Ce n’est pas compliqué : une note pour aider à comprendre la Syrie

Ce n’est pas compliqué : une note pour aider à comprendre la Syrie

Ce n’est pas compliqué : une note pour aider à comprendre la Syrie

À l'ère des réseaux sociaux et de l'information pour tous et par tous, il est plus que jamais nécessaire de se constituer une liste de ressources fiables sur les sujets que l'on souhaite analyser et comprendre. En particulier lorsqu'il s'agit de géopolitique internationale.

Cette note a été préparée par "Interstices-Fajawat". En tant qu'initiative liée à la société syrienne, nous avons élaboré cette note pour partager nos sources d'information sur la Syrie. Nous ne prétendons pas que ces sources sont toutes impartiales ou neutres, car nous pensons que la neutralité est souvent synonyme d'aveuglement ou de complicité. Nous avons nous-mêmes nos propres biais révolutionnaires et en faveur d'un internationalisme par le bas.

Dans la mesure du possible, nous avons indiqué les biais et les partialités que nous avons identifiés. Nous avons choisi de conserver dans la liste des ressources dont nous ne partageons pas l'analyse, car elles sont néanmoins bien informées et transmettent des informations de première main, qu'il convient simplement de prendre avec beaucoup de précautions.

 

POUR NOUS LIRE ET NOUS SUIVRE SUR LES RESEAUX SOCIAUX :

📌 Site internet - https://interstices-fajawat.org
📌 𝕏 (ex-Twitter) - https://x.com/IntersticesFaj

SITES INTERNET

En tête de liste, les deux premières catégories contiennent la plupart des sources dont nous partageons les opinions et que nous recommandons.

Sites web d'actualités et d'analyses :

 

Blogs personnels (opinions et recherches universitaires) :

 

Sites web des ONG de défense des droits et des médias dirigées par des Syriens :

 

Sites d'information locaux ou spécialisés :

 

Sites d'information générale :

 

SITE DE FACT CHECKING

Verify Syria (AR & EN) - basé en Turquie, ONG dirigée par des Syriens

https://verify-sy.com/

COMPTES DE RESEAUX SOCIAUX (ex-Twitter/X & Instagram)

⚠️ Certains de ces comptes peuvent partager parfois des contenus BIAISES ou ACRITIQUES (sectaires, pro-Sharaa/HTS, pro-SDF/PYD, occidentaux...) ⚠️

JOURNALISTES  / ANALYSTES / ACTIVISTES Locaux :

Matar Ismaeel - @RevoreporterSy
Joseph Daher - @JosephDaher19
Robin Yassin-Kassab - @qunfuz2
Hassan Ridha - @sayed_ridha
Leila Al-Shami - @LeilaShami
Rim Turkmani - @Rim_Turkmani
Mohammad Hassan - @mohammed_nomad
Firas Kontar - @fkontar78
Rami Jarrah - @RamiJarrah
Mazen Hassoun - @HassounMazen
Nedal Al-Amari - @nedalalamari
Ibrahim al-Assil - @IbrahimAlAssil
Qalaat Al Mudiq - @QalaatAlMudiq
Aymenn J Al-Tamimi - @ajaltamimi
Hassan I. Hassan - @hxhassan
Jenan Moussa - @jenanmoussa
Hussam Hammoud - @HussamHamoud
Abd alhade alani - @abdalhadealani
Rami Safadi - @RamiSafadi93
Vlogging Syria - @timtams83
Suhaib Zaino - @suhaib_zaino
Qusay Noor - @QUSAY_NOOR_
"Osama" - @OsamaSHL
"Karim" - @Idlibie
Tawfiq Ghailani - @SyriaNewsMan
Ivan Hassib - @Ivan_Hassib
Karim Franceschi - @karimfranceschi
Evin Cudi - @FreedomKurds
ScharoMaroof - @ScharoMaroof

JOURNALISTES/ANALYSTES ETRANGERS :

Cédric Labrousse - @CdricLabrousse
Thomas Van Linge - @ThomasVLinge
Charles Lister - @Charles_Lister
Wladimir van Wilgenburg - @vvanwilgenburg
CJ Werleman - @cjwerleman
C4H10FO2P - @markito0171

ONGs DE MEDIA & SYRIENS :

ACT for the Disappeared - @actforthedisappearedlb
Action For Sama - @actionforsama
Al Swaida Al Thawra - @alswaidaalthawrah
Aljumhuriya - @aljumhuriya_net
Association Of Detainees & The Missing in Sednaya Prison - @sednayamissing
Based Syria - @based_syria
Caesar Families Association - @caesarfamilies
Daraj Media English - @darajmediaenglish
Dawlaty - @dawlatysy
Don't Suffocate the Truth - @donotsuffocatetruth
Eye On Syria - @eyeonsyriaeng
Families For Freedom - @families4freedomsyria
Free Syria's Disapeared - @freesyriasdisappeared
From the Periphery Media - @fromtheperipherymedia
Half of Syria - @halfofsyria
Horan Free League - @horanfreemedia1
Jadaliya - @jadaliyya
Jusoor for Studies - @jusooren
La Cantine Syrienne de Montreuil - @lacantinesyriennedemontreuil
Live Updates Syria - @liveupdatesfromsyria
Madaniya Network - @madaniyanetwork
Megaphone News - @megaphonenews
Middle East Eye - @middleeasteye
Middle East Institute - @middleeastinst
Middle East Matters - @middleeastmatters
Raseef 22 - @raseef22en
Release Me - @release_me0
Revoleft Syria - @revoleftsyria
Rojava Information Center - @rojavaic
Scholars for Syria - @scholars4syria
SOAS Syria Society - @soassyriasoc
Street Archives Syria - @streetarchivessyria

Syria Civil Defense - @syriacivildefence
Syria Mobilization Hub - @thesyriahub
Syria Pixel - @syria_pixel
Syria TV - @syr_television
Syrian Center for Media and Freedom of Expression - @scmsyriancenter
Syrian Emergency Task Force - @syrianetf / @ualr_setf
Syrian Eyes - @syrianeyesteam
Syrian Feminist Lobby - @syrianfeministlobby
Syrian Hub Official - @syrianhubofficial
Syrian Network for Human Rights - @snhr
Syrian Print Archive - @syrianprintarchive_
Syrian Revolution Archive - @syrian_revolution_archive
Syrian Revolution Story - @syrian.revolution.story
Syrian Road to Justice - @road2justicesy
Syrian Solidarity Campaign - @syria_solidarity_campaign
Syrian Spot - @syrianspot
Syrian Women For Democracy - @cswdsyr
Syrians for Palestine - @syrians4palestine
Syrians For Truth & Justice - @syrians_for_truth_and_justice
Ta'afi Syria - @taafi.syria
Tastakel Organization - @tastakel
The Fire These Times - @firethesetimes
The New Arab - @thenewarab
The Syria Campaign - @thesyriacampaign
The White Helmets - @the_whitehelmets
Verify Syria - @verify.sy
Vive Levantine - @vivelevantine
Wanabqa - @wanabqa
Yarmouk Camp - @yarmouk.camp

LIVRES

  • AL-HAJ SALEH Yassin, « La Question Syrienne », Sindbad/ACTES SUD, 2016
  • AL-HAJ SALEH Yassin, « Lettres à Samira », Les Lisières, 2021
  • AL-HAJ SALEH Yassin, « Sur la Liberté : la maison, la prison, l’exil…et le monde, L’Arachnéen, 2025
  • DAHER Joseph, « Syrie, le Martyre d’une Révolution », Syllepse, 2022
  • DALLE Ignace & GLASMAN Wladimir, « Le cauchemar Syrien », Fayard, 2016
  • KHALIL Samira, « Journal d’une assiégée », IXE Editions, 2022
  • KONTAR Firas, « Syrie, la Révolution impossible », Editions Aldeia, 2023
  • MAJED Ziad, « Syrie, la Révolution orpheline », Sindbad/ACTES SUD, 2014
  • SEURAT Michel, « L’Etat de Barbarie », Le Seuil, 1989

👷🏽‍♀️🔧 🚧 Liste en cours de réalisation, merci de nous aider en nous partageant des titres d'ouvrages écrits par des auteurs Syriens, directement concernés et progressistes - 

DOCUMENTAIRES (avec notre note ⭐️⭐️⭐️)

Nous trouvons regrettables que la plupart de ces témoignages soient inaccessibles au grand public et réservés à des festivals discrétionnaires où seuls les élites intellectuelles et personnes concernées peuvent les voir, pendant que les Humains dont il est question souffrent et meurent le plus souvent dans l'ombre. Nous respectons les droits d'auteurs, mais aimerions néanmoins acquérir tous ces films, donc si vous savez comment les télécharger ou les acheter, n'hésitez pas à nous contacter :

collective@interstices-fajawat.org

1974 - EVERYDAY LIFE IN A SYRIAN VILLAGE de Omar Amiralay ⭐️⭐️⭐️

Premier documentaire à présenter une critique sans complaisance de l'impact des réformes agricoles et foncières du gouvernement syrien, Everyday Life in a Syrian Village (La vie quotidienne dans un village syrien) porte un coup sévère à la prétention de l'État de redresser les inégalités sociales et économiques.

2003 - A FLOOD IN BAATH COUNTRY de Omar Amiralay ⭐️⭐️⭐️

Le film examine l'impact dévastateur de l'inondation sur un village syrien. Avec sa critique puissante et audacieuse du régime politique syrien et des politiques tribales qui le soutiennent, le film préfigure la vague de démocratie qui déferle actuellement sur le monde arabe, les citoyens se levant enfin pour exiger un changement fondamental dans la direction de leur pays.

2013 - RETURN TO HOMS de Talal Derki ⭐️⭐️⭐️

Un regard derrière les barricades de la ville assiégée de Homs, où pour Basset, 19 ans, et son groupe de camarades, l'espoir audacieux de la révolution s'effondre comme les bâtiments autour d'eux.

2014 - SYRIA : CHILDREN ON THE FRONTLINES de Marcel Mettelsiefen & Anthony Wonke ⭐️⭐️

L'histoire de cinq jeunes enfants dont la vie a été bouleversée à jamais par la guerre civile en Syrie.

2014 - THE LAST ASSIGNMENT de Rashed Radwan ⭐️⭐️⭐️⭐️

Le 20 novembre 2013, le caméraman indépendant irakien Yasser Faisal al-Jumaili a franchi la frontière turque pour entrer en Syrie avec son fixeur syrien de confiance, Jomah Alqasem. La guerre en Syrie fait rage depuis deux ans et demi et les différents groupes rebelles se séparent les uns des autres, principalement en raison de divergences idéologiques. La mission consistait à accéder à ces groupes et à dresser un portrait de ces hommes, loin de toute rhétorique, en service et hors service sur la ligne de front. Pendant 13 jours en Syrie, les deux reporters ont filmé les hommes derrière les lignes de front : des combattants de l'Armée syrienne libre, de la Brigade Al-Tawhid, du Front Al-Nusra, d'Ahrar Al-Sham et même de DAESH.

2014 - HAUNTED de Liwaa Yazji 

Lorsque la bombe arrive, la première chose que nous faisons est de fuir, mais plus tard, nous nous souvenons et pensons à tout ce que nous avons laissé derrière nous. Nous n'avons pas dit adieu à nos maisons, à nos souvenirs, à nos photos, à nos identités et à notre vie passée. Il s'agit de la façon dont les maisons hantent la vie des âmes qui y vivaient, autant qu'elles hantent elles-mêmes les maisons.

2014 - OUR TERRIBLE COUNTRY de Mohammad Ali Atassi & Ziad Homsi ⭐️⭐️⭐️⭐️

Comment faire un film sur la violence sans la montrer ou la reproduire directement ? Le film Notre terrible pays tente de répondre à cette approche en nous entraînant dans le périlleux voyage de Yassin Haj Saleh, un intellectuel et dissident syrien bien connu, et du jeune photographe Ziad Homsi, qui parcourent ensemble un itinéraire ardu et dangereux de la zone libérée de Douma, à Damas, jusqu'à Raqqa, dans le nord de la Syrie, pour se retrouver finalement contraints de quitter leur pays d'origine pour un exil temporaire.

2014 - SILVERED WATER, SYRIA SELF PORTRAIT de Wiam Bedirxan & Ossama Mohammed ⭐️⭐️⭐️⭐️

Un regard sur les témoignages vidéo de première main de la violence dans la Syrie d'aujourd'hui, filmés par des activistes dans la ville assiégée de Homs.

2014 - THE CAVE de Feras Fayyad

Dans les profondeurs de la province syrienne de Ghouta, un groupe de femmes médecins a créé un hôpital de campagne souterrain. Sous la supervision du Dr Amani, pédiatre, et de son équipe de médecins et d'infirmières, l'espoir renaît pour certains des milliers d'enfants et de victimes civiles de l'impitoyable guerre civile syrienne.

2014 - LETTERS FROM YARMOUK de Rashid Masharawi ⭐️⭐️⭐️

Des messages saisis dans le camp de réfugiés de Yarmouk dans des moments d'une extrême complexité ; des messages qui traitent de la vie face à la mort ; des moments d'amour en temps de guerre et des questions de patrie et d'exil.

2015 - SALAM NEIGHBOUR de Zach Ingrasci & Chris Temple

Deux cinéastes s'immergent dans un camp de réfugiés syriens et jettent un regard intime sur la crise humanitaire la plus grave au monde.

2015 - 7 DAYS IN SYRIA de Janine Di Giovanni & Robert Rippberger ⭐️⭐️⭐️

Dans le pays le plus dangereux au monde pour les journalistes, Janine di Giovanni, rédactrice en chef de Newsweek Middle East, risque tout pour témoigner et faire en sorte que le monde connaisse les souffrances du peuple syrien.

2015 - A SYRIAN LOVE STORY de Sean McAllister ⭐️⭐️

Filmé sur cinq ans, A Syrian Love Story retrace une incroyable odyssée vers la liberté politique. Pour Raghda et Amer, c'est un voyage d'espoir, de rêves et de désespoir : pour la révolution, pour leur patrie et l'un pour l'autre.

2016 - THE WAR SHOW de Andreas Dalsgaard & Obaidah Zytoon ⭐️⭐️⭐️⭐️

Une DJ de radio syrienne partage son expérience au lendemain du Printemps arabe de 2011.

2016 - HOUSES WITHOUT DOORS de Avo Kaprealian

Le cinéaste Avo Kaprealian, originaire d'Alep et arménien, montre la vie d'une famille arménienne qui a fui à Beyrouth pendant les affrontements dans le quartier du Nouveau Village à Alep, en Syrie, en 2015. Kaprealian a documenté les destructions dans le quartier et les civils qui ont dû faire face à des difficultés. Il a réussi à tourner des images depuis le balcon de sa maison [...]

2016 - BORN IN SYRIA de Hernán Zin

Depuis le début de la guerre civile en Syrie en 2011, on estime que 9 millions de Syriens ont fui leur foyer, dont la moitié sont des enfants. Ces enfants ont fui une horreur inimaginable : les bombardements aveugles du gouvernement de Bachar Al Assad et les viols et décapitations d'ISIS, pour se retrouver piégés dans des camps de fortune ou des frontières fermées. Nous assistons au périple de ces réfugiés vers la terre promise qu'est l'Europe.

2016 - THE WHITE HELMETS de Orlando von Einsiedel ⭐️⭐️

Alors que des frappes aériennes quotidiennes pilonnent des cibles civiles en Syrie, un groupe de secouristes indomptables risque sa vie pour sauver les victimes des décombres.

2016 - TADMOR / PALMYRA de Monika Borgmann & Lokman Slim ⭐️⭐️

Au milieu du soulèvement populaire en Syrie qui a commencé en 2011, un groupe d'anciens détenus libanais du régime Assad décide de rompre le silence qu'ils ont longtemps gardé sur les années horribles qu'ils ont passées à Tadmor, Palmyre, l'une des prisons les plus redoutées du gouvernement syrien.

2017 - LAST MEN IN ALEPPO de Feras Fayyad ⭐️⭐️⭐️

Les volontaires Khaled, Mahmoud et Subhi se précipitent vers les sites des bombardements tandis que d'autres s'enfuient. Ils fouillent les bâtiments effondrés à la recherche de vivants et de morts. Luttant contre la fatigue, la diminution des effectifs et les inquiétudes pour la sécurité de leurs familles, ils doivent décider de rester ou de fuir une ville en ruines.

2017 - CRIES FROM SYRIA de Evgeny Afineevsky ⭐️⭐️⭐️

Une tentative de recontextualiser la crise des migrants européens et les hostilités en cours en Syrie, à travers des témoignages de témoins oculaires et de participants. Des enfants et des parents racontent la révolution, la guerre civile, les frappes aériennes, les atrocités et les crises humanitaires en cours, dans un portrait de l'histoire récente et des conséquences de la violence.

2017 - CITY OF GHOSTS de Matthew Heineman ⭐️⭐️⭐️

Les militants anonymes qui ont révélé les atrocités commises par DAESH à Raqqa. Il suit leurs opérations d'infiltration, leur exil et les risques qu'ils ont pris pour révéler les réalités impitoyables sous le règne de DAESH. L'histoire de « Raqqa is Being Slaughtered Silently » (Raqqa est massacrée en silence) :

https://www.raqqa-sl.com/en/

2017 - OF FATHERS AND SONS de Talal Derki ⭐️⭐️⭐️

Talal Derki retourne dans son pays natal où il gagne la confiance d'une famille d'islamistes radicaux dont il partage le quotidien pendant plus de deux ans. Sa caméra se concentre sur Osama et son jeune frère Ayman, offrant un aperçu extrêmement rare de ce que signifie grandir dans un califat islamique.

2017 - HELL ON EARTH: THE FALL OF SYRIA AND THE RISE OF ISIS de Sebastian Junger & Nick Quested

Un regard sur l'état actuel de la Syrie au milieu de la guerre et du chaos en 2017, avec des histoires de survie et des observations d'experts politiques du monde entier.

2018 - THIS IS HOME de Alexandra Shiva

La vie de quatre familles syriennes, réinstallées à Baltimore et tenues de devenir autonomes en huit mois.

2019 - FOR SAMA de Waad al-Kateab & Edward Watts ⭐️⭐️⭐️⭐️

En pleine période de conflit et d'obscurité dans sa ville d'Alep, en Syrie, une jeune femme a continué à faire tourner sa caméra, tout en tombant amoureuse, en se mariant, en mettant au monde un enfant et en faisant ses adieux alors que sa ville s'effondrait. L'histoire avant « Action For Sama » :

https://www.actionforsama.com/

2020 - AYOUNI de Yasmin Fedda

Noura et Machi cherchent des réponses sur leurs proches, Bassel Safadi et Paolo Dall'Oglio, qui font partie des plus de 100 000 personnes disparues de force en Syrie.

2021 - OUR MEMORY BELONGS TO US de Rami Farah ⭐️⭐️

Trois activistes syriens sont réunis sur une scène de théâtre à Paris. 10 ans après la révolution, ils reviennent sur les traumatismes et les souvenirs d'une guerre féroce.

2021 - LITTLE PALESTINE: MEMORY OF A SIEGE de Abdallah Al-Khatib ⭐️⭐️⭐️⭐️

Après la révolution syrienne, le régime d'Al-Assad assiège le quartier de Yarmouk, le plus grand camp de réfugiés palestiniens au monde. Yarmouk est coupé du monde. Le réalisateur enregistre les privations quotidiennes tout en célébrant le courage de la population.

2022 - THE LOST SOULS OF SYRIA de Garance Le Caisne & Stéphane Malterre ⭐️⭐️

En 2013, un fonctionnaire syrien s'enfuit avec 27 000 photos de cadavres torturés à mort dans les prisons du pays depuis 2011. Un an plus tard, les photos du rapport César révèlent au monde l'horreur des crimes du régime de Bachar Al-Assad.

2023 - UNDER THE SKY OF DAMASCUS de Talal Derki

À Damas, un collectif de jeunes comédiennes se réunit pour faire des recherches sur le sujet. Elles envisagent d'utiliser les émouvantes déclarations anonymes d'innombrables femmes pour créer une pièce de théâtre qui brisera les tabous.

2024 - MY MEMORY IS FULL OF GHOSTS de Anas Zawahri

Telle une élégie visuelle, My Memory Is Full of Ghosts explore une réalité prise entre le passé, le présent et l'avenir à Homs, en Syrie. Derrière l'autoportrait d'une population exsangue en quête de normalité, émergent les souvenirs d'une ville hantée par la destruction, la défiguration et la perte. Un film bouleversant, un écho douloureux de l'absurdité de la guerre et de la force de l'être humain.

Podcast : We Will Need Time – The Final Straw Radio (USA)

Podcast : We Will Need Time – The Final Straw Radio (USA)

Ce podcast a été réalisé par THE FINAL STRAW RADIO, Asheville, NC, USA

https://thefinalstrawradio.libsyn.com/we-will-need-time-two-libertarian-communist-perspectives-on-events-and-possibility-in-syria 

Dans cet épisode, vous entendrez Cédric et Khuzama, deux communistes libertaires ayant des liens avec la Syrie et contributeurs au blog interstices-fajawat.org, partager leurs observations sur les événements qui ont conduit à la destitution de Bachar Al-Assad, ainsi que sur les complications entre les différentes factions sur le terrain, du point de vue de la diaspora syrienne. La situation sur le terrain évolue rapidement, alors consultez les notes de l'émission sur notre site web pour trouver des liens vers des sources d'information qui vous aideront à vous tenir au courant.

Et si vous souhaitez connaître le point de vue d'un combattant anarchiste affilié à Tekosina Anarsist, qui travaille avec l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie affiliée aux FDS et à la révolution du Rojava, vous pouvez consulter notre épisode du 22 décembre et le zine transcrit.

We Will Need Time: two libertarian communist perspectives on events and possibility in Syria (EN ANGLAIS)

par The Final Straw Radio

Appel à toutes les forces progressives Syriennes !

Appel à toutes les forces progressives Syriennes !

Appel à toutes les forces progressives Syriennes !

En dehors des complices du régime de Assad et des populations civiles toujours prises pour cible dans le Nord et à l’Est de la Syrie, l’unanimité des Syriens sont heureux de la libération de la Syrie grâce à l’offensive des rebelles Syriens et du soutien de nombreuses communautés Syriennes qui n’attendaient qu’un signal pour participer à la libération.

Après 58 années d’une des dictatures les plus féroces, et non 13 ou 24 années comme le suggèrent les médias occidentaux, les Syriens avaient besoin d’au moins 48 heures pour respirer et partager leur infini bonheur, leurs cris, leur joie, mais également leurs pleurs de soulagement et de peine trop longtemps contenus.

Beaucoup à l’étranger n’ont pas respecté ce besoin, continuant à infantiliser les Syriens et à mépriser leurs aspirations démocratiques et laïques, en ne cessant depuis le début de l’offensive des rebelles (que nous refusons de réduire à Hayat Tahrir al-Sham, parce que des centaines d’autres factions se sont jointes à l’opération) de brandir devant nos visages la menace islamiste.

Nous n’avions pas besoin qu’on nous le dise. Nous avons été parmi les premiers à subir cette menace, qui était présente en nous durant des années, mais nous savons aussi que les groupes criminels jihadistes ne sont pas nés tous seuls. Ils sont nés du chaos produit par des décennies de colonisation, d’invasions armées et de bombardements aveugles.

Après avoir fait la fête, les forces progressistes Syriennes doivent désormais agir vite et ne pas se détendre trop tôt. Les menaces d’un retour de bâton réactionnaire et fondamentaliste sont réelles.

C’est pourquoi nous voulons partager quelques revendications essentielles avec vous, à diffuser largement au sein de TOUTES les communautés syriennes et à transmettre à ceux qui vont assurer la transition politique en Syrie.

Nous devons:

ARRET DES VIOLENCES

  • Mettre fin immédiatement à toute intervention militaire dans les zones d’Idleb, Alep, Raqqa, Deir Ez-Zor et Hasakeh et mettre en place des accords de cessez-le-feu entre les forces rebelles et les forces armées des YPG/SDF ;
  • Condamner et mettre fin définitivement aux bombardements d’Etats étrangers sur le sol Syrien;
  • Exiger la libération des territoires et des communautés civiles Syriennes otages des Etats voisins et de groupes armés servant leurs intérêts, et notamment d’Israel et de la Turquie dans les régions du Golan, de Quneitra, de l’Ouest de Damas, d’Idleb, d’Alep, de Raqqa et d’Hasakeh ;
  • Désarmer les combattants armés non-Syriens et leur demander de quitter le pays, de rentrer chez eux ou de faire une demande d’asile en Syrie, qui sera étudiée au regard d’enquêtes sérieuses réalisées sur les crimes commis par les groupes armés auxquels ils ont appartenu ;
  • Garantir l’accès au territoire Syrien aux ONG humanitaires et aux journalistes;

PROCESSUS DE JUSTICE REPARATRICE :

  • Archiver (et numériser) et analyser les archives des services de sécurité du régime Assad, puis les rendre consultables par les personnes concernées, afin de permettre le deuil et la réparation des crimes, ainsi que les poursuites à l’égard des auteurs de ces crimes ;
  • Protéger et permettre un plein accès aux listes de détenus et victimes du régime Assad aux familles de victimes à la recherche de personnes disparues ;
  • Lister les personnes complices de dénonciations calomnieuses et protéger leur identité afin d’empêcher la vengeance personnelle et garantir la mise en place de procédures judiciaires équitables, qui peuvent impliquer des modes de justice transformatrice et réparatrice, plutôt que punitive ;
  • Procéder à l’arrestation et au placement en détention dans des conditions humanitaires de tous les personnels de l’armée, de services de sécurité ou de milices armées soupçonnés d’avoir été impliqués directement dans la commission de crimes à l’égard de civils et de crimes de guerre ;
  • Empêcher toute humiliation ou exécution publique et engager des processus de justice qui respectent les conventions internationales contre la peine de mort ;
  • Permettre l’établissement de systèmes de règlement des conflits et de justice alternatifs, laissant le choix aux personnes justiciables de choisir sous quel système de justice ils souhaitent être jugés, tout en interdisant le recours à des peines impliquant des sévices corporels ou la peine de mort ;
  • Souscrire aux traités et conventions permettant la collaboration avec la Cour Internationale de Justice et le respect de ses décisions ;

TRANSITION POLITIQUE :

  • Empêcher la mise en place d’un régime politique fondé sur les appartenances religieuses ou ethniques, pour empêcher une division sectaire de la Syrie ;
  • Empêcher l’utilisation des symboles de groupes armés, ainsi que les drapeaux associés à Al-Qaeda et à l’Etat Islamique, ainsi que des autres groupes islamistes, dans les institutions publiques du nouveau régime politique ;
  • Organiser une transition politique vers un régime fédéral permettant la représentation égalitaire et non ségrégative des différentes communautés ethno-religieuses de la société Syrienne qui représentent au moins 1% de la société Syrienne : Arabes Sunnites, Arabes Chiites, Arabes Chrétiens, Druzes, Alaouites, Kurdes et Assyriens. Les communautés ethniques représentant moins de 1% de la population Syrienne doivent quant à elles bénéficier d’une représentation proportionnelle afin de faire respecter leurs identités spécifiques et les droits qui s’y rapportent : Turkmènes, Tcherkesses, Bédouins, Arméniens, Juifs Mizrahim, Yézides, Palestiniens, Romani, Araméens/Syriaques ;
  • Geler toute coopération avec un Etat voisin qui ne garantit pas la liberté totale aux populations appartenant à au moins l’une des communautés Syriennes citées précédemment ;
  • Rétablir pleinement et sans restriction les libertés politiques et religieuses, ainsi que la liberté d’association, la liberté de réunion, la liberté d’expression et la liberté de la presse ;
  • Garantir la liberté et la protection des droits des femmes et des minorités sexuelles ;

Sans l’application de toutes ces revendications, l’auto-détermination des Syriens n’est pas garantie et la résurgence de pouvoirs autoritaires est à craindre. Nous devons massivement nous mobiliser pour empêcher l’histoire de se répéter et les ambitions autocratiques ou réactionnaires de compromettre la révolution démocratique et laïque syrienne.

Aussi, nous devons annoncer haut et fort notre solidarité avec les peuples Palestiniens, Libanais et Kurdes face à l’oppression et aux violences injustifiées qu’ils subissent. Il ne s’agit pas de soutenir les groupes armés qui portent leur parole, mais d’envoyer un message clairs à nos peuples frères et aux civils qui ne méritent pas de subir les répercussions des guerres coloniales.

Nous ne voulons que la paix et la démocratie en Syrie et dans toute la région qui l’entoure.

Initiative Interstices-Fajawat

La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

Levant

par Cedric Domenjoud | Nov 23, 2024

L’opération militaire répondant à l’attaque sanglante de la résistance palestinien‧ne sur les colonies israéliennes jouxtant le ghetto de Gaza le 7 octobre 2023 a très vite été le théâtre de crimes de guerre contre les populations civiles palestinien‧nes. Rappelons d’abord le véritable bilan de l’attaque menée le 7 octobre 2023 par le Hamas contre plusieurs bases militaires et colonies du Sud d’Israël[1], ainsi que d’un festival de musique : au cours de l’action armée, 1139 personnes ont été tuées, dont 695 civils (parmi lesquels 71 étranger‧es et 36 enfants) et 373 membres des forces de sécurité (305 militaires, 58 policiers et 10 membres des services de renseignement du Shin Bet)[2]. Le Hamas a également pris 251 personnes en otages (dont de nombreux militaires) dans le but de faire pression sur l’Etat d’Israël, notamment afin d’obtenir la libération de centaines de prisonniers palestinien‧nes, dont plus de 1300 étaient détenus sans charges ni procès avant le 7 octobre 2023[3]. En riposte, l’armée israélienne dit avoir tué plus d’un millier de combattants du Hamas ayant pris part à l’attaque, tandis que des enquêtes indépendantes, ainsi que les témoignages d’un certain nombre de civils israéliens survivants, lui attribuent également un grand nombre de morts civils israéliens parmi ceux officiellement attribuées au Hamas. Les experts invoquent à ce propos l’application du « protocole Hannibal », une directive israélienne de 1986 qui préconise d’éviter au maximum d’avoir à négocier la libération d’otages, quitte à tuer ses propres ressortissants pris en otages lors de l’assaut prévu pour les libérer. Une chose est certaine, c’est que cette aventure sanglante du Hamas a légitimé un déferlement de violence sans précédent de la part d’Israël, qui a été condamné par la Cour Internationale de Justice pour des faits de génocide à l’encontre des Palestinien‧nes de Gaza.

Les règles de la guerre conventionnelle ont en effet été largement enfreintes, d’abord par la pratique proscrite du siège, bloquant l’approvisionnement en eau, électricité et nourriture des populations, puis par l’utilisation combinée d’armes interdites par les conventions internationales (armes chimiques telles que le phosphore blanc), de snipers et de drones tueurs ciblant des civils non-armés, ainsi que le bombardement massif de zones résidentielles, de camps de réfugiés, de véhicules et de locaux d’ONG humanitaires, de lieux de culte, d’écoles et d’hôpitaux. Dès les premières semaines de l’opération, des dizaines de travailleurs humanitaires, de médecins en activité et de journalistes ont été tués ou arrêtés et transférés dans des centres de détention sans procès préalable. Les images des services de communication du régime et de l’armée israéliennes n’ont pas cherché à dissimuler le recours à des traitement inhumains et dégradant à l’égard des prisonniers, qui ne bénéficient pas du statut de prisonniers de guerre, ni d’otages, l’un ou l’autre statut impliquant l’adoption de procédures et négociations spécifiques pour leur maintien en détention ou leur libération dans le cadre de négociations entre les parties au conflit. Les soldats de l’IDF eux-mêmes n’ont cessé de communiquer dès le premier jour de l’opération sur les réseaux sociaux, et notamment sur Tiktok et Telegram, se targuant quasi quotidiennement de commettre des crimes et diffusant des vidéos accablantes témoignant de leur déshumanisation des Palestinien‧nes. On reparlera de cet aspect plus loin.

Montage de vidéo issues des réseaux sociaux, pour montrer une petite partie de ce que les forces de défense israéliennes ont commis et continuent de commettre à Gaza depuis octobre 2023.
Trigger warning : certaines images sont difficiles à regarder.

Les réseaux sociaux relatent la vérité

Les crimes de guerre sont par conséquent entièrement avérés et documentés, aussi bien par la communauté internationale que les ONG et les médias, y compris israéliens. Au-delà des institutions et structures conventionnelles, les réseaux sociaux se sont également largement fait l’écho de ces crimes et doivent être considérés comme des sources d’information légitimes à partir du moment où elles transmettent des témoignages bruts depuis une zone directement impactée. A ce titre ces ressources ont autant de valeur probante que les témoignages de victimes et parties civiles, ainsi que les aveux des auteurs lors d’un procès pénal, et ceci quel que soit l’usage postérieur qui est fait des images ainsi rendues publiques. Par ailleurs, les comptes utilisateurs, ainsi que les lieux et datations des captations vidéo peuvent aisément faire l’objet de vérifications et fact-checkings par des experts et enquêteurs, interdisant de les considérer décemment comme fabriquées ou manipulées : la grande majorité des milliers de mégaoctets de données provenant de Gaza NE PEUVENT PAS être le résultat de fake news et d’images de synthèse comme d’aucuns le prétendent. Les sociétés ont évolué, et la prise en compte de la modernité implique de reconnaître les nouvelles modalités d’information et de communication comme légitimes, notamment parce qu’elles garantissent une plus grande diversité de sources que les médias mainstream et nationaux. On sait cependant combien les Etats sont embarrassés par les media qui échappent à leur contrôle, d’où leurs efforts constants pour obtenir la censure totale des contenus critiques partagés sur les réseaux sociaux.

Légitime défense ou représailles ?

Une fois qu’on a écarté l’hypothèse négationniste ou révisionniste, qui implique le déni par rapport à la réalité des crimes commis par l’armée israélienne contre les Palestinien‧nes, il reste à se pencher sur les motivations de ces crimes et sur leur caractère intentionnel. La notion d’intentionnalité est cruciale pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle permet de distinguer la légitime défense de la vengeance ou des représailles, ensuite parce qu’elle permet d’identifier la finalité réelle de l’acte de violence ou du crime. La légitime défense, qui est une règle élémentaire au croisement du droit naturel et du droit positif, définit la circonstance dans laquelle on peut tuer une personne ou porter atteinte à son intégrité sans craindre d’être puni. Pour définir précisément les circonstances dans lesquelles elle peut être mobilisée, le droit a identifié plusieurs critères qui doivent se cumuler pour qu’on puisse estimer qu’il y a légitime défense : la menace doit être réelle (non imaginée ou supposée) et imminente (non antérieure au moment de la riposte), la riposte doit être immédiate (cantonnée à la seule source de la menace et sans délai, sinon il s’agit de représailles), nécessaire (on ne doit pas pouvoir écarter autrement la menace) et proportionnée à la menace (juste ce qu’il faut pour neutraliser la menace). A ses origines, cette règle a été pensée pour permettre à l’individu dépourvu d’autorité légale de se protéger en cas d’agression, mais aussi d’être protégé de toutes sanctions ou poursuites judiciaires s’il a fait usage de violence pour se défendre d’une autre violence. Mais depuis une décennie les autorités légales (qu’on voudrait croire légitimes), donc l’Etat et ses représentant‧es, ont progressivement fait évoluer le discours et les lois pour s’approprier des règles de droit réservées aux seuls justiciables.

Si l’on prend davantage de hauteur et qu’on se réfère au contexte théorique global dans lequel ces évolutions ont pris place, on ne peut que faire le parallèle avec l’argumentaire mobilisé par l’Etat d’Israël et ses alliés pour légitimer le massacre implacable des Arabes de Gaza, exclusivement basé sur son « droit à se défendre » suite à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Les questions très pragmatiques que le monde entier aurait dû se poser sont les suivantes : la menace représentée par la population de Gaza à l’encontre de la société israélienne était-elle réelle ? La riposte, à savoir l’anéantissement total d’une enclave habitée par plus de deux millions de personnes, était-elle nécessaire et proportionnée ? Si les critères d’imminence et d’immédiateté sont bien respectés en apparence, il aurait été nécessaire de se poser une ultime question pour finir d’invalider l’argument d’Israël selon lequel sa riposte était légitime : l’attaque du Hamas s’inscrivait-elle dans un contexte actuel et permanent d’oppression et de violences coloniales de la part d’Israël, ou était-elle un acte d’agression gratuite ne répondant à aucune menace à l’encontre des populations de Palestine ? Et avant que l’on s’apprête à répondre à cette question, il est absolument nécessaire de se remémorer les événements historiques tels que le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943 ou les émeutes du township de Soweto en 1976, et de tirer les parallèles qui s’imposent : l’Etat d’Israël n’est pas colonisé ni oppressé, il est le colonisateur et l’oppresseur. A ce titre, il ne peut en aucun cas se prévaloir de la légitime défense, car si l’on suit cette logique, la France aurait été légitime à rayer de la carte l’intégralité de l’Iraq et de la Syrie suite aux attaques de l’Etat Islamique sur Paris en 2015. Et en réponse n’importe quel pays Arabe serait légitime à bombarder les villes occidentales à chaque fois que les armées de l’OTAN s’immiscent avec force dans ses affaires nationales. On voit bien que la logique légitimant l’arabicide de masse ne tient pas. Pour autant, c’est exactement celle-là qui a amené les Etats-Unis à détruire durablement l’Iraq entre 2003 et 2011, prétextant une menace nucléaire que les meilleurs analystes savaient être totalement irréelle. L’Occident a toujours une raison fallacieuse sous le coude pour détruire les sociétés arabes.

Au-delà de la violence et de l’horreur de l’attaque du Hamas, personne ne peut nier décemment l’absence d’impérieuse nécessité justifiant l’anéantissement de la bande de Gaza à partir du 8 octobre, ni la disproportion totale des moyens employés pour cela, alors que les assaillants du 7 octobre ont été en grande partie décimés ou faits prisonniers lors de leur attaque (1809 combattants selon Israël) et que les 5000 roquettes tirées par le Hamas ont été largement interceptées, n’ayant pas tué plus de cinq personnes au total : la menace principale et imminente était donc neutralisée au soir du 7 octobre, la légitime défense stricto sensu ne valant que pour la riposte engagée par les israéliens le jour-même. La vengeance quant à elle se caractérise par la préméditation et/ou par un infléchissement moral, donc par l’anticipation ou la préparation (y compris mentale) du crime avec la volonté de ne pas agir de façon éthique. Enfin, si la motivation ou la finalité réelle de l’action armée est souvent officieuse, voire secrète, et par conséquent peut faire l’objet d’interprétation, il existe en droit ce qu’on appelle des « faisceaux de présomption », qui permettent d’établir s’il y a des motivations criminelles, racistes notamment. Dans le contexte de la Palestine, ces faisceaux de présomption peuvent notamment consister dans des actes et déclarations publiques témoignant d’une volonté d’essentialiser l’ensemble de la population de Gaza et de l’assimiler dans sa globalité à un groupe spécifique, ici le Hamas. Cette essentialisation passe par l’utilisation d’une terminologie réductrice et simplificatrice gommant la complexité et la diversité qui caractérise toute population civile, notamment si elle regroupe plusieurs milliers de personnes. Dans le cas de Gaza, on parle de 2,23 millions d’habitants, incluant une multitude de minorités ethniques, religieuses et politiques, ainsi que des milliers de binationaux et 1,046 millions d’enfants de moins de 18 ans (48%).

Le Hamas est au pouvoir à Gaza, mais les Gazaouis ne sont pas le Hamas

Si l’on remonte aux origines du mouvement Hamas, on note qu’il est né tardivement en 1987, soit près de 40 ans après la création d’Israël. Avant lui, la résistance palestinien‧ne a été incarnée par des mouvements politiques nationalistes, socialistes et laïcs, dont le Fatah, fondé en 1959. Ces mouvements ont renoncé globalement à la lutte armée à l’issue de la première intifada (1987-1993) pour s’investir dans les négociations de paix, tout en restant solidaire de la résistance populaire au régime d’apartheid israélien. La perpétuation de l’oppression violente des Palestinien‧nes malgré les pourparlers de paix a été la raison première de l’émergence des forces islamistes en Palestine, qui coïncide avec la confessionnalisation des conflits territoriaux dans la région lors de la guerre civile au Liban (1975-1990). Israël a participé alors activement à cette confessionnalisation, notamment en soutenant les milices chrétiennes libanaises, tout en favorisant l’émergence du Hamas pour affaiblir les organisations palestinien‧nes socialistes et non-confessionnelles (OLP : Fatah, PFLP, DFLP, PPP, PLF…). L’emprisonnement et la mort des leaders politiques impliqués dans la négociations des accords de paix, puis la seconde intifada (2000-2004) et la guerre du Liban en 2006 ont ensuite accéléré la montée en puissance du Hamas en Palestine, ainsi que du Hezbollah au Liban. Enfin, en 2006 le Hamas a remporté les élections à Gaza avec 44,45% des voix exprimées, les forces politiques nationalistes et socialistes laïques restant majoritaires mais divisées (Fatah + PFLP + The Alternative + Independant Palestine = 51,32% des voix). Si l’on revient en détail sur ces élections et qu’on prend en compte le taux d’abstention de 22,82%, ce ne sont que 32,61% des électeurs inscrits qui ont choisi le Hamas. Si l’on considère que 34,17% de la population palestinien‧ne n’était pas inscrite sur les listes électorales ou pas en âge de voter, ce ne sont finalement que 11,14% de l’ensemble des 3,95 millions de Palestinien‧nes de l’époque qui ont choisi le Hamas.

Au cours de la décennie suivante, le Hamas s’est imposé comme une force conservatrice ne tolérant aucune critique et réprimant toute opposition, ce qui le rend relativement impopulaire, comme en témoigne un sondage effectué en juin 2023 par le Palestinian Center for Policy and Survey Research : 73% des Gazaouis considèrent qu’il y a de la corruption au sein du Hamas, 59% estiment qu’on ne peut critiquer le Hamas sans craintes, 57% voteraient pour Marwan Barghouti (Fatah) s’il était libre plutôt que pour le candidat du Hamas, tandis que 43% estiment que ni le Hamas, ni le Fatah ne méritent de représenter les Palestinien‧nes. Par ailleurs, 47% des Gazaouis privilégient la résistance pacifique par rapport à la lutte armée [https://pcpsr.org/en/node/944]. Enfin, les dernières élections ayant eu lieu il y a 18 ans, près de 78% de la population actuelle n’était pas née (48%) ou n’était pas en âge de voter en 2006 (30%), sans compter qu’une partie de la population, et donc des électeurs du Hamas, est décédée au cours des 18 dernières années. Par conséquent, on peut dire que la population Gazaouie en 2023 n’a peu ou rien à voir avec l’élection du Hamas en 2006, ni beaucoup plus avec son maintien au pouvoir par la contrainte depuis.

Le Hamas : un mouvement de réaction

Au-delà, et c’est souvent occulté lorsqu’on parle de la résistance palestinien‧ne, le processus d’essentialisation affecte également les militants du Hamas eux-mêmes. Notamment, l’affiliation historique du Hamas aux frères musulmans (donc à l’islam politique) est niée et celui-ci est comparé aux courants djihadistes, voire régulièrement assimilé à Al Qaeda ou l’Etat islamique. De nombreux intellectuels et spécialistes, qu’on ne peut accuser d’être sympathisants des islamistes pour la plupart d’entre eux, ont écrit une multitudes de thèses universitaires et de livres sur l’histoire de l’islam, ainsi que sur les courants religieux et politiques au sein de l’islam. Toutes ces études permettent de comprendre pourquoi les Frères musulmans ne sont pas djihadistes, et pourquoi l’institutionnalisation de l’islam politique conduit quasi systématiquement ces courants à se modérer dans l’exercice du pouvoir. L’orientalisme qui caractérise l’analyse des courants musulmans et islamistes aujourd’hui se heurte par ailleurs à la réalité vécue par les populations arabes et musulmanes confrontées à ces mouvements. Ce que dit cette réalité, c’est que les Frères Musulmans constituent une menace modérée, pour la population sous son contrôle comme pour ses voisins, ou en tout cas toute aussi prégnante que n’importe quel parti ou mouvement politique autoritaire au pouvoir. En effet, le despotisme du Hamas contre la population civile ne découle pas spécifiquement de sa radicalité religieuse, mais plus de sa volonté de maintenir une emprise hégémonique sur les populations palestinien‧nes. Au même titre que n’importe quel courant d’extrême-droite dans le monde, le Hamas est un parti autoritaire portant des valeurs conservatrices et rétrogrades sur de nombreux aspects, mais ce n’est pas un mouvement salafiste ou djihadiste : le Hamas, aussi violent soit-il, ne décapite ni ne brûle personne vivant. Enfin, les motivations de l’engagement des combattants du Hamas sont aussi à évaluer au regard de la situation d’étranglement et d’oppression continuelle des populations palestinien‧nes depuis 75 ans, ainsi que du blocus imposé à Gaza par Israël depuis 16 ans, impliquant un taux de chômage supérieur à 45% et l’absence globale de perspectives pour les jeunes. Les militants du Hamas ne font pas le jihad, ils rejoignent le seul mouvement armé décolonial qui prétend s’opposer à la normalisation et constituer un rapport de force au régime d’apartheid israélien. Le nombre de combattants affiliés au Hamas n’est d’ailleurs pas connu, le seul chiffre de 30 000 étant donné par Israël. Au regard de la réalité régionale, et notamment des effectifs des autres milices islamistes recensées (notamment le Hezbollah), il est improbable que le nombre réel de combattants du Hamas dépasse les 20 000 hommes, ce qui ne témoigne pas d’une adhésion massive des Gazaouis au mouvement.

Le paravent antiterroriste

On comprend alors qu’Israël dans ses efforts pour déshumaniser les Palestinien‧nes et décrédibiliser la résistance palestinienne trouve confortable d’utiliser la rhétorique antiterroriste : comme tous les régimes autoritaires et coloniaux, Israël désigne ainsi les résistants à son oppression comme des terroristes. Cette sémantique désormais acceptée universellement trahit non seulement l’ignorance et l’étroitesse d’esprit de ceux qui l’emploient, mais également leur intention de réduire toute résistance armée ou toute opposition radicale ou révolutionnaire à une menace. Sous couvert de protéger la population civile d’une menace contre leur sécurité, ce qui n’est pas sa motivation réelle, l’anti-terrorisme est avant tout un outil de la contre-insurrection pour protéger la sûreté et les intérêts de l’Etat. Désormais, il suffit de désigner un groupe comme terroriste pour priver instantanément ses membres de tous les droits et protections normalement garanties par les lois de la guerre, les lois humanitaires et les conventions internationales pour le respect des droits et de la dignité humaine. Le qualificatif de terroriste ne bénéficie par ailleurs d’aucune définition juridique précise, ce qui rend la notion floue et entièrement sujette à interprétation. Le terme est ainsi venu s’ajouter au terme « barbare » pour destituer tout individu de sa qualité d’être humain, rendant licites et acceptables à son encontre humiliations publiques, exécutions sommaires, torture, mutilations et sévices corporels. La France en Algérie, les USA au Vietnam, en Afghanistan et en Iraq, la Russie en Tchétchénie ou même la Chine au Xinjiang ont largement contribué à la normalisation de pratiques cruelles et illégitimes au regard des conventions des Nations-Unies. Là où Israël franchit encore davantage la ligne rouge, c’est lorsqu’il assimile dans sa globalité la population civile gazaouie au terrorisme, en arguant de sa complicité avec le Hamas, ceci incluant les enfants mineurs qui, on l’a dit, constituent presque la moitié de la population de Gaza. En favorisant la diffusion de mensonges éhontés sur la commission par le Hamas d’actes de cruauté à l’occasion de l’attaque sanglante du 7 octobre 2023, et notamment les prétendus décapitations d’une quarantaine d’enfants et viols en série[4], Israël savait pertinemment que la barbarie et le terrorisme seraient le registre lexical approprié pour légitimer a priori tous les crimes de guerre qui allaient être commis en représailles à l’égard des Gazaouis. Cela fait partie des stratégies de propagande de l’Etat d’Israël, la Hasbara, qui participent du lobbying sioniste visant à contrer les discours négatifs délégitimant Israël. La diabolisation des Palestinien‧nes pour convaincre tout-un-chacun du bien-fondé de leur anéantissement s’ajoute ainsi au révisionnisme historique quant à la manière dont s’est construit et imposé par la violence l’Etat d’Israël et au négationnisme quant à la perpétration de crimes par les milices sionistes avant 1948 et par l’armée israélienne depuis. On est censé ainsi oublier que la milice sioniste Irgun commettait des attentats à la bombes contre les civils et l’armée britannique durant les années précédant la création d’Israël, avant que son chef Menahem Begin devienne premier ministre puis ministre de la défense d’Israël trente ans plus tard, opportunément blanchi de ses crimes. L’Etat d’Israël est par conséquent le meilleur exemple de terrorisme victorieux et impuni. La question qui se pose est donc : qui décide qui est terroriste et pendant combien de temps ?

Quoi qu’il en soit, le concept de terrorisme constitue un outil extrêmement pratique pour désigner les résistances populaires, et cela quels que soient leurs fondements idéologiques. Au-delà, ce sont les communautés arabes dans leur globalité qui sont visées. L’Arabe est devenu l’ennemi pratique numéro un, le bouc-émissaire qui peut porter la responsabilité de toutes les résistances populaires à la volonté hégémonique et civilisatrice de l’Occident. Il suffit désormais d’une seule attaque à main armée lancée par un individu ou un groupe marginal issu des communautés arabo-musulmanes pour légitimer l’élimination de dizaines de milliers de vies arabes. La punition collective s’en trouve ainsi normalisée. Et on peut parler de la mise à mort lente des Arabes de Palestine parce que c’est d’actualité, mais il ne faut pas oublier que les interventions occidentales en Orient depuis le Moyen-âge tardif sont toutes guidées par la même volonté messianique de récupérer la « Terre sainte » aux barbares hérétiques ou impies qui l’habitent, en l’occurrence les Arabes[5]. Ce qui a évolué au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, c’est la rhétorique, mais pas les motivations. Depuis que les Nations occidentales se sont érigées en avant-garde éclairée et qu’elles ont promulgué leurs lois de la guerre et toutes sortes de conventions humanitaires, avant d’accorder leur indépendance à nombre de pays après des décennies de suprémacisme racial, de pillages coloniaux et d’esclavage, elles ont en effet été contraintes de renouveler leurs discours pour pouvoir continuer à justifier les guerres impérialistes menées au nom de la Bourse et du Marché, notamment là où gisent le pétrole et le gaz. Et quel meilleur thème que celui, si familier, du barbare venu d’Orient ? Mais pas juste un barbare ordinaire, qui mènerait une bataille respectant les lois de la guerre, et dont une partie du peuple et de la gauche occidentale pourrait trouver la cause légitime. Non, plutôt le paroxysme du barbare, monstrueux et cruel, qui terrifie quiconque se prend à l’imaginer près de soi. Ce barbare-là, l’Occident le qualifiera de « terroriste » pour simplifier. Et s’il n’existe pas, il faudra aider à le créer ou à ce qu’il se crée par lui-même, l’important étant qu’il épouvante suffisamment n’importe quel quidam pour que ce dernier accepte sa mise à mort sans autre forme de procès. Ce monstre-là, c’est le terroriste musulman, qui dans l’imaginaire occidental ressemble à l’Arabe à la fois vil et brutal incarné par Mohammed Hassan aka Frank Lackteen dans les films américains des années 1930-40, mais aussi à 78% des personnages originaires du Proche et Moyen Orient apparaissant dans les séries télévisées étasuniennes[6].

Dès lors, dès qu’un Arabe ou un musulman lancera une attaque surprise ou fera sauter une bombe ici ou là, il faudra bien comprendre qu’il s’agit d’un acte spécifiquement odieux, qui n’a rien à voir avec les attaques à la bombe des résistant‧es de la seconde guerre mondiale, l’anéantissement de Nagasaki et Hiroshima en 1945, les actions de contre-insurrection appliquées par l’armée et la police françaises contre les populations civiles algériennes entre 1945 et 1962, le bombardement du groupe noir américain Move en pleine ville par la police de Philadelphie en 1985 ou encore les assassinats ciblés régulièrement effectués à l’aide de drones ou de missiles téléguidées par les armées des grandes démocraties[7]. Ce qui les distingue alors, c’est très précisément le prisme raciste par lequel on désigne les auteurs de ces violences. Les uns, qu’on pourra qualifier de méchants, sont par nature les agresseurs, tandis que les autres, évidemment gentils, agissent nécessairement en légitime défense. Les premiers tuent aveuglement pour terroriser et générer le chaos, tandis que les seconds « neutralisent des cibles » pour ramener la paix et la sécurité. Au-delà du caractère ironique de ces dernières phrases, il faut se rendre compte à quel point ces caricatures sont hélas proches des discours servis communément par les élites politiques et médiatiques du monde entier, et repris par le plus grand nombre sans réel soupçon critique. Il n’y a pas de bons terroristes, il n’y a que de mauvais Arabes et de mauvais Musulmans. Mais quand un Blanc massacre des dizaines d’enfants dans une école américaine ou poignarde des Arabes dans une ville de France[8], personne n’emploie le terme terroriste. C’est donc bien une appellation d’origine contrôlée.

Israël, incarnation du suprémacisme blanc et du racisme anti arabe

A Gaza, Israël commet des crimes, c’est établi. La seule chose qui ne fait pas consensus, c’est leur justification/légitimation. On doit donc s’intéresser ici à ce qu’on appelle en droit le « mobile du crime », ce qui nous ramène aux « faisceaux de présomption » évoqués plus haut. Cela nécessite d’analyser la relation organique entre Israël, l’Europe et l’Amérique du Nord. On ne tournera pas autour du pot : nous voulons aborder ici la proximité idéologique du sionisme et du nationalisme allemand, qui combinent tous deux projet colonial et suprémacisme racial/national. En plus de considérer la race ou la nation défendue comme supérieure ou choisie par la volonté divine (messianisme/millénarisme), les deux nationalismes s’accordent sur l’assujettissement ou l’anéantissement possible – et donc acceptable d’un point de vue moral - d’autres nations ou races jugées arriérées ou inférieures. Les versions les plus modérées de ces nationalismes[9] se contentent d’évoquer la nécessité d’apporter le progrès et le développement à des populations figées dans le passé, sous couvert de modernisme le plus souvent. C’est le cas du sionisme. Ce mouvement idéologique a été initié par le journaliste et écrivain austro-hongrois et ashkénaze Theodor Herzl (1860-1904) en 1897. A partir de là se sont tenus de nombreux congrès sionistes internationaux, qui ont mis en place des structures incitant la diaspora à accomplir son « aliyah » (l’ascension), à savoir son installation en Palestine, qui est alors sous domination ottomane (turque seldjoukide) depuis 1517, puis passe sous occupation britannique à partir de 1920. L’opinion personnelle de Herzl était profondément influencée par les théories suprémacistes allemandes et il voyait dans l’installation en Palestine un projet hygiéniste visant la civilisation des peuples orientaux, y compris les Juif‧ves autochtones. Ses détracteurs antisionistes, tels que Abraham Shalom Yehuda (1877-1951), Juif de Palestine, et Reuven Snir (né en 1953), Juif d’Irak, ont mentionné certains passages éloquents dans les mémoires de Herzl, publiées en 1960 : « C'est la volonté de Dieu que nous revenions sur la terre de nos pères, nous devrons ce faisant représenter la civilisation occidentale, et apporter l'hygiène, l'ordre et les coutumes pures de l'Occident dans ce bout d'Orient pestiféré et corrompu […] C'est avec les Juif‧ves, un élément de la culture allemande qui va aborder les rivages orientaux de la Méditerranée […]. Le retour des Juif‧ves semi-asiatiques sous la domination de personnes authentiquement modernes doit sans aucun doute signifier la restauration de la santé dans ce bout d'Orient négligé ». A ce titre, on peut tirer un parallèle très clair avec les pensées et écrits du géographe Friedrich Ratzel (1844-1904) et du philosophe Karl Haushofer (1869-1946), contemporains de Herzl, et notamment avec leur théorie du « Lebensraum » (espace vital) qui inspirera largement les théories suprémacistes développées par Hitler dans Mein Kampf, quand bien-même Ratzel imaginait plutôt une installation coloniale du peuple Allemand au cœur de l’Afrique (Mittelafrika), plutôt qu’en Europe Orientale comme le préconisaient les idéologues du nazisme. Quoi qu’il en soit, Ratzel comme Herzl plaçaient tous deux leurs ambitions coloniales et civilisatrices au-delà de la Méditerranée, ce qui les fait ressembler à beaucoup d’impérialistes occidentaux des 19ème et 20ème siècle.

Ce que la fin du vingtième siècle a apporté de nouveau, c’est un renoncement à l’approche ouvertement racialiste de l’impérialisme occidental, et avec celui-ci, une certaine moralisation (toute relative) ou pondération des discours essentialistes relatifs aux populations du Sud à partir de la fin des années 1970. Pour autant, le tournant des années 1990 et l’émergence depuis deux décennies du terrorisme arabe[10] et islamiste ont renouvelé les discours suprémacistes occidentaux, qui à défaut d’afficher ouvertement leurs biais racistes, ont imposé l’idée que la défense de la démocratie occidentale ne pouvait passer que par la mise-au-pas des nationalismes arabes, toujours commodément assimilés aux fondamentalismes islamistes, quand bien même les deux le plus souvent s’opposent. L’idée de la citadelle assiégée et du rempart contre la barbarie venue d’Orient, qui trouve son origine dans la période prémédiévale, a trouvé un nouveau souffle : ce n’est plus l’Empire romain qui est en danger, mais la Démocratie occidentale dans son acception la plus large, ce qui implique que l’enjeu dépasse la seule sauvegarde des sociétés européennes et nord-américaines pour devenir la préservation de l’entièreté du « monde civilisé », dont les confins restent pourtant très flous.

Le Bien contre le Mal, ou la civilisation face au désert

Hannah Arendt (1906-1975), philosophe, politologue et journaliste allemande de renon, a analysé en profondeur les ressorts de la modernité et du totalitarisme, notamment à partir de l’expérience de l’horreur nazie. Là où beaucoup connaissent ou prétendent connaître ses travaux sur la banalité du mal, à savoir que les pires atrocités sont souvent permises ou commises par des gens ordinaires, voire insignifiants, peu en réalité accordent l’importance qu’il se doit à son analyse sur la complicité des victimes dans leur propre persécution, par lâcheté, naïveté ou attentisme. Arendt avait notamment révélé l’implication des Conseils Juifs (Judensräte en allemand) dans la déportation de Juif‧ves vers Auschwitz, provoquant une vive polémique qui lui a coûté certaines de ses amitiés[11]. Sans entrer dans le détail de la controverse, qui témoigne de l’incapacité du plus grand nombre à faire abstraction de son propre égo et à survivre à sa flétrissure[12] face à la révélation d’une vérité pénible à entendre ou de faits difficiles à admettre, ses écrits racontent l’impossibilité pour les sociétés occidentales de concevoir et d’accepter l’idée que la barbarie trouve en grande partie sa source au sein d’elles-mêmes. Il est intéressant de constater que l’avancée du désert[13] dont parlait également Hannah Arendt, et qui décrivait la montée des totalitarismes depuis l’intérieur des sociétés occidentales, puisse être le fait d’une population elle-même victime de ces totalitarismes. C’est à ce propos extrêmement révélateur qu’après avoir été persécutée pendant des millénaires en Occident, une part considérable de la communauté juive se soit persuadée qu’en s’installant au-delà des frontières de celui-ci, elle pourrait non seulement y trouver la paix et la sécurité, mais qu’en plus elle constituerait sur place un avant-poste de la démocratie face à la barbarie, aux limites mêmes entre la civilisation et le désert. Il s’agirait ni plus ni moins de civiliser l’Orient tout en recivilisant l’Occident. C’est en tout cas ainsi que le sionisme perçoit sa présence en Palestine et que les Etats-Unis justifient leur soutien inconditionnel à la colonisation israélienne : Israël serait le rempart de l’Occident moralisé (mais pourtant invivable pour les Juif‧ves) face à la violence débridée du Mordor[14] arabe (qui n’a pourtant pas participé à la Shoah). Il est confortable d’imaginer un ennemi extérieur dont on puisse se séparer à l’aide d’un simple mur, quand la réalité et l’expérience historique démontrent que le plus souvent l’ennemi est en nous ou parmi nous. Dans cette inversion de paradigme que constitue la colonisation de la Palestine par les sionistes, le désert dont parlait Arendt se retrouve incarné par ces colons venus d’Occident, tandis que le « désert » se situant face à eux est placé en position de subir son totalitarisme. Le paradoxe est tel que les sionistes, venus chercher herbe plus verte ailleurs, se retrouvent à brûler des oliviers centenaires pour planter partout des conifères[15] contribuant à l’appauvrissement de tout un écosystème auquel il‧elles sont totalement étranger‧es…

Les colons fanatiques qui étendent leur présence au cœur de la Cisjordanie sous autorité palestinien‧ne ne se cachent pas d’y installer toujours plus d’avant-postes – illégaux - dans le but de répondre à un impératif suprémaciste percevant les Arabes comme une population à expulser ou à éliminer au nom d’un combat métaphysique du Bien contre le Mal. L’expression de cette dualité prend alors la forme de discours violemment racistes qui n’ont rien à envier à ceux des théoriciens du nazisme envers les Juif‧ves. En 2009, Yitzhak Shapira et Yosef Elitzur, rabbins de la colonie de Yitzhar, située à cinq kilomètres au Sud de Naplouse, publiaient un livre intitulé « Torat HaMelech » dans lequel ils défendaient l’idée selon laquelle les Juif‧ves étaient autorisés par les édits religieux à tuer des non-Juif‧ves, y compris des enfants, dans certaines circonstances. Ces écrits aux relents génocidaires ont été soutenus par Dov Lior, rabbin d’Hébron et de Kiryat Arba, mais également leader charismatique de l’extrême-droite sioniste israélienne, qui a lui aussi justifié le meurtre de non-Juif‧ves à plusieurs reprises, inspirant par ses discours transpirant la haine toute une frange de la droite israélienne. Dans le même esprit, en 2012 le rabbin Eyal Karim, actuellement rabbin des forces armées israéliennes, avait justifié l’usage du viol par les soldats en temps de guerre, considérant la chose en ces termes : « Puisque notre priorité est le succès de la communauté dans la guerre, la Torah a permis [aux soldats] de satisfaire leurs mauvaises pulsions dans les conditions qu'elle a stipulées au nom du succès de la collectivité ». Les prêches « anti-goyim » et anti arabes de ces rabbins alimentent le racisme qui justifie la commission de crimes au nom de la survie du peuple Juif, et qui ont une immense influence sur des centaines de milliers d’israéliens. Depuis, les fondamentalistes religieux qui ont fait de la colonisation de la Palestine un enjeu messianique ont progressivement insufflé leurs idées suprémacistes et fascistes jusque dans les plus hautes instances de l’Etat israélien. Leur vision raciste et millénariste est parfaitement illustrée par le discours du premier ministre israélien Benyamin Netanhayu, prononcé le 26 octobre 2023 pour justifier sa dernière offensive militaire contre les Palestinien‧nes de Gaza : « Nous sommes les fils de la lumière, ils sont les fils des ténèbres, et la lumière va prévaloir sur les ténèbres […] Rappelez-vous ce qu’Amalek[16] vous a fait ». Lorsqu’il invoque l’extermination des « graines de Amalek », la référence n’est pas religieuse mais ethnique, dans la mesure où l’islam est postérieur à la période concernée par l’utilisation de cette notion pour désigner un peuple du Sinaï en conflit avec les Judéens, les Edomites (8 à 5ème siècle av. J.C.). Au-delà, il s’agit bel et bien d’une promesse de vengeance qui trouve son origine dans la mythologie nationale. Dans le même temps, nombre d’autres représentant‧es du gouvernement et du parlement israéliens ont enchaîné les déclarations racistes faisant l’apologie du meurtre de masse à l’encontre des Arabes palestinien‧nes, alors que l’armée israélienne a engagé l’opération militaire la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, procédant à l’épuration ethnique des Palestinien‧nes de Gaza sans qu’aucune instance internationale ni aucun Etat ne se donne les moyens d’arrêter le massacre[17]. Mais ce n’est pas nouveau : depuis de nombreuses années, le courant sioniste révisionniste dont la plupart des membres du gouvernement Netanyahu se réclament, lui y compris, multiplie les déclarations publiques ciblant les Arabes. Bien avant le 7 octobre, la droite israélienne défilait dans les rues avec le slogan « mort aux Arabes », qui est apparu plus d’une fois au cours de la dernière décennie sur de larges banderoles portées par les manifestants. Par ailleurs, la pratique du « price tag attack » initiée depuis 2008 par les colons extrémistes proches de l’actuel ministre Itamar Ben Gvir inclue l’apposition de graffitis et la commission d’actes de vandalisme violemment anti Arabes. Ben Gvir, ainsi que Bezamel Smotrich et d’autres représentants du gouvernement israélien n’ont cessé d’appeler à la destruction des communautés arabes, employant une rhétorique ouvertement raciste qui n’a plus rien à voir avec la lutte contre l’islam radical ou le terrorisme[18]. Ce n’est pas l’islam qui est visé par leurs discours incendiaires, mais très clairement l’ethnicité arabe. La boîte de Pandore ouverte par les éminences religieuses et par les représentants politiques israéliens dont ils sont proches a légitimé le débridement de la parole publique en Israël, amenant un certain nombre de personnalités à exprimer des propos indubitablement racistes et suprémacistes sans subir aucun revers de baton. L’un des exemples les plus éloquents est la déclaration de la présentatrice TV Tzofit Grant à propos des Palestinien‧nes de Gaza lors d’un show télévisé en décembre 2023 : elle les a qualifié de « loosers dégoûtants et puants, qui marchent en claquette. Un peuple repoussant. » Tout est dit. Enfin, lorsque Yoav Gallant qualifie les Gazaouis d’ « animaux humains », le choix du lexique employé est là aussi socio-ethnique plus que religieux. Il n’est pas nécessaire de citer ici toutes les déclarations racistes émises publiquement par des personnalités d’influence israéliennes pour comprendre que le racisme anti Arabe est la motivation première des politiques israéliennes.

La situation en Palestine incarne parfaitement tous les paradoxes des sociétés du Nord (occidentales) dans leur relation aux sociétés arabes en particulier et des sociétés anciennement colonisées en général, parce que les Israéliens sont majoritairement issus de ces sociétés impérialistes du Nord. A ce titre, Ils sont allochtones et importent au Proche-Orient une manière de penser ultra-individualiste, ethnocentrique et néolibérale propre aux sociétés du Nord. Se considérant à la pointe de la civilisation et de la démocratie, la très grande majorité des Israéliens (les sionistes) ne conçoivent jamais le monde arabe comme leur égal, et nient la réalité même des cultures et du progressisme arabe : pour elles‧eux, les Arabes ne peuvent être ni modernes ni démocrates. Les Arabes ne sont qu’un obstacle à la modernité capitaliste, et à ce titre leur éradication seule devient la garantie de l’ordre social et de la paix. Avec le génocide en cours à Gaza depuis le 8 octobre 2023, l’extrême-droite européenne s’est massivement solidarisée avec l’Etat d’Israël, tant sa manière de procéder à l’égard des Arabes constitue un modèle en matière d’arabicide efficace. La haine des Arabes et des Musulmans a pris le pas sur leur antisémitisme historique et il‧elles semblent avoir subitement renoué avec la part juive de leur identité judéo-chrétienne, tout en niant la part sémite de l’identité arabe.

Depuis le 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre contre le terrorisme (War on Terror) initiée par les Etats-Unis, la communauté internationale constituée des Etats les plus influents (ONU, OTAN, G7, G20) et de leurs Etats-clients, se sont rangés derrière les néo-conservateurs américains et leur croisade idéologique et militaire contre le monde musulman. Précisons que les Arabes ne sont pas majoritaires dans le monde musulman, plus de 60% des musulmans étant asiatiques (Indonésie, Inde, Pakistan, Bangladesh) et 15% subsahariens (Afrique). La croisade occidentale contre le « terrorisme » se concentre pourtant essentiellement sur le monde arabe et l’ancienne perse (Afghanistan, Pakistan, Iran). Quoi qu’il en soit, l’accusation de terrorisme suffit à elle-même pour légitimer toutes les formes de violences à l’encontre des personnes ou groupes visés : détentions administratives sans charges, assassinats extra-judiciaires, torture, sièges et coupure des vivres et ressources, expulsions et déportations, mais aussi « bombardements de saturation » (carpet bombings) de zones résidentielles accusées d’abriter ou de soutenir des groupes terroristes[19]. Les lois de la guerre ont été soumises à tant de dérogations qu’elles sont devenues caduques. Les crimes de guerre sont même légitimés par des doctrines militaires telles que la doctrine Dahiya esquissée par le chef d’état-major israélien Gadi Eizenkot en 2010 après avoir été appliquée par l’armée coloniale israélienne au Liban en 2006. Celle-ci autorise l’emploi asymétrique et disproportionnée de la force pour faire pression sur des régimes hostiles, notamment en détruisant de façon systématique les infrastructures civiles liées à l’ennemi, et y compris si ces bombardements impliquent le massacre de centaines de civils. Il ne fait aucun doute que la stratégie employée à Gaza depuis le 8 octobre 2023 est l’application stricte de cette doctrine, les villes de Gaza, Jabalia, Deir-el-Balah, Khan Younis, Rafah, ainsi que leurs périphéries (2,14 millions d’habitants sur 365 km², soit 5967 habitants/km²) ayant été bombardées intensivement, induisant le massacre assumé de 40 000 à 200 000 civils Palestinien‧nes n’ayant évidemment aucune responsabilité dans l’attaque du 7 octobre. La notion-même de « victime collatérale » qui était déjà assez insupportable n’est plus mise en avant, le gouvernement génocidaire israélien affirmant sans trembler que tous les habitant‧es de Gaza sont liés au Hamas et qu’il‧elles sont des « animaux »[20]. Il s’agit donc, au sens hébraïque du terme, d’un holocauste[21], et donc d’un génocide.

Cette rhétorique raciste et génocidaire, implicitement approuvée par l’ensemble des alliés d’Israël, en tête desquels se trouvent toutes les anciennes puissances coloniales, fait écho aux discours racistes et islamophobes qu’on voit banalisées par l’ensemble de la classe politique européenne, de l’extrême-droite au centre-gauche, et désormais aussi par les sociaux-démocrates et libéraux qui se font encore appeler socialistes dans plusieurs pays. Au-delà, même la gauche radicale a depuis longtemps repris à son compte les poncifs contre le terrorisme, bien incapable d’apporter une critique sérieuse et intelligente de la notion, de l’emploi qui en est fait, mais aussi et surtout du glissement sécuritaire et fasciste que l’utilisation galvaudée de cette notion entraîne. L’ethnocentrisme des Blancs (appelons un chat un chat) implique qu’à chaque attaque armée contre les leurs, contre leurs intérêts ou sur leur territoire, une union sacrée déclare la patrie ou la démocratie menacée, quand bien-même depuis les années 1970 les principales victimes du terrorisme sont les Musulmans. Les pays les plus meurtris au cours des quinze dernières années sont en effet l’Afghanistan, l’Iraq, la Somalie, le Nigeria, le Burkina Faso, le Pakistan, la Syrie et le Yemen. En Iraq et en Syrie, les groupes islamistes liés à Al Qaeda et l’Etat islamique ont majoritairement tué des Musulmans[22]. Et lorsque la communauté internationale intervient militairement pour riposter au terrorisme, elle anéantit les sociétés civiles déjà prises pour cibles par les groupes armés et entretient par là le terreau désastreux sur lequel se développent la haine et le fondamentalisme. L’ironie de l’histoire, et c’est ce que les sociétés du Nord refusent de comprendre (ou nient consciemment), c’est que le « terrorisme » est en réalité un réflexe d’auto-défense de société ou d’individus écrasés par le capitalisme et l’impérialisme qui en découle.

Ce que cette réalité continue d’occulter avec succès, c’est que la motivation et l’objectif des guerres impérialistes ne sont jamais l’instauration de la paix et de la démocratie, mais plutôt le maintien d’un statu quo chaotique tout à fait compatible avec la prédation capitaliste et le pillage des ressources qu’elle implique. Aucun des pays où les Etats-Unis et ses alliés sont intervenus depuis les années 1960 n’a vu l’installation d’un régime démocratique durable, bien au contraire. Toute démocratie arabe, au contraire, menacerait l’économie occidentale parce qu’elle s’accompagnerait de l’auto-gestion de ses ressources et d’une remise en question probable de l’hégémonie économique des pays du Nord, tout en permettant à ses ressortissant‧es de revenir au pays et de voyager librement, sans continuer de constituer une main-d’œuvre exploitée exclusivement par les anciennes puissances coloniales. A contrario, plusieurs pays du Nord, mais aussi les pétromonarchies de la péninsule arabique, ont activement soutenu des groupes armés islamistes dans le centre et le Nord de la Syrie, dans l’espoir de déstabiliser le régime d’Assad et ses alliés russo-iraniens, tout en appuyant militairement les Kurdes afin de garder à l’abri les ressources en pétrole du Nord-Est de la Syrie, qui constituent 70% des ressources totales du pays. En 2019, le président des Etats-Unis Donald Trump déclarait ainsi : "Nous gardons le pétrole, ne l'oubliez pas. Nous voulons garder le pétrole. Quarante-cinq millions de dollars par mois."

Les interventions occidentales s’inscrivent dans un continuum colonial dont les enjeux et objectifs n’ont jamais changé depuis le 19ème siècle. L’une des démonstrations éloquentes de cette affirmation est le désintérêt total de la communauté internationale pour la révolte démocratique et non-confessionnelle de la population du gouvernorat de Suwayda en Syrie, qui a débuté en août 2023 et se poursuit toujours plus d’un an plus tard. Le fait que la région soit à majorité Druze, une minorité qu’il est impossible d’associer à l’islamisme, et qu’elle n’ait sur son territoire aucune ressource d’importance, en fait un enjeu négligeable pour des régimes capitalistes habitués à mettre dos-à-dos les communautés ethniques et religieuses dans le but de tirer un profit économique du désordre engendré. Il ne peut y avoir de mouvement démocratique arabe qui suscite l’intérêt des démocraties occidentales. Pour elles, « Démocratie » et « Arabe » forment un oxymore. Israël, qui se présente en démocratie et qui occupe les villages Druzes du Golan depuis 1967, ne semble pas non plus intéressé à encourager l’émergence d’un mouvement démocratique et non-confessionnel parmi les Arabes druzes vivant à proximité. On peut légitimement penser que l’existence d’Israël est moins menacée par les attaques armées du Hamas et du Hezbollah que par l’instauration de régimes arabes véritablement démocratiques à ses frontières. En effet, une démocratie arabe véritable ne saurait souffrir de la présence de l’entité coloniale et n’aurait cesse de remettre en question son existence, a minima par solidarité avec les Palestinien‧nes soumis‧es à son régime violent d’apartheid. Celles‧ceux qui croient qu’Israël promeut la paix et la démocratie au Proche-Orient se fourvoient : la guerre lui est autrement plus bénéfique, et c’est la raison pour laquelle Israël a consciencieusement saboté les accords de paix engagés avec l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), facilitant l’assassinat de ses artisans Yitzhak Rabin (en 1995) et Yasser Arafat (en 2004), avant de favoriser l’émergence du Hamas dans le but avéré de faire échec à ses opposants modérés et non confessionnels du Fatah, notamment du très populaire Marwan Barghouti, emprisonné depuis 2002 suite à deux tentatives d’assassinat échouées. Jusqu’à ce jour, Israël n’a jamais protégé la démocratie, mais au contraire promu le fascisme pour maintenir son existence illégitime, encouragée par ses parrains étasunien et britannique pour lesquels Israël constitue le meilleur avant-poste ou cheval de Troie au Proche-Orient qui puisse exister.

Les guerres incessantes au Proche-Orient, mais également les politiques mises en place en Europe et aux Etats-Unis, s’accompagnent ainsi d’un arabicide physique et culturel permanent sous prétexte de combattre le terrorisme, de protéger la démocratie et de défendre les « valeurs occidentales ». Israël se place dans le continuum logique de cette approche suprémaciste/impérialiste.


NOTES :

[1] Nombre de ces colonies sont des kibboutz, ce qui ne leur enlève pas leur statut de colonie.

[2] Voir la carte établie par « October 7th Geo-visualization Project » : https://oct7map.com/

[3] Au 3 septembre 2024, 117 otages ont été libérés, dont 100 à l’issue de négociations avec le Hamas. 97 otages sont toujours à Gaza, dont 33 sont présumés morts.

[4] Ces fake news ont été debunkée par plusieurs media, dont le media israélien Haaretz : les mensonges s’appuyaient sur les fausses déclarations de l’ONG sioniste Zaka, qui identifie des victimes du terrorisme, des accidents de la route et autres catastrophes en Israël et partout dans le monde. Il est utile de rappeler que son fondateur Yehuda Meshi-Zahav a été poursuivi pour une série de viols et violences sexuelles commis sur plusieurs années, ainsi que des détournements de fonds, avant de décéder dans le coma en 2022 suite à une tentative de suicide.

[5] La première croisade de 1095-1096 s’en prend également aux Juif‧ves.

[6] D’après les résultats d’une étude menée en 2015-2016 par le MENA Arts Advocacy Coalition (MAAC) : https://www.menaartsadvocacy.com/

[7] Ces exemples ont été pris de manière totalement arbitraire, mais évidemment la liste est bien plus longue.

[8] Le 1er février 2024 deux militants fascistes Lyonnais du groupe Les Remparts, Pierre-Louis Perrier et Sinisha Milinov, ont poignardé de douze coups de couteaux trois personnes arabes à la sortie d’une boîte de nuit.

[9] J’inclue le « sionisme de gauche » des kibboutzim dans la catégorie du nationalisme modéré.

[10] Le « terrorisme » au nom du nationalisme arabe a été initié dès les années 1970 par les organisations palestiniennes Septembre Noir, fondée en 1970 par des membres du Fatah, et Fatah-Conseil Révolutionnaire (Fatah-CR), fondée en 1974 par Sabri al-Banna (« Abu Nidal ») sous l’impulsion de Saddam Hussein. La première est connue pour l’assassinat du premier ministre jordanien Wasfi Tall le 28 novembre 1971 et la prise d’otage et l’exécution de 11 athlètes israéliens lors des JO de Munich les 5 et 6 septembre 1972. La seconde est tenue pour responsable d’attentats et d’assassinats ciblés ayant conduit à la mort de plus de 300 personnes entre 1972 et 1997.

[11] Voir le film « Hannah Arendt » de Margarethe von Trotta, 2012.

[12] L’une des principales critiques qui a été faite à Hannah Arendt est de ne pas « aimer les Juifs ». En hébreux, cet amour spécifique porte un nom, Ahavat Israël.

[13] Le désert est entendu ici comme le lieu où disparaît ce qui constitue « le monde », c'est-à-dire ce qui relie les humains, à savoir l'ensemble des relations sociales où naît le politique.

[14] Dans le roman fantastique de J.R.R. Tolkien Le Seigneur des Anneaux, le Mordor est une région qui se situe à l’extrême Orient de la Terre du Milieu et qui constitue le fief du Seigneur des Ténèbres et des forces du mal.

[15] Le Fond National Juif a pris en charge la plantation de 240 millions d’arbres, majoritairement des pins considérés comme invasifs par les naturalistes, qui leur reprochent d’appauvrir les sols et d’empêcher à d’autres espèces végétales de se développer, tout en constituant un facteur majeur d’incendies.

[16] Le discours de Netanyahu fait référence ici aux écrits du Deutéronome 25 :17 de l’Ancien Testament qui mentionnent l’attaque des Hébreux par les Amalécites, descendants d’Amalek, lors de leur exode depuis l’Egypte. Les Amalécites incarnent dans le judaïsme l’ennemi archétypal des Juifs‧ives, sans que leur existence en tant que groupe ethnique ou social n’aie jamais pu être établie par les historiens et archéologues. Et si tel était le cas, il est improbable que ceux-ci aient un lien quelconque ni avec les Philistins, ni avec les Arabes de Palestine.

[17] Au moment où ces lignes sont écrites, soit cent jours exactement après le déclenchement de la guerre, on décompte 40861 morts Gazaouis, dont 16164 enfants et 10399 femmes, auxquels s’ajoutent plus de 94100 blessés et 10000 disparus. 220 employés de l’ONU, 172 journalistes, 523 professionnels de santé et 76 membres de la défense civile ont été tués. Près de 2 millions de Gazaouis ont été déplacés de force et à plusieurs reprises dans la partie Sud de la bande de Gaza, sans possibilité de quitter le territoire. 516 500 habitations ont été détruites, ainsi que 439 écoles, 763 lieux de culte et 19 hôpitaux.

[18] Il est nécessaire de se rappeler que le 26 février 2023, des centaines de colons israéliens aidés par l’armée d’Israël avaient attaqué le village de Huwwara, se livrant à des incendies et violences volontaires d’une telle ampleur que la presse internationale avait qualifié l’attaque de pogrom. Le ministre des finances israélien, Bezamel Smotrich, avait alors exprimé son souhait que le village Palestinien soit « rasé ». Ce n’était alors qu’un avant-goût de la violence raciste et suprémaciste qui s’est déployée à l’occasion de l’offensive sur Gaza quelques huit mois plus tard.

[19] Les premiers exemples de « tapis de bombes » sont le bombardement de Guernica et Barcelone par les fascistes en 1937-1938 ou celui de Chongqing (Chine) par le Japon en 1938, avant que cette pratique soit banalisée autant par les Nazis (Varsovie, Rotterdam, Londres, Coventry) que par les Alliés (Hambourg, Dresden, Tokyo) durant la seconde guerre mondiale, puis par l’aviation américaine au Vietnam en 1964-1965.

[20] Propos du ministre de la Défense israélien Yoav Gallant le 9 octobre 2023 : “We are imposing a complete siege on Gaza. There will be no electricity, no food, no water, no fuel. Everything will be closed. We are fighting human animals and we act accordingly”

[21] Le dictionnaire Larousse indique en effet : « Holocauste (bas latin holocaustum, du grec holokaustos, de holos, entier, et kaustos, brûlé) : Dans l'ancien Israël, sacrifice religieux où la victime, un animal, était entièrement consumée par le feu ; la victime ainsi sacrifiée »

[22] Mon propos n’est pas ici de nier les nombreuses victimes Yézidies, Kurdes, Druzes, Chrétiennes ou appartenant à d’autres minorités prises pour cible par les islamistes, mais de confronter les chiffres totaux en termes de proportions. Les huit principaux groupes djihadistes (ISIL, Taliban, Boko Haram, Al-Shabaab, Tehrik-i-Taliban Pakistan, islamistes peuls, Al-Qaeda en Iraq et Al-Qaeda) ont fait près de 100 000 victimes depuis 2000.

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé

Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé

Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé

Plus de dix ans après le soulèvement de 2011, la révolte a repris dans le sud de la Syrie. Comme en 2011, les médias mainstream n'en parlent guère, comme si les soulèvements populaires dans cette région n'avaient d'intérêt que s'ils coïncidaient avec les intérêts des États qui s'emploient à découper le Moyen-Orient depuis les accords Sykes-Picot de 1916. Cette fois-ci, la révolte a commencé à Suwayda, le gouvernorat druze, à la mi-août et s'est étendue modestement à d'autres villes, notamment dans le gouvernorat voisin de Dera'a. Ce texte offre une mise en contexte de la Syrie en général et de Suwayda en particulier. Il a été écrit par des personnes de la région qui sont préoccupées par la situation sur place et qui espèrent qu'une solution sera enfin trouvée pour le peuple, qui ne consiste pas simplement à choisir ses oppresseurs. Aucune puissance étrangère ne peut proposer une solution viable et satisfaisante pour les Syrien-nes, leur terre ayant servi de terrain de jeu sanglant à toutes les puissances qui se sont immiscées dans leurs affaires.

L'exception Druze

Les Druzes sont une communauté religieuse attachée à une croyance hétérodoxe de l'islam chiite ismaélien, née en Egypte sous l'impulsion de l'imam Hamza ibn Ali ibn Ahmad et du vizir Nashtakin ad-Darazi au début du XIe siècle. La religion druze, comme le soufisme, a une approche philosophique et syncrétique de la foi, ne reconnaissant ni les préceptes rigoristes ni les prophètes de l'islam. A noter que les druzes préfèrent s'appeler Al-Muwahhidun (Unitariens) ou Bani Maaruf (Gens de Bien). Malgré la diffusion de cette croyance au Caire sous le califat fatimide d'Al-Hakim, vénéré par les Druzes, ces dernier-es ont été rapidement persécuté-es par le reste de la communauté musulmane après sa disparition en 1021. Il-elles se sont alors exilé-es dans le Bilad el-Cham (Syrie, Liban, Jordanie et Palestine actuels), plus précisément au Mont-Liban et au Hawran. Cependant, c'est vers le début du 19ème siècle que la communauté druze du Hawran s'est renforcée après qu'une grande partie de la communauté ait été expulsée du Mont-Liban par les autorités ottomanes. Le Hawran prit alors le nom de Jebel al-Druze.

ujourd'hui, le gouvernorat de Suwayda abrite la majorité de la communauté druze mondiale, soit environ 700 000 personnes. Les Druzes libanais-es constituent la deuxième communauté par ordre d'importance, avec 250 000 personnes. En Syrie, plusieurs colonies druzes existent également à Jebel al-Summaq (Idlib, 25 000 personnes), Jebel al-Sheikh (Quneitra, 30 000 personnes) et Jaramana (banlieue de Damas, 50 000 personnes). Enfin, en dehors de la Syrie et du Liban, les plus grandes communautés druzes se trouvent en Palestine occupée (al-Juwlan, Galilée et Mont Karmel, 130 000 personnes), au Venezuela (100 000 personnes), en Jordanie (20 000 personnes), en Amérique du Nord (30 000 personnes), en Colombie (3 000 personnes) et en Australie (3 000 personnes).

uite à de nombreuses révoltes contre l'Empire ottoman jusqu'en 1918, puis contre les colonisateurs français entre 1925 et 1945[1], les Druzes ont une réputation d'insoumission qui les caractérise encore aujourd'hui et qui leur a permis de maintenir un rapport de force permanent avec le régime Assad, basé sur des compromis négociés entre les leaders druzes et les représentants locaux du régime[2]. Après 2011, bien que quelques cheikhs aient exprimé leur soutien au régime[3], de nombreux-ses Druzes ont participé aux manifestations contre Bachar al-Assad, soutenant pour la plupart la position des "Hommes pour la dignité"[4], qui ont refusé de participer à la guerre et ont appelé la communauté à s'armer dans le seul but de se défendre. Les cheikhs ont pris les devants et l'initiative en refusant de rejoindre l'armée du régime dans le but de protéger la région et sa jeunesse, mais aussi pour éviter que la communauté ne soit compromise dans la guerre d'Assad en participant à la répression d'autres communautés ailleurs. Ce défi au régime a été incarné, entre autres, par les cheikhs druzes Ahmed Salman al-Hajari et Abu Fahd Wahid al-Bal'ous, qui ont tous deux été tués, le premier dans un "accident" de voiture en mars 2012[5] et le second dans un attentat à la bombe qui a tué 23 autres personnes en septembre 2015.

D'autres personnalités druzes se sont engagées dans l'opposition : Khaldoun Zeineddine, son frère Fadlallah Zeineddine et Hafez Jad Al-Kareem Faraj, tous trois officiers dans l'armée syrienne, dont ils ont fait défection pour rejoindre les rebelles. Khaldoun Zeineddine a formé le bataillon Sultan Pacha al-Atrash au sein de l'Armée syrienne libre (ASL)[6] [7]. Rejoint par un certain nombre de Druzes, le bataillon est toutefois resté faible et isolé et a dû faire face à plusieurs attaques et enlèvements par les rebelles d'Al-Nusra à Dera'a [8] avant d'être définitivement anéantie et son commandant tué en 2013[9]. Ses membres restants se sont réfugiés en Jordanie, d'où ils ont annoncé la cessation de leurs activités en janvier 2014, dénonçant un manque de soutien à la révolution de la part du Conseil militaire de Suwayda et de la communauté druze, ainsi que l'hostilité envers les Druzes de la part des groupes rebelles de Dera'a, qualifiés d'islamistes et accusés d'être complices du régime d'Assad[10].

D'une manière générale, les Druzes ont une vision laïque de la société et leurs représentants religieux refusent de prendre en charge les affaires politiques et administratives de la communauté. Dans les conflits qui ont secoué la société druze et syrienne, les cheikhs ont à plusieurs reprises exprimé leur soutien et leur encouragement aux choix de la communauté[11]. Si la communauté druze a refusé de prendre parti dans la guerre civile, elle a néanmoins toujours exprimé son rejet du régime, n'hésitant pas à affronter les forces de sécurité présentes dans le gouvernorat pour faire valoir leurs revendications ou libérer des prisonniers des mains de l'armée[12].

Bashar et ses pantins islamistes

Dès le début de l'insurrection et à plusieurs reprises depuis, le régime a joué la carte de la division et de la domination, exhortant les minorités religieuses chiites et ismaéliennes (auxquelles appartiennent les Druzes) à s'opposer à la FSA en raison de la "menace islamiste" que leur composante majoritaire sunnite serait censée représenter. Dans la rhétorique propagandiste du régime et de ses alliés, les rebelles de l'ASF sont constamment assimilés au Front Al-Nusra et qualifiés de salafistes ou de takfiri, tandis que les idiots utiles de l'État islamique sont utilisés de mille manières pour entraver la révolution et agir de concert avec les forces du régime pour massacrer sans discernement la population syrienne. En effet, la composante religieuse la plus radicale de l'opposition syrienne a été délibérément favorisée par le régime : entre juin et octobre 2011, trois mois après les premières manifestations anti-régime, Bachar el-Assad a libéré de prison près de 1 500 militants islamistes, dont la plupart ont ensuite rejoint des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à DAESH. Ainsi, les principaux dirigeants des groupes Jabhat al-Nusra, Ahrar al-Sham et Jaish al-Islam, ainsi que la section de DAESH responsable de la plupart des décapitations d'étrangers, avaient été précédemment libérés de la tristement célèbre prison de Sednaya[13].

La stratégie de Bachar el-Assad a porté ses fruits, puisque le déferlement de violence des djihadistes de DAESH a réussi à détourner durablement le regard du reste du monde des atrocités commises par l'armée syrienne, les chabihas[14] [15] et les milices soutenues par l'Iran[16], puis des bombardements massifs de civils dans le nord et l'est du pays par l'aviation russe à partir de septembre 2015[17], cette intervention militaire étant elle-même motivée par la "lutte contre les islamistes". De plus, elle a permis aux Unités de protection du peuple (YPG) et aux Unités de protection des femmes (YPJ) kurdes de prendre leurs distances avec la révolution syrienne et de concentrer leurs forces sur la lutte contre les islamistes, principalement avec l'aide des Etats-Unis. Enfin, en raison de la terreur instaurée par les djihadistes et par désintérêt pour le sort du peuple syrien et de sa révolution, la "communauté internationale" (UE, USA et ONU) n'a pas apporté de soutien substantiel à l'ASF, laissant le Qatar, l'Arabie saoudite et la Turquie apporter un soutien logistique et militaire aux composantes de l'ASF les plus compatibles avec leur agenda politique et leurs intérêts confessionnels, en l'occurence "les islamistes"[18]. Les composantes démocratiques, laïques et socialistes du FSA, abandonnées de toutes parts et menacées de l'intérieur par les islamistes, n'ont alors eu d'autre choix que de rejoindre les groupes sectaires pour survivre et poursuivre la lutte contre le principal bourreau du peuple syrien : le régime de Bachar el-Assad[19].

En mai 2018, le régime de Bachar al-Assad a conclu un accord avec DAESH pour leur reddition dans la région de Damas[20]. Suite à cet accord, 800 de ses combattants et leurs familles (1 800 personnes) ont été évacués des quartiers de Yarmouk et Tadamon (banlieue de Damas) vers le désert près de Palmyre et vers des villages abandonnés au nord-est de Suwayda[21], avec 40 camions et voitures sous haute surveillance de l'armée syrienne. Trois mois plus tard, le 25 juillet 2018, DAESH a, comme on pouvait s'y attendre, tenté d'envahir le gouvernorat de Suwayda par l'Est, guidé par des Bédouins qui avaient une discorde de longue date avec les Druzes. À l'aube, les combattants de DAESH ont ainsi commencé à massacrer la population de plusieurs villages druzes à la lisière du désert[22] avant de prendre en otage 42 membres de la communauté (dont 16 enfants et 14 femmes[23]) et en perpétrant quatre attentats-suicides au cœur de la ville principale de Suwayda[24]. Des centaines de Druzes de Jabal al-Druze (région de Suwayda), rejoints par des Druzes de Jabal al-Sheikh (situé à la frontière avec le Liban), ont spontanément pris les armes et rejeté DAESH au désert, mettant un terme à sa campagne vers le Sud du pays[25] , et confirmant définitivement la colère et la méfiance des druzes de Suwayda à l'égard du régime syrien, accusé d'utiliser DAESH pour les affaiblir[26].

Le régime et les gangs main dans la main

Bien que la région ait échappé aux bombardements et aux opérations militaires depuis 2011, les habitant-es de Suwayda, comme tou-tes les Syrien-nes, subissent les conséquences de la guerre et des politiques meurtrières du régime : affrontements armés sporadiques avec des gangs et des milices affiliés au régime, assassinats, enlèvements, trafic de drogue, etc.[27]...

Au printemps 2022, le gang de Raji Falhout, trafiquant notoire, a revendiqué l'enlèvement d'une vingtaine d'habitants de Suwayda et de Dera'a[28] avant que ses hommes ne prennent d'assaut la piscine du quartier al-Maqous de Suwayda pour en enlever les usagers, provoquant une confrontation armée avec les habitants[29].

À la suite de cet incident, un soulèvement éclata le 26 juillet dans la ville de Shahba après l’enlèvement d’un habitant, Jad al‑Taweel, par le gang de Falhout[30]. Des résidents, menés par le mouvement « Hommes pour la dignité », bloquèrent les routes et arrêtèrent des agents du renseignement militaire liés au crime organisé local [31] avant de prendre les armes contre le gang de Falhout, faisant 24 morts du côté des habitants et 12 du côté du gang. Le quartier général du gang, situé dans les villes de Salim et d’Atil, fut alors pris d’assaut par les habitants de nombreux villages de la région, ce qui permit de s’emparer des lieux, de libérer les otages et de découvrir des équipements de production de captagone[32], révélant la complicité du clan Assad avec le crime organisé, utilisant la 4ᵉ division du renseignement militaire et le Hezbollah comme intermédiaires [33]. Au cours de la dernière décennie, ces gangs affiliés au régime ont été responsables de nombreux enlèvements et assassinats, créant insécurité et violences qui ont déstabilisé la région.

Après l’éradication du gang de Falhout et de ses groupes affiliés, les opérations d’enlèvement et de vol de voitures dans la région de Souaïda ont nettement diminué [34], et cette victoire contre le crime organisé a démontré la capacité de la communauté druze à assurer sa propre sécurité.

Le gang de Falhout avec les citoyens kidnappés, 2022.

Raji Falhout pose avec son gang.

La carte de membre n°2017 de la Division des Service de Renseignement de Raji Falhout.

La population de Suwayda se mobilise pour prendre d'assaut le gang Falhout

Production clandestine de captagone

Crise endémique et germes de révolte

Au-delà des conséquences directes de la guerre civile, puis des guerres impérialistes menées en Syrie par les grandes puissances (Iran, Russie, Turquie, Israël, Etats-Unis, Qatar, Arabie Saoudite...), la Syrie connaît depuis dix ans un marasme économique sans précédent [35],

La population a d'abord été soumise à un rationnement des ressources et denrées de base, comme l'eau, le gaz, l'essence, le fioul, le pain, le sucre, l'huile, le riz, le thé et les oignons, obtenus à l'aide d'une carte de rationnement (carte à puce), avant d'abolir ce soutien aux produits de première nécessité, laissant la population dans l'obligation d'acheter ces denrées au prix du marché. La valeur de la livre syrienne est passée de 1 $ = 47 SYR en 2011 à 500 SYR en 2017, et a grimpé de 2 500 à 14 000 SYR d'ici l'été 2023, avec un salaire moyen supérieur de 200 000 SYR (14 $). À l'été 2023, les prix des denrées alimentaires ont atteint un niveau sans précédent : 1 litre d'huile = 30000 SYR, 1 litre de lait = 6000 SYP, 1 kg de farine = 4500 SYR, 1 kg de tomates = 4000 SYR, 1 kg de pommes de terre = 6500 SYR, 1 kg d'oignons = 3500 SYR, 1 kg de concombres = 4000 SYR, un œuf = 2000 SYP. Cela signifie que la majorité des Syriens ont dépensé la totalité de leur salaire en moins d'une semaine. Quant à l'électricité, il y a deux ans, elle était livrée dans la région de Suwayda dans le cadre d'un programme de rationnement quotidien (trois heures de courant, trois heures de coupure), avant que cette courte fenêtre ne soit réduite à une heure et demie de marche, contre six ou sept heures de repos, sans parler des nombreuses coupures de courant qui se produisent pendant ce temps, entraînant la dégradation rapide des appareils électroniques dont les prix d'achat ou de réparation sont inabordables.

Ces dernières années, la police militaire russe a régulièrement tenté de jouer le rôle de gardien de la paix pour apaiser les tensions générées par la crise économique. Sa présence a été confirmée en 2021 dans le gouvernorat de Suwayda, lorsqu'une délégation d'officiers russes s'est présentée à la population avec l'intention de recruter des supplétifs parmi la population des deux gouvernorats [36]. Le contingent russe basé à Bosra, situé entre Suwayda et Dera'a, a tenté à plusieurs reprises de distribuer de l'aide alimentaire en 2021 à Shahba et en 2022 à Dhibin, mais les habitants ont fermement rejeté leur intervention humanitaire [37].

Entre 2020 et 2023, des manifestations spontanées et de courte durée ont régulièrement eu lieu à Suwayda, mais elles n'ont pas été reconduites ou ont été réprimées. En février et avril 2022, des manifestants ont bloqué les routes, pris d'assaut le bâtiment du gouvernorat et mis le feu à un véhicule militaire avant que les forces de sécurité n'ouvrent le feu sur les manifestants, faisant un mort et 18 blessés [38].

Néanmoins, en décembre 2022, les manifestants ont réussi à prendre d'assaut le bâtiment du gouvernorat pour la deuxième fois, tandis que leurs slogans et leurs pancartes de protestation réclamaient principalement une "vie décente", après que les allocations de gaz et d'électricité aient été réduites. Tout au long de l'hiver et du printemps 2023, les rassemblements se poursuivent sous la pression des actions des membres du parti Baas, qui tentent d'organiser des manifestations pro-régime afin d'intimider les manifestants.

Entre-temps, le régime Assad est revenu dans le giron de la Ligue arabe à la suite de réunions diplomatiques au Caire le 7 mai 2023 et du sommet de la Ligue arabe à Riyad le 19 mai 2023 [39], ainsi qu'un accord négocié par la Chine pour rétablir les liens entre l'Iran et l'Arabie saoudite afin de désamorcer la guerre par procuration que ces deux pays se livrent en Syrie et au Yémen [40]. En échange de ce retour de faveur, Bachar al-Assad s'est engagé à lutter contre le trafic de drogue à ses frontières avec la Jordanie et l'Irak[41]. Le lendemain de l'accord du Caire, la Jordanie a envoyé un message clair aux autorités syriennes en lançant une frappe aérienne sur le domicile personnel du trafiquant de drogue Marai al-Ramthan à Al-Shaab, au sud du gouvernorat de Suwayda, le tuant avec sa femme et ses six enfants, ainsi que sur un centre de production de drogue lié à l'Iran (géré par le Hezbollah) à Kharab al-Shahem, dans le gouvernorat voisin de Dera'a [42].

And the fuse caught fire…

Le 5 août 2023, un collectif émerge dans les gouvernorats côtiers de Lattaquié et de Tartous, lançant un ultimatum au régime pour le 10 août [43], exigeant des réformes et rendant publique une liste de revendications en application de la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée à Genève en 2015. La particularité du mouvement est qu'il s'est développé dans des régions où la communauté alaouite, à laquelle appartient Bachar el-Assad, est forte, notamment dans les villes de Tartous, Lattaquié, Banias et Jableh, où des milliers de tracts ont été distribués [44]. En réponse, Bachar el-Assad a augmenté les salaires des fonctionnaires de 100 % mais a simultanément annoncé la suppression des subsides sur l'essence et une augmentation des prix des carburants, le prix du litre d'essence passant brutalement de 3 000 à 8 000 livres syriennes, soit une augmentation de 167 %, et le prix du carburant de 700 à 2 000 livres syriennes, soit une augmentation de 186 %. Les budgets exorbitants des Syriens pour le transport rendent la vie quotidienne impossible et empêchent des milliers de Syriens de se rendre au travail. Face à l'augmentation des démissions dans le secteur public, le régime a réagi en durcissant les conditions de démission. Parallèlement, le régime a annoncé son intention de supprimer les subsides sur tous les biens de consommation d'ici 2024 [45].

À la suite de ces annonces, un appel à la grève générale a été lancé dans le sud de la Syrie [46]. Depuis le 16 août, plus de 52 communes du sud de la Syrie ont été le théâtre de manifestations utilisant divers types d'actions : grèves, veillées, blocage de routes, fermeture d'institutions gouvernementales, etc.

Des manifestations de soutien ont eu lieu dans les gouvernorats d'Idlib, de Dera'a et d'Alep, ainsi qu'à Jaramana, le quartier majoritairement druze du Damas rural, reprenant les slogans de 2011 pour la chute d'Assad : "La Syrie est à nous, pas à Assad", "un, un, un, le peuple syrien est un" et "le peuple veut la chute du régime". Les manifestants ont également exprimé leur souhait de voir la fin de la présence iranienne en Syrie.

Le 25 août, les manifestations se sont étendues à Idleb, Alep, Azaz, Afrin et Al-Bab. À plusieurs endroits, les manifestants ont brandi ensemble les drapeaux druze, kurde et de la révolution syrienne. Si les forces du régime n'ont pas réagi de manière excessive dans le gouvernorat de Suwayda, elles ont ouvert le feu à Alep et à Dera'a, tuant au moins deux personnes. Le Réseau syrien des droits de l'homme rapporte également l'arrestation de 57 personnes en lien avec les manifestations, principalement dans les gouvernorats de Lattaquié et de Tartous [47].

Des manifestants montrent des drapeaux druzes, syriaques et kurdes remplaçant les trois étoiles du drapeau de la révolution syrienne dans la ville d'Idleb.

Des manifestants montrent des drapeaux de la révolution syrienne, kurdes, chiites, druzes, sunnites, chrétiens et nationaux syriens dans la ville de Suwayda.

Depuis lors, les manifestations sur la place centrale de Suwayda, rebaptisée depuis longtemps "place de la dignité" (al-Karami) par la population, sont hebdomadaires, voire quotidiennes, et se multiplient d'un vendredi à l'autre, atteignant plusieurs milliers de personnes un mois après le début de la révolte, le 22 septembre. Les bureaux du parti Baas et un certain nombre de bureaux gouvernementaux ont été fermés par les manifestant-es au cours des manifestations, tandis que des affiches et statues de Bachar al-Assad ont été détruites et brûlées.

Entre-temps, le 14 septembre, le cousin de Bashar al-Assad, Firas al-Assad[48], a publié une vidéo dans laquelle il condamne le régime et exprime son soutien aux manifestant-es [49]. Cette vidéo fait suite à celle de Majd Jadaan, la belle-sœur de Maher al-Assad [50], dénonçant avec force les crimes du clan Assad depuis la Jordanie et saluant la révolte du peuple de Suwayda contre le régime [51]. Des interviews d'acteurs de la révolte ont également été rendues publiques, comme celle du leader du mouvement des "Hommes pour la dignité" à Suwayda, le cheikh Abu Hassan Yahya Al-Hajjar [52], ou l'activiste et avocat Adel al-Hadi [53].

Des manifestants brûlent un véhicule militaire devant le siège du Gouverneur

Le siège du Gouverneur avec le portrait de Hafez al-Assad's en feu.

Dans le chaos de la guerre de proxies

Malgré douze années de révolte et de guerre civile, le régime syrien est toujours au pouvoir. S'il a résisté aux tempêtes, c'est sans doute grâce aux interventions de l'Iran, de DAESH et de la Russie qui, chacun à leur manière, ont contribué à rendre impossible la Révolution tant souhaitée par le peuple syrien. À cela s'ajoutent l'Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, qui ont pour leur part réussi à créer la division au sein des forces démocratiques et laïques de l'Armée Syrienne Libre en favorisant, comme nous l'avons déjà mentionné, les forces les plus réactionnaires et les moins démocratiques de la rébellion contre le régime.

De leur côté, les Etats-Unis, responsables de la naissance et du développement d'Al-Qaïda et de l'Etat islamique, tous deux nés sur les décombres encore incandescents des sociétés afghane et irakienne, ont choisi en 2011 (année de leur retrait officiel d'Irak) de ne plus participer directement avec leurs forces armées aux conflits du Moyen-Orient. Pour autant, après avoir condamné la répression des manifestations de 2011 et imposé des sanctions au régime d'Assad, les Etats-Unis ont lancé leurs premières frappes aériennes en Syrie en septembre 2014 [54] et, à partir de 2015, ont parrainé les nouvelles Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25 000 combattants kurdes des YPG/YPJ et de 5 000 combattants arabes, dans le but affiché de stopper l'avancée de l'État islamique. D'abord épargné, le régime syrien a finalement subi des frappes américaines en 2017 et 2018, en représailles de l'utilisation par l'armée syrienne d'armes chimiques contre des civils à Douma (Damas) et à Khan Cheikhoun (Idlib) [55]. La même année, les deux tiers des troupes américaines déployées sur le sol syrien ont été rapatriées en accord avec la Turquie, qui a décidé alors de lancer une offensive dans la zone frontalière contrôlée par les Kurdes afin d'y établir une "zone de sécurité" [56]. Néanmoins, les États-Unis maintiennent une forte présence en Syrie. En 2021, ils ont mené une série de frappes aériennes contre le Hezbollah et ses alliés irakiens, dont les Hachd al-Chaabi, tenus pour responsables d'attaques contre les "intérêts occidentaux" en Irak [57].

La Russie, qui est l'un des principaux soutiens militaires du régime syrien depuis 2015, a été distraite par son invasion de l'Ukraine, qui ne s'est pas déroulée exactement comme Poutine l'aurait souhaité. Elle a dû retirer une partie importante de son contingent du territoire syrien [58] pour la redéployer dans l'est de l'Ukraine, tandis que les 250 à 450 mercenaires Wagner opérant notamment dans les gouvernorats syriens de Homs et de Deir ez-Zor, restés sans chef depuis la mutinerie de Prigozhine, auraient reçu l'ordre de se présenter à leur base de Hmeimim (gouvernorat de Lattaquié) et de se placer sous l'autorité du commandement militaire russe [59].

Certains de ceux qui ont refusé auraient été renvoyés en Russie ou redéployés au Mali. Suite au retrait des troupes russes, certaines bases militaires sous leur contrôle ont été transférées aux forces armées iraniennes, notamment au Corps des gardiens de la révolution islamique et au Hezbollah. Cependant, la Russie conserve ses forces militaires en Syrie et n'a pas l'intention de renoncer à sa part d'influence dans la région, notamment face à l'Iran, qui reste son principal concurrent.

L'Iran, premier soutien du régime Assad depuis le règne du père de Bachar, Hafez (1971-2000), reste l'acteur clé de la guerre en Syrie. Sans le soutien militaire des milices iraniennes, dont la principale est le Hezbollah libanais, le régime Assad n'aurait probablement pas pu résister, notamment en raison de l'implication du Hezbollah dans le trafic de Captagon, l'une des principales ressources du régime. Après avoir nié leur présence en Syrie, le régime iranien et le Hezbollah ont fini par soutenir ouvertement le régime Assad, le qualifiant à la fois de "djihad contre les extrémistes sunnites" et d'"intervention nécessaire pour protéger la Palestine et résister à Israël". Dans la propagande de l'Iran et du Hezbollah libanais, le soutien inconditionnel à la libération du peuple palestinien est un mirage qui fonctionne bien, notamment au sein de la gauche occidentale [60]. Là où l'on aurait pu s'attendre à un soutien unanime à la révolution syrienne de la part de la majorité des forces révolutionnaires de gauche, c'est un silence retentissant qui a répondu aux chants des manifestants syriens. Dans l'imaginaire naïf de la gauche, l'Iran, la Syrie et les milices du Hezbollah (et du Hamas) constituent un rempart incontestable contre l'impérialisme américain et le colonialisme israélien. En réalité, le Hezbollah se préoccupe surtout de maintenir son emprise quasi hégémonique sur la société libanaise tout en travaillant frénétiquement à maintenir la Syrie dans la zone d'influence de l'Iran, dont dépend toute sa survie. Entre 2013 et 2018, le siège par le régime Syrien [61] puis l'éradication violente du plus grand camp de réfugiés palestiniens du monde, Yarmouk (banlieue de Damas) [62], qui peut facilement être considérée comme une opération de nettoyage ethnique menée avec la complicité du Hezbollah et de mouvements palestiniens tels que le FPLP et le Hamas [63], suffit à disqualifier la propagande de ces derniers quant à la réalité de leur lutte pour l'émancipation du peuple palestinien.

Israël, sans intervenir militairement sur le sol syrien, n'a jamais cessé de lancer des frappes de drones sur les infrastructures iraniennes en Syrie. De fait, il ne se passe pas un mois sans que des roquettes ne touchent des bâtiments ou des cadres du Hezbollah, la milice étant la principale préoccupation du régime israélien. Pourtant, Israël n'a jamais manifesté la moindre volonté de soutenir les aspirations démocratiques du peuple syrien. Si l'on regarde la situation de manière rationnelle, on comprend qu'Israël n'a aucun intérêt à l'établissement d'une société démocratique dans un pays arabe à ses frontières, car tout progrès démocratique dans la région conduirait naturellement à une solidarité arabe avec les Palestiniens et à une menace pour le régime d'apartheid d'Israël. En effet, le régime Assad et le Hezbollah ont largement contribué à limiter l'organisation politique et la résistance des réfugiés palestiniens au Liban et en Syrie [64], ce qui n'est pas pour déplaire à Israël.

Que pourrait-il se passer ensuite ?

Comme l'ensemble du peuple syrien en 2011, les manifestants de Suwayda peuvent difficilement gagner une révolution sans un soutien extérieur ou un soulèvement important de la population syrienne dans les principaux autres gouvernorats. Quant à l'Armée syrienne libre, il est difficile d'espérer un soutien enthousiaste au soulèvement druze, étant donné que l'aspiration de la majorité des groupes combattants actuels reste l'établissement d'un califat islamique difficilement conciliable avec les aspirations démocratiques et laïques des manifestants de Suwayda. Néanmoins, dans tous les gouvernorats, qu'ils soient sous le contrôle du régime ou des rebelles, il existe encore des vestiges de mouvements démocratiques qui voient dans l'insurrection druze une immense source d'espoir. C'est pourquoi ceux qui croient encore en une société démocratique non confessionnelle sont spontanément descendus dans les rues de différentes villes pour exprimer leur solidarité avec Suwayda, qu'ils soient musulmans sunnites, alaouites, chrétiens, syriaques, arabes ou kurdes.

Là encore, on s'attendrait à ce que les organisations kurdes, qui ont réussi à maintenir leur statut d'autonomie dans un bon quart du pays et proclament haut et fort qu'elles sont animées par un projet révolutionnaire, universaliste et démocratique, expriment un soutien plus fort et inconditionnel à leurs frères et sœurs de Suwayda. Mais au-delà d'un communiqué des femmes du Conseil démocratique syrien appelant les femmes syriennes à prendre en main la question politique, nous n'avons pas entendu grand-chose de la part des mouvements révolutionnaires kurdes. Ce qui laisse penser que, conformément à leur autonomie bien établie, les Kurdes ne se sentent guère concernés par ce qui se passe au sud de l'Euphrate, qu'il s'agisse du sort du reste du peuple syrien ou de celui des Palestinien-nes. Il est triste de voir à quel point la solidarité avec les autres communautés en lutte n'est pas perçue comme une condition sine qua non de la survie du projet de Démocratie au Moyen-Orient. En outre, les récents événements survenus à Deir ez-Zor n'ont guère contribué à renforcer la confiance des Arabes dans les Unités de protection du peuple kurde (YPG) : entre le 27 août et le 7 septembre, les Forces démocratiques syriennes, largement dominées par les YPG, ont affronté des factions arabes locales affiliées au Conseil militaire de Deir ez-Zor à la suite de la destitution et de l'arrestation d'un commandant arabe de haut rang des FDS, Ahmed al-Khubail, également connu sous le nom de Rashid Abu Khawla. Bien que les sanctions prises à son encontre aient été justifiées par les accusations de corruption et de trafic de drogue dont il faisait l'objet, l'arrestation a attisé la colère de ses partisans, qui ont lancé un assaut contre les SDF, causant la mort de 90 personnes au cours des onze jours de combat [65]. La toile de fond de ce conflit est la critique faite aux Kurdes par la population locale, leur reprochant légitimement un contrôle hégémonique de la région, considéré comme irrespectueux par rapport à la majorité arabe qui y vit [66].

Chez les Druzes, la procédure à suivre fait l'objet d'un débat intense. Une certaine méfiance semble persister à l'égard de la proposition autonomiste et confédéraliste. Certains voient dans la revendication autonomiste un risque de séparation du reste des Syrien-nes, incapables de saisir la différence entre autonomie et indépendance, tandis que d'autres confondent les moyens et la fin : lorsqu'il est proposé de mettre en place des assemblées démocratiques et des comités de lutte pour organiser la révolte à moyen terme, ils croient qu'on leur parle d'un projet de société à long terme, et ont du mal à croire en la capacité du peuple à s'auto-organiser sans médiateurs et sans leaders. Ainsi, l'organisation politique dans le cadre du soulèvement populaire de la place al-Karami peine encore à prendre la forme du Tahrir égyptien de 2010 ou du Maïdan ukrainien de 2014, alors qu'il suffirait peut-être de reprendre les recettes et les expériences positives du soulèvement de 2011, et notamment celle des Comités locaux décrite par l'anarchiste syrien Omar Aziz [67] et mis en place dans de nombreuses villes à l'époque. Malheureusement, si aucune initiative d'organisation à la base n'est mise en place, nous risquons de voir les cheikhs et les chefs de clans familiaux traditionnels propulsés comme leaders, au détriment d'individus ou de collectifs moins connus, mais animés par des idéaux plus progressistes et véritablement émancipateurs.

Déjà, l'ambassadeur russe Anatoly Viktorov a rendu visite au cheikh des Druzes de Galilée (Israël) Muwafaq Tarif [68], tandis que les représentants américains French Hill, Joe Wilson et Brendan Boyle ont appelé au téléphone le cheikh de Suwayda Hikmat Al-Hijri [69], tentant d'engager des négociations avec la communauté druze pour que l'issue de la révolte soit conforme à leurs intérêts dans la région. Ne doutons pas non plus que le boucher saoudien Mohammed Ben Salman, qui mène des tractations diplomatiques tous azimuts avec l'Iran, la Chine, Israël, les États-Unis et la France, viendra lui aussi bousculer l'avenir de la région, tant son intérêt pour l'acquisition d'armement et l'enrichissement de l'uranium l'emporte sur le sort des peuples, qu'ils soient syriens ou palestiniens. Pour le tyran saoudien, peu importe évidemment que ces peuples restent en cage, pourvu qu'ils soient martyrisés en silence et ne dérangent pas les affaires courantes. Sans compter la récente visite de Bachar el-Assad à Pékin, à l'invitation du despote chinois Xi Jinping, pour sortir de son isolement et obtenir le soutien de la Chine à un accord de "reconstruction" de la Syrie. La seule présence de tous ces vautours suffit à générer suspicion et spéculation, ce qui ne peut être bénéfique au mouvement populaire en cours. Au vu du chaos que les différents Etats ont généré en Irak et en Syrie au cours des vingt dernières années, on peut légitimement affirmer que seules des solutions mises en œuvre par le peuple pour le peuple peuvent espérer déboucher sur un semblant de paix et de démocratie. Pour l'heure, les habitants de Suwayda ont catégoriquement refusé de se ranger sous une quelconque bannière ayant des intérêts politiques ou économiques en Syrie.

Espérons que cela durera et réussira ainsi !

NOTES

[1] Le retrait des Français en 1945 est largement dû à la lutte pour l'indépendance menée depuis les années 1920 par le sultan Pacha al-Atrach, représentant d'une famille de notables druzes, dont les faits d'armes et la résistance à l'occupant sont encore célébrés par de nombreux-ses Syrien-nes.

[2] Le régime ne dispose d'aucun point de contrôle à l'intérieur du gouvernorat de Suwayda et la communauté refuse d'envoyer ses jeunes dans l'armée en dehors de la région. Néanmoins, l'administration du gouvernorat et les services de sécurité restent présents et informés de ce qui se passe dans la région.

[3] Parmi ces cheikhs, les plus connus sont le cheikh Jerbo et Nayef al-Aqil de la faction Dir' al-Watan.

[4] https://yalibnan.com/2012/03/25/anti-regime-druze-spiritual-leader-killed-in-syria/

[5] https://www.meforum.org/5554/the-assassination-of-sheikh-abu-fahad-al-balous

[6] https://foreignpolicy.com/2015/06/22/druze-syria-assad-israel-netanyahu/

[7] https://syrianobserver.com/news/34453/sedition_between_druze_and_sunni_fighters.html

[8] https://www.meforum.org/3463/syrian-druze-neutrality

[9] https://www.zamanalwsl.net/news/article/45392

[10] https://www.zamanalwsl.net/news/article/45392 (AR)

[11] https://www.youtube.com/watch?v=J8HeEzKTmbc (EN)

[12] https://suwayda24.com/?p=20610 (AR)

[13] https://s.telegraph.co.uk/graphics/projects/isis-jihad-syria-assad-islamic/ (EN)

[14] https://npasyria.com/en/53834/ (EN)

[15] https://cija-syria-paramilitaries.org/#investigating-assads-ghosts (EN)

[16] https://syriafreedomforever.wordpress.com/2017/02/26/the-rawr-report-interview-with-joseph-daher-on-hezbollah-and-the-syrian-revolution-02162017/ (EN)

[17] https://www.aljazeera.com/news/2015/9/30/russia-carries-out-first-air-strikes-in-syria

[18] Les principaux sont Ahrar al-Sham (Qatar, Turquie, Arabie saoudite), le Front islamique de libération de la Syrie (Qatar, Turquie), Liwa al-Tawhid (Qatar, Turquie), Jaych al-Islam (Arabie saoudite, Qatar).

[19] https://thisishell.com/interviews/894-leila-al-shami-robin-yassin-kassab (EN)

[20] https://english.aawsat.com/home/article/1275206/isis-militants-evacuated-southern-damascus-desert (EN)

[21] Hameaux appelés Ashraffieh, al-Saqiya et al-Awara, à moins de 20 kilomètres de la base militaire de Khalkhalah et à moins de 10 kilomètres des premières colonies druzes aux portes du désert, al-Qasr et Barek – https://suwayda24.com/?p=2423 (AR)

[22] Villages de Tema, Douma, al-Kseib, Tarba, Ghaydah Hamayel, Rami, al-Shabki, al-Sharahi, al-Matouna et al-Suwaymra – https://suwayda24.com/?p=4431

[23] Le 31 juillet 2018, le régime négocie la libération de femmes retenues en otage par les djihadistes, en échange d'un accord sur l'évacuation de plus de 200 de leurs combattants de l'ouest de Deraa (bassin de Yarmouk) vers la région de la Badiya. Refusant l'accord, l'État islamique a exigé une rançon, avant de publier la vidéo de l'exécution d'un des otages, Muhannad Touqan Abu Ammar, un Druze de 19 ans résidant à al-Shbeki, le 2 août 2018 – https://www.youtube.com/watch?v=f_OhL8bJD2M (AR). Finalement, les otages restant-es ont été libéré-es à la suite d'accords conclus avec le régime en octobre et novembre 2018, tandis que 700 à 1 000 djihadistes ont été évacués vers la Badiya en vertu d'un nouvel accord conclu avec le régime le 17 novembre – https://suwayda24.com/?p=19606 (AR) ; https://stj-sy.org/en/946/ (EN)

[24] https://www.hrw.org/news/2018/08/25/syria-isis-holding-children-hostage (EN)

[25] L'offensive de DAESH a touché 10 villages, 263 personnes ont été tuées (30 par les kamikazes de Suwayda) et 300 blessées. En représailles au massacre, le 7 août 2018, des membres locaux du Parti social nationaliste syrien (PSNS) pro-régime ont pendu un homme âgé qu'ils ont présenté comme un djihadiste à ce qu'on appelle "l'arche des pendus" (al-Mashnaqah) dans la ville de Suwayda – https://suwayda24.com/?p=4711 (AR) ; https://syria.news/179bd6d3-07081812.html (AR) ; https://orient-news.net/ar/news_show/152458 (AR)

[26] L'armée du régime n'est intervenue que tardivement (après l'attaque de la base militaire de Khalkhalah située au nord du gouvernorat de Suwayda) pour traquer DAESH dans le désert à côté du champ volcanique d'as-Safa, alors qu'il était déjà repoussé par la contre-attaque des Druzes.

[27] Voir "Captagon: Inside Syria’s drug trafficking empire" par BBC World Service Documentaries – https://www.youtube.com/watch?v=N4DaOxf13O0 (EN)

[28] https://www.facebook.com/Suwayda24/photos/pb.100064794576009.-2207520000/2097785973734342/?type=3

[29] https://suwayda24.com/?p=19288 (AR)

[30] https://suwayda24.com/?p=19589 (AR) ; https://suwayda24.com/?p=19611 (AR)

[31] https://www.opensanctions.org/entities/NK-Do5hgZ5JS8hTfGJbyQvr6J/ (EN)

[32] https://www.facebook.com/photo/?fbid=2161930727319866&set=pb.100064794576009.-2207520000

[33] https://www.bbc.com/news/world-middle-east-66002450 (EN)

[34] https://suwayda24.com/?p=19955 (AR)

[35] Depuis 2011, plus de 600 000 personnes ont été tuées dans le conflit, dont plus de la moitié sont des civils. Cinq millions de Syriens ont quitté le pays, tandis que près de huit millions ont été déplacés à l'intérieur du pays. Si la Russie et la Turquie interviennent militairement sur le territoire syrien, la plupart des autres puissances interviennent par le biais de milices ou en apportant une aide financière et matérielle aux différents groupes armés actifs dans le conflit. L'Iran soutient ouvertement le régime syrien, notamment en garantissant le soutien de ses milices, dont la principale est le Hezbollah.

[36] https://npasyria.com/en/65789/ (EN)

[37] https://syrianobserver.com/news/75404/widely-condemned-russian-delegation-enters-town-in-suweida-under-pretext-of-aid.html (EN)

[38] https://suwayda24.com/?p=20325 (AR)

[39] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/7/arab-league-agrees-to-bring-syria-back-into-its-fold (EN)

[40] https://www.usip.org/publications/2023/03/what-you-need-know-about-chinas-saudi-iran-deal (EN)

[41] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/1/syria-agrees-to-curb-drug-trade-in-arab-ministers-meeting (EN)

[42] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/8/sohr-attack-that-killed-drug-trafficker-in-syria-was-by-jordan (EN)

[43] https://www.newarab.com/news/who-are-syrias-new-opposition-group-10-august-movement (EN)

[44] https://en.majalla.com/node/297431/politics/alawite-protest-movement-emerging-syrias-coastal-areas (EN)

[45] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[46] https://suwayda24.com/?p=21730 (AR) ; https://www.aljazeera.com/news/2023/8/21/strike-protests-in-syrias-sweida-enter-second-day (EN)

[47] https://leilashami.wordpress.com/2023/08/26/revolution-reborn/ (EN)

[48] Le père de Firas, Rifaat, a commandé les forces armées responsables du massacre de Hama en 1982, avant de tenter un coup d'État contre son frère, le père de Bachar el-Assad, en 1984. Exilé en France, il est finalement rentré en Syrie en 2021 après avoir été amnistié par son neveu et reconnu coupable par la justice française de détournement et de blanchiment d'argent au profit du régime syrien. Tous ses biens ont été saisis, pour une valeur estimée à 90 millions d'euros, dont deux hôtels particuliers parisiens, un haras, 40 appartements, 7300 mètres carrés de bureaux à Lyon et un château.

[49] https://www.youtube.com/watch?v=GmCRl-Hkn94 (AR)

[50] Maher est le frère de Bashar et le commandant général de la Garde républicaine et des services de renseignement militaire du régime. Il est le deuxième homme fort du régime, directement responsable de la milice des Shabihas et du trafic de captagon organisé par les services de renseignement militaire, en particulier la quatrième division blindée.

[51] https://youtu.be/IobX1vxHkDY (AR)

[52] https://suwayda24.com/?p=20610 (AR)

[53] https://hawarnews.com/en/haber/developments-in-as-suwayda-to-where-h37625.html (EN)

[54] https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2014/09/23/statement-president-airstrikes-syria (EN)

[55] https://www.armscontrol.org/factsheets/Timeline-of-Syrian-Chemical-Weapons-Activity (EN) ; https://www.opcw.org/media-centre/news/2023/01/opcw-releases-third-report-investigation-and-identification-team (EN)

[56] https://www.kurdistan24.net/en/news/fff9400a-a0b3-4ff4-be05-e18d00a046cf (EN)

[57] https://www.reuters.com/world/middle-east/us-carries-out-air-strikes-against-iran-backed-militia-iraq-syria-2021-06-27/ (EN)

[58] En 2020, la Russie contrôlait 75 sites en Syrie, dont 23 bases militaires, 42 points de présence et 10 points d'observation. Alors qu'environ 63 000 militaires russes étaient déployés en Syrie entre 2015 et 2018, à la veille de la guerre en Ukraine, ce nombre semble être tombé à 20 000 – https://daraj.media/108925/ (AR) ; https://www.arab-reform.net/publication/russian-forces-in-syria-and-the-building-of-a-sustainable-military-presence-i/ (EN)

[59] Les principales bases militaires russes en Syrie sont situées à Tartous, à Hmeimim (Lattaquié) et, depuis 2019, à Qamishli (Al-Hasakah).

[60] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[61] Voir le film "Little Palestine", d'Abdallah al-Khatib – https://youtu.be/GbpxMFNuYVY (AR / FR)

[62] Avant 2013, le camp de Yarmouk accueillait plus de 160 000 réfugiés palestiniens.

[63] Les militants du Hamas à Yarmouk ont d'abord combattu le régime d'Assad jusqu'en 2013, lorsque le Hamas a timidement critiqué l'intervention contre le camp de Yarmouk, avant de maintenir une position de neutralité, en raison de sa dépendance financière et militaire à l'égard du Hezbollah. Le Hamas maintient également son quartier général dans le fief du Hezbollah à Dahiyeh, au Liban.

[64] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[65] C'est finalement sous la pression américaine qu'un accord de retrait et de cessez-le-feu a été initié par les FDS, motivé par la crainte que des cellules d'ISIS, des forces du régime et des milices pro-iraniennes ne profitent de la situation pour regagner du terrain dans la région.

[66] https://www.middleeasteye.net/news/syria-deir-ezzor-sdf-fights-arab-tribes-control (EN)

[67] https://www.fifthestate.org/archive/397-winter-2017/the-legacy-of-omar-aziz/ (EN) ; https://www.syria.tv/عمر-عزيز-يدخل-غيابه-العاشر

[68] https://www.aljazeera.net/politics/2023/9/21/انتفاضة-السويداء-مستمرة-اتصالات

[69] https://syrianobserver.com/news/85155/american-senator-reaches-out-to-sheikh-al-hijri-in-suweida.html (EN) ; https://www.thenationalnews.com/world/us-news/2023/09/21/us-politicians-speak-to-druze-leader-sheikh-al-hajari-as-anti-assad-protests-continue/ (EN)

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes

Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes

Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes

« Jay alek el door ya doctor »

En 2011, tout avait commencé parce que des écoliers de Deraa (extrême Sud de la Syrie), inspirés par les révoltes des autres pays arabes, s'étaient pris à rêver au départ du tyran de Damas, Bachar El Assad. Sur les murs de la ville avaient fleuri des messages ironiques, dont celui qui avait suscité la fureur du président : « Jay alek el door ya doctor » (« Ton tour arrive docteur » - Bachar El Assad est ophtalmologiste).

Arrêtés et torturés par les sbires de Bachar, les enfants de Deraa avaient initié inconsciemment l'un des plus beaux moments de révolte que le pays ai connu. Dans tout les pays, des manifestations énormes avaient fleuri. On se souvient des magnifiques messages d'espoir adressés chaque semaine au monde entier par les habitant-es de Kafranbel, à une heure seulement d'Idlib, qui depuis est devenu le cœur du cyclone, bombardé chaque jour par des tonnes de bombes portant le tampon des marchands de morts russes et occidentaux.

On se souvient de ces milliers de personnes dansant dans la lumière des projecteurs pour braver le couvre-feu et on entend encore résonner dans nos oreilles les chants lancés par les deux oiseaux de la révolte, Ibrahim Qachouch et Abdel-Basset el-Sarout : "Yalla irhal ya Bachar" ("Allez dégage Bachar")

Le destin des deux hommes illustre la suite des événements. Le premier fut arrêté et torturé dés 2011 par les mukhabarat et chabiha (miliciens) de Bachar, et ses cordes vocales arrachées. Le second est mort en juin 2019 des suites de ses blessures, après avoir combattu avec les rebelles dans la région de Hama. Les tortionnaires de Bachar ont aussi brisé les mains du caricaturiste Ali Ferzat, avant de le laisser pour mort au bord d'une route.

La révolte de 2011 a été anéantie dans la terreur et le sang. Des images, comme les 45 000 clichés du photographe César, emportées en Europe par cet ancien militaire du régime (déserteur) et diffusées au monde apportèrent la démonstration de la barbarie du régime. La révolte s'est tue et ceux qui ont choisi la lutte armée ne finissent pas d'être écrasés sous les bombes dans le nord du pays. Une grande partie d'entre eux a rejoint les islamistes, tandis que les moins confessionnels et les plus désintéressés, totalement isolés, n'intéressent plus personne.

Avec l'écrasement de l'Etat islamique (bataille remportée grâce à l'intervention armée des kurdes au nord, mais aussi des druzes au sud), puis l'offensive turque, la trêve et les patrouilles conjointes entre turcs et russes, les pions placés par les Etats-unis et l'Europe ça et là (par le truchement des ONG et des accords imposés aux kurdes), mais aussi l'invasion tranquille du territoire syrien par les forces russes et le hezbollah (avec l'accord de Bachar, qui croit peut-être assurer sa sécurité et son pouvoir de cette manière), Damas semble bien isolée au milieu d'un immense pays où le président, avec sa petite tête vide au bout d'un long cou, ne maîtrise plus grand chose...

Ce qui a fondamentalement changé, c'est que ce dernier n'a plus la même assise qu'autrefois. Depuis quelques semaines, un conflit fratricide l'oppose à son cousin, Rami Makhlouf, et partout les russes occupent le territoire, y compris en territoire kurde, comme s'ils préparaient doucement une reprise en main du pays. Et, obstinément, Bachar continue d'applatir le nord du pays sous les bombes, comme si son pouvoir en dépendait encore.

"Yalla irhal ya Bachar !"

Mais en 2020, la combinaison entre les sanctions internationales et la pandémie ont mis un terme à plusieurs années de résignation et de peur : les syrien-nes meurent de faim !

Depuis le début de l'année, le cours de la livre syrienne subit une chute sans précédent : de 500 livres en janvier 2020, le dollard a passé le cap des 3000 livres ce 8 juin. En un an, la livre a été dévaluée de 130 %. Le prix des oignons a augmenté en deux mois de 97%, les lentilles de 64%, le pain de 54%, la farine de 46%, les pâtes de 44% et le riz de 33%. Le salaire moyen étant de 30000 livres et un repas de famille coûtant entre 3000 et 5000 livres pour une famille classique (deux ou trois enfants), un salaire sert tout juste à payer la nourriture pour une dizaine de jours à raison d'un repas par jour, certaines familles ne pouvant même plus se permettre d'acheter de l'huile d'olive et du thé. Les épiceries quant à elles, choisissent de n'ouvrir que quelques heures par jour, ne sachant pas à quel prix vendre leurs produit, le dollard augmentant de 200 livres syriennes par jour. Et les banques commencent à fermer leurs distributeurs...

Depuis vendredi, d'abord timidement, et avec de plus en plus de ferveur, la population brave à nouveau le pouvoir, manifestant dans la rue en scandant cette ritournelle qui avait tant irité l'idiot qui sert de président à la Syrie depuis trop longtemps : "Yalla irhal ya Bachar !"

Celles et ceux qui, dans leur cynisme et leur indifférence, voudraient voir l'Etat islamique anéanti et les réfugié-es syrien-nes rentrer chez elleux par l'opération du saint esprit ou par la seule force brute, devraient comprendre que l'équilibre du monde dépend de la chute des régimes qui portent en eux l'autoritarisme viril et le goût de l'argent, où qu'ils se trouvent. Le menace ne vient pas des révoltes populaires et de l'exil, mais de ces élites qui croient qu'on peut disposer des humain-es comme on dispose de pions sur un échiquier noir et blanc.

Alors que le monde entre dans une période de bouleversement sans précédent, que le racisme systémique et l'autoritarisme sont sur toutes les lèvres, nous invitons le monde à reprendre le chant de la révolte syrienne, pour faire enfin tomber tous les idiots utiles du système qui nous servent de dirigeants !

La libération des peuples rime avec la fin du capitalisme (et de son impérialisme).

L'insurrection ne peut être que globale, portée par le peuple pour le peuple.

Nous exprimons notre entière solidarité avec le peuple syrien !

Les autres slogans :

اللي يجوع شعبه خاين

« Celui qui afame son peuple est un traître »

لشعب يريد إسقاط النظام

« Le peuple veut la fin du régime ! »

سوريا حرة حرة إيران تطلع برا

La Syrie est libre, l'Iran dehors !

سوريا حرة حرة بشار يطلع برا

La Syrie est libre, Bachar dégage !

تحيا سوريا ويسقط بشار الأسد

Longue vie à la Syrie et à bas Bachar El Assad !

ثورة حرية عدالة اجتماعية

Révolution, liberté, justice sociale !

ما بدنا نعيش بدنا نموت بكرامة

On ne veut pas vivre, on veut mourir avec dignité !

يا ادلب، السويدا معاكي للموت

Idleb, Suwayda est avec vous jusqu'à la mort !

يا درعا، السويدا معاكي للموت

Deraa, Suwayda est avec vous jusqu'à la mort !

ثورة

Révolution !

À propos de l'auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l'exil, les violences politiques, le colonialisme et l'autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l'ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l'autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat