Appel à toutes les forces progressives Syriennes !

Appel à toutes les forces progressives Syriennes !

En dehors des complices du régime de Assad et des populations civiles toujours prises pour cible dans le Nord et à l’Est de la Syrie, l’unanimité des Syriens sont heureux de la libération de la Syrie grâce à l’offensive des rebelles Syriens et du soutien de nombreuses communautés Syriennes qui n’attendaient qu’un signal pour participer à la libération.

Après 58 années d’une des dictatures les plus féroces, et non 13 ou 24 années comme le suggèrent les médias occidentaux, les Syriens avaient besoin d’au moins 48 heures pour respirer et partager leur infini bonheur, leurs cris, leur joie, mais également leurs pleurs de soulagement et de peine trop longtemps contenus.

Beaucoup à l’étranger n’ont pas respecté ce besoin, continuant à infantiliser les Syriens et à mépriser leurs aspirations démocratiques et laïques, en ne cessant depuis le début de l’offensive des rebelles (que nous refusons de réduire à Hayat Tahrir al-Sham, parce que des centaines d’autres factions se sont jointes à l’opération) de brandir devant nos visages la menace islamiste.

Nous n’avions pas besoin qu’on nous le dise. Nous avons été parmi les premiers à subir cette menace, qui était présente en nous durant des années, mais nous savons aussi que les groupes criminels jihadistes ne sont pas nés tous seuls. Ils sont nés du chaos produit par des décennies de colonisation, d’invasions armées et de bombardements aveugles.

Après avoir fait la fête, les forces progressistes Syriennes doivent désormais agir vite et ne pas se détendre trop tôt. Les menaces d’un retour de bâton réactionnaire et fondamentaliste sont réelles.

C’est pourquoi nous voulons partager quelques revendications essentielles avec vous, à diffuser largement au sein de TOUTES les communautés syriennes et à transmettre à ceux qui vont assurer la transition politique en Syrie.

Nous devons:

ARRET DES VIOLENCES

  • Mettre fin immédiatement à toute intervention militaire dans les zones d’Idleb, Alep, Raqqa, Deir Ez-Zor et Hasakeh et mettre en place des accords de cessez-le-feu entre les forces rebelles et les forces armées des YPG/SDF ;
  • Condamner et mettre fin définitivement aux bombardements d’Etats étrangers sur le sol Syrien;
  • Exiger la libération des territoires et des communautés civiles Syriennes otages des Etats voisins et de groupes armés servant leurs intérêts, et notamment d’Israel et de la Turquie dans les régions du Golan, de Quneitra, de l’Ouest de Damas, d’Idleb, d’Alep, de Raqqa et d’Hasakeh ;
  • Désarmer les combattants armés non-Syriens et leur demander de quitter le pays, de rentrer chez eux ou de faire une demande d’asile en Syrie, qui sera étudiée au regard d’enquêtes sérieuses réalisées sur les crimes commis par les groupes armés auxquels ils ont appartenu ;
  • Garantir l’accès au territoire Syrien aux ONG humanitaires et aux journalistes;

PROCESSUS DE JUSTICE REPARATRICE :

  • Archiver (et numériser) et analyser les archives des services de sécurité du régime Assad, puis les rendre consultables par les personnes concernées, afin de permettre le deuil et la réparation des crimes, ainsi que les poursuites à l’égard des auteurs de ces crimes ;
  • Protéger et permettre un plein accès aux listes de détenus et victimes du régime Assad aux familles de victimes à la recherche de personnes disparues ;
  • Lister les personnes complices de dénonciations calomnieuses et protéger leur identité afin d’empêcher la vengeance personnelle et garantir la mise en place de procédures judiciaires équitables, qui peuvent impliquer des modes de justice transformatrice et réparatrice, plutôt que punitive ;
  • Procéder à l’arrestation et au placement en détention dans des conditions humanitaires de tous les personnels de l’armée, de services de sécurité ou de milices armées soupçonnés d’avoir été impliqués directement dans la commission de crimes à l’égard de civils et de crimes de guerre ;
  • Empêcher toute humiliation ou exécution publique et engager des processus de justice qui respectent les conventions internationales contre la peine de mort ;
  • Permettre l’établissement de systèmes de règlement des conflits et de justice alternatifs, laissant le choix aux personnes justiciables de choisir sous quel système de justice ils souhaitent être jugés, tout en interdisant le recours à des peines impliquant des sévices corporels ou la peine de mort ;
  • Souscrire aux traités et conventions permettant la collaboration avec la Cour Internationale de Justice et le respect de ses décisions ;

TRANSITION POLITIQUE :

  • Empêcher la mise en place d’un régime politique fondé sur les appartenances religieuses ou ethniques, pour empêcher une division sectaire de la Syrie ;
  • Empêcher l’utilisation des symboles de groupes armés, ainsi que les drapeaux associés à Al-Qaeda et à l’Etat Islamique, ainsi que des autres groupes islamistes, dans les institutions publiques du nouveau régime politique ;
  • Organiser une transition politique vers un régime fédéral permettant la représentation égalitaire et non ségrégative des différentes communautés ethno-religieuses de la société Syrienne qui représentent au moins 1% de la société Syrienne : Arabes Sunnites, Arabes Chiites, Arabes Chrétiens, Druzes, Alaouites, Kurdes et Assyriens. Les communautés ethniques représentant moins de 1% de la population Syrienne doivent quant à elles bénéficier d’une représentation proportionnelle afin de faire respecter leurs identités spécifiques et les droits qui s’y rapportent : Turkmènes, Tcherkesses, Bédouins, Arméniens, Juifs Mizrahim, Yézides, Palestiniens, Romani, Araméens/Syriaques ;
  • Geler toute coopération avec un Etat voisin qui ne garantit pas la liberté totale aux populations appartenant à au moins l’une des communautés Syriennes citées précédemment ;
  • Rétablir pleinement et sans restriction les libertés politiques et religieuses, ainsi que la liberté d’association, la liberté de réunion, la liberté d’expression et la liberté de la presse ;
  • Garantir la liberté et la protection des droits des femmes et des minorités sexuelles ;

Sans l’application de toutes ces revendications, l’auto-détermination des Syriens n’est pas garantie et la résurgence de pouvoirs autoritaires est à craindre. Nous devons massivement nous mobiliser pour empêcher l’histoire de se répéter et les ambitions autocratiques ou réactionnaires de compromettre la révolution démocratique et laïque syrienne.

Aussi, nous devons annoncer haut et fort notre solidarité avec les peuples Palestiniens, Libanais et Kurdes face à l’oppression et aux violences injustifiées qu’ils subissent. Il ne s’agit pas de soutenir les groupes armés qui portent leur parole, mais d’envoyer un message clairs à nos peuples frères et aux civils qui ne méritent pas de subir les répercussions des guerres coloniales.

Nous ne voulons que la paix et la démocratie en Syrie et dans toute la région qui l’entoure.

Initiative Interstices-Fajawat

La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

La haine anti Arabe et le suprémacisme blanc, engrais du sionisme

L’opération militaire répondant à l’attaque sanglante de la résistance palestinien‧ne sur les colonies israéliennes jouxtant le ghetto de Gaza le 7 octobre 2023 a très vite été le théâtre de crimes de guerre contre les populations civiles palestinien‧nes. Rappelons d’abord le véritable bilan de l’attaque menée le 7 octobre 2023 par le Hamas contre plusieurs bases militaires et colonies du Sud d’Israël[1], ainsi que d’un festival de musique : au cours de l’action armée, 1139 personnes ont été tuées, dont 695 civils (parmi lesquels 71 étranger‧es et 36 enfants) et 373 membres des forces de sécurité (305 militaires, 58 policiers et 10 membres des services de renseignement du Shin Bet)[2]. Le Hamas a également pris 251 personnes en otages (dont de nombreux militaires) dans le but de faire pression sur l’Etat d’Israël, notamment afin d’obtenir la libération de centaines de prisonniers palestinien‧nes, dont plus de 1300 étaient détenus sans charges ni procès avant le 7 octobre 2023[3]. En riposte, l’armée israélienne dit avoir tué plus d’un millier de combattants du Hamas ayant pris part à l’attaque, tandis que des enquêtes indépendantes, ainsi que les témoignages d’un certain nombre de civils israéliens survivants, lui attribuent également un grand nombre de morts civils israéliens parmi ceux officiellement attribuées au Hamas. Les experts invoquent à ce propos l’application du « protocole Hannibal », une directive israélienne de 1986 qui préconise d’éviter au maximum d’avoir à négocier la libération d’otages, quitte à tuer ses propres ressortissants pris en otages lors de l’assaut prévu pour les libérer. Une chose est certaine, c’est que cette aventure sanglante du Hamas a légitimé un déferlement de violence sans précédent de la part d’Israël, qui a été condamné par la Cour Internationale de Justice pour des faits de génocide à l’encontre des Palestinien‧nes de Gaza.

Les règles de la guerre conventionnelle ont en effet été largement enfreintes, d’abord par la pratique proscrite du siège, bloquant l’approvisionnement en eau, électricité et nourriture des populations, puis par l’utilisation combinée d’armes interdites par les conventions internationales (armes chimiques telles que le phosphore blanc), de snipers et de drones tueurs ciblant des civils non-armés, ainsi que le bombardement massif de zones résidentielles, de camps de réfugiés, de véhicules et de locaux d’ONG humanitaires, de lieux de culte, d’écoles et d’hôpitaux. Dès les premières semaines de l’opération, des dizaines de travailleurs humanitaires, de médecins en activité et de journalistes ont été tués ou arrêtés et transférés dans des centres de détention sans procès préalable. Les images des services de communication du régime et de l’armée israéliennes n’ont pas cherché à dissimuler le recours à des traitement inhumains et dégradant à l’égard des prisonniers, qui ne bénéficient pas du statut de prisonniers de guerre, ni d’otages, l’un ou l’autre statut impliquant l’adoption de procédures et négociations spécifiques pour leur maintien en détention ou leur libération dans le cadre de négociations entre les parties au conflit. Les soldats de l’IDF eux-mêmes n’ont cessé de communiquer dès le premier jour de l’opération sur les réseaux sociaux, et notamment sur Tiktok et Telegram, se targuant quasi quotidiennement de commettre des crimes et diffusant des vidéos accablantes témoignant de leur déshumanisation des Palestinien‧nes. On reparlera de cet aspect plus loin.

Montage de vidéo issues des réseaux sociaux, pour montrer une petite partie de ce que les forces de défense israéliennes ont commis et continuent de commettre à Gaza depuis octobre 2023.
Trigger warning : certaines images sont difficiles à regarder.

Les réseaux sociaux relatent la vérité

Les crimes de guerre sont par conséquent entièrement avérés et documentés, aussi bien par la communauté internationale que les ONG et les médias, y compris israéliens. Au-delà des institutions et structures conventionnelles, les réseaux sociaux se sont également largement fait l’écho de ces crimes et doivent être considérés comme des sources d’information légitimes à partir du moment où elles transmettent des témoignages bruts depuis une zone directement impactée. A ce titre ces ressources ont autant de valeur probante que les témoignages de victimes et parties civiles, ainsi que les aveux des auteurs lors d’un procès pénal, et ceci quel que soit l’usage postérieur qui est fait des images ainsi rendues publiques. Par ailleurs, les comptes utilisateurs, ainsi que les lieux et datations des captations vidéo peuvent aisément faire l’objet de vérifications et fact-checkings par des experts et enquêteurs, interdisant de les considérer décemment comme fabriquées ou manipulées : la grande majorité des milliers de mégaoctets de données provenant de Gaza NE PEUVENT PAS être le résultat de fake news et d’images de synthèse comme d’aucuns le prétendent. Les sociétés ont évolué, et la prise en compte de la modernité implique de reconnaître les nouvelles modalités d’information et de communication comme légitimes, notamment parce qu’elles garantissent une plus grande diversité de sources que les médias mainstream et nationaux. On sait cependant combien les Etats sont embarrassés par les media qui échappent à leur contrôle, d’où leurs efforts constants pour obtenir la censure totale des contenus critiques partagés sur les réseaux sociaux.

Légitime défense ou représailles ?

Une fois qu’on a écarté l’hypothèse négationniste ou révisionniste, qui implique le déni par rapport à la réalité des crimes commis par l’armée israélienne contre les Palestinien‧nes, il reste à se pencher sur les motivations de ces crimes et sur leur caractère intentionnel. La notion d’intentionnalité est cruciale pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle permet de distinguer la légitime défense de la vengeance ou des représailles, ensuite parce qu’elle permet d’identifier la finalité réelle de l’acte de violence ou du crime. La légitime défense, qui est une règle élémentaire au croisement du droit naturel et du droit positif, définit la circonstance dans laquelle on peut tuer une personne ou porter atteinte à son intégrité sans craindre d’être puni. Pour définir précisément les circonstances dans lesquelles elle peut être mobilisée, le droit a identifié plusieurs critères qui doivent se cumuler pour qu’on puisse estimer qu’il y a légitime défense : la menace doit être réelle (non imaginée ou supposée) et imminente (non antérieure au moment de la riposte), la riposte doit être immédiate (cantonnée à la seule source de la menace et sans délai, sinon il s’agit de représailles), nécessaire (on ne doit pas pouvoir écarter autrement la menace) et proportionnée à la menace (juste ce qu’il faut pour neutraliser la menace). A ses origines, cette règle a été pensée pour permettre à l’individu dépourvu d’autorité légale de se protéger en cas d’agression, mais aussi d’être protégé de toutes sanctions ou poursuites judiciaires s’il a fait usage de violence pour se défendre d’une autre violence. Mais depuis une décennie les autorités légales (qu’on voudrait croire légitimes), donc l’Etat et ses représentant‧es, ont progressivement fait évoluer le discours et les lois pour s’approprier des règles de droit réservées aux seuls justiciables.

Si l’on prend davantage de hauteur et qu’on se réfère au contexte théorique global dans lequel ces évolutions ont pris place, on ne peut que faire le parallèle avec l’argumentaire mobilisé par l’Etat d’Israël et ses alliés pour légitimer le massacre implacable des Arabes de Gaza, exclusivement basé sur son « droit à se défendre » suite à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Les questions très pragmatiques que le monde entier aurait dû se poser sont les suivantes : la menace représentée par la population de Gaza à l’encontre de la société israélienne était-elle réelle ? La riposte, à savoir l’anéantissement total d’une enclave habitée par plus de deux millions de personnes, était-elle nécessaire et proportionnée ? Si les critères d’imminence et d’immédiateté sont bien respectés en apparence, il aurait été nécessaire de se poser une ultime question pour finir d’invalider l’argument d’Israël selon lequel sa riposte était légitime : l’attaque du Hamas s’inscrivait-elle dans un contexte actuel et permanent d’oppression et de violences coloniales de la part d’Israël, ou était-elle un acte d’agression gratuite ne répondant à aucune menace à l’encontre des populations de Palestine ? Et avant que l’on s’apprête à répondre à cette question, il est absolument nécessaire de se remémorer les événements historiques tels que le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943 ou les émeutes du township de Soweto en 1976, et de tirer les parallèles qui s’imposent : l’Etat d’Israël n’est pas colonisé ni oppressé, il est le colonisateur et l’oppresseur. A ce titre, il ne peut en aucun cas se prévaloir de la légitime défense, car si l’on suit cette logique, la France aurait été légitime à rayer de la carte l’intégralité de l’Iraq et de la Syrie suite aux attaques de l’Etat Islamique sur Paris en 2015. Et en réponse n’importe quel pays Arabe serait légitime à bombarder les villes occidentales à chaque fois que les armées de l’OTAN s’immiscent avec force dans ses affaires nationales. On voit bien que la logique légitimant l’arabicide de masse ne tient pas. Pour autant, c’est exactement celle-là qui a amené les Etats-Unis à détruire durablement l’Iraq entre 2003 et 2011, prétextant une menace nucléaire que les meilleurs analystes savaient être totalement irréelle. L’Occident a toujours une raison fallacieuse sous le coude pour détruire les sociétés arabes.

Au-delà de la violence et de l’horreur de l’attaque du Hamas, personne ne peut nier décemment l’absence d’impérieuse nécessité justifiant l’anéantissement de la bande de Gaza à partir du 8 octobre, ni la disproportion totale des moyens employés pour cela, alors que les assaillants du 7 octobre ont été en grande partie décimés ou faits prisonniers lors de leur attaque (1809 combattants selon Israël) et que les 5000 roquettes tirées par le Hamas ont été largement interceptées, n’ayant pas tué plus de cinq personnes au total : la menace principale et imminente était donc neutralisée au soir du 7 octobre, la légitime défense stricto sensu ne valant que pour la riposte engagée par les israéliens le jour-même. La vengeance quant à elle se caractérise par la préméditation et/ou par un infléchissement moral, donc par l’anticipation ou la préparation (y compris mentale) du crime avec la volonté de ne pas agir de façon éthique. Enfin, si la motivation ou la finalité réelle de l’action armée est souvent officieuse, voire secrète, et par conséquent peut faire l’objet d’interprétation, il existe en droit ce qu’on appelle des « faisceaux de présomption », qui permettent d’établir s’il y a des motivations criminelles, racistes notamment. Dans le contexte de la Palestine, ces faisceaux de présomption peuvent notamment consister dans des actes et déclarations publiques témoignant d’une volonté d’essentialiser l’ensemble de la population de Gaza et de l’assimiler dans sa globalité à un groupe spécifique, ici le Hamas. Cette essentialisation passe par l’utilisation d’une terminologie réductrice et simplificatrice gommant la complexité et la diversité qui caractérise toute population civile, notamment si elle regroupe plusieurs milliers de personnes. Dans le cas de Gaza, on parle de 2,23 millions d’habitants, incluant une multitude de minorités ethniques, religieuses et politiques, ainsi que des milliers de binationaux et 1,046 millions d’enfants de moins de 18 ans (48%).

Le Hamas est au pouvoir à Gaza, mais les Gazaouis ne sont pas le Hamas

Si l’on remonte aux origines du mouvement Hamas, on note qu’il est né tardivement en 1987, soit près de 40 ans après la création d’Israël. Avant lui, la résistance palestinien‧ne a été incarnée par des mouvements politiques nationalistes, socialistes et laïcs, dont le Fatah, fondé en 1959. Ces mouvements ont renoncé globalement à la lutte armée à l’issue de la première intifada (1987-1993) pour s’investir dans les négociations de paix, tout en restant solidaire de la résistance populaire au régime d’apartheid israélien. La perpétuation de l’oppression violente des Palestinien‧nes malgré les pourparlers de paix a été la raison première de l’émergence des forces islamistes en Palestine, qui coïncide avec la confessionnalisation des conflits territoriaux dans la région lors de la guerre civile au Liban (1975-1990). Israël a participé alors activement à cette confessionnalisation, notamment en soutenant les milices chrétiennes libanaises, tout en favorisant l’émergence du Hamas pour affaiblir les organisations palestinien‧nes socialistes et non-confessionnelles (OLP : Fatah, PFLP, DFLP, PPP, PLF…). L’emprisonnement et la mort des leaders politiques impliqués dans la négociations des accords de paix, puis la seconde intifada (2000-2004) et la guerre du Liban en 2006 ont ensuite accéléré la montée en puissance du Hamas en Palestine, ainsi que du Hezbollah au Liban. Enfin, en 2006 le Hamas a remporté les élections à Gaza avec 44,45% des voix exprimées, les forces politiques nationalistes et socialistes laïques restant majoritaires mais divisées (Fatah + PFLP + The Alternative + Independant Palestine = 51,32% des voix). Si l’on revient en détail sur ces élections et qu’on prend en compte le taux d’abstention de 22,82%, ce ne sont que 32,61% des électeurs inscrits qui ont choisi le Hamas. Si l’on considère que 34,17% de la population palestinien‧ne n’était pas inscrite sur les listes électorales ou pas en âge de voter, ce ne sont finalement que 11,14% de l’ensemble des 3,95 millions de Palestinien‧nes de l’époque qui ont choisi le Hamas.

Au cours de la décennie suivante, le Hamas s’est imposé comme une force conservatrice ne tolérant aucune critique et réprimant toute opposition, ce qui le rend relativement impopulaire, comme en témoigne un sondage effectué en juin 2023 par le Palestinian Center for Policy and Survey Research : 73% des Gazaouis considèrent qu’il y a de la corruption au sein du Hamas, 59% estiment qu’on ne peut critiquer le Hamas sans craintes, 57% voteraient pour Marwan Barghouti (Fatah) s’il était libre plutôt que pour le candidat du Hamas, tandis que 43% estiment que ni le Hamas, ni le Fatah ne méritent de représenter les Palestinien‧nes. Par ailleurs, 47% des Gazaouis privilégient la résistance pacifique par rapport à la lutte armée [https://pcpsr.org/en/node/944]. Enfin, les dernières élections ayant eu lieu il y a 18 ans, près de 78% de la population actuelle n’était pas née (48%) ou n’était pas en âge de voter en 2006 (30%), sans compter qu’une partie de la population, et donc des électeurs du Hamas, est décédée au cours des 18 dernières années. Par conséquent, on peut dire que la population Gazaouie en 2023 n’a peu ou rien à voir avec l’élection du Hamas en 2006, ni beaucoup plus avec son maintien au pouvoir par la contrainte depuis.

Le Hamas : un mouvement de réaction

Au-delà, et c’est souvent occulté lorsqu’on parle de la résistance palestinien‧ne, le processus d’essentialisation affecte également les militants du Hamas eux-mêmes. Notamment, l’affiliation historique du Hamas aux frères musulmans (donc à l’islam politique) est niée et celui-ci est comparé aux courants djihadistes, voire régulièrement assimilé à Al Qaeda ou l’Etat islamique. De nombreux intellectuels et spécialistes, qu’on ne peut accuser d’être sympathisants des islamistes pour la plupart d’entre eux, ont écrit une multitudes de thèses universitaires et de livres sur l’histoire de l’islam, ainsi que sur les courants religieux et politiques au sein de l’islam. Toutes ces études permettent de comprendre pourquoi les Frères musulmans ne sont pas djihadistes, et pourquoi l’institutionnalisation de l’islam politique conduit quasi systématiquement ces courants à se modérer dans l’exercice du pouvoir. L’orientalisme qui caractérise l’analyse des courants musulmans et islamistes aujourd’hui se heurte par ailleurs à la réalité vécue par les populations arabes et musulmanes confrontées à ces mouvements. Ce que dit cette réalité, c’est que les Frères Musulmans constituent une menace modérée, pour la population sous son contrôle comme pour ses voisins, ou en tout cas toute aussi prégnante que n’importe quel parti ou mouvement politique autoritaire au pouvoir. En effet, le despotisme du Hamas contre la population civile ne découle pas spécifiquement de sa radicalité religieuse, mais plus de sa volonté de maintenir une emprise hégémonique sur les populations palestinien‧nes. Au même titre que n’importe quel courant d’extrême-droite dans le monde, le Hamas est un parti autoritaire portant des valeurs conservatrices et rétrogrades sur de nombreux aspects, mais ce n’est pas un mouvement salafiste ou djihadiste : le Hamas, aussi violent soit-il, ne décapite ni ne brûle personne vivant. Enfin, les motivations de l’engagement des combattants du Hamas sont aussi à évaluer au regard de la situation d’étranglement et d’oppression continuelle des populations palestinien‧nes depuis 75 ans, ainsi que du blocus imposé à Gaza par Israël depuis 16 ans, impliquant un taux de chômage supérieur à 45% et l’absence globale de perspectives pour les jeunes. Les militants du Hamas ne font pas le jihad, ils rejoignent le seul mouvement armé décolonial qui prétend s’opposer à la normalisation et constituer un rapport de force au régime d’apartheid israélien. Le nombre de combattants affiliés au Hamas n’est d’ailleurs pas connu, le seul chiffre de 30 000 étant donné par Israël. Au regard de la réalité régionale, et notamment des effectifs des autres milices islamistes recensées (notamment le Hezbollah), il est improbable que le nombre réel de combattants du Hamas dépasse les 20 000 hommes, ce qui ne témoigne pas d’une adhésion massive des Gazaouis au mouvement.

Le paravent antiterroriste

On comprend alors qu’Israël dans ses efforts pour déshumaniser les Palestinien‧nes et décrédibiliser la résistance palestinienne trouve confortable d’utiliser la rhétorique antiterroriste : comme tous les régimes autoritaires et coloniaux, Israël désigne ainsi les résistants à son oppression comme des terroristes. Cette sémantique désormais acceptée universellement trahit non seulement l’ignorance et l’étroitesse d’esprit de ceux qui l’emploient, mais également leur intention de réduire toute résistance armée ou toute opposition radicale ou révolutionnaire à une menace. Sous couvert de protéger la population civile d’une menace contre leur sécurité, ce qui n’est pas sa motivation réelle, l’anti-terrorisme est avant tout un outil de la contre-insurrection pour protéger la sûreté et les intérêts de l’Etat. Désormais, il suffit de désigner un groupe comme terroriste pour priver instantanément ses membres de tous les droits et protections normalement garanties par les lois de la guerre, les lois humanitaires et les conventions internationales pour le respect des droits et de la dignité humaine. Le qualificatif de terroriste ne bénéficie par ailleurs d’aucune définition juridique précise, ce qui rend la notion floue et entièrement sujette à interprétation. Le terme est ainsi venu s’ajouter au terme « barbare » pour destituer tout individu de sa qualité d’être humain, rendant licites et acceptables à son encontre humiliations publiques, exécutions sommaires, torture, mutilations et sévices corporels. La France en Algérie, les USA au Vietnam, en Afghanistan et en Iraq, la Russie en Tchétchénie ou même la Chine au Xinjiang ont largement contribué à la normalisation de pratiques cruelles et illégitimes au regard des conventions des Nations-Unies. Là où Israël franchit encore davantage la ligne rouge, c’est lorsqu’il assimile dans sa globalité la population civile gazaouie au terrorisme, en arguant de sa complicité avec le Hamas, ceci incluant les enfants mineurs qui, on l’a dit, constituent presque la moitié de la population de Gaza. En favorisant la diffusion de mensonges éhontés sur la commission par le Hamas d’actes de cruauté à l’occasion de l’attaque sanglante du 7 octobre 2023, et notamment les prétendus décapitations d’une quarantaine d’enfants et viols en série[4], Israël savait pertinemment que la barbarie et le terrorisme seraient le registre lexical approprié pour légitimer a priori tous les crimes de guerre qui allaient être commis en représailles à l’égard des Gazaouis. Cela fait partie des stratégies de propagande de l’Etat d’Israël, la Hasbara, qui participent du lobbying sioniste visant à contrer les discours négatifs délégitimant Israël. La diabolisation des Palestinien‧nes pour convaincre tout-un-chacun du bien-fondé de leur anéantissement s’ajoute ainsi au révisionnisme historique quant à la manière dont s’est construit et imposé par la violence l’Etat d’Israël et au négationnisme quant à la perpétration de crimes par les milices sionistes avant 1948 et par l’armée israélienne depuis. On est censé ainsi oublier que la milice sioniste Irgun commettait des attentats à la bombes contre les civils et l’armée britannique durant les années précédant la création d’Israël, avant que son chef Menahem Begin devienne premier ministre puis ministre de la défense d’Israël trente ans plus tard, opportunément blanchi de ses crimes. L’Etat d’Israël est par conséquent le meilleur exemple de terrorisme victorieux et impuni. La question qui se pose est donc : qui décide qui est terroriste et pendant combien de temps ?

Quoi qu’il en soit, le concept de terrorisme constitue un outil extrêmement pratique pour désigner les résistances populaires, et cela quels que soient leurs fondements idéologiques. Au-delà, ce sont les communautés arabes dans leur globalité qui sont visées. L’Arabe est devenu l’ennemi pratique numéro un, le bouc-émissaire qui peut porter la responsabilité de toutes les résistances populaires à la volonté hégémonique et civilisatrice de l’Occident. Il suffit désormais d’une seule attaque à main armée lancée par un individu ou un groupe marginal issu des communautés arabo-musulmanes pour légitimer l’élimination de dizaines de milliers de vies arabes. La punition collective s’en trouve ainsi normalisée. Et on peut parler de la mise à mort lente des Arabes de Palestine parce que c’est d’actualité, mais il ne faut pas oublier que les interventions occidentales en Orient depuis le Moyen-âge tardif sont toutes guidées par la même volonté messianique de récupérer la « Terre sainte » aux barbares hérétiques ou impies qui l’habitent, en l’occurrence les Arabes[5]. Ce qui a évolué au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, c’est la rhétorique, mais pas les motivations. Depuis que les Nations occidentales se sont érigées en avant-garde éclairée et qu’elles ont promulgué leurs lois de la guerre et toutes sortes de conventions humanitaires, avant d’accorder leur indépendance à nombre de pays après des décennies de suprémacisme racial, de pillages coloniaux et d’esclavage, elles ont en effet été contraintes de renouveler leurs discours pour pouvoir continuer à justifier les guerres impérialistes menées au nom de la Bourse et du Marché, notamment là où gisent le pétrole et le gaz. Et quel meilleur thème que celui, si familier, du barbare venu d’Orient ? Mais pas juste un barbare ordinaire, qui mènerait une bataille respectant les lois de la guerre, et dont une partie du peuple et de la gauche occidentale pourrait trouver la cause légitime. Non, plutôt le paroxysme du barbare, monstrueux et cruel, qui terrifie quiconque se prend à l’imaginer près de soi. Ce barbare-là, l’Occident le qualifiera de « terroriste » pour simplifier. Et s’il n’existe pas, il faudra aider à le créer ou à ce qu’il se crée par lui-même, l’important étant qu’il épouvante suffisamment n’importe quel quidam pour que ce dernier accepte sa mise à mort sans autre forme de procès. Ce monstre-là, c’est le terroriste musulman, qui dans l’imaginaire occidental ressemble à l’Arabe à la fois vil et brutal incarné par Mohammed Hassan aka Frank Lackteen dans les films américains des années 1930-40, mais aussi à 78% des personnages originaires du Proche et Moyen Orient apparaissant dans les séries télévisées étasuniennes[6].

Dès lors, dès qu’un Arabe ou un musulman lancera une attaque surprise ou fera sauter une bombe ici ou là, il faudra bien comprendre qu’il s’agit d’un acte spécifiquement odieux, qui n’a rien à voir avec les attaques à la bombe des résistant‧es de la seconde guerre mondiale, l’anéantissement de Nagasaki et Hiroshima en 1945, les actions de contre-insurrection appliquées par l’armée et la police françaises contre les populations civiles algériennes entre 1945 et 1962, le bombardement du groupe noir américain Move en pleine ville par la police de Philadelphie en 1985 ou encore les assassinats ciblés régulièrement effectués à l’aide de drones ou de missiles téléguidées par les armées des grandes démocraties[7]. Ce qui les distingue alors, c’est très précisément le prisme raciste par lequel on désigne les auteurs de ces violences. Les uns, qu’on pourra qualifier de méchants, sont par nature les agresseurs, tandis que les autres, évidemment gentils, agissent nécessairement en légitime défense. Les premiers tuent aveuglement pour terroriser et générer le chaos, tandis que les seconds « neutralisent des cibles » pour ramener la paix et la sécurité. Au-delà du caractère ironique de ces dernières phrases, il faut se rendre compte à quel point ces caricatures sont hélas proches des discours servis communément par les élites politiques et médiatiques du monde entier, et repris par le plus grand nombre sans réel soupçon critique. Il n’y a pas de bons terroristes, il n’y a que de mauvais Arabes et de mauvais Musulmans. Mais quand un Blanc massacre des dizaines d’enfants dans une école américaine ou poignarde des Arabes dans une ville de France[8], personne n’emploie le terme terroriste. C’est donc bien une appellation d’origine contrôlée.

Israël, incarnation du suprémacisme blanc et du racisme anti arabe

A Gaza, Israël commet des crimes, c’est établi. La seule chose qui ne fait pas consensus, c’est leur justification/légitimation. On doit donc s’intéresser ici à ce qu’on appelle en droit le « mobile du crime », ce qui nous ramène aux « faisceaux de présomption » évoqués plus haut. Cela nécessite d’analyser la relation organique entre Israël, l’Europe et l’Amérique du Nord. On ne tournera pas autour du pot : nous voulons aborder ici la proximité idéologique du sionisme et du nationalisme allemand, qui combinent tous deux projet colonial et suprémacisme racial/national. En plus de considérer la race ou la nation défendue comme supérieure ou choisie par la volonté divine (messianisme/millénarisme), les deux nationalismes s’accordent sur l’assujettissement ou l’anéantissement possible – et donc acceptable d’un point de vue moral – d’autres nations ou races jugées arriérées ou inférieures. Les versions les plus modérées de ces nationalismes[9] se contentent d’évoquer la nécessité d’apporter le progrès et le développement à des populations figées dans le passé, sous couvert de modernisme le plus souvent. C’est le cas du sionisme. Ce mouvement idéologique a été initié par le journaliste et écrivain austro-hongrois et ashkénaze Theodor Herzl (1860-1904) en 1897. A partir de là se sont tenus de nombreux congrès sionistes internationaux, qui ont mis en place des structures incitant la diaspora à accomplir son « aliyah » (l’ascension), à savoir son installation en Palestine, qui est alors sous domination ottomane (turque seldjoukide) depuis 1517, puis passe sous occupation britannique à partir de 1920. L’opinion personnelle de Herzl était profondément influencée par les théories suprémacistes allemandes et il voyait dans l’installation en Palestine un projet hygiéniste visant la civilisation des peuples orientaux, y compris les Juif‧ves autochtones. Ses détracteurs antisionistes, tels que Abraham Shalom Yehuda (1877-1951), Juif de Palestine, et Reuven Snir (né en 1953), Juif d’Irak, ont mentionné certains passages éloquents dans les mémoires de Herzl, publiées en 1960 : « C’est la volonté de Dieu que nous revenions sur la terre de nos pères, nous devrons ce faisant représenter la civilisation occidentale, et apporter l’hygiène, l’ordre et les coutumes pures de l’Occident dans ce bout d’Orient pestiféré et corrompu […] C’est avec les Juif‧ves, un élément de la culture allemande qui va aborder les rivages orientaux de la Méditerranée […]. Le retour des Juif‧ves semi-asiatiques sous la domination de personnes authentiquement modernes doit sans aucun doute signifier la restauration de la santé dans ce bout d’Orient négligé ». A ce titre, on peut tirer un parallèle très clair avec les pensées et écrits du géographe Friedrich Ratzel (1844-1904) et du philosophe Karl Haushofer (1869-1946), contemporains de Herzl, et notamment avec leur théorie du « Lebensraum » (espace vital) qui inspirera largement les théories suprémacistes développées par Hitler dans Mein Kampf, quand bien-même Ratzel imaginait plutôt une installation coloniale du peuple Allemand au cœur de l’Afrique (Mittelafrika), plutôt qu’en Europe Orientale comme le préconisaient les idéologues du nazisme. Quoi qu’il en soit, Ratzel comme Herzl plaçaient tous deux leurs ambitions coloniales et civilisatrices au-delà de la Méditerranée, ce qui les fait ressembler à beaucoup d’impérialistes occidentaux des 19ème et 20ème siècle.

Ce que la fin du vingtième siècle a apporté de nouveau, c’est un renoncement à l’approche ouvertement racialiste de l’impérialisme occidental, et avec celui-ci, une certaine moralisation (toute relative) ou pondération des discours essentialistes relatifs aux populations du Sud à partir de la fin des années 1970. Pour autant, le tournant des années 1990 et l’émergence depuis deux décennies du terrorisme arabe[10] et islamiste ont renouvelé les discours suprémacistes occidentaux, qui à défaut d’afficher ouvertement leurs biais racistes, ont imposé l’idée que la défense de la démocratie occidentale ne pouvait passer que par la mise-au-pas des nationalismes arabes, toujours commodément assimilés aux fondamentalismes islamistes, quand bien même les deux le plus souvent s’opposent. L’idée de la citadelle assiégée et du rempart contre la barbarie venue d’Orient, qui trouve son origine dans la période prémédiévale, a trouvé un nouveau souffle : ce n’est plus l’Empire romain qui est en danger, mais la Démocratie occidentale dans son acception la plus large, ce qui implique que l’enjeu dépasse la seule sauvegarde des sociétés européennes et nord-américaines pour devenir la préservation de l’entièreté du « monde civilisé », dont les confins restent pourtant très flous.

Le Bien contre le Mal, ou la civilisation face au désert

Hannah Arendt (1906-1975), philosophe, politologue et journaliste allemande de renon, a analysé en profondeur les ressorts de la modernité et du totalitarisme, notamment à partir de l’expérience de l’horreur nazie. Là où beaucoup connaissent ou prétendent connaître ses travaux sur la banalité du mal, à savoir que les pires atrocités sont souvent permises ou commises par des gens ordinaires, voire insignifiants, peu en réalité accordent l’importance qu’il se doit à son analyse sur la complicité des victimes dans leur propre persécution, par lâcheté, naïveté ou attentisme. Arendt avait notamment révélé l’implication des Conseils Juifs (Judensräte en allemand) dans la déportation de Juif‧ves vers Auschwitz, provoquant une vive polémique qui lui a coûté certaines de ses amitiés[11]. Sans entrer dans le détail de la controverse, qui témoigne de l’incapacité du plus grand nombre à faire abstraction de son propre égo et à survivre à sa flétrissure[12] face à la révélation d’une vérité pénible à entendre ou de faits difficiles à admettre, ses écrits racontent l’impossibilité pour les sociétés occidentales de concevoir et d’accepter l’idée que la barbarie trouve en grande partie sa source au sein d’elles-mêmes. Il est intéressant de constater que l’avancée du désert[13] dont parlait également Hannah Arendt, et qui décrivait la montée des totalitarismes depuis l’intérieur des sociétés occidentales, puisse être le fait d’une population elle-même victime de ces totalitarismes. C’est à ce propos extrêmement révélateur qu’après avoir été persécutée pendant des millénaires en Occident, une part considérable de la communauté juive se soit persuadée qu’en s’installant au-delà des frontières de celui-ci, elle pourrait non seulement y trouver la paix et la sécurité, mais qu’en plus elle constituerait sur place un avant-poste de la démocratie face à la barbarie, aux limites mêmes entre la civilisation et le désert. Il s’agirait ni plus ni moins de civiliser l’Orient tout en recivilisant l’Occident. C’est en tout cas ainsi que le sionisme perçoit sa présence en Palestine et que les Etats-Unis justifient leur soutien inconditionnel à la colonisation israélienne : Israël serait le rempart de l’Occident moralisé (mais pourtant invivable pour les Juif‧ves) face à la violence débridée du Mordor[14] arabe (qui n’a pourtant pas participé à la Shoah). Il est confortable d’imaginer un ennemi extérieur dont on puisse se séparer à l’aide d’un simple mur, quand la réalité et l’expérience historique démontrent que le plus souvent l’ennemi est en nous ou parmi nous. Dans cette inversion de paradigme que constitue la colonisation de la Palestine par les sionistes, le désert dont parlait Arendt se retrouve incarné par ces colons venus d’Occident, tandis que le « désert » se situant face à eux est placé en position de subir son totalitarisme. Le paradoxe est tel que les sionistes, venus chercher herbe plus verte ailleurs, se retrouvent à brûler des oliviers centenaires pour planter partout des conifères[15] contribuant à l’appauvrissement de tout un écosystème auquel il‧elles sont totalement étranger‧es…

Les colons fanatiques qui étendent leur présence au cœur de la Cisjordanie sous autorité palestinien‧ne ne se cachent pas d’y installer toujours plus d’avant-postes – illégaux – dans le but de répondre à un impératif suprémaciste percevant les Arabes comme une population à expulser ou à éliminer au nom d’un combat métaphysique du Bien contre le Mal. L’expression de cette dualité prend alors la forme de discours violemment racistes qui n’ont rien à envier à ceux des théoriciens du nazisme envers les Juif‧ves. En 2009, Yitzhak Shapira et Yosef Elitzur, rabbins de la colonie de Yitzhar, située à cinq kilomètres au Sud de Naplouse, publiaient un livre intitulé « Torat HaMelech » dans lequel ils défendaient l’idée selon laquelle les Juif‧ves étaient autorisés par les édits religieux à tuer des non-Juif‧ves, y compris des enfants, dans certaines circonstances. Ces écrits aux relents génocidaires ont été soutenus par Dov Lior, rabbin d’Hébron et de Kiryat Arba, mais également leader charismatique de l’extrême-droite sioniste israélienne, qui a lui aussi justifié le meurtre de non-Juif‧ves à plusieurs reprises, inspirant par ses discours transpirant la haine toute une frange de la droite israélienne. Dans le même esprit, en 2012 le rabbin Eyal Karim, actuellement rabbin des forces armées israéliennes, avait justifié l’usage du viol par les soldats en temps de guerre, considérant la chose en ces termes : « Puisque notre priorité est le succès de la communauté dans la guerre, la Torah a permis [aux soldats] de satisfaire leurs mauvaises pulsions dans les conditions qu’elle a stipulées au nom du succès de la collectivité ». Les prêches « anti-goyim » et anti arabes de ces rabbins alimentent le racisme qui justifie la commission de crimes au nom de la survie du peuple Juif, et qui ont une immense influence sur des centaines de milliers d’israéliens. Depuis, les fondamentalistes religieux qui ont fait de la colonisation de la Palestine un enjeu messianique ont progressivement insufflé leurs idées suprémacistes et fascistes jusque dans les plus hautes instances de l’Etat israélien. Leur vision raciste et millénariste est parfaitement illustrée par le discours du premier ministre israélien Benyamin Netanhayu, prononcé le 26 octobre 2023 pour justifier sa dernière offensive militaire contre les Palestinien‧nes de Gaza : « Nous sommes les fils de la lumière, ils sont les fils des ténèbres, et la lumière va prévaloir sur les ténèbres […] Rappelez-vous ce qu’Amalek[16] vous a fait ». Lorsqu’il invoque l’extermination des « graines de Amalek », la référence n’est pas religieuse mais ethnique, dans la mesure où l’islam est postérieur à la période concernée par l’utilisation de cette notion pour désigner un peuple du Sinaï en conflit avec les Judéens, les Edomites (8 à 5ème siècle av. J.C.). Au-delà, il s’agit bel et bien d’une promesse de vengeance qui trouve son origine dans la mythologie nationale. Dans le même temps, nombre d’autres représentant‧es du gouvernement et du parlement israéliens ont enchaîné les déclarations racistes faisant l’apologie du meurtre de masse à l’encontre des Arabes palestinien‧nes, alors que l’armée israélienne a engagé l’opération militaire la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, procédant à l’épuration ethnique des Palestinien‧nes de Gaza sans qu’aucune instance internationale ni aucun Etat ne se donne les moyens d’arrêter le massacre[17]. Mais ce n’est pas nouveau : depuis de nombreuses années, le courant sioniste révisionniste dont la plupart des membres du gouvernement Netanyahu se réclament, lui y compris, multiplie les déclarations publiques ciblant les Arabes. Bien avant le 7 octobre, la droite israélienne défilait dans les rues avec le slogan « mort aux Arabes », qui est apparu plus d’une fois au cours de la dernière décennie sur de larges banderoles portées par les manifestants. Par ailleurs, la pratique du « price tag attack » initiée depuis 2008 par les colons extrémistes proches de l’actuel ministre Itamar Ben Gvir inclue l’apposition de graffitis et la commission d’actes de vandalisme violemment anti Arabes. Ben Gvir, ainsi que Bezamel Smotrich et d’autres représentants du gouvernement israélien n’ont cessé d’appeler à la destruction des communautés arabes, employant une rhétorique ouvertement raciste qui n’a plus rien à voir avec la lutte contre l’islam radical ou le terrorisme[18]. Ce n’est pas l’islam qui est visé par leurs discours incendiaires, mais très clairement l’ethnicité arabe. La boîte de Pandore ouverte par les éminences religieuses et par les représentants politiques israéliens dont ils sont proches a légitimé le débridement de la parole publique en Israël, amenant un certain nombre de personnalités à exprimer des propos indubitablement racistes et suprémacistes sans subir aucun revers de baton. L’un des exemples les plus éloquents est la déclaration de la présentatrice TV Tzofit Grant à propos des Palestinien‧nes de Gaza lors d’un show télévisé en décembre 2023 : elle les a qualifié de « loosers dégoûtants et puants, qui marchent en claquette. Un peuple repoussant. » Tout est dit. Enfin, lorsque Yoav Gallant qualifie les Gazaouis d’ « animaux humains », le choix du lexique employé est là aussi socio-ethnique plus que religieux. Il n’est pas nécessaire de citer ici toutes les déclarations racistes émises publiquement par des personnalités d’influence israéliennes pour comprendre que le racisme anti Arabe est la motivation première des politiques israéliennes.

La situation en Palestine incarne parfaitement tous les paradoxes des sociétés du Nord (occidentales) dans leur relation aux sociétés arabes en particulier et des sociétés anciennement colonisées en général, parce que les Israéliens sont majoritairement issus de ces sociétés impérialistes du Nord. A ce titre, Ils sont allochtones et importent au Proche-Orient une manière de penser ultra-individualiste, ethnocentrique et néolibérale propre aux sociétés du Nord. Se considérant à la pointe de la civilisation et de la démocratie, la très grande majorité des Israéliens (les sionistes) ne conçoivent jamais le monde arabe comme leur égal, et nient la réalité même des cultures et du progressisme arabe : pour elles‧eux, les Arabes ne peuvent être ni modernes ni démocrates. Les Arabes ne sont qu’un obstacle à la modernité capitaliste, et à ce titre leur éradication seule devient la garantie de l’ordre social et de la paix. Avec le génocide en cours à Gaza depuis le 8 octobre 2023, l’extrême-droite européenne s’est massivement solidarisée avec l’Etat d’Israël, tant sa manière de procéder à l’égard des Arabes constitue un modèle en matière d’arabicide efficace. La haine des Arabes et des Musulmans a pris le pas sur leur antisémitisme historique et il‧elles semblent avoir subitement renoué avec la part juive de leur identité judéo-chrétienne, tout en niant la part sémite de l’identité arabe.

Depuis le 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre contre le terrorisme (War on Terror) initiée par les Etats-Unis, la communauté internationale constituée des Etats les plus influents (ONU, OTAN, G7, G20) et de leurs Etats-clients, se sont rangés derrière les néo-conservateurs américains et leur croisade idéologique et militaire contre le monde musulman. Précisons que les Arabes ne sont pas majoritaires dans le monde musulman, plus de 60% des musulmans étant asiatiques (Indonésie, Inde, Pakistan, Bangladesh) et 15% subsahariens (Afrique). La croisade occidentale contre le « terrorisme » se concentre pourtant essentiellement sur le monde arabe et l’ancienne perse (Afghanistan, Pakistan, Iran). Quoi qu’il en soit, l’accusation de terrorisme suffit à elle-même pour légitimer toutes les formes de violences à l’encontre des personnes ou groupes visés : détentions administratives sans charges, assassinats extra-judiciaires, torture, sièges et coupure des vivres et ressources, expulsions et déportations, mais aussi « bombardements de saturation » (carpet bombings) de zones résidentielles accusées d’abriter ou de soutenir des groupes terroristes[19]. Les lois de la guerre ont été soumises à tant de dérogations qu’elles sont devenues caduques. Les crimes de guerre sont même légitimés par des doctrines militaires telles que la doctrine Dahiya esquissée par le chef d’état-major israélien Gadi Eizenkot en 2010 après avoir été appliquée par l’armée coloniale israélienne au Liban en 2006. Celle-ci autorise l’emploi asymétrique et disproportionnée de la force pour faire pression sur des régimes hostiles, notamment en détruisant de façon systématique les infrastructures civiles liées à l’ennemi, et y compris si ces bombardements impliquent le massacre de centaines de civils. Il ne fait aucun doute que la stratégie employée à Gaza depuis le 8 octobre 2023 est l’application stricte de cette doctrine, les villes de Gaza, Jabalia, Deir-el-Balah, Khan Younis, Rafah, ainsi que leurs périphéries (2,14 millions d’habitants sur 365 km², soit 5967 habitants/km²) ayant été bombardées intensivement, induisant le massacre assumé de 40 000 à 200 000 civils Palestinien‧nes n’ayant évidemment aucune responsabilité dans l’attaque du 7 octobre. La notion-même de « victime collatérale » qui était déjà assez insupportable n’est plus mise en avant, le gouvernement génocidaire israélien affirmant sans trembler que tous les habitant‧es de Gaza sont liés au Hamas et qu’il‧elles sont des « animaux »[20]. Il s’agit donc, au sens hébraïque du terme, d’un holocauste[21], et donc d’un génocide.

Cette rhétorique raciste et génocidaire, implicitement approuvée par l’ensemble des alliés d’Israël, en tête desquels se trouvent toutes les anciennes puissances coloniales, fait écho aux discours racistes et islamophobes qu’on voit banalisées par l’ensemble de la classe politique européenne, de l’extrême-droite au centre-gauche, et désormais aussi par les sociaux-démocrates et libéraux qui se font encore appeler socialistes dans plusieurs pays. Au-delà, même la gauche radicale a depuis longtemps repris à son compte les poncifs contre le terrorisme, bien incapable d’apporter une critique sérieuse et intelligente de la notion, de l’emploi qui en est fait, mais aussi et surtout du glissement sécuritaire et fasciste que l’utilisation galvaudée de cette notion entraîne. L’ethnocentrisme des Blancs (appelons un chat un chat) implique qu’à chaque attaque armée contre les leurs, contre leurs intérêts ou sur leur territoire, une union sacrée déclare la patrie ou la démocratie menacée, quand bien-même depuis les années 1970 les principales victimes du terrorisme sont les Musulmans. Les pays les plus meurtris au cours des quinze dernières années sont en effet l’Afghanistan, l’Iraq, la Somalie, le Nigeria, le Burkina Faso, le Pakistan, la Syrie et le Yemen. En Iraq et en Syrie, les groupes islamistes liés à Al Qaeda et l’Etat islamique ont majoritairement tué des Musulmans[22]. Et lorsque la communauté internationale intervient militairement pour riposter au terrorisme, elle anéantit les sociétés civiles déjà prises pour cibles par les groupes armés et entretient par là le terreau désastreux sur lequel se développent la haine et le fondamentalisme. L’ironie de l’histoire, et c’est ce que les sociétés du Nord refusent de comprendre (ou nient consciemment), c’est que le « terrorisme » est en réalité un réflexe d’auto-défense de société ou d’individus écrasés par le capitalisme et l’impérialisme qui en découle.

Ce que cette réalité continue d’occulter avec succès, c’est que la motivation et l’objectif des guerres impérialistes ne sont jamais l’instauration de la paix et de la démocratie, mais plutôt le maintien d’un statu quo chaotique tout à fait compatible avec la prédation capitaliste et le pillage des ressources qu’elle implique. Aucun des pays où les Etats-Unis et ses alliés sont intervenus depuis les années 1960 n’a vu l’installation d’un régime démocratique durable, bien au contraire. Toute démocratie arabe, au contraire, menacerait l’économie occidentale parce qu’elle s’accompagnerait de l’auto-gestion de ses ressources et d’une remise en question probable de l’hégémonie économique des pays du Nord, tout en permettant à ses ressortissant‧es de revenir au pays et de voyager librement, sans continuer de constituer une main-d’œuvre exploitée exclusivement par les anciennes puissances coloniales. A contrario, plusieurs pays du Nord, mais aussi les pétromonarchies de la péninsule arabique, ont activement soutenu des groupes armés islamistes dans le centre et le Nord de la Syrie, dans l’espoir de déstabiliser le régime d’Assad et ses alliés russo-iraniens, tout en appuyant militairement les Kurdes afin de garder à l’abri les ressources en pétrole du Nord-Est de la Syrie, qui constituent 70% des ressources totales du pays. En 2019, le président des Etats-Unis Donald Trump déclarait ainsi : « Nous gardons le pétrole, ne l’oubliez pas. Nous voulons garder le pétrole. Quarante-cinq millions de dollars par mois. »

Les interventions occidentales s’inscrivent dans un continuum colonial dont les enjeux et objectifs n’ont jamais changé depuis le 19ème siècle. L’une des démonstrations éloquentes de cette affirmation est le désintérêt total de la communauté internationale pour la révolte démocratique et non-confessionnelle de la population du gouvernorat de Suwayda en Syrie, qui a débuté en août 2023 et se poursuit toujours plus d’un an plus tard. Le fait que la région soit à majorité Druze, une minorité qu’il est impossible d’associer à l’islamisme, et qu’elle n’ait sur son territoire aucune ressource d’importance, en fait un enjeu négligeable pour des régimes capitalistes habitués à mettre dos-à-dos les communautés ethniques et religieuses dans le but de tirer un profit économique du désordre engendré. Il ne peut y avoir de mouvement démocratique arabe qui suscite l’intérêt des démocraties occidentales. Pour elles, « Démocratie » et « Arabe » forment un oxymore. Israël, qui se présente en démocratie et qui occupe les villages Druzes du Golan depuis 1967, ne semble pas non plus intéressé à encourager l’émergence d’un mouvement démocratique et non-confessionnel parmi les Arabes druzes vivant à proximité. On peut légitimement penser que l’existence d’Israël est moins menacée par les attaques armées du Hamas et du Hezbollah que par l’instauration de régimes arabes véritablement démocratiques à ses frontières. En effet, une démocratie arabe véritable ne saurait souffrir de la présence de l’entité coloniale et n’aurait cesse de remettre en question son existence, a minima par solidarité avec les Palestinien‧nes soumis‧es à son régime violent d’apartheid. Celles‧ceux qui croient qu’Israël promeut la paix et la démocratie au Proche-Orient se fourvoient : la guerre lui est autrement plus bénéfique, et c’est la raison pour laquelle Israël a consciencieusement saboté les accords de paix engagés avec l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), facilitant l’assassinat de ses artisans Yitzhak Rabin (en 1995) et Yasser Arafat (en 2004), avant de favoriser l’émergence du Hamas dans le but avéré de faire échec à ses opposants modérés et non confessionnels du Fatah, notamment du très populaire Marwan Barghouti, emprisonné depuis 2002 suite à deux tentatives d’assassinat échouées. Jusqu’à ce jour, Israël n’a jamais protégé la démocratie, mais au contraire promu le fascisme pour maintenir son existence illégitime, encouragée par ses parrains étasunien et britannique pour lesquels Israël constitue le meilleur avant-poste ou cheval de Troie au Proche-Orient qui puisse exister.

Les guerres incessantes au Proche-Orient, mais également les politiques mises en place en Europe et aux Etats-Unis, s’accompagnent ainsi d’un arabicide physique et culturel permanent sous prétexte de combattre le terrorisme, de protéger la démocratie et de défendre les « valeurs occidentales ». Israël se place dans le continuum logique de cette approche suprémaciste/impérialiste.


NOTES :

[1] Nombre de ces colonies sont des kibboutz, ce qui ne leur enlève pas leur statut de colonie.

[2] Voir la carte établie par « October 7th Geo-visualization Project » : https://oct7map.com/

[3] Au 3 septembre 2024, 117 otages ont été libérés, dont 100 à l’issue de négociations avec le Hamas. 97 otages sont toujours à Gaza, dont 33 sont présumés morts.

[4] Ces fake news ont été debunkée par plusieurs media, dont le media israélien Haaretz : les mensonges s’appuyaient sur les fausses déclarations de l’ONG sioniste Zaka, qui identifie des victimes du terrorisme, des accidents de la route et autres catastrophes en Israël et partout dans le monde. Il est utile de rappeler que son fondateur Yehuda Meshi-Zahav a été poursuivi pour une série de viols et violences sexuelles commis sur plusieurs années, ainsi que des détournements de fonds, avant de décéder dans le coma en 2022 suite à une tentative de suicide.

[5] La première croisade de 1095-1096 s’en prend également aux Juif‧ves.

[6] D’après les résultats d’une étude menée en 2015-2016 par le MENA Arts Advocacy Coalition (MAAC) : https://www.menaartsadvocacy.com/

[7] Ces exemples ont été pris de manière totalement arbitraire, mais évidemment la liste est bien plus longue.

[8] Le 1er février 2024 deux militants fascistes Lyonnais du groupe Les Remparts, Pierre-Louis Perrier et Sinisha Milinov, ont poignardé de douze coups de couteaux trois personnes arabes à la sortie d’une boîte de nuit.

[9] J’inclue le « sionisme de gauche » des kibboutzim dans la catégorie du nationalisme modéré.

[10] Le « terrorisme » au nom du nationalisme arabe a été initié dès les années 1970 par les organisations palestiniennes Septembre Noir, fondée en 1970 par des membres du Fatah, et Fatah-Conseil Révolutionnaire (Fatah-CR), fondée en 1974 par Sabri al-Banna (« Abu Nidal ») sous l’impulsion de Saddam Hussein. La première est connue pour l’assassinat du premier ministre jordanien Wasfi Tall le 28 novembre 1971 et la prise d’otage et l’exécution de 11 athlètes israéliens lors des JO de Munich les 5 et 6 septembre 1972. La seconde est tenue pour responsable d’attentats et d’assassinats ciblés ayant conduit à la mort de plus de 300 personnes entre 1972 et 1997.

[11] Voir le film « Hannah Arendt » de Margarethe von Trotta, 2012.

[12] L’une des principales critiques qui a été faite à Hannah Arendt est de ne pas « aimer les Juifs ». En hébreux, cet amour spécifique porte un nom, Ahavat Israël.

[13] Le désert est entendu ici comme le lieu où disparaît ce qui constitue « le monde », c’est-à-dire ce qui relie les humains, à savoir l’ensemble des relations sociales où naît le politique.

[14] Dans le roman fantastique de J.R.R. Tolkien Le Seigneur des Anneaux, le Mordor est une région qui se situe à l’extrême Orient de la Terre du Milieu et qui constitue le fief du Seigneur des Ténèbres et des forces du mal.

[15] Le Fond National Juif a pris en charge la plantation de 240 millions d’arbres, majoritairement des pins considérés comme invasifs par les naturalistes, qui leur reprochent d’appauvrir les sols et d’empêcher à d’autres espèces végétales de se développer, tout en constituant un facteur majeur d’incendies.

[16] Le discours de Netanyahu fait référence ici aux écrits du Deutéronome 25 :17 de l’Ancien Testament qui mentionnent l’attaque des Hébreux par les Amalécites, descendants d’Amalek, lors de leur exode depuis l’Egypte. Les Amalécites incarnent dans le judaïsme l’ennemi archétypal des Juifs‧ives, sans que leur existence en tant que groupe ethnique ou social n’aie jamais pu être établie par les historiens et archéologues. Et si tel était le cas, il est improbable que ceux-ci aient un lien quelconque ni avec les Philistins, ni avec les Arabes de Palestine.

[17] Au moment où ces lignes sont écrites, soit cent jours exactement après le déclenchement de la guerre, on décompte 40861 morts Gazaouis, dont 16164 enfants et 10399 femmes, auxquels s’ajoutent plus de 94100 blessés et 10000 disparus. 220 employés de l’ONU, 172 journalistes, 523 professionnels de santé et 76 membres de la défense civile ont été tués. Près de 2 millions de Gazaouis ont été déplacés de force et à plusieurs reprises dans la partie Sud de la bande de Gaza, sans possibilité de quitter le territoire. 516 500 habitations ont été détruites, ainsi que 439 écoles, 763 lieux de culte et 19 hôpitaux.

[18] Il est nécessaire de se rappeler que le 26 février 2023, des centaines de colons israéliens aidés par l’armée d’Israël avaient attaqué le village de Huwwara, se livrant à des incendies et violences volontaires d’une telle ampleur que la presse internationale avait qualifié l’attaque de pogrom. Le ministre des finances israélien, Bezamel Smotrich, avait alors exprimé son souhait que le village Palestinien soit « rasé ». Ce n’était alors qu’un avant-goût de la violence raciste et suprémaciste qui s’est déployée à l’occasion de l’offensive sur Gaza quelques huit mois plus tard.

[19] Les premiers exemples de « tapis de bombes » sont le bombardement de Guernica et Barcelone par les fascistes en 1937-1938 ou celui de Chongqing (Chine) par le Japon en 1938, avant que cette pratique soit banalisée autant par les Nazis (Varsovie, Rotterdam, Londres, Coventry) que par les Alliés (Hambourg, Dresden, Tokyo) durant la seconde guerre mondiale, puis par l’aviation américaine au Vietnam en 1964-1965.

[20] Propos du ministre de la Défense israélien Yoav Gallant le 9 octobre 2023 : “We are imposing a complete siege on Gaza. There will be no electricity, no food, no water, no fuel. Everything will be closed. We are fighting human animals and we act accordingly”

[21] Le dictionnaire Larousse indique en effet : « Holocauste (bas latin holocaustum, du grec holokaustos, de holos, entier, et kaustos, brûlé) : Dans l’ancien Israël, sacrifice religieux où la victime, un animal, était entièrement consumée par le feu ; la victime ainsi sacrifiée »

[22] Mon propos n’est pas ici de nier les nombreuses victimes Yézidies, Kurdes, Druzes, Chrétiennes ou appartenant à d’autres minorités prises pour cible par les islamistes, mais de confronter les chiffres totaux en termes de proportions. Les huit principaux groupes djihadistes (ISIL, Taliban, Boko Haram, Al-Shabaab, Tehrik-i-Taliban Pakistan, islamistes peuls, Al-Qaeda en Iraq et Al-Qaeda) ont fait près de 100 000 victimes depuis 2000.

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé

Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé

Plus de dix ans après le soulèvement de 2011, la révolte a repris dans le sud de la Syrie. Comme en 2011, les médias mainstream n’en parlent guère, comme si les soulèvements populaires dans cette région n’avaient d’intérêt que s’ils coïncidaient avec les intérêts des États qui s’emploient à découper le Moyen-Orient depuis les accords Sykes-Picot de 1916. Cette fois-ci, la révolte a commencé à Suwayda, le gouvernorat druze, à la mi-août et s’est étendue modestement à d’autres villes, notamment dans le gouvernorat voisin de Dera’a. Ce texte offre une mise en contexte de la Syrie en général et de Suwayda en particulier. Il a été écrit par des personnes de la région qui sont préoccupées par la situation sur place et qui espèrent qu’une solution sera enfin trouvée pour le peuple, qui ne consiste pas simplement à choisir ses oppresseurs. Aucune puissance étrangère ne peut proposer une solution viable et satisfaisante pour les Syrien-nes, leur terre ayant servi de terrain de jeu sanglant à toutes les puissances qui se sont immiscées dans leurs affaires.

L’exception Druze

Les Druzes sont une communauté religieuse attachée à une croyance hétérodoxe de l’islam chiite ismaélien, née en Egypte sous l’impulsion de l’imam Hamza ibn Ali ibn Ahmad et du vizir Nashtakin ad-Darazi au début du XIe siècle. La religion druze, comme le soufisme, a une approche philosophique et syncrétique de la foi, ne reconnaissant ni les préceptes rigoristes ni les prophètes de l’islam. A noter que les druzes préfèrent s’appeler Al-Muwahhidun (Unitariens) ou Bani Maaruf (Gens de Bien). Malgré la diffusion de cette croyance au Caire sous le califat fatimide d’Al-Hakim, vénéré par les Druzes, ces dernier-es ont été rapidement persécuté-es par le reste de la communauté musulmane après sa disparition en 1021. Il-elles se sont alors exilé-es dans le Bilad el-Cham (Syrie, Liban, Jordanie et Palestine actuels), plus précisément au Mont-Liban et au Hawran. Cependant, c’est vers le début du 19ème siècle que la communauté druze du Hawran s’est renforcée après qu’une grande partie de la communauté ait été expulsée du Mont-Liban par les autorités ottomanes. Le Hawran prit alors le nom de Jebel al-Druze.

ujourd’hui, le gouvernorat de Suwayda abrite la majorité de la communauté druze mondiale, soit environ 700 000 personnes. Les Druzes libanais-es constituent la deuxième communauté par ordre d’importance, avec 250 000 personnes. En Syrie, plusieurs colonies druzes existent également à Jebel al-Summaq (Idlib, 25 000 personnes), Jebel al-Sheikh (Quneitra, 30 000 personnes) et Jaramana (banlieue de Damas, 50 000 personnes). Enfin, en dehors de la Syrie et du Liban, les plus grandes communautés druzes se trouvent en Palestine occupée (al-Juwlan, Galilée et Mont Karmel, 130 000 personnes), au Venezuela (100 000 personnes), en Jordanie (20 000 personnes), en Amérique du Nord (30 000 personnes), en Colombie (3 000 personnes) et en Australie (3 000 personnes).

uite à de nombreuses révoltes contre l’Empire ottoman jusqu’en 1918, puis contre les colonisateurs français entre 1925 et 1945[1], les Druzes ont une réputation d’insoumission qui les caractérise encore aujourd’hui et qui leur a permis de maintenir un rapport de force permanent avec le régime Assad, basé sur des compromis négociés entre les leaders druzes et les représentants locaux du régime[2]. Après 2011, bien que quelques cheikhs aient exprimé leur soutien au régime[3], de nombreux-ses Druzes ont participé aux manifestations contre Bachar al-Assad, soutenant pour la plupart la position des « Hommes pour la dignité »[4], qui ont refusé de participer à la guerre et ont appelé la communauté à s’armer dans le seul but de se défendre. Les cheikhs ont pris les devants et l’initiative en refusant de rejoindre l’armée du régime dans le but de protéger la région et sa jeunesse, mais aussi pour éviter que la communauté ne soit compromise dans la guerre d’Assad en participant à la répression d’autres communautés ailleurs. Ce défi au régime a été incarné, entre autres, par les cheikhs druzes Ahmed Salman al-Hajari et Abu Fahd Wahid al-Bal’ous, qui ont tous deux été tués, le premier dans un « accident » de voiture en mars 2012[5] et le second dans un attentat à la bombe qui a tué 23 autres personnes en septembre 2015.

D’autres personnalités druzes se sont engagées dans l’opposition : Khaldoun Zeineddine, son frère Fadlallah Zeineddine et Hafez Jad Al-Kareem Faraj, tous trois officiers dans l’armée syrienne, dont ils ont fait défection pour rejoindre les rebelles. Khaldoun Zeineddine a formé le bataillon Sultan Pacha al-Atrash au sein de l’Armée syrienne libre (ASL)[6] [7]. Rejoint par un certain nombre de Druzes, le bataillon est toutefois resté faible et isolé et a dû faire face à plusieurs attaques et enlèvements par les rebelles d’Al-Nusra à Dera’a [8] avant d’être définitivement anéantie et son commandant tué en 2013[9]. Ses membres restants se sont réfugiés en Jordanie, d’où ils ont annoncé la cessation de leurs activités en janvier 2014, dénonçant un manque de soutien à la révolution de la part du Conseil militaire de Suwayda et de la communauté druze, ainsi que l’hostilité envers les Druzes de la part des groupes rebelles de Dera’a, qualifiés d’islamistes et accusés d’être complices du régime d’Assad[10].

D’une manière générale, les Druzes ont une vision laïque de la société et leurs représentants religieux refusent de prendre en charge les affaires politiques et administratives de la communauté. Dans les conflits qui ont secoué la société druze et syrienne, les cheikhs ont à plusieurs reprises exprimé leur soutien et leur encouragement aux choix de la communauté[11]. Si la communauté druze a refusé de prendre parti dans la guerre civile, elle a néanmoins toujours exprimé son rejet du régime, n’hésitant pas à affronter les forces de sécurité présentes dans le gouvernorat pour faire valoir leurs revendications ou libérer des prisonniers des mains de l’armée[12].

Bashar et ses pantins islamistes

Dès le début de l’insurrection et à plusieurs reprises depuis, le régime a joué la carte de la division et de la domination, exhortant les minorités religieuses chiites et ismaéliennes (auxquelles appartiennent les Druzes) à s’opposer à la FSA en raison de la « menace islamiste » que leur composante majoritaire sunnite serait censée représenter. Dans la rhétorique propagandiste du régime et de ses alliés, les rebelles de l’ASF sont constamment assimilés au Front Al-Nusra et qualifiés de salafistes ou de takfiri, tandis que les idiots utiles de l’État islamique sont utilisés de mille manières pour entraver la révolution et agir de concert avec les forces du régime pour massacrer sans discernement la population syrienne. En effet, la composante religieuse la plus radicale de l’opposition syrienne a été délibérément favorisée par le régime : entre juin et octobre 2011, trois mois après les premières manifestations anti-régime, Bachar el-Assad a libéré de prison près de 1 500 militants islamistes, dont la plupart ont ensuite rejoint des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à DAESH. Ainsi, les principaux dirigeants des groupes Jabhat al-Nusra, Ahrar al-Sham et Jaish al-Islam, ainsi que la section de DAESH responsable de la plupart des décapitations d’étrangers, avaient été précédemment libérés de la tristement célèbre prison de Sednaya[13].

La stratégie de Bachar el-Assad a porté ses fruits, puisque le déferlement de violence des djihadistes de DAESH a réussi à détourner durablement le regard du reste du monde des atrocités commises par l’armée syrienne, les chabihas[14] [15] et les milices soutenues par l’Iran[16], puis des bombardements massifs de civils dans le nord et l’est du pays par l’aviation russe à partir de septembre 2015[17], cette intervention militaire étant elle-même motivée par la « lutte contre les islamistes ». De plus, elle a permis aux Unités de protection du peuple (YPG) et aux Unités de protection des femmes (YPJ) kurdes de prendre leurs distances avec la révolution syrienne et de concentrer leurs forces sur la lutte contre les islamistes, principalement avec l’aide des Etats-Unis. Enfin, en raison de la terreur instaurée par les djihadistes et par désintérêt pour le sort du peuple syrien et de sa révolution, la « communauté internationale » (UE, USA et ONU) n’a pas apporté de soutien substantiel à l’ASF, laissant le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie apporter un soutien logistique et militaire aux composantes de l’ASF les plus compatibles avec leur agenda politique et leurs intérêts confessionnels, en l’occurence « les islamistes »[18]. Les composantes démocratiques, laïques et socialistes du FSA, abandonnées de toutes parts et menacées de l’intérieur par les islamistes, n’ont alors eu d’autre choix que de rejoindre les groupes sectaires pour survivre et poursuivre la lutte contre le principal bourreau du peuple syrien : le régime de Bachar el-Assad[19].

En mai 2018, le régime de Bachar al-Assad a conclu un accord avec DAESH pour leur reddition dans la région de Damas[20]. Suite à cet accord, 800 de ses combattants et leurs familles (1 800 personnes) ont été évacués des quartiers de Yarmouk et Tadamon (banlieue de Damas) vers le désert près de Palmyre et vers des villages abandonnés au nord-est de Suwayda[21], avec 40 camions et voitures sous haute surveillance de l’armée syrienne. Trois mois plus tard, le 25 juillet 2018, DAESH a, comme on pouvait s’y attendre, tenté d’envahir le gouvernorat de Suwayda par l’Est, guidé par des Bédouins qui avaient une discorde de longue date avec les Druzes. À l’aube, les combattants de DAESH ont ainsi commencé à massacrer la population de plusieurs villages druzes à la lisière du désert[22] avant de prendre en otage 42 membres de la communauté (dont 16 enfants et 14 femmes[23]) et en perpétrant quatre attentats-suicides au cœur de la ville principale de Suwayda[24]. Des centaines de Druzes de Jabal al-Druze (région de Suwayda), rejoints par des Druzes de Jabal al-Sheikh (situé à la frontière avec le Liban), ont spontanément pris les armes et rejeté DAESH au désert, mettant un terme à sa campagne vers le Sud du pays[25] , et confirmant définitivement la colère et la méfiance des druzes de Suwayda à l’égard du régime syrien, accusé d’utiliser DAESH pour les affaiblir[26].

Le régime et les gangs main dans la main

Bien que la région ait échappé aux bombardements et aux opérations militaires depuis 2011, les habitant-es de Suwayda, comme tou-tes les Syrien-nes, subissent les conséquences de la guerre et des politiques meurtrières du régime : affrontements armés sporadiques avec des gangs et des milices affiliés au régime, assassinats, enlèvements, trafic de drogue, etc.[27]

Au printemps 2022, le gang de Raji Falhout, trafiquant notoire, a revendiqué l’enlèvement d’une vingtaine d’habitants de Suwayda et de Dera’a[28] avant que ses hommes ne prennent d’assaut la piscine du quartier al-Maqous de Suwayda pour en enlever les usagers, provoquant une confrontation armée avec les habitants[29].

À la suite de cet incident, un soulèvement éclata le 26 juillet dans la ville de Shahba après l’enlèvement d’un habitant, Jad al‑Taweel, par le gang de Falhout[30]. Des résidents, menés par le mouvement « Hommes pour la dignité », bloquèrent les routes et arrêtèrent des agents du renseignement militaire liés au crime organisé local [31] avant de prendre les armes contre le gang de Falhout, faisant 24 morts du côté des habitants et 12 du côté du gang. Le quartier général du gang, situé dans les villes de Salim et d’Atil, fut alors pris d’assaut par les habitants de nombreux villages de la région, ce qui permit de s’emparer des lieux, de libérer les otages et de découvrir des équipements de production de captagone[32], révélant la complicité du clan Assad avec le crime organisé, utilisant la 4ᵉ division du renseignement militaire et le Hezbollah comme intermédiaires [33]. Au cours de la dernière décennie, ces gangs affiliés au régime ont été responsables de nombreux enlèvements et assassinats, créant insécurité et violences qui ont déstabilisé la région.

Après l’éradication du gang de Falhout et de ses groupes affiliés, les opérations d’enlèvement et de vol de voitures dans la région de Souaïda ont nettement diminué [34], et cette victoire contre le crime organisé a démontré la capacité de la communauté druze à assurer sa propre sécurité.

Le gang de Falhout avec les citoyens kidnappés, 2022.

Raji Falhout pose avec son gang.

La carte de membre n°2017 de la Division des Service de Renseignement de Raji Falhout.

La population de Suwayda se mobilise pour prendre d’assaut le gang Falhout

Production clandestine de captagone

Crise endémique et germes de révolte

Au-delà des conséquences directes de la guerre civile, puis des guerres impérialistes menées en Syrie par les grandes puissances (Iran, Russie, Turquie, Israël, Etats-Unis, Qatar, Arabie Saoudite…), la Syrie connaît depuis dix ans un marasme économique sans précédent [35],

La population a d’abord été soumise à un rationnement des ressources et denrées de base, comme l’eau, le gaz, l’essence, le fioul, le pain, le sucre, l’huile, le riz, le thé et les oignons, obtenus à l’aide d’une carte de rationnement (carte à puce), avant d’abolir ce soutien aux produits de première nécessité, laissant la population dans l’obligation d’acheter ces denrées au prix du marché. La valeur de la livre syrienne est passée de 1 $ = 47 SYR en 2011 à 500 SYR en 2017, et a grimpé de 2 500 à 14 000 SYR d’ici l’été 2023, avec un salaire moyen supérieur de 200 000 SYR (14 $). À l’été 2023, les prix des denrées alimentaires ont atteint un niveau sans précédent : 1 litre d’huile = 30000 SYR, 1 litre de lait = 6000 SYP, 1 kg de farine = 4500 SYR, 1 kg de tomates = 4000 SYR, 1 kg de pommes de terre = 6500 SYR, 1 kg d’oignons = 3500 SYR, 1 kg de concombres = 4000 SYR, un œuf = 2000 SYP. Cela signifie que la majorité des Syriens ont dépensé la totalité de leur salaire en moins d’une semaine. Quant à l’électricité, il y a deux ans, elle était livrée dans la région de Suwayda dans le cadre d’un programme de rationnement quotidien (trois heures de courant, trois heures de coupure), avant que cette courte fenêtre ne soit réduite à une heure et demie de marche, contre six ou sept heures de repos, sans parler des nombreuses coupures de courant qui se produisent pendant ce temps, entraînant la dégradation rapide des appareils électroniques dont les prix d’achat ou de réparation sont inabordables.

Ces dernières années, la police militaire russe a régulièrement tenté de jouer le rôle de gardien de la paix pour apaiser les tensions générées par la crise économique. Sa présence a été confirmée en 2021 dans le gouvernorat de Suwayda, lorsqu’une délégation d’officiers russes s’est présentée à la population avec l’intention de recruter des supplétifs parmi la population des deux gouvernorats [36]. Le contingent russe basé à Bosra, situé entre Suwayda et Dera’a, a tenté à plusieurs reprises de distribuer de l’aide alimentaire en 2021 à Shahba et en 2022 à Dhibin, mais les habitants ont fermement rejeté leur intervention humanitaire [37].

Entre 2020 et 2023, des manifestations spontanées et de courte durée ont régulièrement eu lieu à Suwayda, mais elles n’ont pas été reconduites ou ont été réprimées. En février et avril 2022, des manifestants ont bloqué les routes, pris d’assaut le bâtiment du gouvernorat et mis le feu à un véhicule militaire avant que les forces de sécurité n’ouvrent le feu sur les manifestants, faisant un mort et 18 blessés [38].

Néanmoins, en décembre 2022, les manifestants ont réussi à prendre d’assaut le bâtiment du gouvernorat pour la deuxième fois, tandis que leurs slogans et leurs pancartes de protestation réclamaient principalement une « vie décente », après que les allocations de gaz et d’électricité aient été réduites. Tout au long de l’hiver et du printemps 2023, les rassemblements se poursuivent sous la pression des actions des membres du parti Baas, qui tentent d’organiser des manifestations pro-régime afin d’intimider les manifestants.

Entre-temps, le régime Assad est revenu dans le giron de la Ligue arabe à la suite de réunions diplomatiques au Caire le 7 mai 2023 et du sommet de la Ligue arabe à Riyad le 19 mai 2023 [39], ainsi qu’un accord négocié par la Chine pour rétablir les liens entre l’Iran et l’Arabie saoudite afin de désamorcer la guerre par procuration que ces deux pays se livrent en Syrie et au Yémen [40]. En échange de ce retour de faveur, Bachar al-Assad s’est engagé à lutter contre le trafic de drogue à ses frontières avec la Jordanie et l’Irak[41]. Le lendemain de l’accord du Caire, la Jordanie a envoyé un message clair aux autorités syriennes en lançant une frappe aérienne sur le domicile personnel du trafiquant de drogue Marai al-Ramthan à Al-Shaab, au sud du gouvernorat de Suwayda, le tuant avec sa femme et ses six enfants, ainsi que sur un centre de production de drogue lié à l’Iran (géré par le Hezbollah) à Kharab al-Shahem, dans le gouvernorat voisin de Dera’a [42].

And the fuse caught fire…

Le 5 août 2023, un collectif émerge dans les gouvernorats côtiers de Lattaquié et de Tartous, lançant un ultimatum au régime pour le 10 août [43], exigeant des réformes et rendant publique une liste de revendications en application de la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée à Genève en 2015. La particularité du mouvement est qu’il s’est développé dans des régions où la communauté alaouite, à laquelle appartient Bachar el-Assad, est forte, notamment dans les villes de Tartous, Lattaquié, Banias et Jableh, où des milliers de tracts ont été distribués [44]. En réponse, Bachar el-Assad a augmenté les salaires des fonctionnaires de 100 % mais a simultanément annoncé la suppression des subsides sur l’essence et une augmentation des prix des carburants, le prix du litre d’essence passant brutalement de 3 000 à 8 000 livres syriennes, soit une augmentation de 167 %, et le prix du carburant de 700 à 2 000 livres syriennes, soit une augmentation de 186 %. Les budgets exorbitants des Syriens pour le transport rendent la vie quotidienne impossible et empêchent des milliers de Syriens de se rendre au travail. Face à l’augmentation des démissions dans le secteur public, le régime a réagi en durcissant les conditions de démission. Parallèlement, le régime a annoncé son intention de supprimer les subsides sur tous les biens de consommation d’ici 2024 [45].

À la suite de ces annonces, un appel à la grève générale a été lancé dans le sud de la Syrie [46]. Depuis le 16 août, plus de 52 communes du sud de la Syrie ont été le théâtre de manifestations utilisant divers types d’actions : grèves, veillées, blocage de routes, fermeture d’institutions gouvernementales, etc.

Des manifestations de soutien ont eu lieu dans les gouvernorats d’Idlib, de Dera’a et d’Alep, ainsi qu’à Jaramana, le quartier majoritairement druze du Damas rural, reprenant les slogans de 2011 pour la chute d’Assad : « La Syrie est à nous, pas à Assad », « un, un, un, le peuple syrien est un » et « le peuple veut la chute du régime ». Les manifestants ont également exprimé leur souhait de voir la fin de la présence iranienne en Syrie.

Le 25 août, les manifestations se sont étendues à Idleb, Alep, Azaz, Afrin et Al-Bab. À plusieurs endroits, les manifestants ont brandi ensemble les drapeaux druze, kurde et de la révolution syrienne. Si les forces du régime n’ont pas réagi de manière excessive dans le gouvernorat de Suwayda, elles ont ouvert le feu à Alep et à Dera’a, tuant au moins deux personnes. Le Réseau syrien des droits de l’homme rapporte également l’arrestation de 57 personnes en lien avec les manifestations, principalement dans les gouvernorats de Lattaquié et de Tartous [47].

Des manifestants montrent des drapeaux druzes, syriaques et kurdes remplaçant les trois étoiles du drapeau de la révolution syrienne dans la ville d’Idleb.

Des manifestants montrent des drapeaux de la révolution syrienne, kurdes, chiites, druzes, sunnites, chrétiens et nationaux syriens dans la ville de Suwayda.

Depuis lors, les manifestations sur la place centrale de Suwayda, rebaptisée depuis longtemps « place de la dignité » (al-Karami) par la population, sont hebdomadaires, voire quotidiennes, et se multiplient d’un vendredi à l’autre, atteignant plusieurs milliers de personnes un mois après le début de la révolte, le 22 septembre. Les bureaux du parti Baas et un certain nombre de bureaux gouvernementaux ont été fermés par les manifestant-es au cours des manifestations, tandis que des affiches et statues de Bachar al-Assad ont été détruites et brûlées.

Entre-temps, le 14 septembre, le cousin de Bashar al-Assad, Firas al-Assad[48], a publié une vidéo dans laquelle il condamne le régime et exprime son soutien aux manifestant-es [49]. Cette vidéo fait suite à celle de Majd Jadaan, la belle-sœur de Maher al-Assad [50], dénonçant avec force les crimes du clan Assad depuis la Jordanie et saluant la révolte du peuple de Suwayda contre le régime [51]. Des interviews d’acteurs de la révolte ont également été rendues publiques, comme celle du leader du mouvement des « Hommes pour la dignité » à Suwayda, le cheikh Abu Hassan Yahya Al-Hajjar [52], ou l’activiste et avocat Adel al-Hadi [53].

Des manifestants brûlent un véhicule militaire devant le siège du Gouverneur

Le siège du Gouverneur avec le portrait de Hafez al-Assad’s en feu.

Dans le chaos de la guerre de proxies

Malgré douze années de révolte et de guerre civile, le régime syrien est toujours au pouvoir. S’il a résisté aux tempêtes, c’est sans doute grâce aux interventions de l’Iran, de DAESH et de la Russie qui, chacun à leur manière, ont contribué à rendre impossible la Révolution tant souhaitée par le peuple syrien. À cela s’ajoutent l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, qui ont pour leur part réussi à créer la division au sein des forces démocratiques et laïques de l’Armée Syrienne Libre en favorisant, comme nous l’avons déjà mentionné, les forces les plus réactionnaires et les moins démocratiques de la rébellion contre le régime.

De leur côté, les Etats-Unis, responsables de la naissance et du développement d’Al-Qaïda et de l’Etat islamique, tous deux nés sur les décombres encore incandescents des sociétés afghane et irakienne, ont choisi en 2011 (année de leur retrait officiel d’Irak) de ne plus participer directement avec leurs forces armées aux conflits du Moyen-Orient. Pour autant, après avoir condamné la répression des manifestations de 2011 et imposé des sanctions au régime d’Assad, les Etats-Unis ont lancé leurs premières frappes aériennes en Syrie en septembre 2014 [54] et, à partir de 2015, ont parrainé les nouvelles Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25 000 combattants kurdes des YPG/YPJ et de 5 000 combattants arabes, dans le but affiché de stopper l’avancée de l’État islamique. D’abord épargné, le régime syrien a finalement subi des frappes américaines en 2017 et 2018, en représailles de l’utilisation par l’armée syrienne d’armes chimiques contre des civils à Douma (Damas) et à Khan Cheikhoun (Idlib) [55]. La même année, les deux tiers des troupes américaines déployées sur le sol syrien ont été rapatriées en accord avec la Turquie, qui a décidé alors de lancer une offensive dans la zone frontalière contrôlée par les Kurdes afin d’y établir une « zone de sécurité » [56]. Néanmoins, les États-Unis maintiennent une forte présence en Syrie. En 2021, ils ont mené une série de frappes aériennes contre le Hezbollah et ses alliés irakiens, dont les Hachd al-Chaabi, tenus pour responsables d’attaques contre les « intérêts occidentaux » en Irak [57].

La Russie, qui est l’un des principaux soutiens militaires du régime syrien depuis 2015, a été distraite par son invasion de l’Ukraine, qui ne s’est pas déroulée exactement comme Poutine l’aurait souhaité. Elle a dû retirer une partie importante de son contingent du territoire syrien [58] pour la redéployer dans l’est de l’Ukraine, tandis que les 250 à 450 mercenaires Wagner opérant notamment dans les gouvernorats syriens de Homs et de Deir ez-Zor, restés sans chef depuis la mutinerie de Prigozhine, auraient reçu l’ordre de se présenter à leur base de Hmeimim (gouvernorat de Lattaquié) et de se placer sous l’autorité du commandement militaire russe [59].

Certains de ceux qui ont refusé auraient été renvoyés en Russie ou redéployés au Mali. Suite au retrait des troupes russes, certaines bases militaires sous leur contrôle ont été transférées aux forces armées iraniennes, notamment au Corps des gardiens de la révolution islamique et au Hezbollah. Cependant, la Russie conserve ses forces militaires en Syrie et n’a pas l’intention de renoncer à sa part d’influence dans la région, notamment face à l’Iran, qui reste son principal concurrent.

L’Iran, premier soutien du régime Assad depuis le règne du père de Bachar, Hafez (1971-2000), reste l’acteur clé de la guerre en Syrie. Sans le soutien militaire des milices iraniennes, dont la principale est le Hezbollah libanais, le régime Assad n’aurait probablement pas pu résister, notamment en raison de l’implication du Hezbollah dans le trafic de Captagon, l’une des principales ressources du régime. Après avoir nié leur présence en Syrie, le régime iranien et le Hezbollah ont fini par soutenir ouvertement le régime Assad, le qualifiant à la fois de « djihad contre les extrémistes sunnites » et d' »intervention nécessaire pour protéger la Palestine et résister à Israël ». Dans la propagande de l’Iran et du Hezbollah libanais, le soutien inconditionnel à la libération du peuple palestinien est un mirage qui fonctionne bien, notamment au sein de la gauche occidentale [60]. Là où l’on aurait pu s’attendre à un soutien unanime à la révolution syrienne de la part de la majorité des forces révolutionnaires de gauche, c’est un silence retentissant qui a répondu aux chants des manifestants syriens. Dans l’imaginaire naïf de la gauche, l’Iran, la Syrie et les milices du Hezbollah (et du Hamas) constituent un rempart incontestable contre l’impérialisme américain et le colonialisme israélien. En réalité, le Hezbollah se préoccupe surtout de maintenir son emprise quasi hégémonique sur la société libanaise tout en travaillant frénétiquement à maintenir la Syrie dans la zone d’influence de l’Iran, dont dépend toute sa survie. Entre 2013 et 2018, le siège par le régime Syrien [61] puis l’éradication violente du plus grand camp de réfugiés palestiniens du monde, Yarmouk (banlieue de Damas) [62], qui peut facilement être considérée comme une opération de nettoyage ethnique menée avec la complicité du Hezbollah et de mouvements palestiniens tels que le FPLP et le Hamas [63], suffit à disqualifier la propagande de ces derniers quant à la réalité de leur lutte pour l’émancipation du peuple palestinien.

Israël, sans intervenir militairement sur le sol syrien, n’a jamais cessé de lancer des frappes de drones sur les infrastructures iraniennes en Syrie. De fait, il ne se passe pas un mois sans que des roquettes ne touchent des bâtiments ou des cadres du Hezbollah, la milice étant la principale préoccupation du régime israélien. Pourtant, Israël n’a jamais manifesté la moindre volonté de soutenir les aspirations démocratiques du peuple syrien. Si l’on regarde la situation de manière rationnelle, on comprend qu’Israël n’a aucun intérêt à l’établissement d’une société démocratique dans un pays arabe à ses frontières, car tout progrès démocratique dans la région conduirait naturellement à une solidarité arabe avec les Palestiniens et à une menace pour le régime d’apartheid d’Israël. En effet, le régime Assad et le Hezbollah ont largement contribué à limiter l’organisation politique et la résistance des réfugiés palestiniens au Liban et en Syrie [64], ce qui n’est pas pour déplaire à Israël.

Que pourrait-il se passer ensuite ?

Comme l’ensemble du peuple syrien en 2011, les manifestants de Suwayda peuvent difficilement gagner une révolution sans un soutien extérieur ou un soulèvement important de la population syrienne dans les principaux autres gouvernorats. Quant à l’Armée syrienne libre, il est difficile d’espérer un soutien enthousiaste au soulèvement druze, étant donné que l’aspiration de la majorité des groupes combattants actuels reste l’établissement d’un califat islamique difficilement conciliable avec les aspirations démocratiques et laïques des manifestants de Suwayda. Néanmoins, dans tous les gouvernorats, qu’ils soient sous le contrôle du régime ou des rebelles, il existe encore des vestiges de mouvements démocratiques qui voient dans l’insurrection druze une immense source d’espoir. C’est pourquoi ceux qui croient encore en une société démocratique non confessionnelle sont spontanément descendus dans les rues de différentes villes pour exprimer leur solidarité avec Suwayda, qu’ils soient musulmans sunnites, alaouites, chrétiens, syriaques, arabes ou kurdes.

Là encore, on s’attendrait à ce que les organisations kurdes, qui ont réussi à maintenir leur statut d’autonomie dans un bon quart du pays et proclament haut et fort qu’elles sont animées par un projet révolutionnaire, universaliste et démocratique, expriment un soutien plus fort et inconditionnel à leurs frères et sœurs de Suwayda. Mais au-delà d’un communiqué des femmes du Conseil démocratique syrien appelant les femmes syriennes à prendre en main la question politique, nous n’avons pas entendu grand-chose de la part des mouvements révolutionnaires kurdes. Ce qui laisse penser que, conformément à leur autonomie bien établie, les Kurdes ne se sentent guère concernés par ce qui se passe au sud de l’Euphrate, qu’il s’agisse du sort du reste du peuple syrien ou de celui des Palestinien-nes. Il est triste de voir à quel point la solidarité avec les autres communautés en lutte n’est pas perçue comme une condition sine qua non de la survie du projet de Démocratie au Moyen-Orient. En outre, les récents événements survenus à Deir ez-Zor n’ont guère contribué à renforcer la confiance des Arabes dans les Unités de protection du peuple kurde (YPG) : entre le 27 août et le 7 septembre, les Forces démocratiques syriennes, largement dominées par les YPG, ont affronté des factions arabes locales affiliées au Conseil militaire de Deir ez-Zor à la suite de la destitution et de l’arrestation d’un commandant arabe de haut rang des FDS, Ahmed al-Khubail, également connu sous le nom de Rashid Abu Khawla. Bien que les sanctions prises à son encontre aient été justifiées par les accusations de corruption et de trafic de drogue dont il faisait l’objet, l’arrestation a attisé la colère de ses partisans, qui ont lancé un assaut contre les SDF, causant la mort de 90 personnes au cours des onze jours de combat [65]. La toile de fond de ce conflit est la critique faite aux Kurdes par la population locale, leur reprochant légitimement un contrôle hégémonique de la région, considéré comme irrespectueux par rapport à la majorité arabe qui y vit [66].

Chez les Druzes, la procédure à suivre fait l’objet d’un débat intense. Une certaine méfiance semble persister à l’égard de la proposition autonomiste et confédéraliste. Certains voient dans la revendication autonomiste un risque de séparation du reste des Syrien-nes, incapables de saisir la différence entre autonomie et indépendance, tandis que d’autres confondent les moyens et la fin : lorsqu’il est proposé de mettre en place des assemblées démocratiques et des comités de lutte pour organiser la révolte à moyen terme, ils croient qu’on leur parle d’un projet de société à long terme, et ont du mal à croire en la capacité du peuple à s’auto-organiser sans médiateurs et sans leaders. Ainsi, l’organisation politique dans le cadre du soulèvement populaire de la place al-Karami peine encore à prendre la forme du Tahrir égyptien de 2010 ou du Maïdan ukrainien de 2014, alors qu’il suffirait peut-être de reprendre les recettes et les expériences positives du soulèvement de 2011, et notamment celle des Comités locaux décrite par l’anarchiste syrien Omar Aziz [67] et mis en place dans de nombreuses villes à l’époque. Malheureusement, si aucune initiative d’organisation à la base n’est mise en place, nous risquons de voir les cheikhs et les chefs de clans familiaux traditionnels propulsés comme leaders, au détriment d’individus ou de collectifs moins connus, mais animés par des idéaux plus progressistes et véritablement émancipateurs.

Déjà, l’ambassadeur russe Anatoly Viktorov a rendu visite au cheikh des Druzes de Galilée (Israël) Muwafaq Tarif [68], tandis que les représentants américains French Hill, Joe Wilson et Brendan Boyle ont appelé au téléphone le cheikh de Suwayda Hikmat Al-Hijri [69], tentant d’engager des négociations avec la communauté druze pour que l’issue de la révolte soit conforme à leurs intérêts dans la région. Ne doutons pas non plus que le boucher saoudien Mohammed Ben Salman, qui mène des tractations diplomatiques tous azimuts avec l’Iran, la Chine, Israël, les États-Unis et la France, viendra lui aussi bousculer l’avenir de la région, tant son intérêt pour l’acquisition d’armement et l’enrichissement de l’uranium l’emporte sur le sort des peuples, qu’ils soient syriens ou palestiniens. Pour le tyran saoudien, peu importe évidemment que ces peuples restent en cage, pourvu qu’ils soient martyrisés en silence et ne dérangent pas les affaires courantes. Sans compter la récente visite de Bachar el-Assad à Pékin, à l’invitation du despote chinois Xi Jinping, pour sortir de son isolement et obtenir le soutien de la Chine à un accord de « reconstruction » de la Syrie. La seule présence de tous ces vautours suffit à générer suspicion et spéculation, ce qui ne peut être bénéfique au mouvement populaire en cours. Au vu du chaos que les différents Etats ont généré en Irak et en Syrie au cours des vingt dernières années, on peut légitimement affirmer que seules des solutions mises en œuvre par le peuple pour le peuple peuvent espérer déboucher sur un semblant de paix et de démocratie. Pour l’heure, les habitants de Suwayda ont catégoriquement refusé de se ranger sous une quelconque bannière ayant des intérêts politiques ou économiques en Syrie.

Espérons que cela durera et réussira ainsi !

NOTES

[1] Le retrait des Français en 1945 est largement dû à la lutte pour l’indépendance menée depuis les années 1920 par le sultan Pacha al-Atrach, représentant d’une famille de notables druzes, dont les faits d’armes et la résistance à l’occupant sont encore célébrés par de nombreux-ses Syrien-nes.

[2] Le régime ne dispose d’aucun point de contrôle à l’intérieur du gouvernorat de Suwayda et la communauté refuse d’envoyer ses jeunes dans l’armée en dehors de la région. Néanmoins, l’administration du gouvernorat et les services de sécurité restent présents et informés de ce qui se passe dans la région.

[3] Parmi ces cheikhs, les plus connus sont le cheikh Jerbo et Nayef al-Aqil de la faction Dir’ al-Watan.

[4] https://yalibnan.com/2012/03/25/anti-regime-druze-spiritual-leader-killed-in-syria/

[5] https://www.meforum.org/5554/the-assassination-of-sheikh-abu-fahad-al-balous

[6] https://foreignpolicy.com/2015/06/22/druze-syria-assad-israel-netanyahu/

[7] https://syrianobserver.com/news/34453/sedition_between_druze_and_sunni_fighters.html

[8] https://www.meforum.org/3463/syrian-druze-neutrality

[9] https://www.zamanalwsl.net/news/article/45392

[10] https://www.zamanalwsl.net/news/article/45392 (AR)

[11] https://www.youtube.com/watch?v=J8HeEzKTmbc (EN)

[12] https://suwayda24.com/?p=20610 (AR)

[13] https://s.telegraph.co.uk/graphics/projects/isis-jihad-syria-assad-islamic/ (EN)

[14] https://npasyria.com/en/53834/ (EN)

[15] https://cija-syria-paramilitaries.org/#investigating-assads-ghosts (EN)

[16] https://syriafreedomforever.wordpress.com/2017/02/26/the-rawr-report-interview-with-joseph-daher-on-hezbollah-and-the-syrian-revolution-02162017/ (EN)

[17] https://www.aljazeera.com/news/2015/9/30/russia-carries-out-first-air-strikes-in-syria

[18] Les principaux sont Ahrar al-Sham (Qatar, Turquie, Arabie saoudite), le Front islamique de libération de la Syrie (Qatar, Turquie), Liwa al-Tawhid (Qatar, Turquie), Jaych al-Islam (Arabie saoudite, Qatar).

[19] https://thisishell.com/interviews/894-leila-al-shami-robin-yassin-kassab (EN)

[20] https://english.aawsat.com/home/article/1275206/isis-militants-evacuated-southern-damascus-desert (EN)

[21] Hameaux appelés Ashraffieh, al-Saqiya et al-Awara, à moins de 20 kilomètres de la base militaire de Khalkhalah et à moins de 10 kilomètres des premières colonies druzes aux portes du désert, al-Qasr et Barek – https://suwayda24.com/?p=2423 (AR)

[22] Villages de Tema, Douma, al-Kseib, Tarba, Ghaydah Hamayel, Rami, al-Shabki, al-Sharahi, al-Matouna et al-Suwaymra – https://suwayda24.com/?p=4431

[23] Le 31 juillet 2018, le régime négocie la libération de femmes retenues en otage par les djihadistes, en échange d’un accord sur l’évacuation de plus de 200 de leurs combattants de l’ouest de Deraa (bassin de Yarmouk) vers la région de la Badiya. Refusant l’accord, l’État islamique a exigé une rançon, avant de publier la vidéo de l’exécution d’un des otages, Muhannad Touqan Abu Ammar, un Druze de 19 ans résidant à al-Shbeki, le 2 août 2018 – https://www.youtube.com/watch?v=f_OhL8bJD2M (AR). Finalement, les otages restant-es ont été libéré-es à la suite d’accords conclus avec le régime en octobre et novembre 2018, tandis que 700 à 1 000 djihadistes ont été évacués vers la Badiya en vertu d’un nouvel accord conclu avec le régime le 17 novembre – https://suwayda24.com/?p=19606 (AR) ; https://stj-sy.org/en/946/ (EN)

[24] https://www.hrw.org/news/2018/08/25/syria-isis-holding-children-hostage (EN)

[25] L’offensive de DAESH a touché 10 villages, 263 personnes ont été tuées (30 par les kamikazes de Suwayda) et 300 blessées. En représailles au massacre, le 7 août 2018, des membres locaux du Parti social nationaliste syrien (PSNS) pro-régime ont pendu un homme âgé qu’ils ont présenté comme un djihadiste à ce qu’on appelle « l’arche des pendus » (al-Mashnaqah) dans la ville de Suwayda – https://suwayda24.com/?p=4711 (AR) ; https://syria.news/179bd6d3-07081812.html (AR) ; https://orient-news.net/ar/news_show/152458 (AR)

[26] L’armée du régime n’est intervenue que tardivement (après l’attaque de la base militaire de Khalkhalah située au nord du gouvernorat de Suwayda) pour traquer DAESH dans le désert à côté du champ volcanique d’as-Safa, alors qu’il était déjà repoussé par la contre-attaque des Druzes.

[27] Voir « Captagon: Inside Syria’s drug trafficking empire » par BBC World Service Documentaries – https://www.youtube.com/watch?v=N4DaOxf13O0 (EN)

[28] https://www.facebook.com/Suwayda24/photos/pb.100064794576009.-2207520000/2097785973734342/?type=3

[29] https://suwayda24.com/?p=19288 (AR)

[30] https://suwayda24.com/?p=19589 (AR) ; https://suwayda24.com/?p=19611 (AR)

[31] https://www.opensanctions.org/entities/NK-Do5hgZ5JS8hTfGJbyQvr6J/ (EN)

[32] https://www.facebook.com/photo/?fbid=2161930727319866&set=pb.100064794576009.-2207520000

[33] https://www.bbc.com/news/world-middle-east-66002450 (EN)

[34] https://suwayda24.com/?p=19955 (AR)

[35] Depuis 2011, plus de 600 000 personnes ont été tuées dans le conflit, dont plus de la moitié sont des civils. Cinq millions de Syriens ont quitté le pays, tandis que près de huit millions ont été déplacés à l’intérieur du pays. Si la Russie et la Turquie interviennent militairement sur le territoire syrien, la plupart des autres puissances interviennent par le biais de milices ou en apportant une aide financière et matérielle aux différents groupes armés actifs dans le conflit. L’Iran soutient ouvertement le régime syrien, notamment en garantissant le soutien de ses milices, dont la principale est le Hezbollah.

[36] https://npasyria.com/en/65789/ (EN)

[37] https://syrianobserver.com/news/75404/widely-condemned-russian-delegation-enters-town-in-suweida-under-pretext-of-aid.html (EN)

[38] https://suwayda24.com/?p=20325 (AR)

[39] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/7/arab-league-agrees-to-bring-syria-back-into-its-fold (EN)

[40] https://www.usip.org/publications/2023/03/what-you-need-know-about-chinas-saudi-iran-deal (EN)

[41] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/1/syria-agrees-to-curb-drug-trade-in-arab-ministers-meeting (EN)

[42] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/8/sohr-attack-that-killed-drug-trafficker-in-syria-was-by-jordan (EN)

[43] https://www.newarab.com/news/who-are-syrias-new-opposition-group-10-august-movement (EN)

[44] https://en.majalla.com/node/297431/politics/alawite-protest-movement-emerging-syrias-coastal-areas (EN)

[45] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[46] https://suwayda24.com/?p=21730 (AR) ; https://www.aljazeera.com/news/2023/8/21/strike-protests-in-syrias-sweida-enter-second-day (EN)

[47] https://leilashami.wordpress.com/2023/08/26/revolution-reborn/ (EN)

[48] Le père de Firas, Rifaat, a commandé les forces armées responsables du massacre de Hama en 1982, avant de tenter un coup d’État contre son frère, le père de Bachar el-Assad, en 1984. Exilé en France, il est finalement rentré en Syrie en 2021 après avoir été amnistié par son neveu et reconnu coupable par la justice française de détournement et de blanchiment d’argent au profit du régime syrien. Tous ses biens ont été saisis, pour une valeur estimée à 90 millions d’euros, dont deux hôtels particuliers parisiens, un haras, 40 appartements, 7300 mètres carrés de bureaux à Lyon et un château.

[49] https://www.youtube.com/watch?v=GmCRl-Hkn94 (AR)

[50] Maher est le frère de Bashar et le commandant général de la Garde républicaine et des services de renseignement militaire du régime. Il est le deuxième homme fort du régime, directement responsable de la milice des Shabihas et du trafic de captagon organisé par les services de renseignement militaire, en particulier la quatrième division blindée.

[51] https://youtu.be/IobX1vxHkDY (AR)

[52] https://suwayda24.com/?p=20610 (AR)

[53] https://hawarnews.com/en/haber/developments-in-as-suwayda-to-where-h37625.html (EN)

[54] https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2014/09/23/statement-president-airstrikes-syria (EN)

[55] https://www.armscontrol.org/factsheets/Timeline-of-Syrian-Chemical-Weapons-Activity (EN) ; https://www.opcw.org/media-centre/news/2023/01/opcw-releases-third-report-investigation-and-identification-team (EN)

[56] https://www.kurdistan24.net/en/news/fff9400a-a0b3-4ff4-be05-e18d00a046cf (EN)

[57] https://www.reuters.com/world/middle-east/us-carries-out-air-strikes-against-iran-backed-militia-iraq-syria-2021-06-27/ (EN)

[58] En 2020, la Russie contrôlait 75 sites en Syrie, dont 23 bases militaires, 42 points de présence et 10 points d’observation. Alors qu’environ 63 000 militaires russes étaient déployés en Syrie entre 2015 et 2018, à la veille de la guerre en Ukraine, ce nombre semble être tombé à 20 000 – https://daraj.media/108925/ (AR) ; https://www.arab-reform.net/publication/russian-forces-in-syria-and-the-building-of-a-sustainable-military-presence-i/ (EN)

[59] Les principales bases militaires russes en Syrie sont situées à Tartous, à Hmeimim (Lattaquié) et, depuis 2019, à Qamishli (Al-Hasakah).

[60] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[61] Voir le film « Little Palestine », d’Abdallah al-Khatib – https://youtu.be/GbpxMFNuYVY (AR / FR)

[62] Avant 2013, le camp de Yarmouk accueillait plus de 160 000 réfugiés palestiniens.

[63] Les militants du Hamas à Yarmouk ont d’abord combattu le régime d’Assad jusqu’en 2013, lorsque le Hamas a timidement critiqué l’intervention contre le camp de Yarmouk, avant de maintenir une position de neutralité, en raison de sa dépendance financière et militaire à l’égard du Hezbollah. Le Hamas maintient également son quartier général dans le fief du Hezbollah à Dahiyeh, au Liban.

[64] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[65] C’est finalement sous la pression américaine qu’un accord de retrait et de cessez-le-feu a été initié par les FDS, motivé par la crainte que des cellules d’ISIS, des forces du régime et des milices pro-iraniennes ne profitent de la situation pour regagner du terrain dans la région.

[66] https://www.middleeasteye.net/news/syria-deir-ezzor-sdf-fights-arab-tribes-control (EN)

[67] https://www.fifthestate.org/archive/397-winter-2017/the-legacy-of-omar-aziz/ (EN) ; https://www.syria.tv/عمر-عزيز-يدخل-غيابه-العاشر

[68] https://www.aljazeera.net/politics/2023/9/21/انتفاضة-السويداء-مستمرة-اتصالات

[69] https://syrianobserver.com/news/85155/american-senator-reaches-out-to-sheikh-al-hijri-in-suweida.html (EN) ; https://www.thenationalnews.com/world/us-news/2023/09/21/us-politicians-speak-to-druze-leader-sheikh-al-hajari-as-anti-assad-protests-continue/ (EN)

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes

Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes

« Jay alek el door ya doctor »

En 2011, tout avait commencé parce que des écoliers de Deraa (extrême Sud de la Syrie), inspirés par les révoltes des autres pays arabes, s’étaient pris à rêver au départ du tyran de Damas, Bachar El Assad. Sur les murs de la ville avaient fleuri des messages ironiques, dont celui qui avait suscité la fureur du président : « Jay alek el door ya doctor » (« Ton tour arrive docteur » – Bachar El Assad est ophtalmologiste).

Arrêtés et torturés par les sbires de Bachar, les enfants de Deraa avaient initié inconsciemment l’un des plus beaux moments de révolte que le pays ai connu. Dans tout les pays, des manifestations énormes avaient fleuri. On se souvient des magnifiques messages d’espoir adressés chaque semaine au monde entier par les habitant-es de Kafranbel, à une heure seulement d’Idlib, qui depuis est devenu le cœur du cyclone, bombardé chaque jour par des tonnes de bombes portant le tampon des marchands de morts russes et occidentaux.

On se souvient de ces milliers de personnes dansant dans la lumière des projecteurs pour braver le couvre-feu et on entend encore résonner dans nos oreilles les chants lancés par les deux oiseaux de la révolte, Ibrahim Qachouch et Abdel-Basset el-Sarout : « Yalla irhal ya Bachar » (« Allez dégage Bachar »)

Le destin des deux hommes illustre la suite des événements. Le premier fut arrêté et torturé dés 2011 par les mukhabarat et chabiha (miliciens) de Bachar, et ses cordes vocales arrachées. Le second est mort en juin 2019 des suites de ses blessures, après avoir combattu avec les rebelles dans la région de Hama. Les tortionnaires de Bachar ont aussi brisé les mains du caricaturiste Ali Ferzat, avant de le laisser pour mort au bord d’une route.

La révolte de 2011 a été anéantie dans la terreur et le sang. Des images, comme les 45 000 clichés du photographe César, emportées en Europe par cet ancien militaire du régime (déserteur) et diffusées au monde apportèrent la démonstration de la barbarie du régime. La révolte s’est tue et ceux qui ont choisi la lutte armée ne finissent pas d’être écrasés sous les bombes dans le nord du pays. Une grande partie d’entre eux a rejoint les islamistes, tandis que les moins confessionnels et les plus désintéressés, totalement isolés, n’intéressent plus personne.

Avec l’écrasement de l’Etat islamique (bataille remportée grâce à l’intervention armée des kurdes au nord, mais aussi des druzes au sud), puis l’offensive turque, la trêve et les patrouilles conjointes entre turcs et russes, les pions placés par les Etats-unis et l’Europe ça et là (par le truchement des ONG et des accords imposés aux kurdes), mais aussi l’invasion tranquille du territoire syrien par les forces russes et le hezbollah (avec l’accord de Bachar, qui croit peut-être assurer sa sécurité et son pouvoir de cette manière), Damas semble bien isolée au milieu d’un immense pays où le président, avec sa petite tête vide au bout d’un long cou, ne maîtrise plus grand chose…

Ce qui a fondamentalement changé, c’est que ce dernier n’a plus la même assise qu’autrefois. Depuis quelques semaines, un conflit fratricide l’oppose à son cousin, Rami Makhlouf, et partout les russes occupent le territoire, y compris en territoire kurde, comme s’ils préparaient doucement une reprise en main du pays. Et, obstinément, Bachar continue d’applatir le nord du pays sous les bombes, comme si son pouvoir en dépendait encore.

« Yalla irhal ya Bachar ! »

Mais en 2020, la combinaison entre les sanctions internationales et la pandémie ont mis un terme à plusieurs années de résignation et de peur : les syrien-nes meurent de faim !

Depuis le début de l’année, le cours de la livre syrienne subit une chute sans précédent : de 500 livres en janvier 2020, le dollard a passé le cap des 3000 livres ce 8 juin. En un an, la livre a été dévaluée de 130 %. Le prix des oignons a augmenté en deux mois de 97%, les lentilles de 64%, le pain de 54%, la farine de 46%, les pâtes de 44% et le riz de 33%. Le salaire moyen étant de 30000 livres et un repas de famille coûtant entre 3000 et 5000 livres pour une famille classique (deux ou trois enfants), un salaire sert tout juste à payer la nourriture pour une dizaine de jours à raison d’un repas par jour, certaines familles ne pouvant même plus se permettre d’acheter de l’huile d’olive et du thé. Les épiceries quant à elles, choisissent de n’ouvrir que quelques heures par jour, ne sachant pas à quel prix vendre leurs produit, le dollard augmentant de 200 livres syriennes par jour. Et les banques commencent à fermer leurs distributeurs…

Depuis vendredi, d’abord timidement, et avec de plus en plus de ferveur, la population brave à nouveau le pouvoir, manifestant dans la rue en scandant cette ritournelle qui avait tant irité l’idiot qui sert de président à la Syrie depuis trop longtemps : « Yalla irhal ya Bachar ! »

Celles et ceux qui, dans leur cynisme et leur indifférence, voudraient voir l’Etat islamique anéanti et les réfugié-es syrien-nes rentrer chez elleux par l’opération du saint esprit ou par la seule force brute, devraient comprendre que l’équilibre du monde dépend de la chute des régimes qui portent en eux l’autoritarisme viril et le goût de l’argent, où qu’ils se trouvent. Le menace ne vient pas des révoltes populaires et de l’exil, mais de ces élites qui croient qu’on peut disposer des humain-es comme on dispose de pions sur un échiquier noir et blanc.

Alors que le monde entre dans une période de bouleversement sans précédent, que le racisme systémique et l’autoritarisme sont sur toutes les lèvres, nous invitons le monde à reprendre le chant de la révolte syrienne, pour faire enfin tomber tous les idiots utiles du système qui nous servent de dirigeants !

La libération des peuples rime avec la fin du capitalisme (et de son impérialisme).

L’insurrection ne peut être que globale, portée par le peuple pour le peuple.

Nous exprimons notre entière solidarité avec le peuple syrien !

Les autres slogans :

اللي يجوع شعبه خاين

« Celui qui afame son peuple est un traître »

لشعب يريد إسقاط النظام

« Le peuple veut la fin du régime ! »

سوريا حرة حرة إيران تطلع برا

La Syrie est libre, l’Iran dehors !

سوريا حرة حرة بشار يطلع برا

La Syrie est libre, Bachar dégage !

تحيا سوريا ويسقط بشار الأسد

Longue vie à la Syrie et à bas Bachar El Assad !

ثورة حرية عدالة اجتماعية

Révolution, liberté, justice sociale !

ما بدنا نعيش بدنا نموت بكرامة

On ne veut pas vivre, on veut mourir avec dignité !

يا ادلب، السويدا معاكي للموت

Idleb, Suwayda est avec vous jusqu’à la mort !

يا درعا، السويدا معاكي للموت

Deraa, Suwayda est avec vous jusqu’à la mort !

ثورة

Révolution !

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Palestine, 2014 : La guerre depuis l’autre côté du mur

Palestine, 2014 : La guerre depuis l’autre côté du mur

A la fin du mois de juin 2014, je me rends pour la seconde fois en Palestine, moins de 9 mois après avoir du interrompre mon précédent voyage pour revoir mon père avant sa mort. C’était sans savoir que seulement quelques jours après mon arrivée sur place, une nouvelle guerre allait éclater. Récit.

J’arrive à peine que la guerre commence

Quelques jours avant mon arrivée en Palestine, le 12 juin trois jeunes colons de Gush Ezion ont été enlevés au bord de la route 60 entre Hébron et Bethleem, alors qu’ils faisaient du stop. Depuis, une vaste opération de ratissage et d’enlèvements ciblés – baptisée « Brother’s Keeper » – a été lancée par l’armée dans l’ensemble des territoires, couplée avec un bombardement massif de la bande de Gaza, le tout dans la perspective officielle d’anéantir le Hamas tenu pour responsable de l’enlèvement, et ce malgré le démenti de l’organisation.

Autour d’Hébron, mais aussi dans tout le reste des territoires, l’armée s’est évertué jour et nuit à fouiller les maisons de prétendus membres du Hamas, tout en faisant grimper la pression. En réponse, des affrontements ont eu lieu quotidiennement et ont déjà abouti sur l’assassinat d’une dizaine de palestiniens, majoritairement des jeunes tués par balles en marge ou au cours d’émeutes :

Ahmad Arafat Sabbareen, 21 ans, tué le 16 juin à Ramallah.
Mahmoud Jihad Muhammad Dudeen, 14 ans, tué le 20 juin à Doura.
Hajj Jamil Ali Jaber Souf, 60 ans, tué le 20 juin à Salfit.
Ahmad Sa’id Abu Shanno, 35 ans, tué le 22 juin à Al Ein (Nablus).
Mahmoud Ismael Atallah, 31 ans, tué le 22 juin à Ramallah.
Fatima Ismael Roshdi, 70 ans, tuée le 26 juin à Al Arroub (Hébron).
Mustafa Hosni Taher Aslan, 24 ans, mort le 26 juin suite à un tir israélien à Qalandia.
Ibrahim Abu Zagha, 21 ans, tué le 1er juillet à Jenin.

Et c’est sans compter les victimes des bombardements sur la bande de Gaza.

Parallèment, on chiffre à près de 600 le nombre de personnes enlevées et à plusieurs centaines les blessés. Nombreux sont ceux qui affirment qu’il n’y a pas eu de telle tension depuis la dernière Intifada.

Finalement, les corps des trois jeunes colons ont été découverts dans un champ près de Halhul le 30 juin, à quelques kilomètres seulement du lieu de leur enlèvement. Depuis, à la violence de l’armée s’est ajoutée le fanatisme des colons, qui ont multiplié les actions punitives (généralement en présence des soldats). Un enfant renversé par une voiture près de Bethleem, des funérailles attaquées à Ramallah, des oliviers détruits près de la colonie de Betar Illit, des heurts violents sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem, une manifestation spontanée de fanatiques israéliens aux cris de « mort aux arabes » dans la vieille ville de Jérusalem et finalement aujourd’hui l’enlèvement et le meurtre d’un jeune palestinien de 16 ans, Muhammad Hussein Abu Khdeir, à Shu’afat (Jérusalem Est).

Et les autorités israéliennes de rajouter de l’huile sur le feu en promettant de vastes représailles, qui viennent de prendre effet aujourd’hui dans toutes les villes des Territoires Occupés de Cisjordanie, avec l’arrestation d’une cinquantaine de personnes et la destruction à Hébron des maisons appartenant à la famille des responsables présumés (Marwan al-Qawasmi, 26 ans, et Ammar Abu Aisha, 33 ans, toujours introuvables) de l’enlèvement des trois colons.

Déjà, les soldats se laissent voir un peu partout au bord des routes et aux checkpoints. Mais ceci n’a malheureusement rien d’exceptionnel lorsqu’on est en territoire occupé. Les opérations et les enlèvements par l’armée se déroulent surtout en fin de journée.

La communauté internationale, dans son rôle habituel, condamne tout en donnant des excuses à Israël. Il semblerait que la vie de trois colons équivaut celles de dizaines de palestiniens. Israël a trouvé la le motif rêvé pour annuler les effets positifs de la réconciliation récente entre le Hamas et le Fatah et pour relancer une vaste offensive visant la destruction du tissu de résistance palestinien, qu’il soit pacifiste ou non.

Notons néanmoins que les enlèvements de palestiniens par l’armée n’ont rien d’exceptionnel : 2478 depuis le début de l’année 2014. Depuis des décennies, l’Etat d’Israël emprisonne pour plusieurs années des jeunes palestiniens, souvent mineurs, appliquant à la Cisjordanie des méthodes dignes de la bataille d’Alger et peu enviables au terrorisme qu’il prétend combattre.

Les territoires palestiniens retrouvent depuis deux semaines l’ambiance explosive de 2006, et les promesses vengeresses et belliqueuses de Netanyahu et de son ministre de la Défense ne laissent présager rien de bon pour ce mois de ramadan qui s’amorce.

Embouteillages et affrontements à Qalandiya

Qalandiya, que chacun connait, avec son checkpoint, son mur recouvert du portrait de Barghouti et son mirador calciné, est le principal point de passage entre Jerusalem et la Cisjordanie, et surtout lieu symbolique qui incarne toute l’humiliation des contrôles, l’apartheid et l’interdiction de sortir pour une grande partie des Palestiniens. En arabe, on dit hajez. Les Israéliens y contrôlent tout ce qui entre en Israël.

Qalandiya, c’est aussi un peu le nœud au milieu de la Palestine. Juste en contrebas du checkpoint s’étend le camp de réfugiés et entre les deux passe la route 60, qui relie Jalame (Nord de Jenin) et Meitar (Sud d’Hebron), les deux checkpoints aux extrémités de la Cisjordanie. Un nœud qui ne se déserre que rarement : les voitures viennent s’y coincer, avancent au ralentis, klaxonnent, font demi-tour. On pourrait croire qu’elles se chevauchent. Insupportable impression d’étouffement. Les bus blancs et verts peuvent passer en Israel, ainsi que les véhicules immatriculés d’une plaque israélienne jaune. Tous les autres, « services » jaunes et voitures immatriculées d’une plaque palestinienne verte et blanche doivent rester en Cisjordanie. Comme tous les palestiniens dépourvus d’autorisation de séjour en Israel, ils sont interdits sur leur propre territoire.

Des jeunes en armes, à l’attitude virile et méprisante, accomplissent les formalités de contrôle. Passeport et visa, carte palestinienne et autorisation de séjour obligatoires. Les piétons passent dans des grilles qui évoquent les couloirs de contention pour les élevages bovins. Des tourniquets qui se bloquent sans cesse, ouverts au bon vouloir du soldat impubère qui effectue les contrôles, et des files d’attente qui peuvent s’éterniser. Au dessus du tourniquet, deux lumières, une rouge et une verte. Mais vert ne veut pas forcément dire que c’est ouvert. Eternel recommencement, on passe et on repasse, on pose son sac dans le scanner et on colle son passeport contre la vitre blindée. Changement de bus, 5 shekels. Si on passe avec le bus, c’est 8 shekels le trajet entre Ramallah et Jerusalem (Porte de Damas).

Au dessus du checkpoint, il y a trois de ces fameux miradors qui parsèment le paysage palestinien. Celui qui domine l’entrée du camp de réfugiés est couvert de suie noire. Des pneus ont été incendiés juste à son pied durant des affrontements, qui à cet endroit sont hebdomadaires. Et depuis la mort de Mohammed Abu Khdeir, ils sont quotidiens. En ce mois de ramadan, ils commencent en général après l’iftar (rupture du ramadan).

Je me suis retrouvé dans l’un de ces affrontements sur ma route pour Shu’afat. Les soldats ont pris par moment l’initiative de venir très près des Palestiniens pour lancer des stunt grenades (grenades assourdissantes), ou se sont dissimulés derrière des bidons sur le trottoir de gauche pour tirer à balles réelles. Un sniper s’est accroupis derrière une citerne bleue, a ajusté son coup et tiré à plusieurs reprises. Sifflement et léger bruit métallique. Du côté palestinien, il y avait une quarantaine de personnes, munies de pierres et de frondes. C’est le mythe inversé de David contre Goliath, la victoire en moins. Il y aura eu au final deux palestiniens blessés par balle.

Profitant d’une accalmie, je me suis esquivé pour rejoindre Shu’afat

Jerusalem-Est se soulève suite à la mort de Mohammed Abu Khdeir

Dès le lendemain de l’enlèvement des trois jeunes colons de Gush Etzion l’État israélien, doué d’extravoyance, accusait déjà le Hamas. Mais ce même don ne lui a pas permis de retrouver Eyal Yifrach, Naftali Frankel et Gilad Shaer vivants. Le Shin Bet (service de sécurité israélien) est aujourd’hui contraint d’avouer son incompétence. Retrouvés morts à Halhul (nord d’Hebron), ils ont été enterrés à Modiin le 1er juillet.

Il n’en fallait pas plus pour déchaîner les passions. En moins de 24 heures, des centaines de fanatiques ont posté sur internet des appels au meutre et au génocide des arabes, et cela malgré l’appel à la raison des parents des trois victimes, qui ont précisé pour ceux qui en doutent que « le même sang coule dans les veines des arabes et des juifs ».

Mercredi à l’aube, Mohammed Abu Khdeir, 16 ans, a été enlevé par trois hommes devant un magasin de Shu’afat, avant qu’on ne retrouve son corps calciné dans une forêt des environs. L’examen du corps a révélé qu’il avait été brûlé vif après avoir été frappé. Les trois jours qui ont suivi ont vu la population de Shu’afat, mais également de plusieurs faubourgs de Jérusalem-Est (Beit Hanina, at-Tour, Silwan, Ras al-’Amoud et al-Eesawiyya) se soulever.

Le 4 juillet, premier vendredi du ramadan, a été marqué par les funérailles massives de Mohammed à Shu’afat, rassemblant plus de 10 000 personnes, tandis que l’État israélien a interdit la tenue de l’événement à la mosquée d’Al-Aqsa, sujette depuis plusieurs semaines aux intrusions violentes de fanatiques israéliens accompagnés de soldats.

Toute la nuit qui a suivi les funérailles, environ 200 personnes ont affronté les forces spéciales israéliennes jusqu’au milieu de la nuit, les prenant d’assaut sur le carrefour entre Beit Hanina et Shu’afat. Cocktails molotov et pierres contre balles de caoutchouc, grenades lacrymogènes et canons à eau. Apparemment, les forces spéciales n’ont pas fait usage de balles réelles, contrairement à Qalandiya plus tôt dans la journée, où le sniper caché derrière une citerne à eau semblait vouloir ajouter un nom à la longue liste des martyrs palestiniens.

Le tram de Veolia-Alstom n’a pas échappé aux révoltés de Shu’afat, qui ont découpé dans la soirée les rails et deux poteaux de la ligne qui relie Jérusalem aux colonies illégales de Giv’at-Ha Mivtar, Pisgat Ze’ev et Newe Ya’akov, privant ainsi plus de 50 000 colons de tramway. Et pendant ce temps, les incidents se multiplient à droite et à gauche : invasion de l’armée et affrontements dans la vieille ville d’Hébron, au camp de réfugiés de Al-Arroub (district d’Hebron), dans les villages de Barta’a ash-Sharqiyya (district de Jenine), Al-Asakra, Jouret ash-Sham’a et Um Salmouna (district de Bethleem), aboutissant sur de nouveaux enlèvements.

Et de la part des colons, on reporte également de nouveaux faits d’armes : à Osarin (district de Nablus) où Tareq Ziad Odeily, 22 ans, a été enlevé par deux véhicules israéliens avant d’être tabassé et laissé pour mort dans un terrain à proximité, à Keesan (district de Bethleem) où Ala’ Mousa Obeyyat, 17ans, a été renversé volontairement par une voiture de colon, et également à Sha’aba (quartier d’Hébron) où Bashir Sobhi al-Mohtaseb, 30 ans, a été tabassé par un groupe de colons de Kiryat Arba…

Une discussion avec le groupe de jeunes colons de Karmi Zur installés sous une tente à la sortie de Halhul m’a révélé une fois encore combien la désinformation et la haine dont ils sont nourris les pousse à voir en chaque arabe un égorgeur et un terroriste. Leur relation avec moi était pour autant extrêmement cordiale (on m’a offert du chocolat !). Au cours de notre conversation, je me suis laissé dire que les Palestiniens n’avaient aucune raison de se plaindre dans la mesure où Israël leur avait cédé gracieusement la bande de Gaza – désormais remplie d’hôtels luxuriants – avant de leur fournir gratuitement l’eau et l’électricité. J’ai également entendu que les arabes étaient éduqués dès le plus jeune âge pour tuer des Juifs et que le pourcentage de fanatiques en israël était infinitésimal. Les jeunes colons estiment également qu’ils sont seuls à vivre dans la peur et pensent que chaque nouvelle colonie est un moyen de souder davantage les Juifs des territoires occupés afin qu’ils puissent se protéger des agressions arabes. Ils ne comprennent d’ailleurs pas le terme « colons » qui leur est attribué.

J’ai mis un terme à ma présence parmi eux lorsqu’on m’a proposé d’attendre un rassemblement qui devait suivre et au cours duquels nous serions encadrés par des soldats pour nous protéger des hordes barbares. Autant dire que j’ai préféré m’en aller avant d’entamer de plus amples débats avec les forces armées d’Israël, préférant nettement passer ce début de soirée dans un bus rempli de dangereux Palestiniens pour rentrer à Ramallah…

Mounir Ahmad Al Badareen : une colombe est tombée

Le 14 juillet, il était entre 4 et 5 heures du matin dans le village de As Samu’ (district d’Hébron) quand des jeeps de l’armée ont investi le village.

Des heurts ont éclatés lorsque les résidents ont tenté de chasser les intrus, les poursuivant jusqu’au bord de la route 60, à l’extrémité occidentale du village. La route coupe à cet endroit la colline en deux telle une plaie ouverte dans le paysage, pour relier les colonies d’Otni’el et de Shim’a, et ensuite continuer vers Beer Sheba au delà du mur de la honte.

Mounir Ahmad Al Badareen, 19 ans, était l’un de ceux qui ont tenté de résister avec des pierres à l’occupant. Des pierres contre des fusils : tout le drame et le mérite d’une jeunesse désarmée qui risque sa vie quotidiennement pour se débarrasser de l’oppression.

Les dérisoires projectiles palestiniens ont volé sur la route en contrebas. On en aperçoit encore les traces deux jours après. Les jeunes étaient à découvert, bien trop exposés en surplomb de la route. Un soldat a tiré deux balles dum-dum calibre 22 (interdites depuis la Déclaration de la Hague de 1899 et banni en 2001 pour le contrôle des foules par l’avocat général de l’armée israélienne) dans le corps de Mounir. Ses amis ont pris la fuite.

Ensuite, les témoins ont raconté l’ordinaire barbarie des ado-soldats, qui ont malmené le corps blessé de Mounir, puis ont empêché l’ambulance du croissant rouge de lui venir en aide, tandis que son corps se vidait de son sang. Ca a duré quarante minutes. Quarante minutes pour devenir un shaheed, martyr d’une cause désespérée.

Le lendemain, Ahmad Hamdan Al-Badareen, professeur d’anglais, m’a raconté avec humilité le destin de son fils. Il m’a partagé surtout sa vision de l’occupation israélienne et son désir inconditionnel de connaître un jour une paix équitable. Un message de paix, bien loin de l’esprit de vengeance que les Israéliens prêtent aux Palestiniens. Dans paix équitable, il y a l’idée qu’une paix ne peut souffrir de compromis et qu’elle n’a de réalité que si les murs tombent. Pas de paix sans liberté, pas de liberté sans combat : on semblait se comprendre avec le père du shaheed.

Le soir, la famille de Mounir m’a accueilli chez elle comme son propre enfant, malgré nos différences et malgré leur peine. Assis parmi eux dans la salle communale, j’ai assisté à la cérémonie au cours de laquelle des centaines d’hommes d’ici et d’ailleurs sont venus leur apporter leurs condoléances.

Mounir avait un élevage de colombes. En tuant Mounir, les soldats israéliens ont insulté la liberté.

L’autorité palestinienne au service du colon

Israel semble pouvoir s’appuyer sur l’Autorité Palestinienne pour entraver toute véléité de révolte de la population palestinienne. Depuis toujours, le peuple est divisé entre ceux qui croient en une nécessaire insurrection et ceux qui cultivent l’espoir d’une paix arrachée par la diplomatie, y compris au prix d’insupportables compromis. Il semble que la perspective d’obtenir des miettes à l’issue (hypothétique) d’interminables pourparlers avec la Maison Blanche motive Mahmoud Abbas à cirer les chaussures de l’Etat colonial israélien.

La stratégie du Fatah au pouvoir a bien changé depuis la mort de Yasser Arafat. Il semblerait que l’élite confortable de Palestine n’a plus rien à gagner dans le combat et privilégie l’option de la pacification et de la compromission. Cette collaboration de la bourgeoisie Palestinienne avec l’occupant semble être encore une fois la condition préalable à la constitution d’un nouvel État.

Alors que l’armée israélienne multiplie les opérations pour décapiter le Hamas en Cisjordanie, par des arrestations arbitraires conduites de nuit dans l’ensemble des villes et villages des territoires occupés, l’Autorité Palestinienne assiste l’occupant dans ses efforts pour étouffer la résistance.

Depuis le début de la semaine, partout où la jeunesse palestinienne a pour habitude de combattre l’Occupation, la police palestinienne est intervenue pour prévenir tout conflit, s’interposant par la force entre la population en révolte et les soldats d’Israël.

C’est ce qu’il s’est passé cette nuit à Al Bireh, lorsque les forces anti-émeutes palestiniennes ont bloqué la route vers la colonie-garnison de Beit El, ou encore à Qalandiya, où la police de l’Autorité Palestinienne a pris le relais de l’armée d’Israel pour réprimer avec violence les émeutiers.

Déjà suite à l’assassinat par un sniper israélien de Mahmoud Ismael Atallah en plein centre de Ramallah le 22 juin dernier, la police palestinienne avait opté pour la répression, supprimant toute révolte dans la ville. Cette intervention s’était soldée par l’attaque du commissariat de police par la population. Les Palestiniens ne sont pas dupes.

Qu’espère obtenir l’Autorité Palestinienne ? Mahmoud Abbas pourra pousser aussi loin qu’il veut la collaboration avec l’Etat d’Israel, aucune paix ne sera jamais acceptable sans le démantèlement de toutes les colonies de Cisjordanie, l’application du droit au retour de tous les réfugiés, la libre-circulation de tous les Palestiniens et la suppression du mur de l’apartheid. Si au contraire l’Autorité Palestinienne s’obstine dans la voie du compromis, elle récoltera le contraire de ce qu’elle prétend obtenir. Et une troisième intifada pourrait lui être fatale.

Tour d’horizon des affrontements autour de Ramallah

Le décompte sanglant se poursuit dans la bande de Gaza. 583 palestiniens tués et 3640 blessés (comprenant de nombreuses amputations) depuis le 8 juillet. L’ONU publie même des fresques morbides où chaque victime a sa petite silhouette qui le représente. Chaque jour, les médias ici sont noyés d’images effroyables, de corps en morceaux et de vidéo montrant la mise à mort en direct par des snipers. Et en dessous, les commentaires innommables des partisans du génocide. La violence des mots sur internet permet de se rendre compte de la barbarie qui motive la destruction de Gaza. La guerre est livrée aussi sur les réseaux.

Et puis il y a ces Israéliens qui manifestent bruyamment leur envie de meurtre dans les rues, jusqu’à ériger à Haifa et Tel Aviv des checkpoint anti-arabes et anti-gauchistes. Le principe : faire dire « mort aux Arabes » aux automobilistes, sous peine de se voir roués de coups. L’ambiance est nauséabonde.

Et ici, de l’autre côté du mur, les affrontements avec l’armée israélienne sont quotidiens. Et les blessés ne se comptent même plus. Les soldats d’Israël tirent à balles réelles et font mouche plusieurs fois par heure. Dans la banlieue de Ramallah, j’ai pu voir comment tombent les lanceurs de pierres, les uns après les autres. On passe la plupart du temps accroupis ou à courir de planque en planque. Les pierres et les cocktails molotov tentent vainement de contourner les obstacles et touchent rarement leur cible, mais on dirait que les balles quant à elles, passent au travers de tout. Des lasers de fusil balayent l’obscurité, puis on entend un claquement métallique et une balle qui siffle. La mort se joue à pile ou face.

Autour de Ramallah, il y a plusieurs lieux où ça chauffe chaque soir à partir de la prière du soir (Isha), vers 22h30, et jusqu’à 3 ou 4 heures du matin :

OFER – En réalité, la ville s’appelle Bétunia, mais le lieux où se déroulent les affrontements est situé à quelques centaines de mètres de la prison israélienne d’Ofer et de son checkpoint. Ofer est, avec Megiddo et Ktzi’ot, l’une des trois principales prisons israéliennes où s’entassent les prisonniers palestiniens : entre 800 et 1200 détenus. La prison est dans l’arrière plan. Au premier plan, une petite route quitte Betunia pour rejoindre le checkpoint, devant lequel un immense terrain vague empêche quiconque de trouver un abris. Au sommet d’une colline se dresse l’une des usines du businessman Yasser Abbas – fils de Mahmoud Abbas – dont la fortune personnelle construite depuis les accords d’Oslo est vivement critiquée en Palestine. On y fabrique des cigarettes. Cela en dit long sur ce que la famille Abbas peut attendre des processus de paix en cours. Yasser, nationalisé au Canada, est bien loin de tous ces soucis, tandis que ses agents de sécurité observent les affrontements depuis un petit balcon. Les palestiniens utilisent en effet les pentes escarpées à proximité de l’usine pour s’abriter et lancer des pierres sur les véhicules qui font des va-et-viens sur le terrain vague en contrebas. Ils tentent aussi des approches sur le flan Est de la colline, qui donne directement sur le Mur. A cet endroit, il y a une porte que les soldats utilisent régulièrement pour contre-attaquer côté palestinien.

QALANDIYA – J’ai déjà décrit les lieux précédemment. La topographie est vraiment dangereuse. Le checkpoint est protégé par des blocs de béton, derrière lesquels les soldats se positionnent pour tirer à vue. En face, de part et d’autres de la route encombrée en permanence par des véhicules (même quand ça tire), se trouvent des échoppes avec très peu d’abris. A droite, un enorme talus, un restaurant planté au milieu et un hangar de taule, du matériel de chantier, de quoi s’abriter des tirs. Au centre, la route, empruntée en continu par des voitures qui passent au milieu des affrontements comme si de rien était. A gauche, un trottoir couvert qui passent devant des échoppes fermées. En général, les affrontements commencent par l’incendie de tas de pneus lancés sur la route, puis se poursuivent sur la colline qui longe le Mur. Mais le terrain permet rarement d’approcher le checkpoint à moins de 150 mètres, distance à laquelle seules les frondes ont une chance de faire mouche.

BEIT EL – Ce qu’on appelle Ramallah, ce sont en fait deux villes côte à côte, Ramallah à l’Ouest et Al Bireh à l’Est. Quasiment entre les deux, toujours la même route 60. On quitte la ville au niveau d’un rond-point au milieu duquel s’élance un immense porte-drapeau en béton. Au sommet, le drapeau palestinien, comme un défi lancé au colons et aux soldats qui résident en face. A l’Est de là, deux colonies surplombent la ville : Psagot et Beit El, la seconde ayant la spécificité d’accorder la moitié de son territoire à une base militaire. C’est donc à proximité de cette base militaire, au Nord de Ramallah-Al Bireh, qu’on lieu la plupart des affrontements, derrière quelques pâtés de maisons et d’une station essence Al-Huda. Une grande partie du terrain est très exposée, seules les maisons et les quelques murets qui les entourent sont là pour servir d’abris. Le 20 juillet, les affrontements y ont été particulièrement violents.

AR-RAM – La ville se situe immédiatement au dessus du checkpoint de Qalandia vers le Sud. L’entrée principale se situe au niveau d’un large rond-point sur la longue et sinueuse route 60 qui mène à Bethleem. C’est là où Mahmoud Hatem Shawamra, 20 ans, a été tué le 21 juillet. Les versions sur sa mort divergent. D’aucuns disent qu’un colon l’a tué, d’autres que ce sont les soldats qui lui ont tiré dans le dos. En tout cas, il est mort dans une ambulance militaire qui le ramenait à Hizma, la ville voisine. Des jeunes se sont attroupés autour du lieu où il a semble-t-il été abattu : on pouvait y retrouver les restes de matériel médical israélien. Mais rien ne valide l’hypothèse d’un tir de colon : cet endroit est situé exactement là où se déroulent les affrontements, à l’entrée d’Ar Ram.

Et c’est d’ailleurs de là qu’est partie une manifestation à l’annonce de son décès, d’abord en direction du centre d’Ar Ram, puis vers les blindés de l’armée positionnés depuis plusieurs heures en face de l’entrée de la ville, au niveau du rond-point. Pour atteindre les soldats, il faut d’abord pouvoir sortir de la ville et atteindre la route, mais l’armée se positionne au delà, abritée derrière une barrière de béton, et intercepte rapidement les tentatives d’attaques par quelques tirs, qui bénéficient d’un éclairage plutôt favorable.

En dehors du district de Ramallah, des nouvelles d’affrontements viennent aussi quotidiennement d’Hébron, de Halhul, de Beit Oumar ou de Al Arrub, où la population subit les incursions régulières de l’armée. Mais il ne faut pas croire que le conflit s’est focalisé sur quelques villes ou villages portant le flambeau de la résistance palestinienne : partout où les soldats israéliens mettent les pieds, la population réagit à leur invasion par des jets de pierre. Et l’actualité brûlante de ce dernier mois a ravivé la colère d’une population pressurisée depuis bien trop longtemps.

Et si d’aucuns en occidents voient dans les manifestations non-violentes du vendredi (Bil’in, Ni’lin, Nabi Saleh, Al Masara, Kufr Qaddum) l’avenir de l’insurrection palestinienne, la résistance quotidienne est pourtant bien moins visible et moins médiatisée, en dehors des médias locaux. Tout se joue en général à la nuit tombée.

Les forces d’occupation n’aiment pas les témoins

Vendredi 18 juillet a été une journée particulièrement tendue entre les Palestiniens et l’armée israélienne. Comme chaque vendredi dans nombreux endroits des territoires occupés, les Palestiniens ont pris d’assaut l’armée israélienne et ses infrastructures, sans armes, mais avec la détermination légèrement suicidaire qu’on leur connait. Et cette détermination se trouvait hier renforcée par la volonté d’exprimer dans la révolte leur solidarité avec les résidents de Gaza, massacrés depuis maintenant plusieurs semaines par les forces israéliennes.

Dans l’après-midi du 18 juillet, je me suis d’abord rendu à Ofer.

Ces affrontements rencontrent de la part des forces israéliennes d’occupation une violence souvent disproportionnée, celles-ci n’hésitant pas à tirer à balles réelles lorsque l’usage du gaz et des balles de caoutchouc ne les satisfait pas suffisament. Lors de ces démonstrations de forces, les soldats d’Israël ne font souvent aucune distinction entre l’émeutier, le secouriste, le passant et les journalistes. Ce jour-là j’ai pu assister à la chasse aux journalistes à laquelle se livre l’armée israélienne. A plusieurs reprises, les jeeps militaires se sont approchées de façon menaçante des journalistes, les obligeant à se replier dans leurs voitures, avant de jeter délibérément des grenades à gaz à leurs pieds. Puis, dans un second temps, un canon à eau s’est employé à « nettoyer » les journalistes présents.

J’ai pu moi-même faire l’expérience de cette violence dirigée contre les témoins, lorsque me trouvant tout seul en amont d’un véhicule blindé de l’armée, j’ai reçu une balle de caoutchouc en plein torax, alors même que je portais ma caméra à hauteur des yeux. Il est incontestable que j’étais, en qualité de témoin, la cible directe de ce tir et que le soldat qui a tiré depuis la portière du véhicule savait pertinemment où la balle allait me toucher, à savoir à quelques centimètres seulement de mon visage.

En fin de soirée, les affrontements ont éclaté près du checkpoint de Qalandiya. Arrivé sur place avec un ami photographe, et tentant d’arriver au plus près des soldats israéliens alors que les échanges de tirs faisaient rage, nous nous sommes retrouvés avec des journalistes de la télévision palestinienne sous le feu nourri des soldats israéliens. L’un des journalistes, Fadi Al Jayoussi, a reçu une balle dans la jambe.

Israël fait encore une fois la démonstration de sa violence aveugle, alors même que l’opération sur Gaza, condamnée partout à travers le monde, a déjà causé la mort de 316 personnes et blessé plus de 2200, dont une majorité d’enfants.

Trop c’est trop, à Qalandiya Israël tire sur la foule

Le 24 juillet, à l’appel d’un collectif pour la commémoration de la Nakba (destruction de 400 villages palestiniens et exil forcé de 700 000 Palestiniens lors de la formation de l’Etat d’Israël), une manifestation était prévue au départ du camp de réfugiés d’Al ‘Amari, dans le but de forcer le checkpoint de Qalandiya et de rejoindre Jérusalem et la mosquée d’Al-Aqsa, interdite depuis plusieurs jours à toutes les personnes de moins de 50 ans, alors même que les musulmans s’apprêtent à fêter la fin du Ramadan.

Le départ était annoncé à 21h30 par des affiches apposées partout à Ramallah. Et c’est bien avant l’heure que des milliers de Palestiniens étaient déjà rassemblés sur la route 60, formant une marée de drapeaux de la Palestine et de keffiehs. Avec un ami photographe, on a décidé d’aller rejoindre la tête de la manifestation, mais il nous a fallu bien une heure pour remonter le cortège. De fait, la tête de la manifestation était déjà à Qalandiya. Là, l’armée israélienne avait depuis plusieurs heures bloqué l’accès au checkpoint par des blocs de béton et des grilles, nous attendant de pied ferme.

Impossible de voir les forces israéliennes, dans la mesure où un énorme spot placé sur l’un des miradors nous éblouissait, inondant l’ensemble de la scène d’une lumière aveuglante.

La bataille avait commencé depuis un moment et des centaines de pierres jonchaient déjà le sol. En arrivant, la foule se faisait plus compacte et des dizaines d’ambulances avaient déjà entamées leur ronde infernale. Des nuages noirs s’échappaient de pneus en feu et, devant, des dizaines de Palestiniens essayaient d’atteindre l’armada israélienne avec leurs projectiles, s’abritant derrière quelques maigres obstacles (le muret du terre-plein central, un hangar fatigué, une benne à ordure et un barbecue métallique). Des centaines de personnes, accroupies en grappes, tentaient d’éviter les tirs israéliens.

Parvenant sur le devant de la scène, on a été mis dans le bain tout de suite, voyant arriver sur une civière le corps du premier martyr, le front percé d’une balle. Et derrière lui, toutes les deux minutes, des groupes de personnes extrayaient d’autres blessés pour les amener aux ambulances prêtes à partir. Les appels en boucles à l’adresse des secouristes, en plus des volutes de fumée noire, des bruits de balles, de feux d’artifices et des sirènes des ambulances, renforçaient la vision d’apocalypse : « SA’AF ! » (ambulancier en arabe).

Après avoir perdu de vue mon ami, je suis allé de tous les côtés de la bataille : à droite près du Mur de séparation, à gauche sur les toits, au milieu de la route, restant à un moment bloqué pendant 15 minutes allongé derrière un mur avec des dizaines d’autres, tandis que les Israéliens tiraient juste au dessus des têtes. Les lasers verts des armes israéliennes et le sifflement aigu des balles étaient terrifiants.

Il y a bien eu quelques tirs à balles réelles depuis le côté palestinien, accueillis par des sifflements et des applaudissements, mais globalement la bataille était livrée à l’aide de pierres, de cocktails molotov et de feux d’artifices. Les assauts répétés des Palestiniens aux cris d’« Allah Akbar ! » étaient accueillis par des séries de tirs, les balles sifflant au milieu de la foule pour aller se loger dans les corps en mouvement, aboutissant sur près de 287 blessés et 2 morts, chiffres qui devraient être confirmés bientôt par les médecins de l’hôpital de Ramallah. Il semblerait que beaucoup de blessés – et possiblement l’un des morts – viennent du camp de réfugiés de Al-‘Amari.

J’apprendrais par la suite l’identité du jeune homme que j’ai vu sur la civière : Muhammad al-A’raj, de Qalandiya, tué à 17 ans.

J’ai quitté la bataille autour de 3 heures du matin, alors que la foule était déjà clairsemée et que ça devenait toujours plus risqué de rester sur place. J’avais vraiment l’espoir, comme beaucoup ici, que cette manifestation forcerait le checkpoint, mais la lutte était vraiment inégale. Malgré la détermination sans faille de centaines de jeunes Palestiniens, défiant les balles, l’assaut manquait fortement d’organisation : pas de boucliers, quasiment pas de barricades, presque rien pour se protéger.

Vendredi après la prière de 12h45 auront lieu les funérailles des martyrs. Cette nouvelle journée risque bien de se finir à nouveau dans la violence.

Rentré à Paris, mon esprit brûle encore

Rentré de Palestine ce lundi, je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées, de revenir sur les choses que j’ai vu, les discussions que j’ai eu, les sensations que j’ai ressenti au cours de ces 45 jours passés en Israël et en Cisjordanie.

Sans sombrer dans des considérations orientalistes ou exotisantes, j’ai trouvé chez les Palestiniens une incroyable hospitalité et une ouverture d’esprit sans pareille. Difficile de comprendre comment après tant d’années de privations et de violences, le peuple palestinien arrive encore à trouver la force d’aimer l’Autre et de lui ouvrir sa porte. On a tendance à croire que l’être humain dont la vie est jonchée de drames se laisse fatalement emporter par ses plus noirs sentiments et que la destinée d’un peuple meurtri est de se déchaîner dans l’adversité et le terrorisme. Mais il n’en est rien.

Si les martyrs font partie de la vie palestinienne, et si mourir sous les coups de l’ennemi est vécu par les familles de shaheed autant comme un drame que comme un honneur, je n’ai pas vu chez les Palestiniens ce fanatisme que certains voudraient leur prêter et qui voudrait que les Palestiniens soient tous des partisans des attentats-suicide.

Pour autant, je dois admettre que je ne ressent ni mépris ni indifférence pour ceux et celles qui ont choisi de donner ainsi leur vie pour la liberté, que ce soit par colère, par désespoir ou par haine. Mettre sa vie dans la balance, ce n’est jamais tout à fait un choix, c’est souvent l’aboutissement d’une longue descente aux enfers, d’une lente prise de conscience de la vanité de la vie dans des contextes où tout n’est qu’entrave au bonheur et à la joie. Israël a construit les conditions de sa propre destruction, en écrasant continuellement tout un peuple sous son talon de fer, sous prétexte de lutter contre le terrorisme, alors que la source de ce terrorisme est dans les origines mêmes de la création d’Israël : sans la destruction de centaines de villages, sans l’assassinat et l’expulsion de milliers de Palestiniens de leurs terres et sans Occupation, il n’y aurait pas eu de terrorisme.

En Palestine, je n’ai jamais eu peur. Les seuls moments où j’ai ressenti la peur, c’était au contact des colons et des soldats israéliens. Ils ont peur autant qu’ils inspirent la peur, parce qu’ils sont faits de peur. Enfermés dans des îlots résidentiels entourés de murs et de barbelés, munis d’armes automatiques et accompagnés d’hommes en armes, exprimant la méfiance et le mépris, ils ont oublié leur humanité. Ils se comportent souvent avec agressivité, y compris à l’égard des non Palestiniens. Et les excuses qu’ils pourront donner pour se justifier d’être si fermés sont fausses : ils ne sont pas en danger. Il suffira pour ça de comparer le nombre de morts Israéliens et Palestiniens depuis 2000 pour comprendre que ce ne sont pas eux qui ont le plus besoin de protection et de sécurité.

Mais à leur parler, on comprend très vite qu’ils sont bercés de mythes et de préjugés, convaincus depuis leur plus jeune âge que l’Arabe est un assassin et un menteur, qui ne souhaite que la destruction des Juifs. Chez les colons, on raconte que les enfants arabes apprennent à tuer à l’école, que la notion de paix chez eux n’existe pas, que la civilisation arabe est sans foi ni loi et que le Coran n’enseigne que la violence. Discuter avec les colons m’a amené à entendre des choses que je n’aurai pas cru pouvoir sortir de la bouche d’un peuple si longtemps persécuté et victime du racisme. Ces Juifs ont oublié.

Durant ce mois en Palestine, j’ai découvert que le racisme de la société israélienne était extrême, qu’il pouvait prendre la forme de pogroms dignes de ceux qui ont entraîné la mort de milliers de Juifs en Russie entre 1880 et 1945. J’ai vu de larges groupes de jeunes Israéliens descendre dans la rue en hurlant « mort aux arabes » et en frappant leurs détracteurs, exprimant des désirs de massacre et insistant ouvertement sur la nécessité de s’en prendre d’abord aux enfants et aux femmes enceinte pour que la race arabe ne se reproduise pas. Les élites israéliennes auront beau nous dire qu’il s’agit de positions marginales, les prises de paroles de personnages publics, la caution donnée par l’Etat israélien aux violences des colons et la propagande accompagnant le massacre de la population gazaouie sont autant de signaux favorables envoyés à tous les fascistes israéliens.

Il y a malgré tout de nombreuses voix israéliennes opposées à la politique de l’Etat d’Israël. Il y a des organisations juives pour la paix, des Juifs orthodoxes antisionnistes, des militants de la gauche israélienne, des Anarchistes contre le mur. Mais ils rencontrent eux aussi une violence sans pareille, accusés de trahir leur peuple et de jouer le jeu de l’antisémitisme, alors qu’il ne s’agit pour eux que de dénoncer le nationalisme juif.

La Palestine est définitivement faite de contrastes et de dissonances. Et lorsque je remonte le fil de l’actualité de ce dernier mois, je me rends compte que les incohérences s’accumulent. Rien aujourd’hui n’éclaire par exemple les circonstances de la mort des colons Gilad Shaer, Naftali Fraenkel et Eyal Yifrah, dont les corps ont été retrouvés quasi intactes après avoir passé deux semaines sous un tas de rochers en plein soleil. Israël s’est empressé d’accuser deux jeunes Palestiniens de Halhul dont ils n’ont jamais retrouvé la trace, avant de détruire les maisons de leurs familles et d’arrêter leurs proches. Les opérations militaires dans de nombreuses communes de Cisjordanie, ainsi que la violence des colons et l’assassinat du jeune Palestinien Mohammed Abu Khdeir à Shu’afat, puis le bombardement de Gaza, se sont soldés par des semaines d’affrontements quotidiens au cours desquels des centaines de Palestiniens ont été blessés et une vingtaine tués en Cisjordanie.

Qui est responsable de tout ça ? Que deviendront les jeunes fanatiques qui ont incinéré vivant Mohammed Abu Khdeir ? Ils ont déjà été relâchés, placés sous contrôle judiciaire. Que deviendront ces soldats qui, délibérément, de leurs armes de pointe, ont abattu des Palestiniens armés de pierres ? Ils sont félicités, ils ont bien fait leur travail. Israël rend grâce aux assassins.

Pendant ce temps à Gaza, on est à 1422 morts (23% d’enfants) et 8265 blessés au 31 juillet. On a dépassé le montant des victimes des opérations précédentes. Israël ne se défend pas, Israël extermine. Certains parlent de génocide, le mot qu’on ne doit pas dire sans l’aval de l’ONU.

J’ai quitté la Palestine alors même que les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, le bras armé du Fatah, lançait à son tour des attaques ciblées contre les forces armées israéliennes et les colons en Cisjordanie, en solidarité avec Gaza et en soutient des actions du Hamas. Autant dire que l’été n’a pas fini d’être brûlant.

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

 

Palestine 2013 : Première confrontation avec la réalité coloniale

Palestine 2013 : Première confrontation avec la réalité coloniale

En 2013, je me rends pour la première fois en Palestine. Je n’y connais personne, mais j’ai préparé ce séjour comme un voyage initiatique au cœur d’une réalité coloniale sur laquelle j’avais lu beaucoup de livres et d’articles, et regardé beaucoup de film documentaires. Quand on passe de l’autre côté du mur, c’est toute notre vision du monde qui s’en trouve impactée.

24 octobre 2013 – JERUSALEM

Cérémonie militaire devant le mur des lamentations. Des hommes et des femmes à l’allure austère se lamentent, des jeunes pieux dansent en l’honneur d’Israël. Des adolescents en armes, des hommes habillés en épouvantails, des enfants arabes qui me lancent des pierres et me menacent avec un bâton. Un homme pieu qui me prend la main et psalmodie quelques prières en espérant de moi un don, des pauvres erres agitant leur gobelet de pièces au passages d’adolescents frivoles…

Israël, je suis en Israël. Contrastes. Violence en suspens, prète à bondir. Un agent de l’ONU me croise alors qu’il enlève son gilet pare-balles couleur ciel. Un vendeur arabe s’agrippe à moi pour que je lui achète un sac à trois fois sa valeur. Un enfant juif, ou peut-être arabe je ne sais plus trop, me crache dessus alors que je lui tourne le dos. Et un troupeau de pélerins russes passe sous mes yeux, vêtus comme des mormons, faisant irruption du passé avec leurs fichus et leurs crucifixes en bois sombre…

Demain, je pars en Cisjordanie. Manifestation pour les sept ans de lutte pour Al Ma’sara, au sud-ouest de Bethleem. Ca va sentir le gaz lacrymogène. Deux françaises ont proposé de faire la route ensemble depuis Jérusalem. Départ 9h30, porte de Damas.

Je viens de terminer « Maintien de l’Ordre » de David Dufresne et je vais commencer la lecture de « Villes sous contrôle » de Stephen Graham. La militarisation de l’espace urbain, sujet bien à propos.

25 octobre 2013 – BETHLEEM

La manifestation à Al Ma’sara avait tous les aspects d’un paradoxe. Arrivés parmi les premiers, on est tombés sur Mahmud, l’un des leaders des Comités Populaires, qui s’entretenait avec une fille allemande, bénévole pour trois mois pour l’AIC. Discours intéressant sur la non-violence, tactique de lutte bien différente de ce que prônent les théoriciens bobos de la désobéissance civile européens. Pas question ici d’esquiver la confrontation physique, mais plutôt de rester systématiquement en position d’agressé, de celui qui répond plutôt que celui qui prend l’initiative de l’attaque. De l’auto-défense populaire en somme. Pour autant, là aussi les media et les prises de paroles symboliques prennent la place du combat contre l’oppression. C’est loin d’être un renoncement, parce que ce sont bel et bien des résistants, mais ce ne sont pas non plus des combattants, parce qu’ils n’existent qu’à travers l’objectif des « touristes militants », bénévoles et volontaires d’ONG, élus communistes ou écolo, ou encore quelques anarchistes égarés comme moi, qui voudraient prêter main-forte, mais se retrouvent cantonnés dans le rôle de témoins, de spectateurs. Je ne critiquerai pas davantage, car je n’ai pas perdu mes proches, je ne suis pas écrasé dans l’étau de l’occupation et je ne vis pas dans la peur d’être arraché de mon lit par des soldats en armes.

La manifestation, surtout composée d’étrangers munis d’appareils photo, est montée vers l’entrée du village, en direction de la colonie d’Efrat, puis a été très vite bloquée par un cordon de soldats israëliens. Quelques bousculades, des slogans en arabe et en anglais, deux ou trois coups de pieds et de coude sur les boucliers, puis des prises de parole plutôt caricaturales, pour satisfaire les invités. Enfin, tentative d’une partie du groupe, des jeunes palestiniens et quelques étrangers plus déterminés, d’esquiver les soldats en coupant par un champs d’oliviers. En vain, les soldats se redéploient en contrebas. Une jeep poursuit des lanceurs de pierres, comme pour le folklore là encore. Il y aura bien quelques tirs de gaz lacrymogène, mais alors que les étrangers n’étaient déjà plus là pour regarder. Tirs qui susciteront d’ailleurs la colère des habitants du hameau voisin, qui s’en prennent aux participants de la manifestation. Altercation plutôt violente des deux parties en présence, avec jets de pierres et empoignades, puis le retour au calme.

Finalement les étrangers quittent les lieux, le spectacle est terminé. Le soir, j’arrive à Ramallah. Je ne passerai pas shabbat à Jérusalem.

28 octobre 2013 – RAMALLAH

Après une nuit dans une auberge de jeunesse, où évidemment il n’y a que des touristes, je suis conduit par Mohammad au camp de réfugiés d’Al Amari. Village dans la ville, il est habité par des personnes originaires de villages aujourd’hui disparus et qui se trouvaient sur le territoire de l’actuel Israël. Tout le monde s’y connaît, l’atmosphère est agréable, chaleureuse. Je lie très rapidement contact avec quelques habitants, tout en sachant que c’est bien éphémère. Demain je ne serai déjà plus là.

Puis je passe une journée à marcher le long du mur de séparation : Beit’ur at Tahta, Saffa, Bil’in. Paysage aride et horizon délimité par les colonies et leurs dispositifs de guerre : grilles, murs… Une jeep israélienne passe sur la route réservée aux israéliens, puis c’est à nouveau le silence, le soleil, les oliviers. Un jeune palestinien croisé sur le chemin met en garde face à la présence de chiens sauvages. Un panneau rouge aposé sur les barbelés met en garde celui qui tenterait de passer qu’il risque sa vie.

La Palestine est en paix, mais la Palestine est en guerre. Chaque jour apporte dans les actualités locales son lot d’incidents, d’agressions, d’arrestations, de raids de colons avec ou sans la complicité de l’armée. Les colons sont en guerre, eux. Une guerre d’anéantissement, pour le « lebensraum » des israéliens juifs. Extension de leur espace vital, extermination de tout ce qui y fait obstacle. Leur logique est impitoyable. Ils rasent les oliviers des palestiniens, tout un symbole.

1er novembre 2013 – NABLUS

Les uniformes vert kaki de Tsahal sont à chaque recoin des territoires palestiniens, soulevant des volutes de poussière derrière leurs jeeps rugissantes. Checkpoints et patrouilles, pêche aux lanceurs de pierres, entretien permanent du dispositif de domination des populations arabes. Ne pas oublier sa carte verte, l’AWIYYA.

Dans les villes, l’activité tourbillonante des vendeurs ambulants, des jeunes hommes qui tiennent les murs, des jeunes femmes aux voiles colorés qui viennent de l’université, fait oublier un temps qu’on est en zone occupée. C’est vivant, ça respire. « Welcome ! What’s your name ? How are you ? » : les gamins, comme les plus vieux, saluent l’étranger de passage, l’occidental en transit au pays d’Arafat, de l’intifada et du mur de séparation. L’accueil est toujours aussi chaleureux, et traîner dans la rue est un plaisir de chaque instant.

Mais il faut rester dans les sentiers battus, aller d’un grande ville à l’autre, sans trop s’attarder sur les petites routes, près des colonies et du mur. Ce n’est pas interdit, mais ce n’est pas autorisé non plus. Même si la porte de Qalandia est ouverte, on ne nous a pas demandé d’entrer.

Kufr Qaddum, Qaryut, Ras, Beit Ummar, Halhul, Susiya, Yabad : la liste des bleds meurtris ces derniers jours par des violences entre israéliens et palestiniens n’en finit pas de s’allonger.

Et lorsqu’on franchit l’enceinte d’une colonie, à Gilad Farm ou à Yitzhar, Tsahal n’est jamais loin pour nous rappeler qu’on n’a rien à faire là. Les uniformes kaki viennent cueillir l’intrus pour le cuisiner entre les quatre murs du commissariat de la colonie-ville d’Ariel. C’est ce qui m’est arrivé après être entré à Yitzhar. On y apprend que les villes palestiniennes sont dangereuses, que les arabes sont des tueurs, que l’armée est là pour assurer la sécurité des israéliens. Contre la violence qu’eux-mêmes génèrent, bienvenue au pays des paradoxes et du contraste !

Durant mes cinq heures de « privation de liberté », entre les murs du poste de police, je suis témoin d’une juxtaposition de situations toutes autant banales que violentes : des palestiniens jeteurs de pierres, les parents israélien d’un ado récalcitrant, des policiers guillerets et des soldats surarmés, deux autres palestiniens aux yeux bandés et aux mains liées dans le dos, qu’on force à baisser la tête, promis à une longue peine de prison pour avoir supposément attaqué un soldat au couteau…

« Pourquoi êtes-vous venus en Palestine ? Quelles villes avez-vous visité ? Où comptez-vous aller après ? Quand quittez-vous Israël ? Où dormez-vous ? Comptez-vous aller à des manifestations ? Connaissez-vous le conflit israélo-palestinien ? Avez-vous contact avec des ONG ? etc. »

Les questions s’égrènent, identiques les unes aux autres, d’abord par l’agent de sécurité de la colonie de Yitzhar, puis le capitaine de Tsahal, puis par l’officier de police et enfin par l’employée des renseignements militaires (AMAN) au téléphone. La rengaine sécuritaire d’un pays qui vit dans la peur et la paranoïa. Ubuesque, si ce n’était pas dramatique. Tous ces adultes qui agissent comme des enfants, qui jouent aux indiens et aux cowboys, aux policiers et aux voleurs, aux gentils et aux terroristes. On pourrait en rire s’il n’y avait pas des palestiniens morts et prisonniers dans les coulisses.

2 novembre 2013 – JENIN

Ambiance feutrée d’une salle des professeurs, école de Zabda. Je découvre le fonctionnement familial d’une petite école de village, qui me rappelle les école de Russie. Les enfants du monde entier sont les mêmes. Les professeurs sont jeunes et souriants, aiment leur travail et sont curieux du monde qui les entourre. Ca change de l’individualisme occidental. Soleil dans les rideaux. Près de l’école pousse du tabac, la région est connue pour ça. Je passe d’une salle de classe à l’autre et les enfants sont tout excités de me poser des questions. Ca me fait plaisir et ça me fait découvrir les particularités d’une enfance palestinienne.

Après l’école, sur la route vers Yabad, on s’arrête entre deux colines, dans une exploitation de charbon de bois. Décor de fin de siècle, Germinal rejoué à Jénine. Les personnes qui travaillent là, le visage couvert de suie, s’affairent à construire des monticules de bois importé de « Palestine occupée » comme ils disent : la Palestine qui est de l’autre côté du mur. Recouvert ensuite de paille et de suie, le monticule est mis à feu depuis son sommet. Il se consumme ensuite pendant des heures en dégageant des nuages de fumée noire. Et c’est ainsi que naît le charbon de Yabad. Cancer des poumons garanti.

4 novembre 2013 – DEPART EXPRESS

A propos de cancer, celui de mon père fait parler de lui. Je dois quitter Jenine, Ahmad et son école pour rentrer en France. Avant qu’il ne soit trop tard. Je ramène avec moi des sacs entiers d’une herbe de Jénine qui aurait prétendument sauvé Mohammed, un vieil homme de Tura. Après avoir constaté la guérison de l’un de ses moutons, l’homme a fait bouillir l’herbe que celui-ci avait mangé et s’en est fait une décoction. Quatre mois plus tard, son cancer se serait fait la belle. Des journalistes et des scientifiques se sont bousculé à son portillon pour tenter de percer le mystère de la plante médicinale. A mon tour de me faire magicien, en espérant que le tour prenne.

Sur le toît de l’hôtel Citadel à Jérusalem j’attends l’appel du muezin pour rejoindre Tel Aviv. En espérant que les contrôles ne seront pas longs. Les mosquées chantent à l’heure des premiers transports.

5 novembre 2013 – LA FRONTIERE

Sans dessus dessous. Il aura fallu deux heures entières pour scanner, rescanner et rescanner encore les moindres recoins de mon sac-à-dos, à la recherche d’un produit explosif fantasmé. Mal de crâne, l’attente est longue. Chaque objet est palpé, puis je suis palpé à mon tour. Ouvrir le sac, enlever les chaussures, déboutonner le pantalon, enlever le pull, sortir les affaires du sac. L’agent qui me contrôle n’a pas mon âge. Il me colle aux basques, m’amène au check-in, puis au contrôle des passeports. Une autre me demande le motif de mon séjour en Israël, puis un second. Les mêmes questions : où êtes-vous allé ? Avez-vous des amis ou connaissances en Israël ? Depuis combien de temps êtes-vous ici ? Où avez-vous dormi ?

Ils ont une petite sonde bleue en forme de louche qu’ils glissent entre chaque pli des baggages. Paranoïa.

Retour en occident, retour à la normale : bêtise, peur, intérêts, xénophobie, guerre de basse intensité. Je suis en terrain connu. C’est bien ça qui m’inquiète. Demain, je vais voir mon père.

NOTES:

[1]  Maher Alloush (1976, Homs), writer and researcher specializing in political, social and economic issues, as well as Transitional Justice, Hassan al-Daghim (1976, Idleb), graduate in Islamic studies and comparative jurisprudence, Mohammed Mustat (1985, Aleppo), graduate in electronic engineering, political science and Islamic studies, Youssef al-Hijar, Mustafa al-Moussa, pharmacist and member of HTS, Hind Kabawat (1974, India), Master’s degree in Law and International Relations and Houda Atassi, civil engineer with degrees in Architecture and Information Technology.

[2] Abdul Hamid al-Awak, PhD in Constitutional Law; Yasser al-Huwaish, recently appointed Dean of the Faculty of Law at Damascus University; Ismail al-Khalfan, PhD in International Law; Mohammad Reda Jalkhi, PhD in International Law; Bahia Mardini, the only female journalist with a PhD in Law.

[3] Anas Khattab (1987, Rif Dimashq), Minister of Interior; Murhaf Abu Qasra (1984, Hama), Minister of Defense; Asaad al-Shaibani (1987, Al-Hasakeh), Minister of Foreign Affairs and Expatriates; Mazhar al-Wais (1980, Deir Ez-Zor), Minister of Justice; Mohammed Abu al-Khair Shukri (1961, Damascus), Minister of Awqaf; Marwan al-Halabi (1964, Quneitra), Minister of Higher Education; Hind Kabawat (1974, India), the only woman, Minister of Social Affairs and Labor; Mohammed al-Bashir (1984, Idleb), Minister of Energy; Mohammed Yisr Barnieh, Minister of Finance; Mohammad Nidal al-Shaar (1956, Aleppo), Minister of Economy and Industry; Musaab Nazzal al-Ali (1985, Deir Ez-Zor), Minister of Health; Mohammed Anjrani (1992, Aleppo), Minister of Local Administration and Environment; Raed al-Saleh (1983, Idleb), Minister of Emergency and Disaster Management; Abdul Salam Haykal (1978, Damascus), Minister of Communications and Information Technology; Amjad Badr (1969, As-Suwayda), Minister of Agriculture and Land Reform; Mohammed Abdul Rahman Turko (1979, Afrin), Minister of Education; Mustafa Abdul Razzaq (1989), Minister of Public Works and Housing; Mohammed Yassin Saleh (1985), Minister of Culture; Mohammed Sameh Hamedh (1976, Idleb), Minister of Youth and Sports; Mazen al-Salhani (1979, Damascus), Minister of Tourism; Mohammad Skaf (1990), Minister of Administrative Development; Yaarub Bader (1959, Latakia), Minister of Transport; Hamza al-Mustafa, Minister of Information.

[4] Except by proxies.

[5] https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/deal-for-joint-military-action-with-us-in-syria-could-elevate-russia-as-well-as-defeat-isis-a7237256.html

[6] https://www.middleeasteye.net/fr/news/russia-and-turkey-agree-deal-coordinate-strikes-syria-1427197601

[7] https://arabcenterdc.org/resource/jordan-and-the-us-russia-deal-in-southern-syria/

[8] https://www.dohainstitute.org/en/PoliticalStudies/Pages/Israel-Reacts-to-US-Russian-De-Escalation-Agreement-in-Syria.aspx

[9] See the history of Ahmad Al-Awda’s 8th Brigade – https://middleeastdirections.eu/new-publication-med-the-eighth-brigade-striving-for-supremacy-in-southern-syria-al-jabassini/

[10] He is currently still in charge.

[11] Between 4356 and 6456 civilians killed according to airwars.org; 8763 civilians killed according to the Syrian Observatory for Human Rights.

[12] Zahran Alloush (founder of Liwa al-Islam in September 2011, which became Jaysh al-Islam in 2013); Ahmad Issa al-Sheikh (founder of Suqour al-Sham in September 2011); Abu Khalid al-Suri and Hassan Aboud (founders of Ahrar al-Sham December in 2011).

[13] Anas Hassan Khattab is also said to be a liaison officer for the Turkish intelligence service (MIT). He is believed to be operating under the control of MIT officer Kemal Eskintan, known to jihadists under the pseudonym Abu Furqan, himself under the orders of Hakan Fidan, then Ibrahim Kalin, heads of Turkish intelligence from 2010 to 2023 and since 2023. After 15 years of close collaboration, Ibrahim Kalin and Hakan Fidan were the first foreign officials to visit Damascus after the fall of the Assad regime. The former was seen praying with Al-Sharaa at the Umayyad Mosque on December 12, 2024, while the latter celebrated Turkey’s victory with Al-Sharaa on the heights of Qassiun on December 22, 2024.

[14] Opposition leaders present in Astana include Mohammed Alloush (Jaysh al-Islam – Army of Islam), Fares Al-Bayoush (Jaysh Idleb al-Harr – Free Army of Idleb), Nasser al-Hariri (Syrian National Coalition of Opposition Forces and the Syrian Revolution), Abu Osama Joulani (Southern Front, made up of 58 rebel factions). Eleven other groups are taking part in the negotiations.

[15] Abdul Rahman Hussein al-Khatib a.k.a.  » Abu Hussein al-Urduni  » (Jordanian, General de brigade) ; Omar Mohammed Jaftashi a.k.a.  » Mukhtar al-Turki  » (Turc, General de brigade) ; Abd al-Aziz Daud Khudaberdi a.k.a.  » Abu Mohammed al-Turkistani  » ou  » Zahid  » (Chinese ouïghur, General de brigade) ; Abdel Samriz Jashari  a.k.a.  » Abu Qatada al-Albani  » (Albanais, colonel) ; Alaa Muhammad Abdul Baqi (Egyptian, colonel) ; Moulan Tarson Abdul Samad (Tadjik, colonel) ; Ibn Ahmad al-Hariri (Jordanian, colonel) ; Abdulsalam Yasin Ahmad (Chinois Ouïghur, colonel) …

[16] The leaders of these groups are, respectively, former Assad Republican Guard commander Moqdad Fteha, former head of the Syrian Arab Army’s 4th Armored Division Ghiath Dalla and Mundir W.

[17] Realizing the scale of voluntary participation in the offensive – and no doubt the genocidal chaos that ensued from the very first hours of clashes – the Authorities subsequently announced that this support was no longer necessary.

[18] Figures vary according to the two main sources: Syrian Observatory for Human Rights (SOHR) and Syrian Network for Human Rights (SNHR).

[19] Hussein al-Salama as head of intelligence, replacing Anas Khattab, Amer Names al-‘Ali as chairman of the Central Control and Inspection Authority (anti-corruption) and Sheikh Rami Shahir al-Saleh al-Dosh as head of the Supreme Council of Tribes and Clans. All three hail from the town of Al-Shuhayl in the governorate of Deir Ez Zor, which has a population of less than 15,000.

[20] Which are nothing other than an Arab-Muslim version of European fascism.

[21] The chabiha are the regime’s supporters, henchmen and mercenaries, most of whom have been integrated into the National Defense Forces and other paramilitary groups.

[22] In the words of Syria’s new Foreign Minister Asaad al-Shaibani during his speech at the 9th Donors for Syria Conference in Brussels on March 17, 2025.

[23] The Murshidis are a recent religion founded in 1923 in the Latakia region by Salman al-Murshid. This religion derives from Alawism, and its members exist only in Syria, where they are estimated to number between 300,000 and 500,000.

[24] See our mapping of incidents listed by the Syrian Observatory for Human Rights on the home page of our website: https://interstices-fajawat.org/fr/accueil/

[25] As is already the case for the Jaysh al-Islam faction, whose members Majdi Nema aka Islam Alloush and Essam Al-Buwaydani aka Abu Hammam were arrested and prosecuted in international legal proceedings before being granted diplomatic immunity.

[26] https://english.enabbaladi.net/archives/2025/02/transitional-justice-in-syria-steps-to-diffuse-tension/

[27]  https://english.enabbaladi.net/archives/2025/02/former-syrian-interior-minister-mohammad-al-shaar-surrenders-to-authorities/

[28] In the wake of this controversial visit, General Security quietly arrested the commander of the local branch of the National Defense Forces, Ghadeer Salem, then – with more media noise – three of his subordinates, Mundhir Al-Jaza’iri, Somar Mohammed Al-Mahmoud and Imad Mohammed Al-Mahmoud.

[29] These include : Farhan al-Marsumi, chief of a Bedouin tribe in Deir Ez Zor, actively involved in drug trafficking to Iraq in collaboration with Maher al-Assad’s 4th Division and Iranian militias; Agnès Mariam de la Croix, Mother Superior of the Carmelite monastery of “Saint-Jacques le Mutilé” in Homs, an accomplice and active propagandist for the Assad regime; Dr. Tammam Al Yousef, cardiac surgeon and brother of Brigadier General Ali Mu’iz al-Din Youssef al-Khatib, head of the Idleb air force intelligence service, suspected of corruption and embezzlement in cooperation with the Assad regime; Safwan Khair Beyk aka “Safwan Shafiq Jaafar”, mafia boss from Jableh and leader of the National Defense Forces, linked to the Assad family through Bashar al-Assad’s cousins, Mundhir al-Assad and Ayman Jaber – Source: Zaman al-Wasl – https://www.zamanalwsl.net/

[30] The number of missing is estimated between 96,000 and 158,000, including enforced disappearances attributed to the Assad regime, the Islamic State, the Syrian Democratic Forces, armed opposition factions, the Syrian National Army and Hayat Tahrir al-Sham.

[31] It was only through public appearances and rallies in the three months following the fall of the regime that the families of the disappeared represented by The Syria Campaign obtained an appointment with Al-Sharaa in February 2025 – https://diary.thesyriacampaign.org/my-father-is-still-missing-join-wafas-struggle-to-uncover-the-truth-about-syrias-disappeared/

[32] As early as December 20, 2024, the Association of Detainees and Missing Persons in Sednaya Prison (ADMSP), Amnesty International, Human Rights Watch and the Independent International Commission of Inquiry set up by the UN Human Rights Council urged the transitional government to take steps to protect the archives and evidence of mass atrocities – https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/syria-preserve-evidence-mass-atrocities-enar

[33] The hallali is the decisive moment in hunting when the impatient or excited herd of hounds rushes to the exhausted prey to put an end to the hunt.

[34] Withdrawals from ATMs have been frozen, while a large number of civil servants are no longer receiving their salaries.

[35] The exchange rate fluctuated between 10,000 and 12,000 pounds per dollar during the first four months of 2025, compared to a rate of 14,750 pounds before the fall of the regime, 15,000 the day after and an exceptional drop to 8,000 at the beginning of February – ttps://www.sp-today.com/en/currency/us_dollar/city/damascus

[36] https://english.enabbaladi.net/archives/2025/02/turkish-goods-undermine-local-products-in-syria

[37] The Turkish embassy in Damascus reopened on December 14 after a 12-year interruption in diplomatic relations, and its foreign minister, Hakan Fidan, officially visited Al-Sharaa on December 22, on the eve of Qatar’s visit.

[38] Syria’s relationship with Turkey must be distinguished from its relationship with Qatar and Saudi Arabia. While the former is characterized more by a form of military and strategic dependence, implying a form of colonial extension and Turkish security hold over Syria, the latter is primarily economic.

[39] The Deir Ali power plant is expected to generate 400 megawatts daily by burning natural gas supplied by Qatar via Jordan.

[40] Ahmad al-Sharaa remains on the international terrorism list with his war name of “Abu Mohammed al-Jawlani”, but the promise of a $10 million reward for his capture has been revoked by the USA.

[41] The main importers of Syrian crude oil in 2010 were Germany (32%), Italy (31%), France (11%), the Netherlands (9%), Austria (7%), Spain (5%) and Turkey (5%).

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat