Séjour exploratoire dans une Ukraine en guerre

Séjour exploratoire dans une Ukraine en guerre

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

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Je me suis rendu en Ukraine en avril 2024. L’objectif de ce premier séjour était de rencontrer des acteurs locaux issus des communautés concernées afin de mieux comprendre le contexte général de l’invasion russe de l’Ukraine, ainsi que l’état d’esprit de la population locale, mais aussi de voir ce qu’il se fait en termes d’initiatives populaires de solidarité et d’analyser leurs besoins. 

J’étais déjà allé en Ukraine, mais il y a bien longtemps, sur ma route pour la Russie où je me rendais presque chaque année pendant douze ans. C’était avant Maïdan et avant la guerre. Je parle russe et j’avais des liens depuis plusieurs années avec des militants politiques libertaires originaires de Belarus et de Russie, qui luttent contre le totalitarisme de l’Etat russe et son impérialisme sur ses frontières extérieures. Depuis le déclenchement de l’offensive de 2022, j’obtenais des bribes d’information critique par mes contacts de la région, mais pour être tout à fait sincère la compréhension des enjeux échappait et échappe toujours largement aux sociétés européennes, militants politiques compris. Bien que je connaisse très bien la réalité sociale et la géopolitique de la région, ayant également travaillé pendant des années auprès de la communauté des réfugiés Tchétchènes, ce que cette guerre implique restait néanmoins une devinette. Comprendre, c’est se rendre sur place.

Avril 2024, je prends le bus pour Varsovie, puis le train pour Kyiv. Deux contacts sur place m’avaient écrit que j’étais le bienvenu.

Kyiv, projet « BeSt »

D’abord, je retrouve Petro*, Slava*, Kira* et Matviy* (* noms d’emprunt). dans un atelier situé derrière un bâtiment délabré du district Shevchenko de Kyiv. Beaucoup d’autres visages défileront dans le petit local au cours de mon court séjour, mais mes échanges seront essentiellement avec ce quatuor-là.

Ce ne sont pas des militants. Pour eux l’organisation politique semble être un jeu de représentations sectaire et une perte d’énergie, qu’ils laissent simplement à d’autres. Au commencement de l’invasion russe, Petro était menuisier et artiste vidéo, Kira avait ouvert un salon de beauté, Slava était coiffeur et musicien, Matviy était designer graphique. L’impérialisme russe a interrompu brutalement leurs projets et ils se sont retrouvés à Kyiv par la nécessité et le hasard des rencontres, et parce que leur volonté de résister au colonialisme russe et d’être solidaires de leurs amis partis se battre les a amené à se greffer à un projet commun. Petro travaille sur l’élaboration d’appareils et de systèmes électroniques qui aideront les combattants à résister et survivre sur le front. Matviy prête la main sur les travaux manuels nécessaires au fonctionnement du projet, tandis que Slava contribue au travail d’ingénierie informatique. D’autres personnes prêtent leur aide sur des menus travaux ou de l’apport logistique.

Seul Matviy a vécu l’expérience de Maïdan (soulèvement populaire de 2014), et pour lui le récit commence à ce moment-là. Pour les autres, ça ne joue pas un rôle crucial dans ce qu’il se passe aujourd’hui. Le « problème russe » est beaucoup plus ancien, quelque part il a toujours existé. Slava semble le plus attaché à son identité ukrainienne, qu’il sépare strictement de l’identité russe : pour lui, ce sont deux mondes qui ont peu en commun. Il légitime le nationalisme ukrainien, qu’il oppose aux formes européennes du nationalisme qu’il qualifie de fascistes. Pour lui le nationalisme ukrainien n’a pas pour intention ou pour objectif d’opprimer les minorités de race et de genre, tandis que le nazisme serait un mal européen qui ne peut pas être transposé en Ukraine. Comme le reste du groupe, il a des amis migrants et des amis queer, fréquente les scènes musicales alternatives et ne ressent pas de mépris pour les militants antifascistes qu’il évoque à plusieurs reprises comme une composante de la société parmi d’autres toutes aussi légitimes. Quand on l’écoute, son nationalisme semble compatible avec la démocratie, ainsi que l’ouverture sur le monde et sur l’Europe. L’identité ukrainienne se définirait simplement par un attachement à la culture propre au peuple ukrainien et par sa très forte volonté d’autodétermination. Slava explique que cette spécificité se résume par le mot ukrainien « VOLYA », qui est un mélange des notions de liberté, de volonté et de désir.

Pour l’ensemble du groupe la résistance est une évidence, et ceux qui s’y soustraient mettent en danger la liberté de tous. A défaut d’être sur le front à se battre, ils s’organisent pour apporter un soutien logistique aux combattants et une aide humanitaire aux laissés-pour-compte des régions impactées directement par les bombardements russes. C’est leur contribution en attendant d’être appelés au front. Le jour où ça arrivera, ils disent qu’ils iront sans rechigner et malgré la peur qui les habite. Matviy est le plus hésitant, il est moins zélé et ne croit pas que son implication individuelle en tant que soldat changerait le cours de la guerre, qui dépend plutôt des technologies et de la puissance des moyens non-humains employés, donc de décisions politiques qui nous dépassent. Il pense être plus utile sans arme, dans des tâches logistiques ou de construction d’infrastructures. Slava l’encourage à se former au pilotage des drones, pour rester à distance des combats directs et parce que leur usage s’est largement banalisé dans le cadre de cette guerre. Puisque les alliés de l’Ukraine ne leur livrent pas les armes nécessaires à une riposte déterminante, les drones tueurs viennent remplacer les roquettes et missiles. Du front reviennent des images sur fond musical montrant comment ces petits engins téléguidés larguent des obus et grenades directement sur la tête des soldats ennemis. C’est le nouveau paradigme de la guerre moderne : des centaines de drones sont ainsi fabriqués quotidiennement par des civils et envoyés aux soldats sur le front. Et comme ces derniers sont encore trop peu formés à leur emploi, la contribution de pilotes expérimentés est appréciée.

Pour autant, depuis que les volontaires doivent intégrer l’armée régulière ukrainienne, leur spécialisation n’est pas prise en compte lors de leur arrivée sur le front, et mes interlocuteurs critiquent cet amateurisme de la part d’un état-major militaire arriéré. Ils m’expliquent que c’est différent avec le bataillon Azov, qui offre plus de marge de manœuvre. Néanmoins, Slava déplore un déficit d’engagement de la jeunesse ukrainienne, qui s’est habituée déjà à cette guerre de position loin à l’Est du pays et continue de vivre une vie normale. Il n’est pas très optimiste et dit qu’il n’y pas d’autre choix que de libérer toute l’Ukraine et d’apporter la guerre à Moscou, sinon quoi la Russie ne cessera jamais d’écraser ses voisins. Le colonialisme russe est une constante à laquelle il faut définitivement mettre un terme : pour Slava et les Ukrainiens, c’est donc la liberté ou la mort. Et dans les propos de Slava, on sent de la rancœur envers la société russe, qu’il accuse de ne pas se donner les moyens nécessaires pour mettre fin à la dictature de Poutine et à la guerre. S’ils étaient véritablement horrifiés par cette guerre fratricide, ils se soulèveraient et prendraient les armes contre le gouvernement. Il ne veut pas savoir ce qu’il se passe dans la tête des Russes, qu’il considère comme une masse aliénée qui accepte son sort et envoie des milliers de ses hommes se faire massacrer sans rien faire pour l’empêcher. Le gouvernement ukrainien affirme qu’environ 180 000 soldats russes auraient été tués depuis le 24 février 2022, tandis que le nombre de soldats ukrainiens tués serait de 31 000.

Là où Matviy et Slava expriment chacun à leur manière une aspiration morale et une forme de blessure intérieure faite de colère ou de désillusion légitimes, Petro semble plus pragmatique, attaché à faire ce qui doit être fait, sans forcément se laisser trop affecter. C’est en tout cas ce que son flegme renvoie. Le fait qu’il a grandi dans une famille de militaires contribue peut-être à cette rationalité. Pendant les quelques jours où je suis dans leur atelier, il est toujours actif, fait fonctionner des imprimantes 3D, soude et fixe ensemble des pièces aux formes improbables. Quand je commence mon entretien avec lui, il peine à décrire son activité et préfère lancer la discussion sur l’absence de soutien militaire étranger : « Où sont les F16 ? ». Il décrit ensuite le sentiment d’abandon et d’impuissance collective de tout un peuple qui regarde tomber les missiles sans rien pouvoir y faire, puisqu’il n’y a aucun armement en mesure d’empêcher ces bombes d’atterrir sur les villes ukrainiennes. Ce constat rejoint celui de beaucoup d’Ukrainiens qui se décrivent comme des « zhduny », en référence à la célèbre sculpture réalisée pour l’hôpital de Leiden (Pays-Bas) par l’artiste Margriet van Breevoort, c’est-à-dire comme des « patients ordinaires qui attendent calmement le diagnostic dans la salle d’attente de leur médecin en espérant que tout ira pour le mieux ». Et pendant ce temps, l’armée ukrainienne perd du terrain.

A quelques pas de là, Kira a monté son projet artistique et humanitaire : elle crée toutes sortes de pièces d’art à partir d’objets trouvés dans les ruines ou ramassés çà et là, et qui aident à financer les efforts du collectif ainsi que des actions d’aide aux populations situées juste derrière la ligne de front. Elle se rend également en Europe pour des expositions et des événements informatifs, en lien avec un collectif de réalisateurs indépendants, « Free Filmers », et un fond de soutien pour l’Ukraine, « Medychka Fundraiser ». Je rencontre d’ailleurs brièvement Sashko, réalisateur du collectif Free Filmers originaire de Mariupol. Il m’accorde un entretien au cours duquel il me décrit leurs différentes actions : la diffusion de leurs films et la sensibilisation à l’Ouest, le soutien aux communautés rroms déplacées en Zaporizhia, la réhabilitation de maisons derrière la ligne de front et l’envoi de matériel médical aux combattants. Il me dresse très pragmatiquement et efficacement la liste des besoins humanitaires, expliquant au passage que les ONG internationales sont souvent hors-sol et inadaptées par rapport à la réalité de ces besoins. L’entretien est bref, Sashko éludant mes questions par rapport à son analyse personnelle, qu’il considère trop abstraites. Je le comprends : dans ce contexte on n’a pas forcément envie de se perdre dans des circonvolutions théoriques. Malheureusement, on n’aura pas le temps non plus de discuter davantage avec Kira de sa vision des choses, mais c’est grâce à elle que j’entre en lien avec des habitants de Kherson. Slava me convainc d’y aller pour « comprendre vraiment », mais aussi parce qu’il pense que je dois expérimenter cette peur pour savoir comment je me situe dans le contexte de la guerre. Il dit que c’est comme une « pilule de dégrisement ».

KYIV, « SOLIDARITY COLLECTIVES »

Avant de quitter Kyiv, je rencontre aussi des membres d’un autre réseau actif dans la résistance à l’impérialisme russe, Collectifs Solidarité. Hébergés dans les locaux d’une fondation situés dans le district de Solomyansk, le collectif affiche une identité politique clairement située à la gauche radicale, donc anarchiste, communiste libertaire et antifasciste. Ils fournissent de l’équipement, des véhicules et du matériel médical aux combattants libertaires sur le front, ainsi que des drones d’attaque commandés en pièces détachées et assemblées sur place.  Bien connectés avec des réseaux de soutiens politiques de gauche européens et internationaux, leur organisation logistique a été mise en place dès le début de l’invasion russe, avant de changer d’appellation en juillet 2022. Ils sont en liens avec nombre de combattants libertaires répartis dans différents bataillons de la ligne de front, mais organisent également des missions humanitaires dans différentes localités situées dans les zones désoccupées.

Le 19 avril, je retrouve une trentaine de militants sur la colline de Shekavitsya pour planter des chênes en mémoire de trois combattants internationalistes tués le 19 avril 2023 lors de la bataille de Bakhmut, Dmitry Petrov, Finbar Cafferkey et Cooper Andrew. Parmi les personnes présentes se trouvent d’autres combattants libertaires temporairement rentrés du front. Le père de Dmitry partage son ressenti et sa reconnaissance par téléphone, le moment est humble et convivial.

Finbar Cafferkey
Dmitry Petrov
Cooper Andrew

L’un des membres actifs de Collectifs Solidarité, Serguey, m’accorde un entretien quelques heures avant mon train pour Kherson. Il me décrit l’énorme travail de solidarité mis sur pieds depuis deux ans, ainsi que son analyse de la situation actuelle. Avant la guerre, il animait un média politique antifasciste et sait combien la vie et la liberté de militants comme lui, mais également d’une frange conséquente de la population ukrainienne, seraient gravement menacées dans le cadre d’une occupation de l’Ukraine par l’armée russe. Il estime avoir peu de chance de survivre à une occupation militaire russe. Internationaliste, égalitaire et pacifiste, Serguey n’a pas renoncé à ses principes, mais admet volontiers avoir changé l’ordre de ses priorités : les luttes sociales et divisions politiques d’hier ont été partiellement mises entre parenthèses à cause de l’agression russe. Lui et son entourage n’ont pas eu d’autres choix en effet que de concilier leurs valeurs et la réalité de la guerre, en participant à la résistance armée d’une part, et en soutenant l’armée régulière d’autre part, quitte à se résigner à la militarisation des esprits que cela implique.

Pour autant, le choix de soutenir en priorité les camarades libertaires transcrit une volonté de ne pas céder aux logiques nationalistes et à participer à « l’effort de guerre » sans renoncer à son antifascisme. Il admet la prédominance d’une pensée réactionnaire dans la société ukrainienne, mais estime qu’une capitulation de l’Ukraine, que Poutine présenterait comme une victoire, entraînerait une droitisation nettement plus accrue, ainsi qu’un effondrement complet du tissu social et un mise en péril des milieux progressistes. A ce stade la lassitude face à la guerre a déjà gagné la société ukrainienne et si Serguey reste optimiste néanmoins, c’est parce qu’il n’exclue pas un revirement de situation, qui ne dépend malheureusement que de décisions politiques qui le dépassent, et notamment de la livraison d’armements en mesure de faire reculer l’agresseur russe.

En remontant les grandes arcades de Kyiv jusqu’à la gare, je continue de regarder avec une certaine perplexité les affiches publicitaires qui, tout le long des trottoirs, font la promotion de régiments et de matériels militaires : « Gloire aux forces armées de l’Ukraine (ЗСУ) », « La mort de l’ennemi commence avec nous : fais partie de la grande histoire », « Service de Sécurité (СБУ) : Ensemble pour la victoire ! », « Protégez les vôtres, rejoignez les forces armées de l’Ukraine », « Une Kyiv inébranlable pour un peuple invaincu ». Mourir pour le pays où on est né n’a jamais fait sens pour moi. Mourir pour ses idées, peut-être, mais la Nation n’est pas une idée. La liberté et la justice sociale le sont bien davantage. Mais au fond de moi je crois que si on peut et on doit absolument être pacifiste pour empêcher toute guerre de commencer, il est bien insensé (et tardif) de maintenir cette position une fois que la guerre est arrivée sur le seuil de ta porte. Les pacifistes et les campistes qui, depuis leurs fauteuils en Europe, émettent des jugements sur les libertaires qui résistent à l’invasion russe, semblent avoir oublié que l’auto-défense est au fondement des principes de l’autonomie politique. Et quand bien-même les puissances occidentales soutiennent le gouvernement Ukrainien, cela ne signifie en rien que l’autodéfense populaire devient complice de leurs impérialismes : les combattants côté ukrainien ne participent pas à une guerre de conquête au nom de l’Etat ukrainien, mais à une guerre de libération au nom du peuple. La lutte contre l’impérialisme commence par le fait d’empêcher la colonisation là où elle s’exerce par la force des armes. Ensuite, une fois la menace militaire écartée, on aura tout le loisir de se concentrer sur la lutte contre le capitalisme, contre la corruption et contre l’autoritarisme de l’Etat. Et là non plus, hélas, ce n’est pas certain qu’on puisse réussir sans armes…

KHERSON, VILLE DERRIERE LE FRONT

Dans le train qui m’amène à Kherson, toutes ces réflexions tournent dans mon esprit : nationalisme, militarisation, drones… Je suis venu parce que j’avais besoin d’entendre de la bouche des concernés ce qu’ils en pensent, saisir mieux les enjeux, préciser mon positionnement. Pendant ce trajet de nuit (9 heures), je partage ma cabine avec une vieille dame et un officier des forces spéciales. Il me donne son numéro et me dit de le contacter si j’ai un problème à Kherson. Je l’accepte par politesse, sans intention de donner suite à sa proposition d’aide, d’autant plus qu’il a spontanément et sans me demander scanné mon numéro dans une application pour vérifier si je n’étais pas signalé par les autorités. Après une escale de quatre heures à Mykolaiv, je reprends le train pour une heure trente de plus. A Kherson, la descente du train se fait entre deux épais murs de sables et sous le regard de plusieurs militaires lourdement armés. Immédiatement, la sirène d’alerte aériennese déclenche et deux fortes explosions retentissent. Sur la place de la gare, puis tout au long du chemin vers l’hôtel où je retrouve mon contact, les immeubles sont mutilés, éventrés, leurs fenêtres éclatées ou recouvertes de planches de bois, et les rues sont parsemées de trous d’obus comblés avec du sables et des gravats. Régulièrement, une détonation secoue la ville sans qu’on ne puisse estimer à quelle distance le missile est tombé. Je ressens immédiatement cette terrible sensation dans mon épine dorsale, comme si une menace persistante était suspendue juste derrière moi et me poussait à quitter au plus vite l’espace public.

Je suis hébergé dans ce qui semble être le dernier hôtel de la ville. Il a bien pris un drone et une roquette, mais il est debout près du marché central. J’y retrouve un autre Serguey, qui gère à la fois l’hôtel hébergeant essentiellement des déplacés internes (IDPs) et apporte une aide humanitaire ici ou là, où il y a des besoins. Après m’avoir demandé ce que je suis venu concrètement faire ici, il me trimbale dans sa camionnette au cours de ses missions d’approvisionnement en haut potable. Il va chercher de l’eau dans le nord de la ville, auprès d’une énorme église investie par l’ONG chrétienne américaine « The Samaritan Purse » dans le quartier Tavrichesk, puis l’amène à l’Est de la ville, dans le quartier de Sklotarne, où un bâtiment héberge des distributions alimentaires sous l’égide du « Programme Alimentaire Mondial » (WFP). Sur la route, il me décrit les différents missiles et roquettes qui tombent sur la ville : bombes téléguidées « KAB » de 500 kg, bombes larguées « FAB » de 500 kg, roquettes sol-sol « GRAD » de 122 mm. Chaque jour l’armée russe envoie également des drones kamikazes, les Shahed-136 brevetés en Iran puis produits en Russie sous le nom Gueran-2, s’écraser sur des civils ou des véhicules en mouvement. Serguey me montre un cratère laissé par une roquette dans le bitume : « Tu vois ça, c’est tombé il y a trois jours. Si on était passé à ce moment-là, on serait deux corps morts ».

Pendant mon court séjour sur place, je vis avec une angoisse permanente, et surtout je comprends que les immeubles ne me protègent pas. Ici rien ni personne n’est protégé, et l’armée russe pilonne sans viser spécifiquement des infrastructures militaires. Une vingtaine de villages de la rive droite sont la cible quotidienne des missiles russes, mais aussi régulièrement la périphérie et le centre de Kherson. Chaque jour, des habitations sont détruites et des civils blessés ou tués. Le 26 avril, ce sont deux écoles qui sont pulvérisées. Je suis l’actualité locale sur plusieurs canaux Telegram : @suspilnekherson, @kherson_monitoring, @kherson_non_fake et @hueviyherson. Chaque déclenchement de sirène et chaque bombardement est signalé sur ces fils d’information, et régulièrement des images provenant des deux rives du fleuve y sont diffusées. De l’autre côté, les soldats des deux camps s’affrontent dans une guerre de tranchée qui n’a rien laissé des villages qui s’y trouvaient. Durant mon séjour, l’armée ukrainienne reprend Krinky, mais les images de là-bas ne montrent qu’une langue de terre brûlée et parsemée de trous d’obus et de ruines.

Je ne m’approche pas à moins de 350 mètres du Dniepr, ce qui est déjà trop près. Les troupes russes sont en face, à 5 kilomètres de là, au niveau du village d’Olechky. Plus on se rapproche du fleuve, plus les rues prennent des airs de ville fantôme : j’ai la sensation d’être dans le jeu vidéo postapocalyptique Fallout, ou alors à Tchernobyl. Le calme est terrifiant, et les rues sont désertes. Néanmoins, dans ce no mans land régulièrement un vieillard descend en direction du fleuve avec un sac de courses ou désherbe les pelouses et trottoirs de la ville morte. Quand les détonations des combats et des bombardements ne se font pas entendre les oiseaux et les chiens semblent s’accorder pour combler le silence. La nuit surtout, alors que les bombardements s’intensifient, c’est comme si des centaines de chiens aboyaient entre deux détonations. Mais les humains, eux, sont silencieux. Kherson, c’était 360 000 habitants avant la guerre. Aujourd’hui, plus des deux tiers sont partis.

Par l’entremise de Serguey je rencontre Igor, qui a monté une ONG locale appelée « Forts parce que libres » (@strong_because_free). Leurs locaux occupent le rez-de-chaussée de deux immeubles dans le quartier de Korabelnyi. Igor travaillait dans le bâtiment en Pologne avant la guerre. En juillet 2023, il a mis sur pieds son association qui aujourd’hui fait un travail considérable : évacuation des zones bombardées, assistance aux familles dont les maisons ont été endommagées par des explosions, assistance aux personnes âgées et invalides, assistance aux animaux victimes de guerre, assistance aux familles dont les maisons ont été inondées à la suite de l’explosion de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, distribution de déjeuners quotidiens et de pain, distribution de médicaments, vêtements, produits d’hygiène, activités et classes pour les enfants… En collaboration avec le « Centre chrétien de Saint-Martin » et « Save Ukraine », ils bénéficient d’un minibus et d’un 4×4 aux vitres blindées, avec lesquels ils foncent régulièrement sur les zones directement impactées par les bombardements pour évacuer des habitants, et notamment des vieillards, qui sont restés piégés sous le feu ennemi. Le 4×4 a déjà souffert plusieurs impacts, et notamment la perforation de la vitre côté conducteur.

Malgré le rythme effréné de ses journées et les sollicitations permanentes par téléphone, Igor prend le temps de me montrer leurs locaux. J’y ai un aperçu de l’ampleur du travail réalisé en un an et du dynamisme de leur équipe, qui est en train de trier des dizaines de sacs de vêtements à mon arrivée. Il m’amène ensuite à un petit café que sa compagne vient d’ouvrir sur l’avenue à proximité des locaux de l’association. Malgré le contexte, malgré la pression, je suis accueilli cordialement. Mais Igor me confie qu’il est épuisé, et qu’ils auraient besoin de beaucoup plus de volontaires pour réaliser tout ce qu’ils voudraient. Il m’explique aussi qu’il a du vivre caché sous l’occupation russe, et que la perspective de leur retour est une angoisse pour tout le monde.

Je suis raccompagné à l’hôtel dans le 4×4 aux vitres blindées. Après une nouvelle nuit au son des explosions, Serguey me raccompagne à la gare routière. Avant mon départ, des policiers et des militaires vérifient mon identité et le contenu de mon téléphone. L’un des officiers m’explique longuement que ce serait plus pertinent de me signaler aux autorités locales et de proposer mon aide comme volontaire humanitaire par leur biais. Deux jours plus tôt, les mêmes autorités m’avaient pourtant répondu qu’elles préféraient ne pas recourir à des volontaires étrangers, pour des questions de sécurité et de responsabilité en cas d’incident.

Après une escale à Odessa, où les sirènes retentissent aussi à mon arrivée, je repars dans la nuit pour Bucharest. Fin de l’expédition. Maintenant, il me faudra redescendre et traiter toutes ces informations, et réfléchir à la suite.

Quelques notes historiques sur deux figures souvent mentionnées de l’indépendance ukrainienne.

Le panthéon national ukrainien est constitué de deux figures contradictoires : Stepan Bandera (1909-1959) et Nestor Makhno (1888-1934).

La rhétorique propagandiste poutinienne utilise l’histoire complexe de l’Ukraine pour essentialiser les Ukrainiens, notamment en les accusant d’être globalement sympathisants du nazisme. Au delà du fait que ce raccourci est totalement diffamatoire et grotesque, il s’appuie sur le fait que les nationalistes se sont nettement imposés face aux progressistes et libertaires au lendemain de la répression violente de la révolte démocratique de 2014. C’était notamment le cas des mouvements « Svoboda » et « Secteur Droit », dont l’implication dans le soulèvement du Maïdan a été globalement saluée par les forces antigouvernementales. Les deux partis ultra-nationalistes se réclament fièrement de l’héritage de Stepan Bandera. Pour nombre de patriotes Ukrainiens, si Bandera a été amené à collaborer avec les nazis entre 1934 et 1943, on ne peut que le comprendre dans le contexte de la lutte d’émancipation face à l’impérialisme russe (soviétique), responsable de la mort de millions d’ukrainiens entre 1929 et 1933 (dékoulakisation et holodomor). Cette analyse, si elle explique les motivations antisoviétiques de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens de Bandera (OUN-B), nie néanmoins l’implication de ses combattants dans le massacre de milliers de civils polonais et juifs à Lviv en 1941 (environ 8000 morts). Les versions sur cette participation de l’OUN aux pogroms divergent, Bandera ayant été arrêté par les Allemands à la veille des massacres et assigné à résidence à Berlin, avant d’être envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen en janvier 1942. Deux de ses frères sont tués à Auschwitz en septembre de la même année, alors que les nationalistes ukrainiens ouvrent un nouveau front contre l’occupant Allemand, en plus de celui contre l’occupant soviétique. Malgré le négationnisme des nationalistes ukrainiens, un certain nombre de documents attestent de la responsabilité de Bandera dans la planification et l’approbation des massacres anti-juifs et anti-polonais. Il n’est donc pas question de réhabiliter Bandera sous prétexte d’opposer la propagande russe. Quoi qu’il en soit, l’influence des ultranationalistes sur le paysage politique ukrainien actuel doit être précisée : au-delà des factions ultranationalistes « Svoboda » et « Secteur droit » souvent mentionnées (elles revendiquent environ 25 000 membres et ont remporté environ 6 % des voix lors des élections de 2014 et 2019), le nationalisme, le conservatisme, le traditionalisme, le fondamentalisme religieux et l’anticommunisme restent forts au sein de la plupart des autres partis politiques, ainsi que dans la société ukrainienne. Cela ne signifie pas pour autant que l’Ukraine soit plus nationaliste ou conservatrice que la Pologne, la Hongrie, l’Italie ou la Russie…

S’il fallait se choisir un héros populaire, ce serait certainement beaucoup plus intéressant de creuser l’héritage de Nestor Makhno. Entre 1917 et 1921, Nestor Makhno, mais aussi Maria Nikiforova (qui est moins connues sans doute parce qu’elle était une femme) ont mené des milliers de paysans ukrainiens dans leur insurrection armée contre l’impérialisme russe (monarchiste, puis bolchévique). Dans les zones libérées par l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, libertaire et anarchiste, près de 7 millions d’Ukrainiens ont connu temporairement un système politique communaliste sans Etat. Les « armées vertes » et noires ont regroupé jusqu’à 100 000 combattants dans une lutte acharnée contre les réquisitions et le pillages des ressources agraires ukrainiennes par les armées d’occupation autro-allemandes, « blanches » et russes, puis contre la dictature bolchévique. Accusées à tort d’antisémitisme, ce qui a été récusé par un certain nombre d’historiens et n’est attesté par aucun document historique, le mouvement Makhnoviste a finalement été écrasé dans le sang par les bolchéviques, qui ont ensuite appliqué une répression implacable envers l’ensemble de la population et de la paysannerie ukrainienne. Aujourd’hui la ville qui était le centre névralgique de la Makhnovchina, Houliaïpole, est situé derrière la ligne de front après avoir été occupé par l’armée russe pendant moins d’une semaine en mars 2022 et avant de subir les bombardements constants depuis.

Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé

Au Sud de la Syrie, le soulèvement de la dignité a commencé

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

Plus de dix ans après le soulèvement de 2011, la révolte a repris dans le sud de la Syrie. Comme en 2011, les médias mainstream n’en parlent guère, comme si les soulèvements populaires dans cette région n’avaient d’intérêt que s’ils coïncidaient avec les intérêts des États qui s’emploient à découper le Moyen-Orient depuis les accords Sykes-Picot de 1916. Cette fois-ci, la révolte a commencé à Suwayda, le gouvernorat druze, à la mi-août et s’est étendue modestement à d’autres villes, notamment dans le gouvernorat voisin de Dera’a. Ce texte offre une mise en contexte de la Syrie en général et de Suwayda en particulier. Il a été écrit par des personnes de la région qui sont préoccupées par la situation sur place et qui espèrent qu’une solution sera enfin trouvée pour le peuple, qui ne consiste pas simplement à choisir ses oppresseurs. Aucune puissance étrangère ne peut proposer une solution viable et satisfaisante pour les Syrien-nes, leur terre ayant servi de terrain de jeu sanglant à toutes les puissances qui se sont immiscées dans leurs affaires.

L’exception Druze

Les Druzes sont une communauté religieuse attachée à une croyance hétérodoxe de l’islam chiite ismaélien, née en Egypte sous l’impulsion de l’imam Hamza ibn Ali ibn Ahmad et du vizir Nashtakin ad-Darazi au début du XIe siècle. La religion druze, comme le soufisme, a une approche philosophique et syncrétique de la foi, ne reconnaissant ni les préceptes rigoristes ni les prophètes de l’islam. A noter que les druzes préfèrent s’appeler Al-Muwahhidun (Unitariens) ou Bani Maaruf (Gens de Bien). Malgré la diffusion de cette croyance au Caire sous le califat fatimide d’Al-Hakim, vénéré par les Druzes, ces dernier-es ont été rapidement persécuté-es par le reste de la communauté musulmane après sa disparition en 1021. Il-elles se sont alors exilé-es dans le Bilad el-Cham (Syrie, Liban, Jordanie et Palestine actuels), plus précisément au Mont-Liban et au Hawran. Cependant, c’est vers le début du 19ème siècle que la communauté druze du Hawran s’est renforcée après qu’une grande partie de la communauté ait été expulsée du Mont-Liban par les autorités ottomanes. Le Hawran prit alors le nom de Jebel al-Druze.

ujourd’hui, le gouvernorat de Suwayda abrite la majorité de la communauté druze mondiale, soit environ 700 000 personnes. Les Druzes libanais-es constituent la deuxième communauté par ordre d’importance, avec 250 000 personnes. En Syrie, plusieurs colonies druzes existent également à Jebel al-Summaq (Idlib, 25 000 personnes), Jebel al-Sheikh (Quneitra, 30 000 personnes) et Jaramana (banlieue de Damas, 50 000 personnes). Enfin, en dehors de la Syrie et du Liban, les plus grandes communautés druzes se trouvent en Palestine occupée (al-Juwlan, Galilée et Mont Karmel, 130 000 personnes), au Venezuela (100 000 personnes), en Jordanie (20 000 personnes), en Amérique du Nord (30 000 personnes), en Colombie (3 000 personnes) et en Australie (3 000 personnes).

uite à de nombreuses révoltes contre l’Empire ottoman jusqu’en 1918, puis contre les colonisateurs français entre 1925 et 1945[1], les Druzes ont une réputation d’insoumission qui les caractérise encore aujourd’hui et qui leur a permis de maintenir un rapport de force permanent avec le régime Assad, basé sur des compromis négociés entre les leaders druzes et les représentants locaux du régime[2]. Après 2011, bien que quelques cheikhs aient exprimé leur soutien au régime[3], de nombreux-ses Druzes ont participé aux manifestations contre Bachar al-Assad, soutenant pour la plupart la position des « Hommes pour la dignité »[4], qui ont refusé de participer à la guerre et ont appelé la communauté à s’armer dans le seul but de se défendre. Les cheikhs ont pris les devants et l’initiative en refusant de rejoindre l’armée du régime dans le but de protéger la région et sa jeunesse, mais aussi pour éviter que la communauté ne soit compromise dans la guerre d’Assad en participant à la répression d’autres communautés ailleurs. Ce défi au régime a été incarné, entre autres, par les cheikhs druzes Ahmed Salman al-Hajari et Abu Fahd Wahid al-Bal’ous, qui ont tous deux été tués, le premier dans un « accident » de voiture en mars 2012[5] et le second dans un attentat à la bombe qui a tué 23 autres personnes en septembre 2015.

D’autres personnalités druzes se sont engagées dans l’opposition : Khaldoun Zeineddine, son frère Fadlallah Zeineddine et Hafez Jad Al-Kareem Faraj, tous trois officiers dans l’armée syrienne, dont ils ont fait défection pour rejoindre les rebelles. Khaldoun Zeineddine a formé le bataillon Sultan Pacha al-Atrash au sein de l’Armée syrienne libre (ASL)[6] [7]. Rejoint par un certain nombre de Druzes, le bataillon est toutefois resté faible et isolé et a dû faire face à plusieurs attaques et enlèvements par les rebelles d’Al-Nusra à Dera’a [8] avant d’être définitivement anéantie et son commandant tué en 2013[9]. Ses membres restants se sont réfugiés en Jordanie, d’où ils ont annoncé la cessation de leurs activités en janvier 2014, dénonçant un manque de soutien à la révolution de la part du Conseil militaire de Suwayda et de la communauté druze, ainsi que l’hostilité envers les Druzes de la part des groupes rebelles de Dera’a, qualifiés d’islamistes et accusés d’être complices du régime d’Assad[10].

D’une manière générale, les Druzes ont une vision laïque de la société et leurs représentants religieux refusent de prendre en charge les affaires politiques et administratives de la communauté. Dans les conflits qui ont secoué la société druze et syrienne, les cheikhs ont à plusieurs reprises exprimé leur soutien et leur encouragement aux choix de la communauté[11]. Si la communauté druze a refusé de prendre parti dans la guerre civile, elle a néanmoins toujours exprimé son rejet du régime, n’hésitant pas à affronter les forces de sécurité présentes dans le gouvernorat pour faire valoir leurs revendications ou libérer des prisonniers des mains de l’armée[12].

Bashar et ses pantins islamistes

Dès le début de l’insurrection et à plusieurs reprises depuis, le régime a joué la carte de la division et de la domination, exhortant les minorités religieuses chiites et ismaéliennes (auxquelles appartiennent les Druzes) à s’opposer à la FSA en raison de la « menace islamiste » que leur composante majoritaire sunnite serait censée représenter. Dans la rhétorique propagandiste du régime et de ses alliés, les rebelles de l’ASF sont constamment assimilés au Front Al-Nusra et qualifiés de salafistes ou de takfiri, tandis que les idiots utiles de l’État islamique sont utilisés de mille manières pour entraver la révolution et agir de concert avec les forces du régime pour massacrer sans discernement la population syrienne. En effet, la composante religieuse la plus radicale de l’opposition syrienne a été délibérément favorisée par le régime : entre juin et octobre 2011, trois mois après les premières manifestations anti-régime, Bachar el-Assad a libéré de prison près de 1 500 militants islamistes, dont la plupart ont ensuite rejoint des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à DAESH. Ainsi, les principaux dirigeants des groupes Jabhat al-Nusra, Ahrar al-Sham et Jaish al-Islam, ainsi que la section de DAESH responsable de la plupart des décapitations d’étrangers, avaient été précédemment libérés de la tristement célèbre prison de Sednaya[13].

La stratégie de Bachar el-Assad a porté ses fruits, puisque le déferlement de violence des djihadistes de DAESH a réussi à détourner durablement le regard du reste du monde des atrocités commises par l’armée syrienne, les chabihas[14] [15] et les milices soutenues par l’Iran[16], puis des bombardements massifs de civils dans le nord et l’est du pays par l’aviation russe à partir de septembre 2015[17], cette intervention militaire étant elle-même motivée par la « lutte contre les islamistes ». De plus, elle a permis aux Unités de protection du peuple (YPG) et aux Unités de protection des femmes (YPJ) kurdes de prendre leurs distances avec la révolution syrienne et de concentrer leurs forces sur la lutte contre les islamistes, principalement avec l’aide des Etats-Unis. Enfin, en raison de la terreur instaurée par les djihadistes et par désintérêt pour le sort du peuple syrien et de sa révolution, la « communauté internationale » (UE, USA et ONU) n’a pas apporté de soutien substantiel à l’ASF, laissant le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie apporter un soutien logistique et militaire aux composantes de l’ASF les plus compatibles avec leur agenda politique et leurs intérêts confessionnels, en l’occurence « les islamistes »[18]. Les composantes démocratiques, laïques et socialistes du FSA, abandonnées de toutes parts et menacées de l’intérieur par les islamistes, n’ont alors eu d’autre choix que de rejoindre les groupes sectaires pour survivre et poursuivre la lutte contre le principal bourreau du peuple syrien : le régime de Bachar el-Assad[19].

En mai 2018, le régime de Bachar al-Assad a conclu un accord avec DAESH pour leur reddition dans la région de Damas[20]. Suite à cet accord, 800 de ses combattants et leurs familles (1 800 personnes) ont été évacués des quartiers de Yarmouk et Tadamon (banlieue de Damas) vers le désert près de Palmyre et vers des villages abandonnés au nord-est de Suwayda[21], avec 40 camions et voitures sous haute surveillance de l’armée syrienne. Trois mois plus tard, le 25 juillet 2018, DAESH a, comme on pouvait s’y attendre, tenté d’envahir le gouvernorat de Suwayda par l’Est, guidé par des Bédouins qui avaient une discorde de longue date avec les Druzes. À l’aube, les combattants de DAESH ont ainsi commencé à massacrer la population de plusieurs villages druzes à la lisière du désert[22] avant de prendre en otage 42 membres de la communauté (dont 16 enfants et 14 femmes[23]) et en perpétrant quatre attentats-suicides au cœur de la ville principale de Suwayda[24]. Des centaines de Druzes de Jabal al-Druze (région de Suwayda), rejoints par des Druzes de Jabal al-Sheikh (situé à la frontière avec le Liban), ont spontanément pris les armes et rejeté DAESH au désert, mettant un terme à sa campagne vers le Sud du pays[25] , et confirmant définitivement la colère et la méfiance des druzes de Suwayda à l’égard du régime syrien, accusé d’utiliser DAESH pour les affaiblir[26].

Le régime et les gangs main dans la main

Bien que la région ait échappé aux bombardements et aux opérations militaires depuis 2011, les habitant-es de Suwayda, comme tou-tes les Syrien-nes, subissent les conséquences de la guerre et des politiques meurtrières du régime : affrontements armés sporadiques avec des gangs et des milices affiliés au régime, assassinats, enlèvements, trafic de drogue, etc.[27]

Au printemps 2022, le gang de Raji Falhout, trafiquant notoire, a revendiqué l’enlèvement d’une vingtaine d’habitants de Suwayda et de Dera’a[28] avant que ses hommes ne prennent d’assaut la piscine du quartier al-Maqous de Suwayda pour en enlever les usagers, provoquant une confrontation armée avec les habitants[29].

À la suite de cet incident, un soulèvement éclata le 26 juillet dans la ville de Shahba après l’enlèvement d’un habitant, Jad al‑Taweel, par le gang de Falhout[30]. Des résidents, menés par le mouvement « Hommes pour la dignité », bloquèrent les routes et arrêtèrent des agents du renseignement militaire liés au crime organisé local [31] avant de prendre les armes contre le gang de Falhout, faisant 24 morts du côté des habitants et 12 du côté du gang. Le quartier général du gang, situé dans les villes de Salim et d’Atil, fut alors pris d’assaut par les habitants de nombreux villages de la région, ce qui permit de s’emparer des lieux, de libérer les otages et de découvrir des équipements de production de captagone[32], révélant la complicité du clan Assad avec le crime organisé, utilisant la 4ᵉ division du renseignement militaire et le Hezbollah comme intermédiaires [33]. Au cours de la dernière décennie, ces gangs affiliés au régime ont été responsables de nombreux enlèvements et assassinats, créant insécurité et violences qui ont déstabilisé la région.

Après l’éradication du gang de Falhout et de ses groupes affiliés, les opérations d’enlèvement et de vol de voitures dans la région de Souaïda ont nettement diminué [34], et cette victoire contre le crime organisé a démontré la capacité de la communauté druze à assurer sa propre sécurité.

Le gang de Falhout avec les citoyens kidnappés, 2022.

Raji Falhout pose avec son gang.

La carte de membre n°2017 de la Division des Service de Renseignement de Raji Falhout.

La population de Suwayda se mobilise pour prendre d’assaut le gang Falhout

Production clandestine de captagone

Crise endémique et germes de révolte

Au-delà des conséquences directes de la guerre civile, puis des guerres impérialistes menées en Syrie par les grandes puissances (Iran, Russie, Turquie, Israël, Etats-Unis, Qatar, Arabie Saoudite…), la Syrie connaît depuis dix ans un marasme économique sans précédent [35],

La population a d’abord été soumise à un rationnement des ressources et denrées de base, comme l’eau, le gaz, l’essence, le fioul, le pain, le sucre, l’huile, le riz, le thé et les oignons, obtenus à l’aide d’une carte de rationnement (carte à puce), avant d’abolir ce soutien aux produits de première nécessité, laissant la population dans l’obligation d’acheter ces denrées au prix du marché. La valeur de la livre syrienne est passée de 1 $ = 47 SYR en 2011 à 500 SYR en 2017, et a grimpé de 2 500 à 14 000 SYR d’ici l’été 2023, avec un salaire moyen supérieur de 200 000 SYR (14 $). À l’été 2023, les prix des denrées alimentaires ont atteint un niveau sans précédent : 1 litre d’huile = 30000 SYR, 1 litre de lait = 6000 SYP, 1 kg de farine = 4500 SYR, 1 kg de tomates = 4000 SYR, 1 kg de pommes de terre = 6500 SYR, 1 kg d’oignons = 3500 SYR, 1 kg de concombres = 4000 SYR, un œuf = 2000 SYP. Cela signifie que la majorité des Syriens ont dépensé la totalité de leur salaire en moins d’une semaine. Quant à l’électricité, il y a deux ans, elle était livrée dans la région de Suwayda dans le cadre d’un programme de rationnement quotidien (trois heures de courant, trois heures de coupure), avant que cette courte fenêtre ne soit réduite à une heure et demie de marche, contre six ou sept heures de repos, sans parler des nombreuses coupures de courant qui se produisent pendant ce temps, entraînant la dégradation rapide des appareils électroniques dont les prix d’achat ou de réparation sont inabordables.

Ces dernières années, la police militaire russe a régulièrement tenté de jouer le rôle de gardien de la paix pour apaiser les tensions générées par la crise économique. Sa présence a été confirmée en 2021 dans le gouvernorat de Suwayda, lorsqu’une délégation d’officiers russes s’est présentée à la population avec l’intention de recruter des supplétifs parmi la population des deux gouvernorats [36]. Le contingent russe basé à Bosra, situé entre Suwayda et Dera’a, a tenté à plusieurs reprises de distribuer de l’aide alimentaire en 2021 à Shahba et en 2022 à Dhibin, mais les habitants ont fermement rejeté leur intervention humanitaire [37].

Entre 2020 et 2023, des manifestations spontanées et de courte durée ont régulièrement eu lieu à Suwayda, mais elles n’ont pas été reconduites ou ont été réprimées. En février et avril 2022, des manifestants ont bloqué les routes, pris d’assaut le bâtiment du gouvernorat et mis le feu à un véhicule militaire avant que les forces de sécurité n’ouvrent le feu sur les manifestants, faisant un mort et 18 blessés [38].

Néanmoins, en décembre 2022, les manifestants ont réussi à prendre d’assaut le bâtiment du gouvernorat pour la deuxième fois, tandis que leurs slogans et leurs pancartes de protestation réclamaient principalement une « vie décente », après que les allocations de gaz et d’électricité aient été réduites. Tout au long de l’hiver et du printemps 2023, les rassemblements se poursuivent sous la pression des actions des membres du parti Baas, qui tentent d’organiser des manifestations pro-régime afin d’intimider les manifestants.

Entre-temps, le régime Assad est revenu dans le giron de la Ligue arabe à la suite de réunions diplomatiques au Caire le 7 mai 2023 et du sommet de la Ligue arabe à Riyad le 19 mai 2023 [39], ainsi qu’un accord négocié par la Chine pour rétablir les liens entre l’Iran et l’Arabie saoudite afin de désamorcer la guerre par procuration que ces deux pays se livrent en Syrie et au Yémen [40]. En échange de ce retour de faveur, Bachar al-Assad s’est engagé à lutter contre le trafic de drogue à ses frontières avec la Jordanie et l’Irak[41]. Le lendemain de l’accord du Caire, la Jordanie a envoyé un message clair aux autorités syriennes en lançant une frappe aérienne sur le domicile personnel du trafiquant de drogue Marai al-Ramthan à Al-Shaab, au sud du gouvernorat de Suwayda, le tuant avec sa femme et ses six enfants, ainsi que sur un centre de production de drogue lié à l’Iran (géré par le Hezbollah) à Kharab al-Shahem, dans le gouvernorat voisin de Dera’a [42].

And the fuse caught fire…

Le 5 août 2023, un collectif émerge dans les gouvernorats côtiers de Lattaquié et de Tartous, lançant un ultimatum au régime pour le 10 août [43], exigeant des réformes et rendant publique une liste de revendications en application de la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée à Genève en 2015. La particularité du mouvement est qu’il s’est développé dans des régions où la communauté alaouite, à laquelle appartient Bachar el-Assad, est forte, notamment dans les villes de Tartous, Lattaquié, Banias et Jableh, où des milliers de tracts ont été distribués [44]. En réponse, Bachar el-Assad a augmenté les salaires des fonctionnaires de 100 % mais a simultanément annoncé la suppression des subsides sur l’essence et une augmentation des prix des carburants, le prix du litre d’essence passant brutalement de 3 000 à 8 000 livres syriennes, soit une augmentation de 167 %, et le prix du carburant de 700 à 2 000 livres syriennes, soit une augmentation de 186 %. Les budgets exorbitants des Syriens pour le transport rendent la vie quotidienne impossible et empêchent des milliers de Syriens de se rendre au travail. Face à l’augmentation des démissions dans le secteur public, le régime a réagi en durcissant les conditions de démission. Parallèlement, le régime a annoncé son intention de supprimer les subsides sur tous les biens de consommation d’ici 2024 [45].

À la suite de ces annonces, un appel à la grève générale a été lancé dans le sud de la Syrie [46]. Depuis le 16 août, plus de 52 communes du sud de la Syrie ont été le théâtre de manifestations utilisant divers types d’actions : grèves, veillées, blocage de routes, fermeture d’institutions gouvernementales, etc.

Des manifestations de soutien ont eu lieu dans les gouvernorats d’Idlib, de Dera’a et d’Alep, ainsi qu’à Jaramana, le quartier majoritairement druze du Damas rural, reprenant les slogans de 2011 pour la chute d’Assad : « La Syrie est à nous, pas à Assad », « un, un, un, le peuple syrien est un » et « le peuple veut la chute du régime ». Les manifestants ont également exprimé leur souhait de voir la fin de la présence iranienne en Syrie.

Le 25 août, les manifestations se sont étendues à Idleb, Alep, Azaz, Afrin et Al-Bab. À plusieurs endroits, les manifestants ont brandi ensemble les drapeaux druze, kurde et de la révolution syrienne. Si les forces du régime n’ont pas réagi de manière excessive dans le gouvernorat de Suwayda, elles ont ouvert le feu à Alep et à Dera’a, tuant au moins deux personnes. Le Réseau syrien des droits de l’homme rapporte également l’arrestation de 57 personnes en lien avec les manifestations, principalement dans les gouvernorats de Lattaquié et de Tartous [47].

Des manifestants montrent des drapeaux druzes, syriaques et kurdes remplaçant les trois étoiles du drapeau de la révolution syrienne dans la ville d’Idleb.

Des manifestants montrent des drapeaux de la révolution syrienne, kurdes, chiites, druzes, sunnites, chrétiens et nationaux syriens dans la ville de Suwayda.

Depuis lors, les manifestations sur la place centrale de Suwayda, rebaptisée depuis longtemps « place de la dignité » (al-Karami) par la population, sont hebdomadaires, voire quotidiennes, et se multiplient d’un vendredi à l’autre, atteignant plusieurs milliers de personnes un mois après le début de la révolte, le 22 septembre. Les bureaux du parti Baas et un certain nombre de bureaux gouvernementaux ont été fermés par les manifestant-es au cours des manifestations, tandis que des affiches et statues de Bachar al-Assad ont été détruites et brûlées.

Entre-temps, le 14 septembre, le cousin de Bashar al-Assad, Firas al-Assad[48], a publié une vidéo dans laquelle il condamne le régime et exprime son soutien aux manifestant-es [49]. Cette vidéo fait suite à celle de Majd Jadaan, la belle-sœur de Maher al-Assad [50], dénonçant avec force les crimes du clan Assad depuis la Jordanie et saluant la révolte du peuple de Suwayda contre le régime [51]. Des interviews d’acteurs de la révolte ont également été rendues publiques, comme celle du leader du mouvement des « Hommes pour la dignité » à Suwayda, le cheikh Abu Hassan Yahya Al-Hajjar [52], ou l’activiste et avocat Adel al-Hadi [53].

Des manifestants brûlent un véhicule militaire devant le siège du Gouverneur

Le siège du Gouverneur avec le portrait de Hafez al-Assad’s en feu.

Dans le chaos de la guerre de proxies

Malgré douze années de révolte et de guerre civile, le régime syrien est toujours au pouvoir. S’il a résisté aux tempêtes, c’est sans doute grâce aux interventions de l’Iran, de DAESH et de la Russie qui, chacun à leur manière, ont contribué à rendre impossible la Révolution tant souhaitée par le peuple syrien. À cela s’ajoutent l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, qui ont pour leur part réussi à créer la division au sein des forces démocratiques et laïques de l’Armée Syrienne Libre en favorisant, comme nous l’avons déjà mentionné, les forces les plus réactionnaires et les moins démocratiques de la rébellion contre le régime.

De leur côté, les Etats-Unis, responsables de la naissance et du développement d’Al-Qaïda et de l’Etat islamique, tous deux nés sur les décombres encore incandescents des sociétés afghane et irakienne, ont choisi en 2011 (année de leur retrait officiel d’Irak) de ne plus participer directement avec leurs forces armées aux conflits du Moyen-Orient. Pour autant, après avoir condamné la répression des manifestations de 2011 et imposé des sanctions au régime d’Assad, les Etats-Unis ont lancé leurs premières frappes aériennes en Syrie en septembre 2014 [54] et, à partir de 2015, ont parrainé les nouvelles Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25 000 combattants kurdes des YPG/YPJ et de 5 000 combattants arabes, dans le but affiché de stopper l’avancée de l’État islamique. D’abord épargné, le régime syrien a finalement subi des frappes américaines en 2017 et 2018, en représailles de l’utilisation par l’armée syrienne d’armes chimiques contre des civils à Douma (Damas) et à Khan Cheikhoun (Idlib) [55]. La même année, les deux tiers des troupes américaines déployées sur le sol syrien ont été rapatriées en accord avec la Turquie, qui a décidé alors de lancer une offensive dans la zone frontalière contrôlée par les Kurdes afin d’y établir une « zone de sécurité » [56]. Néanmoins, les États-Unis maintiennent une forte présence en Syrie. En 2021, ils ont mené une série de frappes aériennes contre le Hezbollah et ses alliés irakiens, dont les Hachd al-Chaabi, tenus pour responsables d’attaques contre les « intérêts occidentaux » en Irak [57].

La Russie, qui est l’un des principaux soutiens militaires du régime syrien depuis 2015, a été distraite par son invasion de l’Ukraine, qui ne s’est pas déroulée exactement comme Poutine l’aurait souhaité. Elle a dû retirer une partie importante de son contingent du territoire syrien [58] pour la redéployer dans l’est de l’Ukraine, tandis que les 250 à 450 mercenaires Wagner opérant notamment dans les gouvernorats syriens de Homs et de Deir ez-Zor, restés sans chef depuis la mutinerie de Prigozhine, auraient reçu l’ordre de se présenter à leur base de Hmeimim (gouvernorat de Lattaquié) et de se placer sous l’autorité du commandement militaire russe [59].

Certains de ceux qui ont refusé auraient été renvoyés en Russie ou redéployés au Mali. Suite au retrait des troupes russes, certaines bases militaires sous leur contrôle ont été transférées aux forces armées iraniennes, notamment au Corps des gardiens de la révolution islamique et au Hezbollah. Cependant, la Russie conserve ses forces militaires en Syrie et n’a pas l’intention de renoncer à sa part d’influence dans la région, notamment face à l’Iran, qui reste son principal concurrent.

L’Iran, premier soutien du régime Assad depuis le règne du père de Bachar, Hafez (1971-2000), reste l’acteur clé de la guerre en Syrie. Sans le soutien militaire des milices iraniennes, dont la principale est le Hezbollah libanais, le régime Assad n’aurait probablement pas pu résister, notamment en raison de l’implication du Hezbollah dans le trafic de Captagon, l’une des principales ressources du régime. Après avoir nié leur présence en Syrie, le régime iranien et le Hezbollah ont fini par soutenir ouvertement le régime Assad, le qualifiant à la fois de « djihad contre les extrémistes sunnites » et d' »intervention nécessaire pour protéger la Palestine et résister à Israël ». Dans la propagande de l’Iran et du Hezbollah libanais, le soutien inconditionnel à la libération du peuple palestinien est un mirage qui fonctionne bien, notamment au sein de la gauche occidentale [60]. Là où l’on aurait pu s’attendre à un soutien unanime à la révolution syrienne de la part de la majorité des forces révolutionnaires de gauche, c’est un silence retentissant qui a répondu aux chants des manifestants syriens. Dans l’imaginaire naïf de la gauche, l’Iran, la Syrie et les milices du Hezbollah (et du Hamas) constituent un rempart incontestable contre l’impérialisme américain et le colonialisme israélien. En réalité, le Hezbollah se préoccupe surtout de maintenir son emprise quasi hégémonique sur la société libanaise tout en travaillant frénétiquement à maintenir la Syrie dans la zone d’influence de l’Iran, dont dépend toute sa survie. Entre 2013 et 2018, le siège par le régime Syrien [61] puis l’éradication violente du plus grand camp de réfugiés palestiniens du monde, Yarmouk (banlieue de Damas) [62], qui peut facilement être considérée comme une opération de nettoyage ethnique menée avec la complicité du Hezbollah et de mouvements palestiniens tels que le FPLP et le Hamas [63], suffit à disqualifier la propagande de ces derniers quant à la réalité de leur lutte pour l’émancipation du peuple palestinien.

Israël, sans intervenir militairement sur le sol syrien, n’a jamais cessé de lancer des frappes de drones sur les infrastructures iraniennes en Syrie. De fait, il ne se passe pas un mois sans que des roquettes ne touchent des bâtiments ou des cadres du Hezbollah, la milice étant la principale préoccupation du régime israélien. Pourtant, Israël n’a jamais manifesté la moindre volonté de soutenir les aspirations démocratiques du peuple syrien. Si l’on regarde la situation de manière rationnelle, on comprend qu’Israël n’a aucun intérêt à l’établissement d’une société démocratique dans un pays arabe à ses frontières, car tout progrès démocratique dans la région conduirait naturellement à une solidarité arabe avec les Palestiniens et à une menace pour le régime d’apartheid d’Israël. En effet, le régime Assad et le Hezbollah ont largement contribué à limiter l’organisation politique et la résistance des réfugiés palestiniens au Liban et en Syrie [64], ce qui n’est pas pour déplaire à Israël.

Que pourrait-il se passer ensuite ?

Comme l’ensemble du peuple syrien en 2011, les manifestants de Suwayda peuvent difficilement gagner une révolution sans un soutien extérieur ou un soulèvement important de la population syrienne dans les principaux autres gouvernorats. Quant à l’Armée syrienne libre, il est difficile d’espérer un soutien enthousiaste au soulèvement druze, étant donné que l’aspiration de la majorité des groupes combattants actuels reste l’établissement d’un califat islamique difficilement conciliable avec les aspirations démocratiques et laïques des manifestants de Suwayda. Néanmoins, dans tous les gouvernorats, qu’ils soient sous le contrôle du régime ou des rebelles, il existe encore des vestiges de mouvements démocratiques qui voient dans l’insurrection druze une immense source d’espoir. C’est pourquoi ceux qui croient encore en une société démocratique non confessionnelle sont spontanément descendus dans les rues de différentes villes pour exprimer leur solidarité avec Suwayda, qu’ils soient musulmans sunnites, alaouites, chrétiens, syriaques, arabes ou kurdes.

Là encore, on s’attendrait à ce que les organisations kurdes, qui ont réussi à maintenir leur statut d’autonomie dans un bon quart du pays et proclament haut et fort qu’elles sont animées par un projet révolutionnaire, universaliste et démocratique, expriment un soutien plus fort et inconditionnel à leurs frères et sœurs de Suwayda. Mais au-delà d’un communiqué des femmes du Conseil démocratique syrien appelant les femmes syriennes à prendre en main la question politique, nous n’avons pas entendu grand-chose de la part des mouvements révolutionnaires kurdes. Ce qui laisse penser que, conformément à leur autonomie bien établie, les Kurdes ne se sentent guère concernés par ce qui se passe au sud de l’Euphrate, qu’il s’agisse du sort du reste du peuple syrien ou de celui des Palestinien-nes. Il est triste de voir à quel point la solidarité avec les autres communautés en lutte n’est pas perçue comme une condition sine qua non de la survie du projet de Démocratie au Moyen-Orient. En outre, les récents événements survenus à Deir ez-Zor n’ont guère contribué à renforcer la confiance des Arabes dans les Unités de protection du peuple kurde (YPG) : entre le 27 août et le 7 septembre, les Forces démocratiques syriennes, largement dominées par les YPG, ont affronté des factions arabes locales affiliées au Conseil militaire de Deir ez-Zor à la suite de la destitution et de l’arrestation d’un commandant arabe de haut rang des FDS, Ahmed al-Khubail, également connu sous le nom de Rashid Abu Khawla. Bien que les sanctions prises à son encontre aient été justifiées par les accusations de corruption et de trafic de drogue dont il faisait l’objet, l’arrestation a attisé la colère de ses partisans, qui ont lancé un assaut contre les SDF, causant la mort de 90 personnes au cours des onze jours de combat [65]. La toile de fond de ce conflit est la critique faite aux Kurdes par la population locale, leur reprochant légitimement un contrôle hégémonique de la région, considéré comme irrespectueux par rapport à la majorité arabe qui y vit [66].

Chez les Druzes, la procédure à suivre fait l’objet d’un débat intense. Une certaine méfiance semble persister à l’égard de la proposition autonomiste et confédéraliste. Certains voient dans la revendication autonomiste un risque de séparation du reste des Syrien-nes, incapables de saisir la différence entre autonomie et indépendance, tandis que d’autres confondent les moyens et la fin : lorsqu’il est proposé de mettre en place des assemblées démocratiques et des comités de lutte pour organiser la révolte à moyen terme, ils croient qu’on leur parle d’un projet de société à long terme, et ont du mal à croire en la capacité du peuple à s’auto-organiser sans médiateurs et sans leaders. Ainsi, l’organisation politique dans le cadre du soulèvement populaire de la place al-Karami peine encore à prendre la forme du Tahrir égyptien de 2010 ou du Maïdan ukrainien de 2014, alors qu’il suffirait peut-être de reprendre les recettes et les expériences positives du soulèvement de 2011, et notamment celle des Comités locaux décrite par l’anarchiste syrien Omar Aziz [67] et mis en place dans de nombreuses villes à l’époque. Malheureusement, si aucune initiative d’organisation à la base n’est mise en place, nous risquons de voir les cheikhs et les chefs de clans familiaux traditionnels propulsés comme leaders, au détriment d’individus ou de collectifs moins connus, mais animés par des idéaux plus progressistes et véritablement émancipateurs.

Déjà, l’ambassadeur russe Anatoly Viktorov a rendu visite au cheikh des Druzes de Galilée (Israël) Muwafaq Tarif [68], tandis que les représentants américains French Hill, Joe Wilson et Brendan Boyle ont appelé au téléphone le cheikh de Suwayda Hikmat Al-Hijri [69], tentant d’engager des négociations avec la communauté druze pour que l’issue de la révolte soit conforme à leurs intérêts dans la région. Ne doutons pas non plus que le boucher saoudien Mohammed Ben Salman, qui mène des tractations diplomatiques tous azimuts avec l’Iran, la Chine, Israël, les États-Unis et la France, viendra lui aussi bousculer l’avenir de la région, tant son intérêt pour l’acquisition d’armement et l’enrichissement de l’uranium l’emporte sur le sort des peuples, qu’ils soient syriens ou palestiniens. Pour le tyran saoudien, peu importe évidemment que ces peuples restent en cage, pourvu qu’ils soient martyrisés en silence et ne dérangent pas les affaires courantes. Sans compter la récente visite de Bachar el-Assad à Pékin, à l’invitation du despote chinois Xi Jinping, pour sortir de son isolement et obtenir le soutien de la Chine à un accord de « reconstruction » de la Syrie. La seule présence de tous ces vautours suffit à générer suspicion et spéculation, ce qui ne peut être bénéfique au mouvement populaire en cours. Au vu du chaos que les différents Etats ont généré en Irak et en Syrie au cours des vingt dernières années, on peut légitimement affirmer que seules des solutions mises en œuvre par le peuple pour le peuple peuvent espérer déboucher sur un semblant de paix et de démocratie. Pour l’heure, les habitants de Suwayda ont catégoriquement refusé de se ranger sous une quelconque bannière ayant des intérêts politiques ou économiques en Syrie.

Espérons que cela durera et réussira ainsi !

NOTES

[1] Le retrait des Français en 1945 est largement dû à la lutte pour l’indépendance menée depuis les années 1920 par le sultan Pacha al-Atrach, représentant d’une famille de notables druzes, dont les faits d’armes et la résistance à l’occupant sont encore célébrés par de nombreux-ses Syrien-nes.

[2] Le régime ne dispose d’aucun point de contrôle à l’intérieur du gouvernorat de Suwayda et la communauté refuse d’envoyer ses jeunes dans l’armée en dehors de la région. Néanmoins, l’administration du gouvernorat et les services de sécurité restent présents et informés de ce qui se passe dans la région.

[3] Parmi ces cheikhs, les plus connus sont le cheikh Jerbo et Nayef al-Aqil de la faction Dir’ al-Watan.

[4] https://yalibnan.com/2012/03/25/anti-regime-druze-spiritual-leader-killed-in-syria/

[5] https://www.meforum.org/5554/the-assassination-of-sheikh-abu-fahad-al-balous

[6] https://foreignpolicy.com/2015/06/22/druze-syria-assad-israel-netanyahu/

[7] https://syrianobserver.com/news/34453/sedition_between_druze_and_sunni_fighters.html

[8] https://www.meforum.org/3463/syrian-druze-neutrality

[9] https://www.zamanalwsl.net/news/article/45392

[10] https://www.zamanalwsl.net/news/article/45392 (AR)

[11] https://www.youtube.com/watch?v=J8HeEzKTmbc (EN)

[12] https://suwayda24.com/?p=20610 (AR)

[13] https://s.telegraph.co.uk/graphics/projects/isis-jihad-syria-assad-islamic/ (EN)

[14] https://npasyria.com/en/53834/ (EN)

[15] https://cija-syria-paramilitaries.org/#investigating-assads-ghosts (EN)

[16] https://syriafreedomforever.wordpress.com/2017/02/26/the-rawr-report-interview-with-joseph-daher-on-hezbollah-and-the-syrian-revolution-02162017/ (EN)

[17] https://www.aljazeera.com/news/2015/9/30/russia-carries-out-first-air-strikes-in-syria

[18] Les principaux sont Ahrar al-Sham (Qatar, Turquie, Arabie saoudite), le Front islamique de libération de la Syrie (Qatar, Turquie), Liwa al-Tawhid (Qatar, Turquie), Jaych al-Islam (Arabie saoudite, Qatar).

[19] https://thisishell.com/interviews/894-leila-al-shami-robin-yassin-kassab (EN)

[20] https://english.aawsat.com/home/article/1275206/isis-militants-evacuated-southern-damascus-desert (EN)

[21] Hameaux appelés Ashraffieh, al-Saqiya et al-Awara, à moins de 20 kilomètres de la base militaire de Khalkhalah et à moins de 10 kilomètres des premières colonies druzes aux portes du désert, al-Qasr et Barek – https://suwayda24.com/?p=2423 (AR)

[22] Villages de Tema, Douma, al-Kseib, Tarba, Ghaydah Hamayel, Rami, al-Shabki, al-Sharahi, al-Matouna et al-Suwaymra – https://suwayda24.com/?p=4431

[23] Le 31 juillet 2018, le régime négocie la libération de femmes retenues en otage par les djihadistes, en échange d’un accord sur l’évacuation de plus de 200 de leurs combattants de l’ouest de Deraa (bassin de Yarmouk) vers la région de la Badiya. Refusant l’accord, l’État islamique a exigé une rançon, avant de publier la vidéo de l’exécution d’un des otages, Muhannad Touqan Abu Ammar, un Druze de 19 ans résidant à al-Shbeki, le 2 août 2018 – https://www.youtube.com/watch?v=f_OhL8bJD2M (AR). Finalement, les otages restant-es ont été libéré-es à la suite d’accords conclus avec le régime en octobre et novembre 2018, tandis que 700 à 1 000 djihadistes ont été évacués vers la Badiya en vertu d’un nouvel accord conclu avec le régime le 17 novembre – https://suwayda24.com/?p=19606 (AR) ; https://stj-sy.org/en/946/ (EN)

[24] https://www.hrw.org/news/2018/08/25/syria-isis-holding-children-hostage (EN)

[25] L’offensive de DAESH a touché 10 villages, 263 personnes ont été tuées (30 par les kamikazes de Suwayda) et 300 blessées. En représailles au massacre, le 7 août 2018, des membres locaux du Parti social nationaliste syrien (PSNS) pro-régime ont pendu un homme âgé qu’ils ont présenté comme un djihadiste à ce qu’on appelle « l’arche des pendus » (al-Mashnaqah) dans la ville de Suwayda – https://suwayda24.com/?p=4711 (AR) ; https://syria.news/179bd6d3-07081812.html (AR) ; https://orient-news.net/ar/news_show/152458 (AR)

[26] L’armée du régime n’est intervenue que tardivement (après l’attaque de la base militaire de Khalkhalah située au nord du gouvernorat de Suwayda) pour traquer DAESH dans le désert à côté du champ volcanique d’as-Safa, alors qu’il était déjà repoussé par la contre-attaque des Druzes.

[27] Voir « Captagon: Inside Syria’s drug trafficking empire » par BBC World Service Documentaries – https://www.youtube.com/watch?v=N4DaOxf13O0 (EN)

[28] https://www.facebook.com/Suwayda24/photos/pb.100064794576009.-2207520000/2097785973734342/?type=3

[29] https://suwayda24.com/?p=19288 (AR)

[30] https://suwayda24.com/?p=19589 (AR) ; https://suwayda24.com/?p=19611 (AR)

[31] https://www.opensanctions.org/entities/NK-Do5hgZ5JS8hTfGJbyQvr6J/ (EN)

[32] https://www.facebook.com/photo/?fbid=2161930727319866&set=pb.100064794576009.-2207520000

[33] https://www.bbc.com/news/world-middle-east-66002450 (EN)

[34] https://suwayda24.com/?p=19955 (AR)

[35] Depuis 2011, plus de 600 000 personnes ont été tuées dans le conflit, dont plus de la moitié sont des civils. Cinq millions de Syriens ont quitté le pays, tandis que près de huit millions ont été déplacés à l’intérieur du pays. Si la Russie et la Turquie interviennent militairement sur le territoire syrien, la plupart des autres puissances interviennent par le biais de milices ou en apportant une aide financière et matérielle aux différents groupes armés actifs dans le conflit. L’Iran soutient ouvertement le régime syrien, notamment en garantissant le soutien de ses milices, dont la principale est le Hezbollah.

[36] https://npasyria.com/en/65789/ (EN)

[37] https://syrianobserver.com/news/75404/widely-condemned-russian-delegation-enters-town-in-suweida-under-pretext-of-aid.html (EN)

[38] https://suwayda24.com/?p=20325 (AR)

[39] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/7/arab-league-agrees-to-bring-syria-back-into-its-fold (EN)

[40] https://www.usip.org/publications/2023/03/what-you-need-know-about-chinas-saudi-iran-deal (EN)

[41] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/1/syria-agrees-to-curb-drug-trade-in-arab-ministers-meeting (EN)

[42] https://www.aljazeera.com/news/2023/5/8/sohr-attack-that-killed-drug-trafficker-in-syria-was-by-jordan (EN)

[43] https://www.newarab.com/news/who-are-syrias-new-opposition-group-10-august-movement (EN)

[44] https://en.majalla.com/node/297431/politics/alawite-protest-movement-emerging-syrias-coastal-areas (EN)

[45] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[46] https://suwayda24.com/?p=21730 (AR) ; https://www.aljazeera.com/news/2023/8/21/strike-protests-in-syrias-sweida-enter-second-day (EN)

[47] https://leilashami.wordpress.com/2023/08/26/revolution-reborn/ (EN)

[48] Le père de Firas, Rifaat, a commandé les forces armées responsables du massacre de Hama en 1982, avant de tenter un coup d’État contre son frère, le père de Bachar el-Assad, en 1984. Exilé en France, il est finalement rentré en Syrie en 2021 après avoir été amnistié par son neveu et reconnu coupable par la justice française de détournement et de blanchiment d’argent au profit du régime syrien. Tous ses biens ont été saisis, pour une valeur estimée à 90 millions d’euros, dont deux hôtels particuliers parisiens, un haras, 40 appartements, 7300 mètres carrés de bureaux à Lyon et un château.

[49] https://www.youtube.com/watch?v=GmCRl-Hkn94 (AR)

[50] Maher est le frère de Bashar et le commandant général de la Garde républicaine et des services de renseignement militaire du régime. Il est le deuxième homme fort du régime, directement responsable de la milice des Shabihas et du trafic de captagon organisé par les services de renseignement militaire, en particulier la quatrième division blindée.

[51] https://youtu.be/IobX1vxHkDY (AR)

[52] https://suwayda24.com/?p=20610 (AR)

[53] https://hawarnews.com/en/haber/developments-in-as-suwayda-to-where-h37625.html (EN)

[54] https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2014/09/23/statement-president-airstrikes-syria (EN)

[55] https://www.armscontrol.org/factsheets/Timeline-of-Syrian-Chemical-Weapons-Activity (EN) ; https://www.opcw.org/media-centre/news/2023/01/opcw-releases-third-report-investigation-and-identification-team (EN)

[56] https://www.kurdistan24.net/en/news/fff9400a-a0b3-4ff4-be05-e18d00a046cf (EN)

[57] https://www.reuters.com/world/middle-east/us-carries-out-air-strikes-against-iran-backed-militia-iraq-syria-2021-06-27/ (EN)

[58] En 2020, la Russie contrôlait 75 sites en Syrie, dont 23 bases militaires, 42 points de présence et 10 points d’observation. Alors qu’environ 63 000 militaires russes étaient déployés en Syrie entre 2015 et 2018, à la veille de la guerre en Ukraine, ce nombre semble être tombé à 20 000 – https://daraj.media/108925/ (AR) ; https://www.arab-reform.net/publication/russian-forces-in-syria-and-the-building-of-a-sustainable-military-presence-i/ (EN)

[59] Les principales bases militaires russes en Syrie sont situées à Tartous, à Hmeimim (Lattaquié) et, depuis 2019, à Qamishli (Al-Hasakah).

[60] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[61] Voir le film « Little Palestine », d’Abdallah al-Khatib – https://youtu.be/GbpxMFNuYVY (AR / FR)

[62] Avant 2013, le camp de Yarmouk accueillait plus de 160 000 réfugiés palestiniens.

[63] Les militants du Hamas à Yarmouk ont d’abord combattu le régime d’Assad jusqu’en 2013, lorsque le Hamas a timidement critiqué l’intervention contre le camp de Yarmouk, avant de maintenir une position de neutralité, en raison de sa dépendance financière et militaire à l’égard du Hezbollah. Le Hamas maintient également son quartier général dans le fief du Hezbollah à Dahiyeh, au Liban.

[64] https://alsifr.org/syria-protests (AR)

[65] C’est finalement sous la pression américaine qu’un accord de retrait et de cessez-le-feu a été initié par les FDS, motivé par la crainte que des cellules d’ISIS, des forces du régime et des milices pro-iraniennes ne profitent de la situation pour regagner du terrain dans la région.

[66] https://www.middleeasteye.net/news/syria-deir-ezzor-sdf-fights-arab-tribes-control (EN)

[67] https://www.fifthestate.org/archive/397-winter-2017/the-legacy-of-omar-aziz/ (EN) ; https://www.syria.tv/عمر-عزيز-يدخل-غيابه-العاشر

[68] https://www.aljazeera.net/politics/2023/9/21/انتفاضة-السويداء-مستمرة-اتصالات

[69] https://syrianobserver.com/news/85155/american-senator-reaches-out-to-sheikh-al-hijri-in-suweida.html (EN) ; https://www.thenationalnews.com/world/us-news/2023/09/21/us-politicians-speak-to-druze-leader-sheikh-al-hajari-as-anti-assad-protests-continue/ (EN)

L’opposition très opportuniste du libéral-nationaliste Navalny

L’opposition très opportuniste du libéral-nationaliste Navalny

À propos de l’auteur : Cédric Domenjoud est un chercheur indépendant et activiste basé en Europe. Ses domaines de recherche portent sur l’exil, les violences politiques, le colonialisme et l’autodéfense communautaire, en particulier en Europe occidentale, dans l’ancienne URSS et au Levant. Il mène des recherches sur la survie et l’autodéfense des communautés syriennes et réalise un film documentaire sur Suwayda, dans le cadre du projet Fajawat

Nota Bene : cet article a été rédigé en 2021, soit avant la mort en détention d’Alexey Navalny (2024)

À partir de 2009, une nouvelle figure de l’opposition a émergé en Russie, attirant l’attention par sa position ferme contre la corruption : Alexeï Navalny. Voici un bref aperçu de la carrière d’un homme ambitieux dont la réputation de libéral ne correspond pas tout à fait à la substance de son idéologie.

S’il est une chose qui unit les russes, c’est bien leur aversion chronique pour la corruption. La culture populaire, les humoristes, le cinéma et la chanson, moquent et critiquent ouvertement la corruption de la part de la police, comme de la part des oligarques et des hauts fonctionnaires (tchinovniki), mais également à tous les niveaux de la société russe : leurs manifestations les plus répandues sont le paiement de pots-de-vin (vzyatki) aux policiers de la route pour des infractions souvent fictives ou encore ceux payés – souvent en nature – aux enseignants et formateurs pour obtenir son diplôme. Les humoristes accrédités par le Kremlin eux-mêmes ne se privent pas de moquer Vladimir Poutine lui-même, devant un public souvent constitué des plus gros complices et bénéficiaires de son système de corruption. Ils sont les nouveaux « fous du roi ».

La vie sociale russe est en effet gangrenée par la corruption, et les promesses d’y mettre un terme sont le cheval de bataille de tout opposant au pouvoir, y compris les opposants de papier tels que Jirinovskiy, célèbre leader populiste ultra conservateur qui ne manque pas de défrayer régulièrement la chronique en moquant les inconsistances du pouvoir en place, mais n’a jamais été physiquement inquiété pour ses prises de positions publiques, qui participent de cette illusion de pluralité que Poutine a veillé à préserver depuis qu’il a été couronné tsar de toutes les Russies.

A partir de 2009, l’opposition russe voit apparaître un nouvel opposant, qui se fait connaître par ses positions farouchement opposées à la corruption : Alexeï Navalny, qui est alors conseiller du gouverneur de Kyrov. Au cours de la décennie suivante il va incarner la seule opposition crédible à Poutine et se présenter successivement aux élections municipales à Moscou et aux élections présidentielles, tout en répondant à de multiples convocations judiciaires visant à briser sa détermination.

Si l’on devait comparer Navalny à d’autres leaders politiques farouchement opposés à la corruption (tant qu’ils sont dans l’opposition), on pourrait se référer aux voisins ukrainiens Petro Porochenko, Ioulia Timochenko ou Vitaly Klitschko. Tous trois ont brigué le pouvoir en promettant de mettre fin à la corruption endémique, entourés de cette aura de probité qui entoure les tribuns populistes s’opposant à la dictature, puis se sont à leur tour perdu dans les méandres de l’ambition et de l’affairisme.

Un fond politique conservateur

Un bref coup d’oeil sur le programme de Navalny suffit à comprendre que sa politique s’inspire des doctrines ultralibérales qui depuis les années 1970 promeuvent l’individualisme et la concurrence en démolissant la protection sociale et les services publics partout où elles s’imposent par la force. Navalny s’inscrit ainsi dans la droite ligne de Thatcher, Reagan ou Sarkozy, et son programme politique est exactement le même que Macron : promesse de croissance, privatisations, généralisation de l’auto-entreprise et exonérations fiscales pour les petites entreprises, pari technologique, libéralisation des transports, augmentation des budgets et effectifs militaires, régionalisation et décentralisation de l’administration…

Il n’y a rien de novateur ni de progressiste dans l’approche de Navalny, qui ne fait que reproduire les préceptes qui n’ont cessé de mettre à genoux les populations soumises aux drastiques  préconisations de l’économie de marché (via l’Organisation Mondiale du Commerce, la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International) partout ailleurs dans le monde. Au delà de ses aspirations néolibérales, Navalny est aussi un nationaliste. Le réalisme russe ne manquera pas de nous dire qu’il faut être nationaliste (ou juste patriote, comme on préfère) pour emporter le cœur des russes. Ce n’est pas entièrement faux. Mais c’est aussi ce qui condamne la société russe à être indéfiniment rattrapée par ses démons réactionnaires (ou racisme, homophobie, islamophobie et antisémitisme ont pignon sur rue). Navalny ne se cache d’ailleurs pas d’avoir cofondé en 2007 le mouvement « Narod » (trad. : Le peuple), dont les principes et valeurs sont profondément ancrées à l’extrême-droite. Son programme politique intègre la lutte contre l’immigration et il n’hésite pas dans ses discours à assimiler les étrangers au crime. Régulièrement, il relativise le danger de l’extrême-droite et du nationalisme en Russie, affirmant les mêmes positions que Vladimir Poutine à l’égard de la Crimée ou du Caucase, régions à majorité musulmane. Ayant tissé des alliances multiples avec des ultranationalistes et participant fièrement à la « marche russe » annuelle, il défend le concept de « renouveau national », parle de « trahison nationale », « d’unité organique du passé » et de « civilisation russe », plébiscite l’expulsion des étrangers « qui ne respectent pas nos lois et traditions » et l’obligation de visa pour les ressortissants de l’ex-URSS (uniquement les pays d’Asie Centrale, dont les ressortissants sont les principales victimes du racisme en Russie). A ce titre, dans un article paru sur son blog en 2008, il qualifie de métèques (tchutchmeki) les travailleurs immigrés, estimant qu’on pouvait comprendre les violences de skinheads à leur égard lorsqu’on les « entend au petit matin frapper avec des masses sur du métal avec un rugissement infernal ». Navalny n’hésite pas non plus à publier sur son journal des articles insultant les juifs et les ressortissants des pays d’Asie Centrale et du Caucase. Enfin, dans son programme Navalny prône également la dépénalisation de l’Article 282 du code pénal punissant « l’incitation à la haine ou à la discrimination, ainsi que l’atteinte à la dignité humaine », se prononce pour l’amnistie des soldats russes impliqués dans la guerre en Tchétchénie et défend le port d’arme généralisé au nom de la « légitime défense ».

Une popularité dans la diaspora de « russes blancs »

Navalny a quitté le parti social-libéral Yabloko en 2007 en raison de ses accointances avec la droite nationaliste. Pourtant, celles et ceux qui descendent dans la rue aujourd’hui hors de Russie pour sa libération et contre le pouvoir de Poutine, étaient majoritairement des électeurs de Yabloko au cours des élections de la dernière décennie. Aujourd’hui, le ras-le-bol vis-à-vis du statu quo autoritaire instauré par Poutine au détriment de la majorité du peuple russe – et des intérêts d’une petite bourgeoisie sans opportunités -, ainsi que l’efficacité de la communication de Navalny, ont contribué à ce que les libéraux russes se rangent derrière ce nouveau « héraut de la démocratie ». Depuis plusieurs années maintenant, la chaîne youtube de Navalny diffuse à tours de bras de brillants reportages sur le « système Poutine », fustigeant la corruption et la violence du régime en se fondant sur des investigations rigoureuses et difficilement contestables : les faits sont les faits. Navalny fait ce que personne n’a osé faire, parce que la vérité en Russie coûte la vie de celles et ceux qui la verbalisent. De nombreux opposants ont ainsi été assassinés au cours des vingt dernières années : Anna Politkovskaya, Natalya Estemirova, Stanislas Markelov, Anastasia Babourova, Boris Nemtsov, Alexandre Litvinenko, Paul Klebnikov, Sergueï Magnitski, Sergueï Iouchenko, Mikhaïl Beket, etc. D’autres, tels que Sergueï Oudaltsov ou les militants anarchistes condamnés dans le cadre de l’affaire « Réseau » et du démantèlement du réseau social « Narodnaya Samooborona » (tr. autodéfense populaire), ont été torturés et/ou sont détenus en camps de travail pour avoir supposément voulu porter atteinte à la sûreté de l’Etat. Navalny lui-même a été empoisonné, comme Vladimir Kara-Murza, Viktor Iouchtchenko, Alexandre Litvinenko ou Sergueï Skripal avant lui…

En Europe, et notamment en France, une partie importante de la diaspora russe est issue d’une certaine classe bourgeoise voire aristocratique – les « russes blancs » – qui se sont réfugiés en France pour fuir la Révolution russe puis le stalinisme à partir de 1917 (estimés alors à 400 000 en France, dont 150 000 en région parisienne). Sur l’une des pages Facebook de cette diaspora, « Russkie v Parizhe » (tr. russes à Paris), constituée de 40 000 membres, on peut ainsi trouver toutes sortes de publications sur la « belle-vie parisienne », faite de luxe et de standing, de bons plans resto et sorties culturelles, des annonces de location et de jobs, mais aussi des échanges et commentaires assez parlants sur la manière dont cette diaspora se perçoit dans la société française, et à fortiori dans la société contemporaine. On y critique notamment l’insécurité et la saleté, on y fustige l’immigration et les mouvements sociaux, les problèmes de transports ou la bureaucratie française (et russe), tout ce qui fait finalement le terreau des idées d’un Navalny…

Autant dire que dans les cercles familiaux et les cercles mondains de cette élite en exil, la révolution n’est pas très considérée, et encore moins les idées révolutionnaires de gauche. On leur préfère souvent des entrepreneurs libéraux au look de jeune premier, comme Nemtsov ou Navalny justement, voire des escrocs romantiques et gentlemen cambrioleurs libertariens comme Piotr Pavlenski (plutôt prédateur sexuel que romantique pour sa part) ou Edouard Limonov, ancien fondateur du mouvement rouge-brun « National Bolchévique », qui tient plus de la performance artistique, provocatrice et iconoclaste, que du projet politique. L’impudence populiste de ces « provocateurs » suscite naturellement l’admiration et l’adhésion de cette diaspora qui méprise de manière épidermique le pouvoir austère et la vulgarité de Poutine, qui s’est construit dans le sillage de l’ex-URSS en recyclant les hauts fonctionnaires du régime soviétique. L’esprit libéral, voire libertarien, est celui qui anime ces dissidents de papier, essentiellement séduits par le mirage esthétique de la libre-entreprise, qui permettrait à plus ou moins brève échéance de se construire et d’investir les acquis obtenus en Europe dans leur pays d’origine, sans être confrontés à la mafia et l’intraitable bureaucratie policière de Poutine.

Une intelligence du monde binaire

Cette mentalité toute acquise à un changement de pouvoir initié depuis les réseaux sociaux, naïvement réformiste et profondément hostile à toute forme de violence révolutionnaire, s’est prise à rêver à un monde où le Bien l’emporterait naturellement sur le Mal. Si l’on adhère à cette représentation binaire et candide du monde, qui ne remet jamais en question le capitalisme en tant que système d’oppression, il n’est pas surprenant qu’on se retrouve à soutenir un Navalny ou un Porochenko du seul fait qu’ils incarnent la seule opposition – visible car démonstrative – à Poutine, et qu’on en arrive à ignorer les conséquences possibles de ce choix « par défaut » : la perpétuation du système qui les a produit et promu. Navalny est évidemment soutenu par toutes les grandes démocraties occidentales, celle d’Emmanuel Macron en tête. De fait, ils sont alliés. Macron ou Poutine, est-ce réellement un choix ?

Et le peuple russe, dont une partie conséquente pense que Poutine n’est pas responsable des problèmes sociaux qui gangrènent le pays – et vote pour lui, au delà du trucage réel des élections visant à gonfler le « taux de consentement » -, rêve néanmoins de changement, rejetant la faute sur une oligarchie de businessmen et de hauts fonctionnaires que personne ne prendra le risque de désigner nommément, alors même que celui qui y regarde de près se rendra compte assez aisément qu’il s’agit pour la plupart de proches du président ou de leurs hommes de paille. Pas besoin des vidéos autopromotionnelles de Navalny pour s’en apercevoir.

Le ras-le-bol et le chaos social endémique envoie de plus en plus de russes dans la rue lorsque des appels à manifester se diffusent sur les réseaux sociaux, entraînant une répression policières massive (3500 arrestations ce samedi 23 janvier 2021, dont une majorité à Moscou et Saint-Pétersbourg) et des condamnations judiciaires extrêmement lourdes. Pourtant, on reste loin du renversement espéré, et tant que ces mouvements de révolte resterons épidermiques, le pouvoir de Poutine ne chancellera pas. Il se fonde sur l’expérience d’un appareil répressif vieux de 100 ans maintenant. Navalny au pouvoir ne ferait que changer les toitures et repeindre les façades, mais les fondements et piliers resteraient les mêmes…

Des dissident russes en exil, réfugiés politiques – et non des étudiants biens sous tous rapports de la diaspora -, ont tenté avec humour de rendre visible ce jeu de dupes lors du rassemblement pour Navalny à Bruxelles. Les jeunes libéraux leur ont crié “Honte à vous !” : https://mobile.twitter.com/pepel_klaasa/status/1353004265489498112?s=09

Pour la pluralité et la critique politique sous le régime de Navalny, c’est mal parti…

Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes

Après presque dix ans de cauchemar, le peuple syrien revient dans la danse des révoltes

« Jay alek el door ya doctor »

En 2011, tout avait commencé parce que des écoliers de Deraa (extrême Sud de la Syrie), inspirés par les révoltes des autres pays arabes, s’étaient pris à rêver au départ du tyran de Damas, Bachar El Assad. Sur les murs de la ville avaient fleuri des messages ironiques, dont celui qui avait suscité la fureur du président : « Jay alek el door ya doctor » (« Ton tour arrive docteur » – Bachar El Assad est ophtalmologiste).

Arrêtés et torturés par les sbires de Bachar, les enfants de Deraa avaient initié inconsciemment l’un des plus beaux moments de révolte que le pays ai connu. Dans tout les pays, des manifestations énormes avaient fleuri. On se souvient des magnifiques messages d’espoir adressés chaque semaine au monde entier par les habitant-es de Kafranbel, à une heure seulement d’Idlib, qui depuis est devenu le cœur du cyclone, bombardé chaque jour par des tonnes de bombes portant le tampon des marchands de morts russes et occidentaux.

On se souvient de ces milliers de personnes dansant dans la lumière des projecteurs pour braver le couvre-feu et on entend encore résonner dans nos oreilles les chants lancés par les deux oiseaux de la révolte, Ibrahim Qachouch et Abdel-Basset el-Sarout : « Yalla irhal ya Bachar » (« Allez dégage Bachar »)

Le destin des deux hommes illustre la suite des événements. Le premier fut arrêté et torturé dés 2011 par les mukhabarat et chabiha (miliciens) de Bachar, et ses cordes vocales arrachées. Le second est mort en juin 2019 des suites de ses blessures, après avoir combattu avec les rebelles dans la région de Hama. Les tortionnaires de Bachar ont aussi brisé les mains du caricaturiste Ali Ferzat, avant de le laisser pour mort au bord d’une route.

La révolte de 2011 a été anéantie dans la terreur et le sang. Des images, comme les 45 000 clichés du photographe César, emportées en Europe par cet ancien militaire du régime (déserteur) et diffusées au monde apportèrent la démonstration de la barbarie du régime. La révolte s’est tue et ceux qui ont choisi la lutte armée ne finissent pas d’être écrasés sous les bombes dans le nord du pays. Une grande partie d’entre eux a rejoint les islamistes, tandis que les moins confessionnels et les plus désintéressés, totalement isolés, n’intéressent plus personne.

Avec l’écrasement de l’Etat islamique (bataille remportée grâce à l’intervention armée des kurdes au nord, mais aussi des druzes au sud), puis l’offensive turque, la trêve et les patrouilles conjointes entre turcs et russes, les pions placés par les Etats-unis et l’Europe ça et là (par le truchement des ONG et des accords imposés aux kurdes), mais aussi l’invasion tranquille du territoire syrien par les forces russes et le hezbollah (avec l’accord de Bachar, qui croit peut-être assurer sa sécurité et son pouvoir de cette manière), Damas semble bien isolée au milieu d’un immense pays où le président, avec sa petite tête vide au bout d’un long cou, ne maîtrise plus grand chose…

Ce qui a fondamentalement changé, c’est que ce dernier n’a plus la même assise qu’autrefois. Depuis quelques semaines, un conflit fratricide l’oppose à son cousin, Rami Makhlouf, et partout les russes occupent le territoire, y compris en territoire kurde, comme s’ils préparaient doucement une reprise en main du pays. Et, obstinément, Bachar continue d’applatir le nord du pays sous les bombes, comme si son pouvoir en dépendait encore.

« Yalla irhal ya Bachar ! »

Mais en 2020, la combinaison entre les sanctions internationales et la pandémie ont mis un terme à plusieurs années de résignation et de peur : les syrien-nes meurent de faim !

Depuis le début de l’année, le cours de la livre syrienne subit une chute sans précédent : de 500 livres en janvier 2020, le dollard a passé le cap des 3000 livres ce 8 juin. En un an, la livre a été dévaluée de 130 %. Le prix des oignons a augmenté en deux mois de 97%, les lentilles de 64%, le pain de 54%, la farine de 46%, les pâtes de 44% et le riz de 33%. Le salaire moyen étant de 30000 livres et un repas de famille coûtant entre 3000 et 5000 livres pour une famille classique (deux ou trois enfants), un salaire sert tout juste à payer la nourriture pour une dizaine de jours à raison d’un repas par jour, certaines familles ne pouvant même plus se permettre d’acheter de l’huile d’olive et du thé. Les épiceries quant à elles, choisissent de n’ouvrir que quelques heures par jour, ne sachant pas à quel prix vendre leurs produit, le dollard augmentant de 200 livres syriennes par jour. Et les banques commencent à fermer leurs distributeurs…

Depuis vendredi, d’abord timidement, et avec de plus en plus de ferveur, la population brave à nouveau le pouvoir, manifestant dans la rue en scandant cette ritournelle qui avait tant irité l’idiot qui sert de président à la Syrie depuis trop longtemps : « Yalla irhal ya Bachar ! »

Celles et ceux qui, dans leur cynisme et leur indifférence, voudraient voir l’Etat islamique anéanti et les réfugié-es syrien-nes rentrer chez elleux par l’opération du saint esprit ou par la seule force brute, devraient comprendre que l’équilibre du monde dépend de la chute des régimes qui portent en eux l’autoritarisme viril et le goût de l’argent, où qu’ils se trouvent. Le menace ne vient pas des révoltes populaires et de l’exil, mais de ces élites qui croient qu’on peut disposer des humain-es comme on dispose de pions sur un échiquier noir et blanc.

Alors que le monde entre dans une période de bouleversement sans précédent, que le racisme systémique et l’autoritarisme sont sur toutes les lèvres, nous invitons le monde à reprendre le chant de la révolte syrienne, pour faire enfin tomber tous les idiots utiles du système qui nous servent de dirigeants !

La libération des peuples rime avec la fin du capitalisme (et de son impérialisme).

L’insurrection ne peut être que globale, portée par le peuple pour le peuple.

Nous exprimons notre entière solidarité avec le peuple syrien !

Les autres slogans :

اللي يجوع شعبه خاين

« Celui qui afame son peuple est un traître »

لشعب يريد إسقاط النظام

« Le peuple veut la fin du régime ! »

سوريا حرة حرة إيران تطلع برا

La Syrie est libre, l’Iran dehors !

سوريا حرة حرة بشار يطلع برا

La Syrie est libre, Bachar dégage !

تحيا سوريا ويسقط بشار الأسد

Longue vie à la Syrie et à bas Bachar El Assad !

ثورة حرية عدالة اجتماعية

Révolution, liberté, justice sociale !

ما بدنا نعيش بدنا نموت بكرامة

On ne veut pas vivre, on veut mourir avec dignité !

يا ادلب، السويدا معاكي للموت

Idleb, Suwayda est avec vous jusqu’à la mort !

يا درعا، السويدا معاكي للموت

Deraa, Suwayda est avec vous jusqu’à la mort !

ثورة

Révolution !

Les Tchétchènes, entre extermination, exil et antiterrorisme (à traduire)

Les Tchétchènes, entre extermination, exil et antiterrorisme (à traduire)

About the author: Cédric Domenjoud is an independent researcher and activist based in Europe. His research areas focus on exile, political violence, colonialism, and community self-defense, particularly in Western Europe, the former USSR, and the Levant. He is investigating the survival and self-defense of Syrian communities and developing a documentary film about Suwayda, as part of the Fajawat Initiative.

 

Since the beginning of April and the publication by the Russian opposition newspaper Novaya Gazeta of an article mentioning dozens of arrests of people for their actual or supposed homosexuality, we are (finally) hearing once again about what is happening in Chechnya.

Satellite images have proven that Chechen strongman Ramzan Kadyrov has imprisoned, tortured, and even disappeared numerous individuals in his secret prisons in Argun and Tsotsi-Yurt. The international press is quick to refer to these as “concentration camps” for homosexuals, adding horror to horror, while the original article in Russian merely reveals what has already existed for decades: secret bases where Kadyrov’s militias have always been active.

This massive attack on homosexuals accompanied attempts by LGBT activists to organize several gay pride events in four cities in the Caucasus. Requests to this effect were made on March 9, 2017 (see Novaya Gazeta article) to local authorities by Nikolai Alekseev and Vladimir Klimov, announcing the participation of several hundred people. A new wave of persecution immediately followed the announcement, which was merely a new pretext for attacks already initiated earlier by the government militias against homosexuals.

Some information from the mainstream media is available here and there in French.

This “cleansing” campaign is part of a long history of arbitrariness and violence.

The Chechen context

Since the official end of the second Chechen conflict, the inauguration of Ramzan Kadyrov, and the definitive withdrawal of Russian troops from the Chechen Republic in 2006, Kadyrov’s militias have been waging a systematic policy of terror that leaves little choice but to flee or suffer for those who survived Russia’s unspeakable 10-year war on the small republic. Kadyrov’s arbitrary power means random violence against anyone who does not publicly pledge allegiance to the tyrant.

After conscientiously eliminating all opposition, assassinating human rights defenders (Anna Politkovskaya, Natalya Estemirova, Stanislas Markelov, Anastasia Baburova, etc.) and closing their offices in Grozny (Memorial Association), Kadyrov launched a sinister vendetta against all the families of those who fled abroad or who, directly or indirectly, certainly or allegedly, helped or participated in the armed rebellion against the pro-Russian government. Torturing and murdering people in his secret prisons, burning down the houses (sources: 1, 2, and 3) of the parents of suspected combatants, he even went so far as to have the only person who dared to file a complaint against him directly with the European Court of Human Rights, Umar Israilov, assassinated in the heart of Europe, in Vienna, in January 2009. the only person who dared to file a complaint directly against him with the European Court of Human Rights, Umar Israilov. His assassin, Lechi Bogatyrev, is now police commander of the Pobedinskoe district of Grozny. For several months now, Kadyrov has also been staging weekly public humiliation sessions on local television, in which he and his lieutenants lecture people who bow down to them, accusing them of everything and anything (see 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7…). Many of those lectured in this way subsequently disappear without trace. Finally, since 2014, Kadyrov has been sending his own men, willingly or by force, to fight in eastern Ukraine alongside Russian forces (see Euronews report).

Consequently, the murderous frenzies of Chechen “Ubu the King” benefit from the complicity of the Kremlin, preventing any Chechens from seeking refuge elsewhere in the Russian Federation. Kadyrov is the Kremlin’s ruthless puppet, whose iron fist guarantees Russia’s continued domination over the Chechen Republic.

An unbearable exile

Fleeing the country in their hundreds, Chechens first cross Belarus, which has still not reestablished its borders with Russia, before being screened at the Polish border in Terespol. For the past year, Poland has decided to drastically restrict access to its territory, turning back the vast majority of Chechens at the border crossing, causing hundreds of people to become stranded in Brest, in western Belarus. This is at the request of the European authorities and Frontex, who care little about the fate of asylum seekers who are turned away at the gates of the Schengen area.

Those who make it to Poland, despite the fact that there seems to be enough space in shelters for asylum seekers, quickly realize that it is a dead end and that they will never be granted any status that would allow them to live decently in the country. Not to mention that in Poland, as in Austria, Kadyrov’s men are everywhere and regularly resort to pressure, threats, and aggression. As a result, Poland is often only the beginning of the road that leads Chechens to Germany, Scandinavia, the Benelux countries, or France.

Once they arrive in Paris, most Chechen asylum seekers are placed under the Dublin Convention and forced to hide for 6 to 18 months while France tries to send them back to Poland (or another country considered responsible for their asylum application). During this interminable period of hiding, the Paris Prefecture sends them summonses to the 8th office (N.B.: other prefectures also have their own “deportation offices”), which are nothing more than ambushes designed to try to put them on a plane before they can file their asylum application in France.

And even when their asylum applications are registered, the Code on Entry, Stay and Asylum Application (CESEDA) has become increasingly strict over the past four years, leading to an exponential increase in rejections by the French Office for Refugees and Stateless Persons (OFPRA) or the National Court of Asylum (CNDA) . The further away the official end of the war in Chechnya becomes, the less likely Chechens are to have the threats they face if they return to their country recognized. This is despite the fact that the huge Chechen diaspora, the international community, NGOs, and journalists are (almost) unanimous in saying that Chechnya is an open-air death trap. This does not matter to asylum judges, who insist without blushing that applicants must provide them with “new evidence” and “be more persuasive during hearings.”

An increase in deportations means an increase in refusals of residence permits and orders to leave French territory. We know what happens next: the plane. But after that, we don’t know: Europe cares little about the fate of those who have been handed over, bound hand and foot, to the Russian police.

Counterterrorism and racist stereotypes

Disdainful of the plight of thousands of Chechen refugees who have been struggling for more than a decade in the Schengen Area, European authorities have decided to impose a double punishment on the Chechen diaspora since the start of the war in Syria.

In France, following the attacks in January and November 2015, the Central Territorial Intelligence Service (SCRT) and the General Directorate for Internal Security (DGSI), both newly established in 2014, have further tightened surveillance of Muslims, particularly Chechens.

The paranoid and fabricated notes of the intelligence services, fueled by a striking ignorance of the Muslim religion and its practices, but also by indifference to the history and experiences of the Chechen community since the 2000s, serve to justify administrative measures that allow for the harassment and arbitrary deprivation of liberty:

On November 20, 2015, Lioma, a 41-year-old refugee since 2007, was placed under house arrest at his home in Ingré. His house arrest was finally overturned by the Orleans Administrative Court more than 10 months later, in October 2016.

On November 21, 2015, at around 2:30 a.m., RAID police officers raided the home of Magomed, a 32-year-old refugee since 2006 and father of nine children, in the Cité des Chaumes neighborhood of Montauban. He was immediately placed under house arrest. The order was finally revoked two months later.

At the same time, two other Chechens were placed under house arrest in Montauban, in the Beausoleil and Montplaisir neighborhoods. Their house arrest orders were also lifted after two months.

On November 26, 2015, at 7 a.m., around 20 GIGN police officers raided the home of Saïd Ahmed Itaev, a 33-year-old father of five who had been naturalized as a French citizen in 2007, in Sarreguemines. He was immediately put under house arrest.

On November 30, 2015, at 6 a.m., around 20 police officers from the SWAT team raided the Madiev family home in Rouen and conducted a search as part of the state of emergency. The search proved fruitless.

On January 25, 2016, at around 11 p.m., several dozen police officers from the SWAT team conducted simultaneous searches of the homes of Aslan, Ibragim, and Issa, three Chechens aged 32, 24, and 29 living in the Croix-du-Sud neighborhood of Reims, who had been refugees in France since 2010.

On September 9, 2016, Mansour Koudousov, 25, was deported to Russia after being placed under house arrest in Die (Drôme) since 2012, following the Merah case.

There are dozens of stories like these. Among the more than 3,000 home searches and 400 house arrests carried out during the state of emergency, many Chechens were affected. In almost all of these cases, there has been no legal follow-up, no solid evidence, but rather baseless speculation, referring to “alleged links” and “signs of radicalization,” “trips” to Turkey and Ukraine, or even visiting “Islamist websites.” In this case, Chechen news sites such as Checheninfo, Kavkaz Center, Chechen Press, Nohchicho, Chechen News, Golos Ichkerii, Ichkeria Info, and Waynakh.com, which are visited by the diaspora, are not Islamist websites, but community news sites, even though they have religious sections and give a voice to the Chechen rebellion (= opposition).

Extraditions to Russia

Disdainful of the plight of thousands of Chechen refugees who have been struggling for more than a decade in the Schengen Area, European authorities have decided to impose a double punishment on the Chechen diaspora since the start of the war in Syria.

In France, following the attacks in January and November 2015, the Central Territorial Intelligence Service (SCRT) and the General Directorate for Internal Security (DGSI), both newly established in 2014, have further tightened surveillance of Muslims, particularly Chechens.

The paranoid and fabricated notes of the intelligence services, fueled by a striking ignorance of the Muslim religion and its practices, but also by indifference to the history and experiences of the Chechen community since the 2000s, serve to justify administrative measures that allow for the harassment and arbitrary deprivation of liberty:

On November 20, 2015, Lioma, a 41-year-old refugee since 2007, was placed under house arrest at his home in Ingré. His house arrest was finally overturned by the Orleans Administrative Court more than 10 months later, in October 2016.

On November 21, 2015, at around 2:30 a.m., RAID police officers raided the home of Magomed, a 32-year-old refugee since 2006 and father of nine children, in the Cité des Chaumes neighborhood of Montauban. He was immediately placed under house arrest. The order was finally revoked two months later.

At the same time, two other Chechens were placed under house arrest in Montauban, in the Beausoleil and Montplaisir neighborhoods. Their house arrest orders were also lifted after two months.

On November 26, 2015, at 7 a.m., around 20 GIGN police officers raided the home of Saïd Ahmed Itaev, a 33-year-old father of five who had been naturalized as a French citizen in 2007, in Sarreguemines. He was immediately put under house arrest.

On November 30, 2015, at 6 a.m., around 20 police officers from the SWAT team raided the Madiev family home in Rouen and conducted a search as part of the state of emergency. The search proved fruitless.

On January 25, 2016, at around 11 p.m., several dozen police officers from the SWAT team conducted simultaneous searches of the homes of Aslan, Ibragim, and Issa, three Chechens aged 32, 24, and 29 living in the Croix-du-Sud neighborhood of Reims, who had been refugees in France since 2010.

On September 9, 2016, Mansour Koudousov, 25, was deported to Russia after being placed under house arrest in Die (Drôme) since 2012, following the Merah case.

There are dozens of stories like these. Among the more than 3,000 home searches and 400 house arrests carried out during the state of emergency, many Chechens were affected. In almost all of these cases, there has been no legal follow-up, no solid evidence, but rather baseless speculation, referring to “alleged links” and “signs of radicalization,” “trips” to Turkey and Ukraine, or even visiting “Islamist websites.” In this case, Chechen news sites such as Checheninfo, Kavkaz Center, Chechen Press, Nohchicho, Chechen News, Golos Ichkerii, Ichkeria Info, and Waynakh.com, which are visited by the diaspora, are not Islamist websites, but community news sites, even though they have religious sections and give a voice to the Chechen rebellion (= opposition).

On a regular basis, the DGSI submits memos to the Department of Public Freedoms and Legal Affairs (DLPAJ), recommending action against individuals for whom there are “serious reasons to believe” that they “pose a serious threat to public order or state security.” This is where Pascale Léglise enters the picture—a senior civil servant and longtime veteran of the Ministry of the Interior, whose daily work is devoted to building cases against individuals for whom there is little or no substantive evidence, beyond the reactionary beliefs of overzealous ministry officials.

This same Pascale Léglise was, on the evening of November 13, 2015, while the Bataclan attack was still unfolding, drafting the decrees implementing the state of emergency by the light of her desk lamp at 11 rue des Saussaies.

She later appeared before the Melun Administrative Court on December 2, 2015, to argue against C., one of the individuals placed under house arrest during COP21. Described as a “leader of the radical ultra-left political scene,” C. was presented as a threat to public order. The house arrest was upheld, including by the Conseil d’Etat, thereby entrenching the draconian security measures of the state of emergency at the highest legal level.

Pascale Léglise appeared once again before the Paris Administrative Court on February 6, 2017, this time to argue against Kamel Daoudi—described as “Bin Laden’s lieutenant”—who had been under house arrest for nine years on the basis of 16-year-old suspicions (read his blog). Daoudi had already served five years in prison between 2005 and 2008. Since then, despite a residence ban, he has been shuttled from town to town while the authorities attempt to find a country willing to accept his deportation.

The most recent illustration of the DLPAJ’s harmful practices came on April 12, 2017, with the action taken against Vakha Djamalkhanov. Vakha, a 25-year-old Chechen granted refugee status in France in 2010, was arrested at his home in Limeil-Brévannes by dozens of heavily armed, hooded SWAT officers—after which he simply disappeared.

The following day, members of the Chechen community mobilized: around 20 people gathered at Place de la République on the evening of April 13, followed by some 70 people at the same location on April 14.

On Friday afternoon, we learned—not from his lawyer, who had been stonewalled by various government agencies, but from another source—that Vakha had been subjected to a provision of the 2014 law “strengthening the fight against terrorism.” This provision allows the DLPAJ to expel, without trial and without the possibility of appeal, any individual for whom there are “serious reasons to believe” they pose a threat to public order or state security. Further investigation revealed that this practice is far from exceptional.

Vakha was thus secretly deported to Russia on Wednesday and handed over to the FSB, after his refugee status had been revoked in 2014. The justification for this relentless pursuit was a trip to Turkey in January 2014, made using a valid Russian passport he had purchased. The suspicion: that he had joined ISIS. In reality, he was traveling to Turkey to meet his future wife.

Whether this claim is true or not, it is certainly not for the FSB to decide—particularly given that all of Vakha’s relatives were systematically executed by Russian forces between 1994 and 2007, often under especially horrific circumstances.

Even as Angela Merkel and François Hollande publicly feign tension in their relationship with Vladimir Putin—suggesting that sanctions further impoverishing the Russian population are an effective means of resistance—European police forces continue to cooperate with Russian authorities under the pretext of combating terrorism and illegal immigration. As early as April, it was reported that Khizir B., another young Chechen, was awaiting extradition to Russia in the German prison of Büren. A rally was held on April 3, 2017, outside the German embassy in Paris. About fifteen people attended, voicing the same message repeated two weeks later: “Don’t help Russia kill us.”

This apparent contradiction does not seem to trouble the French authorities.

As of Monday, April 17, no news had been heard from Vakha for five days. One can only imagine the anguish of his mother, who was present at his arrest alongside her two nieces, aged seven and nine. As with other raids targeting Chechen families, these hooded operations inevitably revive the traumatic memories of the “cleansing campaigns” carried out in Chechnya.

Update: Vakha has since been located in a prison in Chechnya, where he has been convicted of “participation in an armed organization.” France has finally responded to a request from European authorities, tersely confirming that he was deported on the day of his arrest. Swift and efficient.