian passport he had purchased. The suspicion: that he had joined ISIS. In reality, he was traveling to Turkey to meet his future wife.

Whether this claim is true or not, it is certainly not for the FSB to decide—particularly given that all of Vakha’s relatives were systematically executed by Russian forces between 1994 and 2007, often under especially horrific circumstances.

Even as Angela Merkel and François Hollande publicly feign tension in their relationship with Vladimir Putin—suggesting that sanctions further impoverishing the Russian population are an effective means of resistance—European police forces continue to cooperate with Russian authorities under the pretext of combating terrorism and illegal immigration. As early as April, it was reported that Khizir B., another young Chechen, was awaiting extradition to Russia in the German prison of Büren. A rally was held on April 3, 2017, outside the German embassy in Paris. About fifteen people attended, voicing the same message repeated two weeks later: “Don’t help Russia kill us.”

This apparent contradiction does not seem to trouble the French authorities.

As of Monday, April 17, no news had been heard from Vakha for five days. One can only imagine the anguish of his mother, who was present at his arrest alongside her two nieces, aged seven and nine. As with other raids targeting Chechen families, these hooded operations inevitably revive the traumatic memories of the “cleansing campaigns” carried out in Chechnya.

Update: Vakha has since been located in a prison in Chechnya, where he has been convicted of “participation in an armed organization.” France has finally responded to a request from European authorities, tersely confirming that he was deported on the day of his arrest. Swift and efficient.

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Palestine, 2014 : La guerre depuis l’autre côté du mur

Palestine, 2014 : La guerre depuis l’autre côté du mur

Palestine, 2014 : La guerre depuis l’autre côté du mur

A la fin du mois de juin 2014, je me rends pour la seconde fois en Palestine, moins de 9 mois après avoir du interrompre mon précédent voyage pour revoir mon père avant sa mort. C'était sans savoir que seulement quelques jours après mon arrivée sur place, une nouvelle guerre allait éclater. Récit.

J'arrive à peine que la guerre commence

Quelques jours avant mon arrivée en Palestine, le 12 juin trois jeunes colons de Gush Ezion ont été enlevés au bord de la route 60 entre Hébron et Bethleem, alors qu’ils faisaient du stop. Depuis, une vaste opération de ratissage et d’enlèvements ciblés – baptisée « Brother’s Keeper » – a été lancée par l’armée dans l’ensemble des territoires, couplée avec un bombardement massif de la bande de Gaza, le tout dans la perspective officielle d’anéantir le Hamas tenu pour responsable de l’enlèvement, et ce malgré le démenti de l’organisation.

Autour d’Hébron, mais aussi dans tout le reste des territoires, l’armée s’est évertué jour et nuit à fouiller les maisons de prétendus membres du Hamas, tout en faisant grimper la pression. En réponse, des affrontements ont eu lieu quotidiennement et ont déjà abouti sur l’assassinat d’une dizaine de palestiniens, majoritairement des jeunes tués par balles en marge ou au cours d’émeutes :

- Ahmad Arafat Sabbareen, 21 ans, tué le 16 juin à Ramallah.
Mahmoud Jihad Muhammad Dudeen, 14 ans, tué le 20 juin à Doura.
Hajj Jamil Ali Jaber Souf, 60 ans, tué le 20 juin à Salfit.
Ahmad Sa’id Abu Shanno, 35 ans, tué le 22 juin à Al Ein (Nablus).
Mahmoud Ismael Atallah, 31 ans, tué le 22 juin à Ramallah.
Fatima Ismael Roshdi, 70 ans, tuée le 26 juin à Al Arroub (Hébron).
Mustafa Hosni Taher Aslan, 24 ans, mort le 26 juin suite à un tir israélien à Qalandia.
Ibrahim Abu Zagha, 21 ans, tué le 1er juillet à Jenin.

Et c’est sans compter les victimes des bombardements sur la bande de Gaza.

Parallèment, on chiffre à près de 600 le nombre de personnes enlevées et à plusieurs centaines les blessés. Nombreux sont ceux qui affirment qu’il n’y a pas eu de telle tension depuis la dernière Intifada.

Finalement, les corps des trois jeunes colons ont été découverts dans un champ près de Halhul le 30 juin, à quelques kilomètres seulement du lieu de leur enlèvement. Depuis, à la violence de l’armée s’est ajoutée le fanatisme des colons, qui ont multiplié les actions punitives (généralement en présence des soldats). Un enfant renversé par une voiture près de Bethleem, des funérailles attaquées à Ramallah, des oliviers détruits près de la colonie de Betar Illit, des heurts violents sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem, une manifestation spontanée de fanatiques israéliens aux cris de « mort aux arabes » dans la vieille ville de Jérusalem et finalement aujourd’hui l’enlèvement et le meurtre d’un jeune palestinien de 16 ans, Muhammad Hussein Abu Khdeir, à Shu’afat (Jérusalem Est).

Et les autorités israéliennes de rajouter de l’huile sur le feu en promettant de vastes représailles, qui viennent de prendre effet aujourd’hui dans toutes les villes des Territoires Occupés de Cisjordanie, avec l’arrestation d’une cinquantaine de personnes et la destruction à Hébron des maisons appartenant à la famille des responsables présumés (Marwan al-Qawasmi, 26 ans, et Ammar Abu Aisha, 33 ans, toujours introuvables) de l’enlèvement des trois colons.

Déjà, les soldats se laissent voir un peu partout au bord des routes et aux checkpoints. Mais ceci n’a malheureusement rien d’exceptionnel lorsqu’on est en territoire occupé. Les opérations et les enlèvements par l’armée se déroulent surtout en fin de journée.

La communauté internationale, dans son rôle habituel, condamne tout en donnant des excuses à Israël. Il semblerait que la vie de trois colons équivaut celles de dizaines de palestiniens. Israël a trouvé la le motif rêvé pour annuler les effets positifs de la réconciliation récente entre le Hamas et le Fatah et pour relancer une vaste offensive visant la destruction du tissu de résistance palestinien, qu’il soit pacifiste ou non.

Notons néanmoins que les enlèvements de palestiniens par l’armée n’ont rien d’exceptionnel : 2478 depuis le début de l’année 2014. Depuis des décennies, l’Etat d’Israël emprisonne pour plusieurs années des jeunes palestiniens, souvent mineurs, appliquant à la Cisjordanie des méthodes dignes de la bataille d’Alger et peu enviables au terrorisme qu’il prétend combattre.

Les territoires palestiniens retrouvent depuis deux semaines l’ambiance explosive de 2006, et les promesses vengeresses et belliqueuses de Netanyahu et de son ministre de la Défense ne laissent présager rien de bon pour ce mois de ramadan qui s’amorce.

Embouteillages et affrontements à Qalandiya

Qalandiya, que chacun connait, avec son checkpoint, son mur recouvert du portrait de Barghouti et son mirador calciné, est le principal point de passage entre Jerusalem et la Cisjordanie, et surtout lieu symbolique qui incarne toute l’humiliation des contrôles, l’apartheid et l’interdiction de sortir pour une grande partie des Palestiniens. En arabe, on dit hajez. Les Israéliens y contrôlent tout ce qui entre en Israël.

Qalandiya, c’est aussi un peu le nœud au milieu de la Palestine. Juste en contrebas du checkpoint s’étend le camp de réfugiés et entre les deux passe la route 60, qui relie Jalame (Nord de Jenin) et Meitar (Sud d’Hebron), les deux checkpoints aux extrémités de la Cisjordanie. Un nœud qui ne se déserre que rarement : les voitures viennent s’y coincer, avancent au ralentis, klaxonnent, font demi-tour. On pourrait croire qu’elles se chevauchent. Insupportable impression d’étouffement. Les bus blancs et verts peuvent passer en Israel, ainsi que les véhicules immatriculés d’une plaque israélienne jaune. Tous les autres, « services » jaunes et voitures immatriculées d’une plaque palestinienne verte et blanche doivent rester en Cisjordanie. Comme tous les palestiniens dépourvus d’autorisation de séjour en Israel, ils sont interdits sur leur propre territoire.

Des jeunes en armes, à l’attitude virile et méprisante, accomplissent les formalités de contrôle. Passeport et visa, carte palestinienne et autorisation de séjour obligatoires. Les piétons passent dans des grilles qui évoquent les couloirs de contention pour les élevages bovins. Des tourniquets qui se bloquent sans cesse, ouverts au bon vouloir du soldat impubère qui effectue les contrôles, et des files d’attente qui peuvent s’éterniser. Au dessus du tourniquet, deux lumières, une rouge et une verte. Mais vert ne veut pas forcément dire que c’est ouvert. Eternel recommencement, on passe et on repasse, on pose son sac dans le scanner et on colle son passeport contre la vitre blindée. Changement de bus, 5 shekels. Si on passe avec le bus, c’est 8 shekels le trajet entre Ramallah et Jerusalem (Porte de Damas).

Au dessus du checkpoint, il y a trois de ces fameux miradors qui parsèment le paysage palestinien. Celui qui domine l’entrée du camp de réfugiés est couvert de suie noire. Des pneus ont été incendiés juste à son pied durant des affrontements, qui à cet endroit sont hebdomadaires. Et depuis la mort de Mohammed Abu Khdeir, ils sont quotidiens. En ce mois de ramadan, ils commencent en général après l’iftar (rupture du ramadan).

Je me suis retrouvé dans l’un de ces affrontements sur ma route pour Shu’afat. Les soldats ont pris par moment l’initiative de venir très près des Palestiniens pour lancer des stunt grenades (grenades assourdissantes), ou se sont dissimulés derrière des bidons sur le trottoir de gauche pour tirer à balles réelles. Un sniper s'est accroupis derrière une citerne bleue, a ajusté son coup et tiré à plusieurs reprises. Sifflement et léger bruit métallique. Du côté palestinien, il y avait une quarantaine de personnes, munies de pierres et de frondes. C'est le mythe inversé de David contre Goliath, la victoire en moins. Il y aura eu au final deux palestiniens blessés par balle.

Profitant d’une accalmie, je me suis esquivé pour rejoindre Shu’afat...

Jerusalem-Est se soulève suite à la mort de Mohammed Abu Khdeir

Dès le lendemain de l’enlèvement des trois jeunes colons de Gush Etzion l’État israélien, doué d’extravoyance, accusait déjà le Hamas. Mais ce même don ne lui a pas permis de retrouver Eyal Yifrach, Naftali Frankel et Gilad Shaer vivants. Le Shin Bet (service de sécurité israélien) est aujourd’hui contraint d’avouer son incompétence. Retrouvés morts à Halhul (nord d’Hebron), ils ont été enterrés à Modiin le 1er juillet.

Il n’en fallait pas plus pour déchaîner les passions. En moins de 24 heures, des centaines de fanatiques ont posté sur internet des appels au meutre et au génocide des arabes, et cela malgré l’appel à la raison des parents des trois victimes, qui ont précisé pour ceux qui en doutent que « le même sang coule dans les veines des arabes et des juifs ».

Mercredi à l’aube, Mohammed Abu Khdeir, 16 ans, a été enlevé par trois hommes devant un magasin de Shu’afat, avant qu’on ne retrouve son corps calciné dans une forêt des environs. L’examen du corps a révélé qu’il avait été brûlé vif après avoir été frappé. Les trois jours qui ont suivi ont vu la population de Shu’afat, mais également de plusieurs faubourgs de Jérusalem-Est (Beit Hanina, at-Tour, Silwan, Ras al-’Amoud et al-Eesawiyya) se soulever.

Le 4 juillet, premier vendredi du ramadan, a été marqué par les funérailles massives de Mohammed à Shu’afat, rassemblant plus de 10 000 personnes, tandis que l’État israélien a interdit la tenue de l’événement à la mosquée d’Al-Aqsa, sujette depuis plusieurs semaines aux intrusions violentes de fanatiques israéliens accompagnés de soldats.

Toute la nuit qui a suivi les funérailles, environ 200 personnes ont affronté les forces spéciales israéliennes jusqu’au milieu de la nuit, les prenant d’assaut sur le carrefour entre Beit Hanina et Shu’afat. Cocktails molotov et pierres contre balles de caoutchouc, grenades lacrymogènes et canons à eau. Apparemment, les forces spéciales n’ont pas fait usage de balles réelles, contrairement à Qalandiya plus tôt dans la journée, où le sniper caché derrière une citerne à eau semblait vouloir ajouter un nom à la longue liste des martyrs palestiniens.

Le tram de Veolia-Alstom n’a pas échappé aux révoltés de Shu’afat, qui ont découpé dans la soirée les rails et deux poteaux de la ligne qui relie Jérusalem aux colonies illégales de Giv’at-Ha Mivtar, Pisgat Ze’ev et Newe Ya’akov, privant ainsi plus de 50 000 colons de tramway. Et pendant ce temps, les incidents se multiplient à droite et à gauche : invasion de l’armée et affrontements dans la vieille ville d’Hébron, au camp de réfugiés de Al-Arroub (district d’Hebron), dans les villages de Barta’a ash-Sharqiyya (district de Jenine), Al-Asakra, Jouret ash-Sham’a et Um Salmouna (district de Bethleem), aboutissant sur de nouveaux enlèvements.

Et de la part des colons, on reporte également de nouveaux faits d’armes : à Osarin (district de Nablus) où Tareq Ziad Odeily, 22 ans, a été enlevé par deux véhicules israéliens avant d’être tabassé et laissé pour mort dans un terrain à proximité, à Keesan (district de Bethleem) où Ala’ Mousa Obeyyat, 17ans, a été renversé volontairement par une voiture de colon, et également à Sha’aba (quartier d’Hébron) où Bashir Sobhi al-Mohtaseb, 30 ans, a été tabassé par un groupe de colons de Kiryat Arba...

Une discussion avec le groupe de jeunes colons de Karmi Zur installés sous une tente à la sortie de Halhul m'a révélé une fois encore combien la désinformation et la haine dont ils sont nourris les pousse à voir en chaque arabe un égorgeur et un terroriste. Leur relation avec moi était pour autant extrêmement cordiale (on m’a offert du chocolat !). Au cours de notre conversation, je me suis laissé dire que les Palestiniens n’avaient aucune raison de se plaindre dans la mesure où Israël leur avait cédé gracieusement la bande de Gaza - désormais remplie d’hôtels luxuriants - avant de leur fournir gratuitement l’eau et l’électricité. J’ai également entendu que les arabes étaient éduqués dès le plus jeune âge pour tuer des Juifs et que le pourcentage de fanatiques en israël était infinitésimal. Les jeunes colons estiment également qu’ils sont seuls à vivre dans la peur et pensent que chaque nouvelle colonie est un moyen de souder davantage les Juifs des territoires occupés afin qu’ils puissent se protéger des agressions arabes. Ils ne comprennent d’ailleurs pas le terme « colons » qui leur est attribué.

J’ai mis un terme à ma présence parmi eux lorsqu’on m’a proposé d’attendre un rassemblement qui devait suivre et au cours duquels nous serions encadrés par des soldats pour nous protéger des hordes barbares. Autant dire que j’ai préféré m’en aller avant d’entamer de plus amples débats avec les forces armées d’Israël, préférant nettement passer ce début de soirée dans un bus rempli de dangereux Palestiniens pour rentrer à Ramallah...

Mounir Ahmad Al Badareen : une colombe est tombée

Le 14 juillet, il était entre 4 et 5 heures du matin dans le village de As Samu’ (district d’Hébron) quand des jeeps de l’armée ont investi le village.

Des heurts ont éclatés lorsque les résidents ont tenté de chasser les intrus, les poursuivant jusqu’au bord de la route 60, à l’extrémité occidentale du village. La route coupe à cet endroit la colline en deux telle une plaie ouverte dans le paysage, pour relier les colonies d’Otni’el et de Shim’a, et ensuite continuer vers Beer Sheba au delà du mur de la honte.

Mounir Ahmad Al Badareen, 19 ans, était l’un de ceux qui ont tenté de résister avec des pierres à l’occupant. Des pierres contre des fusils : tout le drame et le mérite d’une jeunesse désarmée qui risque sa vie quotidiennement pour se débarrasser de l’oppression.

Les dérisoires projectiles palestiniens ont volé sur la route en contrebas. On en aperçoit encore les traces deux jours après. Les jeunes étaient à découvert, bien trop exposés en surplomb de la route. Un soldat a tiré deux balles dum-dum calibre 22 (interdites depuis la Déclaration de la Hague de 1899 et banni en 2001 pour le contrôle des foules par l’avocat général de l’armée israélienne) dans le corps de Mounir. Ses amis ont pris la fuite.

Ensuite, les témoins ont raconté l’ordinaire barbarie des ado-soldats, qui ont malmené le corps blessé de Mounir, puis ont empêché l’ambulance du croissant rouge de lui venir en aide, tandis que son corps se vidait de son sang. Ca a duré quarante minutes. Quarante minutes pour devenir un shaheed, martyr d’une cause désespérée.

Le lendemain, Ahmad Hamdan Al-Badareen, professeur d’anglais, m'a raconté avec humilité le destin de son fils. Il m'a partagé surtout sa vision de l’occupation israélienne et son désir inconditionnel de connaître un jour une paix équitable. Un message de paix, bien loin de l’esprit de vengeance que les Israéliens prêtent aux Palestiniens. Dans paix équitable, il y a l’idée qu’une paix ne peut souffrir de compromis et qu’elle n’a de réalité que si les murs tombent. Pas de paix sans liberté, pas de liberté sans combat : on semblait se comprendre avec le père du shaheed.

Le soir, la famille de Mounir m’a accueilli chez elle comme son propre enfant, malgré nos différences et malgré leur peine. Assis parmi eux dans la salle communale, j’ai assisté à la cérémonie au cours de laquelle des centaines d’hommes d’ici et d’ailleurs sont venus leur apporter leurs condoléances.

Mounir avait un élevage de colombes. En tuant Mounir, les soldats israéliens ont insulté la liberté.

L’autorité palestinienne au service du colon

Israel semble pouvoir s'appuyer sur l’Autorité Palestinienne pour entraver toute véléité de révolte de la population palestinienne. Depuis toujours, le peuple est divisé entre ceux qui croient en une nécessaire insurrection et ceux qui cultivent l’espoir d’une paix arrachée par la diplomatie, y compris au prix d’insupportables compromis. Il semble que la perspective d’obtenir des miettes à l’issue (hypothétique) d’interminables pourparlers avec la Maison Blanche motive Mahmoud Abbas à cirer les chaussures de l’Etat colonial israélien.

La stratégie du Fatah au pouvoir a bien changé depuis la mort de Yasser Arafat. Il semblerait que l’élite confortable de Palestine n’a plus rien à gagner dans le combat et privilégie l'option de la pacification et de la compromission. Cette collaboration de la bourgeoisie Palestinienne avec l’occupant semble être encore une fois la condition préalable à la constitution d’un nouvel État.

Alors que l’armée israélienne multiplie les opérations pour décapiter le Hamas en Cisjordanie, par des arrestations arbitraires conduites de nuit dans l’ensemble des villes et villages des territoires occupés, l’Autorité Palestinienne assiste l’occupant dans ses efforts pour étouffer la résistance.

Depuis le début de la semaine, partout où la jeunesse palestinienne a pour habitude de combattre l’Occupation, la police palestinienne est intervenue pour prévenir tout conflit, s’interposant par la force entre la population en révolte et les soldats d’Israël.

C’est ce qu’il s’est passé cette nuit à Al Bireh, lorsque les forces anti-émeutes palestiniennes ont bloqué la route vers la colonie-garnison de Beit El, ou encore à Qalandiya, où la police de l’Autorité Palestinienne a pris le relais de l’armée d’Israel pour réprimer avec violence les émeutiers.

Déjà suite à l’assassinat par un sniper israélien de Mahmoud Ismael Atallah en plein centre de Ramallah le 22 juin dernier, la police palestinienne avait opté pour la répression, supprimant toute révolte dans la ville. Cette intervention s’était soldée par l’attaque du commissariat de police par la population. Les Palestiniens ne sont pas dupes.

Qu’espère obtenir l’Autorité Palestinienne ? Mahmoud Abbas pourra pousser aussi loin qu’il veut la collaboration avec l’Etat d’Israel, aucune paix ne sera jamais acceptable sans le démantèlement de toutes les colonies de Cisjordanie, l’application du droit au retour de tous les réfugiés, la libre-circulation de tous les Palestiniens et la suppression du mur de l’apartheid. Si au contraire l’Autorité Palestinienne s’obstine dans la voie du compromis, elle récoltera le contraire de ce qu’elle prétend obtenir. Et une troisième intifada pourrait lui être fatale.

Tour d'horizon des affrontements autour de Ramallah

Le décompte sanglant se poursuit dans la bande de Gaza. 583 palestiniens tués et 3640 blessés (comprenant de nombreuses amputations) depuis le 8 juillet. L’ONU publie même des fresques morbides où chaque victime a sa petite silhouette qui le représente. Chaque jour, les médias ici sont noyés d’images effroyables, de corps en morceaux et de vidéo montrant la mise à mort en direct par des snipers. Et en dessous, les commentaires innommables des partisans du génocide. La violence des mots sur internet permet de se rendre compte de la barbarie qui motive la destruction de Gaza. La guerre est livrée aussi sur les réseaux.

Et puis il y a ces Israéliens qui manifestent bruyamment leur envie de meurtre dans les rues, jusqu’à ériger à Haifa et Tel Aviv des checkpoint anti-arabes et anti-gauchistes. Le principe : faire dire « mort aux Arabes » aux automobilistes, sous peine de se voir roués de coups. L'ambiance est nauséabonde.

Et ici, de l’autre côté du mur, les affrontements avec l’armée israélienne sont quotidiens. Et les blessés ne se comptent même plus. Les soldats d’Israël tirent à balles réelles et font mouche plusieurs fois par heure. Dans la banlieue de Ramallah, j’ai pu voir comment tombent les lanceurs de pierres, les uns après les autres. On passe la plupart du temps accroupis ou à courir de planque en planque. Les pierres et les cocktails molotov tentent vainement de contourner les obstacles et touchent rarement leur cible, mais on dirait que les balles quant à elles, passent au travers de tout. Des lasers de fusil balayent l’obscurité, puis on entend un claquement métallique et une balle qui siffle. La mort se joue à pile ou face.

Autour de Ramallah, il y a plusieurs lieux où ça chauffe chaque soir à partir de la prière du soir (Isha), vers 22h30, et jusqu’à 3 ou 4 heures du matin :

OFER - En réalité, la ville s’appelle Bétunia, mais le lieux où se déroulent les affrontements est situé à quelques centaines de mètres de la prison israélienne d’Ofer et de son checkpoint. Ofer est, avec Megiddo et Ktzi’ot, l’une des trois principales prisons israéliennes où s’entassent les prisonniers palestiniens : entre 800 et 1200 détenus. La prison est dans l’arrière plan. Au premier plan, une petite route quitte Betunia pour rejoindre le checkpoint, devant lequel un immense terrain vague empêche quiconque de trouver un abris. Au sommet d'une colline se dresse l’une des usines du businessman Yasser Abbas - fils de Mahmoud Abbas - dont la fortune personnelle construite depuis les accords d’Oslo est vivement critiquée en Palestine. On y fabrique des cigarettes. Cela en dit long sur ce que la famille Abbas peut attendre des processus de paix en cours. Yasser, nationalisé au Canada, est bien loin de tous ces soucis, tandis que ses agents de sécurité observent les affrontements depuis un petit balcon. Les palestiniens utilisent en effet les pentes escarpées à proximité de l'usine pour s’abriter et lancer des pierres sur les véhicules qui font des va-et-viens sur le terrain vague en contrebas. Ils tentent aussi des approches sur le flan Est de la colline, qui donne directement sur le Mur. A cet endroit, il y a une porte que les soldats utilisent régulièrement pour contre-attaquer côté palestinien.

QALANDIYA - J'ai déjà décrit les lieux précédemment. La topographie est vraiment dangereuse. Le checkpoint est protégé par des blocs de béton, derrière lesquels les soldats se positionnent pour tirer à vue. En face, de part et d’autres de la route encombrée en permanence par des véhicules (même quand ça tire), se trouvent des échoppes avec très peu d’abris. A droite, un enorme talus, un restaurant planté au milieu et un hangar de taule, du matériel de chantier, de quoi s’abriter des tirs. Au centre, la route, empruntée en continu par des voitures qui passent au milieu des affrontements comme si de rien était. A gauche, un trottoir couvert qui passent devant des échoppes fermées. En général, les affrontements commencent par l’incendie de tas de pneus lancés sur la route, puis se poursuivent sur la colline qui longe le Mur. Mais le terrain permet rarement d’approcher le checkpoint à moins de 150 mètres, distance à laquelle seules les frondes ont une chance de faire mouche.

BEIT EL - Ce qu’on appelle Ramallah, ce sont en fait deux villes côte à côte, Ramallah à l’Ouest et Al Bireh à l’Est. Quasiment entre les deux, toujours la même route 60. On quitte la ville au niveau d’un rond-point au milieu duquel s’élance un immense porte-drapeau en béton. Au sommet, le drapeau palestinien, comme un défi lancé au colons et aux soldats qui résident en face. A l’Est de là, deux colonies surplombent la ville : Psagot et Beit El, la seconde ayant la spécificité d’accorder la moitié de son territoire à une base militaire. C’est donc à proximité de cette base militaire, au Nord de Ramallah-Al Bireh, qu’on lieu la plupart des affrontements, derrière quelques pâtés de maisons et d'une station essence Al-Huda. Une grande partie du terrain est très exposée, seules les maisons et les quelques murets qui les entourent sont là pour servir d’abris. Le 20 juillet, les affrontements y ont été particulièrement violents.

AR-RAM - La ville se situe immédiatement au dessus du checkpoint de Qalandia vers le Sud. L'entrée principale se situe au niveau d'un large rond-point sur la longue et sinueuse route 60 qui mène à Bethleem. C’est là où Mahmoud Hatem Shawamra, 20 ans, a été tué le 21 juillet. Les versions sur sa mort divergent. D’aucuns disent qu’un colon l’a tué, d’autres que ce sont les soldats qui lui ont tiré dans le dos. En tout cas, il est mort dans une ambulance militaire qui le ramenait à Hizma, la ville voisine. Des jeunes se sont attroupés autour du lieu où il a semble-t-il été abattu : on pouvait y retrouver les restes de matériel médical israélien. Mais rien ne valide l’hypothèse d’un tir de colon : cet endroit est situé exactement là où se déroulent les affrontements, à l’entrée d’Ar Ram.

Et c’est d’ailleurs de là qu’est partie une manifestation à l’annonce de son décès, d’abord en direction du centre d’Ar Ram, puis vers les blindés de l’armée positionnés depuis plusieurs heures en face de l’entrée de la ville, au niveau du rond-point. Pour atteindre les soldats, il faut d’abord pouvoir sortir de la ville et atteindre la route, mais l’armée se positionne au delà, abritée derrière une barrière de béton, et intercepte rapidement les tentatives d’attaques par quelques tirs, qui bénéficient d’un éclairage plutôt favorable.

En dehors du district de Ramallah, des nouvelles d’affrontements viennent aussi quotidiennement d’Hébron, de Halhul, de Beit Oumar ou de Al Arrub, où la population subit les incursions régulières de l’armée. Mais il ne faut pas croire que le conflit s’est focalisé sur quelques villes ou villages portant le flambeau de la résistance palestinienne : partout où les soldats israéliens mettent les pieds, la population réagit à leur invasion par des jets de pierre. Et l’actualité brûlante de ce dernier mois a ravivé la colère d’une population pressurisée depuis bien trop longtemps.

Et si d’aucuns en occidents voient dans les manifestations non-violentes du vendredi (Bil’in, Ni’lin, Nabi Saleh, Al Masara, Kufr Qaddum) l’avenir de l’insurrection palestinienne, la résistance quotidienne est pourtant bien moins visible et moins médiatisée, en dehors des médias locaux. Tout se joue en général à la nuit tombée.

Les forces d’occupation n’aiment pas les témoins

Vendredi 18 juillet a été une journée particulièrement tendue entre les Palestiniens et l’armée israélienne. Comme chaque vendredi dans nombreux endroits des territoires occupés, les Palestiniens ont pris d’assaut l’armée israélienne et ses infrastructures, sans armes, mais avec la détermination légèrement suicidaire qu’on leur connait. Et cette détermination se trouvait hier renforcée par la volonté d’exprimer dans la révolte leur solidarité avec les résidents de Gaza, massacrés depuis maintenant plusieurs semaines par les forces israéliennes.

Dans l’après-midi du 18 juillet, je me suis d'abord rendu à Ofer.

Ces affrontements rencontrent de la part des forces israéliennes d’occupation une violence souvent disproportionnée, celles-ci n’hésitant pas à tirer à balles réelles lorsque l’usage du gaz et des balles de caoutchouc ne les satisfait pas suffisament. Lors de ces démonstrations de forces, les soldats d’Israël ne font souvent aucune distinction entre l’émeutier, le secouriste, le passant et les journalistes. Ce jour-là j’ai pu assister à la chasse aux journalistes à laquelle se livre l'armée israélienne. A plusieurs reprises, les jeeps militaires se sont approchées de façon menaçante des journalistes, les obligeant à se replier dans leurs voitures, avant de jeter délibérément des grenades à gaz à leurs pieds. Puis, dans un second temps, un canon à eau s’est employé à « nettoyer » les journalistes présents.

J’ai pu moi-même faire l'expérience de cette violence dirigée contre les témoins, lorsque me trouvant tout seul en amont d’un véhicule blindé de l’armée, j’ai reçu une balle de caoutchouc en plein torax, alors même que je portais ma caméra à hauteur des yeux. Il est incontestable que j’étais, en qualité de témoin, la cible directe de ce tir et que le soldat qui a tiré depuis la portière du véhicule savait pertinemment où la balle allait me toucher, à savoir à quelques centimètres seulement de mon visage.

En fin de soirée, les affrontements ont éclaté près du checkpoint de Qalandiya. Arrivé sur place avec un ami photographe, et tentant d’arriver au plus près des soldats israéliens alors que les échanges de tirs faisaient rage, nous nous sommes retrouvés avec des journalistes de la télévision palestinienne sous le feu nourri des soldats israéliens. L’un des journalistes, Fadi Al Jayoussi, a reçu une balle dans la jambe.

Israël fait encore une fois la démonstration de sa violence aveugle, alors même que l’opération sur Gaza, condamnée partout à travers le monde, a déjà causé la mort de 316 personnes et blessé plus de 2200, dont une majorité d’enfants.

Trop c’est trop, à Qalandiya Israël tire sur la foule

Le 24 juillet, à l’appel d’un collectif pour la commémoration de la Nakba (destruction de 400 villages palestiniens et exil forcé de 700 000 Palestiniens lors de la formation de l'Etat d'Israël), une manifestation était prévue au départ du camp de réfugiés d’Al 'Amari, dans le but de forcer le checkpoint de Qalandiya et de rejoindre Jérusalem et la mosquée d’Al-Aqsa, interdite depuis plusieurs jours à toutes les personnes de moins de 50 ans, alors même que les musulmans s’apprêtent à fêter la fin du Ramadan.

Le départ était annoncé à 21h30 par des affiches apposées partout à Ramallah. Et c’est bien avant l’heure que des milliers de Palestiniens étaient déjà rassemblés sur la route 60, formant une marée de drapeaux de la Palestine et de keffiehs. Avec un ami photographe, on a décidé d’aller rejoindre la tête de la manifestation, mais il nous a fallu bien une heure pour remonter le cortège. De fait, la tête de la manifestation était déjà à Qalandiya. Là, l’armée israélienne avait depuis plusieurs heures bloqué l’accès au checkpoint par des blocs de béton et des grilles, nous attendant de pied ferme.

Impossible de voir les forces israéliennes, dans la mesure où un énorme spot placé sur l’un des miradors nous éblouissait, inondant l’ensemble de la scène d’une lumière aveuglante.

La bataille avait commencé depuis un moment et des centaines de pierres jonchaient déjà le sol. En arrivant, la foule se faisait plus compacte et des dizaines d’ambulances avaient déjà entamées leur ronde infernale. Des nuages noirs s’échappaient de pneus en feu et, devant, des dizaines de Palestiniens essayaient d’atteindre l’armada israélienne avec leurs projectiles, s’abritant derrière quelques maigres obstacles (le muret du terre-plein central, un hangar fatigué, une benne à ordure et un barbecue métallique). Des centaines de personnes, accroupies en grappes, tentaient d’éviter les tirs israéliens.

Parvenant sur le devant de la scène, on a été mis dans le bain tout de suite, voyant arriver sur une civière le corps du premier martyr, le front percé d’une balle. Et derrière lui, toutes les deux minutes, des groupes de personnes extrayaient d’autres blessés pour les amener aux ambulances prêtes à partir. Les appels en boucles à l’adresse des secouristes, en plus des volutes de fumée noire, des bruits de balles, de feux d’artifices et des sirènes des ambulances, renforçaient la vision d’apocalypse : « SA’AF ! » (ambulancier en arabe).

Après avoir perdu de vue mon ami, je suis allé de tous les côtés de la bataille : à droite près du Mur de séparation, à gauche sur les toits, au milieu de la route, restant à un moment bloqué pendant 15 minutes allongé derrière un mur avec des dizaines d’autres, tandis que les Israéliens tiraient juste au dessus des têtes. Les lasers verts des armes israéliennes et le sifflement aigu des balles étaient terrifiants.

Il y a bien eu quelques tirs à balles réelles depuis le côté palestinien, accueillis par des sifflements et des applaudissements, mais globalement la bataille était livrée à l’aide de pierres, de cocktails molotov et de feux d’artifices. Les assauts répétés des Palestiniens aux cris d’« Allah Akbar ! » étaient accueillis par des séries de tirs, les balles sifflant au milieu de la foule pour aller se loger dans les corps en mouvement, aboutissant sur près de 287 blessés et 2 morts, chiffres qui devraient être confirmés bientôt par les médecins de l’hôpital de Ramallah. Il semblerait que beaucoup de blessés - et possiblement l'un des morts - viennent du camp de réfugiés de Al-'Amari.

J'apprendrais par la suite l'identité du jeune homme que j'ai vu sur la civière : Muhammad al-A'raj, de Qalandiya, tué à 17 ans.

J’ai quitté la bataille autour de 3 heures du matin, alors que la foule était déjà clairsemée et que ça devenait toujours plus risqué de rester sur place. J’avais vraiment l’espoir, comme beaucoup ici, que cette manifestation forcerait le checkpoint, mais la lutte était vraiment inégale. Malgré la détermination sans faille de centaines de jeunes Palestiniens, défiant les balles, l’assaut manquait fortement d’organisation : pas de boucliers, quasiment pas de barricades, presque rien pour se protéger.

Vendredi après la prière de 12h45 auront lieu les funérailles des martyrs. Cette nouvelle journée risque bien de se finir à nouveau dans la violence.

Rentré à Paris, mon esprit brûle encore

Rentré de Palestine ce lundi, je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées, de revenir sur les choses que j’ai vu, les discussions que j’ai eu, les sensations que j’ai ressenti au cours de ces 45 jours passés en Israël et en Cisjordanie.

Sans sombrer dans des considérations orientalistes ou exotisantes, j’ai trouvé chez les Palestiniens une incroyable hospitalité et une ouverture d’esprit sans pareille. Difficile de comprendre comment après tant d’années de privations et de violences, le peuple palestinien arrive encore à trouver la force d’aimer l’Autre et de lui ouvrir sa porte. On a tendance à croire que l’être humain dont la vie est jonchée de drames se laisse fatalement emporter par ses plus noirs sentiments et que la destinée d’un peuple meurtri est de se déchaîner dans l’adversité et le terrorisme. Mais il n’en est rien.

Si les martyrs font partie de la vie palestinienne, et si mourir sous les coups de l’ennemi est vécu par les familles de shaheed autant comme un drame que comme un honneur, je n’ai pas vu chez les Palestiniens ce fanatisme que certains voudraient leur prêter et qui voudrait que les Palestiniens soient tous des partisans des attentats-suicide.

Pour autant, je dois admettre que je ne ressent ni mépris ni indifférence pour ceux et celles qui ont choisi de donner ainsi leur vie pour la liberté, que ce soit par colère, par désespoir ou par haine. Mettre sa vie dans la balance, ce n’est jamais tout à fait un choix, c’est souvent l’aboutissement d’une longue descente aux enfers, d’une lente prise de conscience de la vanité de la vie dans des contextes où tout n’est qu’entrave au bonheur et à la joie. Israël a construit les conditions de sa propre destruction, en écrasant continuellement tout un peuple sous son talon de fer, sous prétexte de lutter contre le terrorisme, alors que la source de ce terrorisme est dans les origines mêmes de la création d’Israël : sans la destruction de centaines de villages, sans l’assassinat et l’expulsion de milliers de Palestiniens de leurs terres et sans Occupation, il n’y aurait pas eu de terrorisme.

En Palestine, je n’ai jamais eu peur. Les seuls moments où j’ai ressenti la peur, c’était au contact des colons et des soldats israéliens. Ils ont peur autant qu’ils inspirent la peur, parce qu’ils sont faits de peur. Enfermés dans des îlots résidentiels entourés de murs et de barbelés, munis d’armes automatiques et accompagnés d’hommes en armes, exprimant la méfiance et le mépris, ils ont oublié leur humanité. Ils se comportent souvent avec agressivité, y compris à l’égard des non Palestiniens. Et les excuses qu’ils pourront donner pour se justifier d’être si fermés sont fausses : ils ne sont pas en danger. Il suffira pour ça de comparer le nombre de morts Israéliens et Palestiniens depuis 2000 pour comprendre que ce ne sont pas eux qui ont le plus besoin de protection et de sécurité.

Mais à leur parler, on comprend très vite qu’ils sont bercés de mythes et de préjugés, convaincus depuis leur plus jeune âge que l’Arabe est un assassin et un menteur, qui ne souhaite que la destruction des Juifs. Chez les colons, on raconte que les enfants arabes apprennent à tuer à l’école, que la notion de paix chez eux n’existe pas, que la civilisation arabe est sans foi ni loi et que le Coran n’enseigne que la violence. Discuter avec les colons m’a amené à entendre des choses que je n’aurai pas cru pouvoir sortir de la bouche d’un peuple si longtemps persécuté et victime du racisme. Ces Juifs ont oublié.

Durant ce mois en Palestine, j’ai découvert que le racisme de la société israélienne était extrême, qu’il pouvait prendre la forme de pogroms dignes de ceux qui ont entraîné la mort de milliers de Juifs en Russie entre 1880 et 1945. J’ai vu de larges groupes de jeunes Israéliens descendre dans la rue en hurlant « mort aux arabes » et en frappant leurs détracteurs, exprimant des désirs de massacre et insistant ouvertement sur la nécessité de s’en prendre d’abord aux enfants et aux femmes enceinte pour que la race arabe ne se reproduise pas. Les élites israéliennes auront beau nous dire qu’il s’agit de positions marginales, les prises de paroles de personnages publics, la caution donnée par l’Etat israélien aux violences des colons et la propagande accompagnant le massacre de la population gazaouie sont autant de signaux favorables envoyés à tous les fascistes israéliens.

Il y a malgré tout de nombreuses voix israéliennes opposées à la politique de l’Etat d’Israël. Il y a des organisations juives pour la paix, des Juifs orthodoxes antisionnistes, des militants de la gauche israélienne, des Anarchistes contre le mur. Mais ils rencontrent eux aussi une violence sans pareille, accusés de trahir leur peuple et de jouer le jeu de l’antisémitisme, alors qu’il ne s’agit pour eux que de dénoncer le nationalisme juif.

La Palestine est définitivement faite de contrastes et de dissonances. Et lorsque je remonte le fil de l’actualité de ce dernier mois, je me rends compte que les incohérences s’accumulent. Rien aujourd’hui n’éclaire par exemple les circonstances de la mort des colons Gilad Shaer, Naftali Fraenkel et Eyal Yifrah, dont les corps ont été retrouvés quasi intactes après avoir passé deux semaines sous un tas de rochers en plein soleil. Israël s’est empressé d’accuser deux jeunes Palestiniens de Halhul dont ils n’ont jamais retrouvé la trace, avant de détruire les maisons de leurs familles et d’arrêter leurs proches. Les opérations militaires dans de nombreuses communes de Cisjordanie, ainsi que la violence des colons et l’assassinat du jeune Palestinien Mohammed Abu Khdeir à Shu’afat, puis le bombardement de Gaza, se sont soldés par des semaines d’affrontements quotidiens au cours desquels des centaines de Palestiniens ont été blessés et une vingtaine tués en Cisjordanie.

Qui est responsable de tout ça ? Que deviendront les jeunes fanatiques qui ont incinéré vivant Mohammed Abu Khdeir ? Ils ont déjà été relâchés, placés sous contrôle judiciaire. Que deviendront ces soldats qui, délibérément, de leurs armes de pointe, ont abattu des Palestiniens armés de pierres ? Ils sont félicités, ils ont bien fait leur travail. Israël rend grâce aux assassins.

Pendant ce temps à Gaza, on est à 1422 morts (23% d’enfants) et 8265 blessés au 31 juillet. On a dépassé le montant des victimes des opérations précédentes. Israël ne se défend pas, Israël extermine. Certains parlent de génocide, le mot qu’on ne doit pas dire sans l’aval de l’ONU.

J’ai quitté la Palestine alors même que les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, le bras armé du Fatah, lançait à son tour des attaques ciblées contre les forces armées israéliennes et les colons en Cisjordanie, en solidarité avec Gaza et en soutient des actions du Hamas. Autant dire que l’été n’a pas fini d’être brûlant.

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat